Le dernier roman de James Ellroy est un véritable opéra, majestueux et immense, bourré à craquer d’actions, de réflexions et de sentiments, tout cela dans le même rythme pendant 841 pages. Mais cette somme d’ampleur est toujours très contrôlée : l’auteur, à intervalles réguliers, n’hésite pas à faire des résumés de l’action passée, y compris de l’épisode précédant , American death trip (collection Rivages/Noir). Autrement dit, ce roman a aussi une allure pédagogique. Il l’a aussi sur le fonds de l’affaire : retracer une espèce d’histoire souterraine des États-Unis - pendant presque 4 ans, de juin 1968 à mai 1972, non seulement à travers les coups bas, tordus et criminels d’organisations mafieuses et du FBI, mais aussi en présentant par la bande les réactions (et les projets) des « Rouges », selon l’expression même du narrateur. La période considérée recouvre, en gros, la campagne électorale pour les élections présidentielles de 1968 qui voit s’affronter Richard Nixon le roublard et le falot Humbert Humphrey, jusqu’à la mort de John Edgar Hoover, directeur du FBI, début mai 1972. Bien entendu, c’est un déroulé romancé qui nous est offert. Ellroy puise dans la liberté de l’écrivain pour écrire sa version de l’époque. Elle est racontée via le prisme des entreprises menées par deux personnages qui paraissent se situer de part et d’autre, pour emprunter le vocabulaire d’Ellroy, de l’axe central qui sépare le Mal du Bien. Dwight, agent spécial du FBI, impliqué dans les assassinats du président JK Kennedy et du pasteur Martin Luther (Lucifer comme l’appelle spirituellement Hoover) King, travaille sur ordre de son chef à une opération de déstabilisation de groupuscules politiques Noirs à Los Angeles. Wayne, ancien du FBI et mercenaire, est un compagnon d’armes de Dwight, quelque part son « petit frère » ; il met ses talents de chimiste à soigner la maladie « nerveuse » de Howard Hughes, le célèbre producteur de cinéma, à grands renforts de cocktails ad hoc. Il organise le financement de bases avancées de la mafia en Amérique centrale, sous l’oeil d’abord protecteur de Nixon et le suivi étroit de Dwight. Mais Wayne est en quelque sorte le maillon faible du processus, taraudé par sa responsabilité dans la mort de MLKing.
La toile de fond de l’action serait incomplète sans la superbe scène du prologue : l’attaque d’un fourgon blindé dans la banlieue de Los Angeles en février 1964 et la liquidation des acteurs, convoyeurs et agresseurs, par celui qui récupère l’argent, 9 millions de dollars et un sacré paquet d’émeraudes. Quatre ans plus tard, le mystère est toujours entier, à part quelques billets- et émeraudes- qui ressurgissent de temps en temps dans le quartier noir de la ville.
On ne va pas dans cette chronique retracer les mille et une péripéties d’un récit dense, rigoureusement agencé avec ses nombreux personnages. Mais on peut mettre en avant plusieurs éléments constitutifs de la technique romanesque d’Ellroy : d’abord Underworld Usa n’est pas un roman policier, même si l’énigme de l’attaque du fourgon est centrale. L’un des grands enjeux du roman, se situe dans les rapports complexes entre les personnages, particulièrement les deux précités et les femmes de leur vie ; car il se trouve que Dwight entretient une liaison au long cours avec une révolutionnaire quaker, puis avec l’une des deux mystérieuses « Rouges » du roman, Joan, laquelle dit de lui « nos buts sont à la fois inconciliables et totalement synchrones ». En effet, ces deux femmes sont des « coupe-circuits » selon l’expression même du narrateur, autrement dit agents doubles : elles renseignent Dwight tout en restant immergées dans leur mouvement, de telle sorte qu’au fur et à mesure de la lecture, on peut se demander qui manipule qui. De même Wayne vit une histoire d’amour avec une syndicaliste noire. On ne peut s’empêcher de penser à voir l’itinéraire de ces deux hommes que le concept de rédemption ne leur est pas étranger, d’autant que le récit est aussi empreint de religiosité.
Le cadre géographique du roman est circonscrit à deux villes du Sud des États- Unis : Los Angeles surtout, mais aussi Las Vegas et en débordant sur une partie de la Caraïbe, la république Dominicaine et accessoirement Haïti ; affrontement entre les mouvements révolutionnaires menées par ces femmes et les dictatures en place : plongées époustouflantes de maîtrise littéraire dans la démesure du récit dans les quartiers noirs de LA et dans l’île caraïbéenne, misère, culte vaudou, sanglante répression, affaires maffieuses s’en donnent si on peut dire à cœur joie.
Un mot sur la méthode d’investigation littéraire : car l’ouvrage est un immense champ de recherche sur la période considérée, menée principalement par un enquêteur, autre personnage principal du roman, le jeune Crutch. Ellroy dit s’être inspiré de quelqu’un qu’il a connu et qu’il a payé pour le laisser figurer dans le bouquin. Il a aussi déclaré que c’est un autre lui-même. Adolescent à perpétuité, à la recherche incessante et vaine de sa mère tôt disparue de sa vie, « mateur- né », Crutch met son obsession de scrutateur de la vie des autres au service de la progression de l’intrigue. D’ailleurs, tous les personnages masculins ont en commun cette obsession sans fin et minutieuse de l’enquête sur tous les sujets et à tout propos. On voit aussi par là que Hoover a fait des émules, c’est quelque part son ultime victoire.
Il n’est pas jusqu’aux techniques scientifiques utilisées abondamment qui ne contribuent au poids de mystère du livre. Plusieurs personnages- Wayne, Crutch mais aussi des agents du FBI et l’un des héros les plus secrets de l’histoire, Reginald, sont des chimistes accomplis. Leur talent sert à dissoudre les corps, faire surgir comme de vieux grimoires des passages effacés de documents, en détruire d’autres bien sûr, sans oublier les banales explosions d’immeubles entiers et les transformations de drogues. Cette alchimie-là est aussi lovée au cÅ“ur du récit.
Au passage, on a oublié d’évoquer la figure brutale et rocambolesque d’un mercenaire français, fasciste notoire, ce Jean –Philippe Mesplède qui entraîne Crutch dans des raids sanglants contre le régime castriste (j’ai pensé à Yul Brynner interprétant dans le western « le mercenaire de minuit », un peu sympathique mercenaire d’origine cajun, je crois me souvenir, tout de noir habillé mais avec chemise blanche à jabot, nommé Jules Gaspard D’Estaing, mais je ne suis pas sûr qu’Ellroy y fasse référence) ; celle de Sonny Liston, champion déchu accroc aux drogues les plus dures ; et encore Howard Hughes, ses obsessions anti-communistes et hygiénistes, raciste qui veut « brider la natalité des noirs » et les liquider en mélangeant « les déchets des retombées atomiques à la soupe aux choux des restaurants fréquentés par les Noirs ». Les figures grotesquement croquées de Nixon et Hoover sont un vrai régal de lecture, tout comme dans un autre registre, les journaux intimes de plusieurs protagonistes.
Épopée considérable, Underworld Usa est à glisser, après bien sûr l’avoir lu, sur la même étagère que les grands romans récents abordant quelques pans de l’histoire des États-Unis, là où ont déjà pris place Denis Lehane (Un pays à l’aube) et Thomas Pynchon (Contre-jour).
Livre vivement conseillé par Bernard Daguerre
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