Dans son introduction à Une fille comme les autres (1989), Stephen King nous prévient : ce roman « ne se contente pas de vaines promesses de terreur, il terrifie pour de bon ». Et sans doute, l’auteur de Carrie est-il encore en dessous de la vérité. Pour être parfaitement juste, il faudrait ajouter qu’une jeune fille comme les autres est terrifiant, parfois quasiment illisible ; à la terreur s’ajoute le dégoût, la haine, l’horreur absolue. Bref, il s’agit, sans aucun doute, du livre le plus effrayant qui soit. Un roman impossible à conseiller. Et pourtant, Une fille comme les autres est également, à n’en pas douter, l’un des meilleurs romans publiés en France l’année dernière. L’histoire peut-être résumée en quelques phrases : aux Etats-Unis, dans les années 50, dans une petite bourgade comme les autres, Ruth Chandler recueille ses deux nièces, Meg et Susan, dont les parents sont morts dans un accident de voiture. Avec ses trois fils, puis avec d’autres gamins du quartier – dont David le narrateur –, Ruth va infliger à Meg les pires sévices, les actes tortures les plus abominables. Enfermée dans un abri atomique, au sous-sol de la maison des Chandler, Meg va devenir la chose des autres enfants qui, tous, obéissent aux ordres de Ruth. Ajoutons, qu’il s’agit là d’une histoire inspirée d’un fait divers et que Ketchum, dans sa postface, précise qu’il a adouci un peu ce qui était arrivé. Si ce roman est si terrifiant, au-delà même des horreurs qu’il raconte, c’est parce qu’il repose sur un parti pris narratif audacieux. Le récit est donc mené, trente ans après les faits, par David, le voisin des Chandler et le meilleur ami de l’un des fils de Ruth. Au début du roman, David ressemble un peu aux gosses des romans de Stephen King. C’est un jeune adolescent que rien ne distingue des autres : il aime faire les quatre cents coups avec ses copains, tombe sous le charme de la jolie Meg ; toutefois il avoue prendre plaisir à certains jeux quelque peu pervers. Surtout, il adore Ruth, cette maman pas comme les autres, qui les autorise à boire de la bière, à fumer, qu’il accueille toujours avec gentillesse. Lorsque l’horreur commence, David continue à admirer Ruth : grâce aux humiliations qu’elle fait subir à Meg, elle permet à David et à ses copains de découvrir une sorte de plaisir, lié à leur sexualité naissante et à la cruauté. David observe, regarde, ne participe pas directement mais, pour rien au monde, il ne raterait ce qui se passe chez ses voisins. Autrement dit, nous lecteurs, nous ne pouvons nous empêcher de haïr ce narrateur qui sait, mais qui ne fait rien. Et les sévices se poursuivent, et chaque jour on monte d’un cran dans la cruauté. Certes, progressivement, la conscience de David s’éveille et il essaiera même d’aider Meg. Mais il agira trop tard, et pour cette raison, on ne peut jamais lui pardonner sa complicité passive et son silence alors qu’il aurait pu mettre un terme à tout cela. Le roman repose donc sur cette ambiguïté du narrateur qui n’est pas un monstre déshumanisé comme le Patrick Bateman d’American Psycho. L’horreur s’en trouve donc accrue. Par ailleurs, la position même de David permet à Ketchum de jouer sur les non-dits. En effet, David est le voisin des Chandler. Aussi n’assiste-t-il pas à tout : les silences, les vides qui trouent la narration des événements ajoutent là encore à la terreur, car c’est alors l’imagination du lecteur qui prend le relais. Parfois, lorsque l’horreur devient totalement insoutenable, David choisit même de ne pas nous raconter : « Ne comptez pas sur moi pour vous raconter. Je m’y refuse. Plutôt mourir que de décrire certaines choses. En avoir été le témoin peut vous amener à regretter de ne pas être mort avant. J’ai regardé et j’ai vu ». C’est sans doute dans ces passages-là , lorsque le non-dit devient plus important que le texte lui-même, que le roman est le plus insoutenable. Et pourtant, à la manière de David qui ne peut s’empêcher de revenir encore et encore chez les Chandler, nous continuons de tourner les pages, les yeux écarquillés, la gorge sèche. On oscille, là encore, entre l’horreur absolue et une haine indicible pour les personnages. Ketchum évite le voyeurisme et le grand guignol : il assène des phrases sèches, limpides et glaçantes. Une fille comme les autres tient donc plus de l’expérience de lecture que du roman de terreur. Ketchum, parce qu’il maîtrise parfaitement l’art de la suggestion, nous laisse entrevoir ce qu’est réellement la maltraitante. Le livre refermé, les images continuent de nous hanter et pourtant, nous en sommes certains, jamais nous ne relirons Une fille comme les autres.
Répondre à ce message