Zone est un livre au sujet duquel on a déjà beaucoup écrit, la quantité des liens proposés sur ce billet en témoigne...
J’ai assez vite accepté de me laisser emporter par ce récit dense à la puissance évocatrice rare.
Je n’ai eu aucun mal à le lire et je n’ai éprouvé aucun besoin de compter le nombre de phrases dont il était fait...
Lors d’un voyage en train de Milan à Rome, un homme avance vers son avenir à reculons, au propre comme au figuré : (cet homme se souvient et voyage dans le sens inverse de la marche).
Le chemin qu’il parcourt est celui du dernier voyage, et, avant d’arriver au terminus, défilent dans sa tête tous ceux qu’il a déjà fait, en lectures, en études, en amour, en guerre, en fuite, en filatures...
La violence et la mort sont omniprésentes dans ses images à rebours, elles sont partout : dans la Zone, dans le temps, dans les livres, dans l’histoire du narrateur...
Ce roman est une sorte de longue litanie sur la barbarie située dans les méandres des souvenirs d’un Ulysse échoué dans un train, misérable et fatigué, mais encore et toujours rusé...
Il porte avec lui une mallette pleine de secrets compromettants.
Il a la possibilité de l’échanger contre beaucoup d’argent. Une nouvelle identité usurpée lui donne l’espoir d’une renaissance auprès d’une Pénélope qui peint des icônes en guise de tapisserie, qui s’appelle Shashka et qui ne l’attend pas...
Ce livre nous conte l’éternel retour de la guerre et de la violence, avec ses lots de charniers, de tortures, de trahisons, de lâchetés, de tortures et de viols, en empruntant les règles d’unité de temps (trajet Milan-Rome) ; d’unité de lieu (le wagon) ; d’unité d’action (se souvenir).
Je l’ai franchement trouvé excellent.
"... je voudrais retrouver un jour tiède entre Agami et Marsa Matrouh, à quelques kilomètres d’Alexandrie, sur la plage immense, c’est le soir la Méditerranée est métallique le ciel rosi le sable doux, je regarde vers le large le phosphore pur de la mer fait cligner des yeux dans la lumière oblique, deux formes glissent hors de l’eau, elles sautent l’une derrière l’autre et étincellent, deux gerbes irisées viennent vers la côte à petits bonds, deux dauphins, deux dauphins jouent dans la mer tiède à quelques encablures du bord, je n’en ai jamais vu, je me lève, ils sont si proches qu’on voit leur rostre étinceler, ils cabriolent devant moi, il n’y a personne d’autre, alors bien sûr je cours ils semblent si réels vus au ras des vagues, j’en ai les larmes aux yeux, jamais je n’ai assisté à un spectacle pareil, un spectacle pour personne, ils caracolaient pour moi seul, dans le soir d’une côte déserte, un cadeau du hasard ou de Thétis la généreuse, je me suis jeté dans l’eau, un linceul de fraîcheur m’a recouvert, les deux formes d’argent se découpaient sur le ciel rose, le goût de sel me remplissait la bouche, j’ai nagé doucement vers eux, c’était la beauté qui m’appelait, la beauté le calme et le bonheur pur de l’harmonie du monde, je nageais vers les deux dauphins, doucement pour ne pas les effrayer, je voulais les suivre, je voulais les suivre, je les aurai suivis jusqu’à la demeure de Poséïdon aux crins d’azur, c’était un beau couchant pour disparaître, un beau soir pour mourir ou vivre éternellement dans le sillage des mammifères marins, ils m’ont senti arriver, perçu mes vibrations dans les vagues, je n’étais pas digne d’eux, je n’en étais pas digne..."
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