Afrique du Sud, de nos jours. Une jeune fille blanche de la bonne société est retrouvée sauvagement assassinée. Puis une autre. Ali Neuman dirige la police criminelle de Cape Town. Il est noir et n’a pas 40 ans. Avec quelques collègues qui lui sont dévoués corps et âme, il va mener personnellement une enquête aussi complexe que dangereuse, et affronter les artisans d’un complot hallucinant.
Je n’ai pas lu les précédents ouvrages de Caryl Ferey, un auteur français qui semble susciter l’enthousiasme sans nuance du lectorat et de la critique, pour Zulu en particulier. Voilà en tout cas un roman très ambitieux à plus d’un titre. Ferey semble avoir acquis une connaissance imparable de l’histoire récente de l’Afrique du Sud, pays fort tourmenté, accablé par la pauvreté, la maladie, une immigration en plein emballement et une classe politique complètement débordée par la situation... sans compter les conflits plus ou moins souterrains qui perdurent entre les différentes ethnies et factions politiques, hérités de la récente période ségrégationniste.
Les personnages ont eux-mêmes un passé particulièrement tourmenté : Ali Neuman a vu, enfant, la moitié de sa famille se faire massacrer ; Brian Epkeen noie son divorce dans l’alcool et encaisse douloureusement la haine féroce que lui voue son fils unique ; et si le frêle Dan Fletcher a à peu près digéré son passé de souffre-douleur, il doit affronter le cancer de son épouse dont il reste raide amoureux.
Ferey met en musique son intrigue avec un savoir faire remarquable en misant sur la crédibilité de ses ingrédients : la psychologie complexe de ses personnages sonne juste, le contexte sociopolitique et les arguments scientifiques et médicaux semblent très documentés. La progression de l’enquête suscite un intérêt croissant et l’histoire, assez énorme, épouvante par ses accents de vérité. De ce point de vue, Zulu présente une certaine parenté avec le chef d’oeuvre de Jake Lamar, "Nous avions un rêve". J’aurais juste un petit étonnement : comment un homme à qui l’on confie la responsabilité de la section criminelle d’une ville aussi importante peut-il se dégager de toutes les tâches bureaucratiques qui doivent lui incomber pour mener comme il l’entend et quasiment en solo une enquête de terrain aussi longue que complexe ? ça me laisse un peu dubitatif.
Le style de Ferey est fluide, les phrases bien pesées et rythmées. Malheureusement ma lecture a accroché très régulièrement sur des métaphores clinquantes qui m’ont un peu gâché le voyage : Ferey n’a vraiment pas besoin de ça pour asseoir la singularité de son écriture. Ici des nuages comparés à de l’azote liquide ( ?), là une vieille résurgence de cours de philo bien stérile ("cynique à faire brûler son tonneau"), ailleurs encore d’autres formules qui pètent sans vouloir dire grand chose – ou alors c’est moi qui suis bouché ; quelques unes repérées au fil de ma lecture, sorties de leur contexte, certes : "de dérive lointaine en diagonales quantiques", "leur plus vaine défaite" (si ça c’est pas incongru...), "à s’en fracturer les acouphènes", "un repos de haute voltige", "la vie des enfants des rues ne valait rien sur le marché, pas même un serment d’Hippocrate" ( ??), "défragmenter les orages bloqués sous sa peau", etc. Certains assimilent ça à de la poésie, pas moi. Parfois, dans un registre plus comique, la formule fait mouche ("Même sa voix avait une chemise à carreaux"). Au total, les grandes qualités que j’ai trouvées à ce texte l’emportent tout de même : il est difficile de lâcher Zulu et le roman finit par laisser une douloureuse empreinte.
A noter au passage une brève évocation du génial Tim Buckley, par l’entremise de son talentueux fiston Jeff. Dans les années 90, le succès (mérité) de Jeff a permis à quelques jeunes curieux de se réintéresser à l’oeuvre renversante du père, mort très jeune lui aussi... mais avec 10 albums superlatifs derrière lui.
Répondre à ce message