C’est l’histoire d’un Tiger Woods avant l’heure, celle pas si lointaine depuis laquelle des noirs peuvent s’afficher au plus au niveau dans des disciplines réservées jusque là à une élite à la peau plus claire. Il s’appelle Lionel Walk, et on l’appelle Train. On est dans la banlieue de LA en 1953. A 18 ans, Train est caddie dans un golf fréquenté par la haute, c’est-à -dire qu’il trimballe les clubs de joueurs plus ou moins doués qui le considèrent la plupart du temps avec un mépris souverain.
C’est aussi l’histoire d’un drôle de gus nommé Miller Packard, un inspecteur de police à la morale très particulière mais aussi un accro à l’adrénaline qui semble jouir de sa propre mise en danger, capable d’une violence extrême au mépris de la loi qu’il prétend servir.
Les deux personnages se croisent et finissent pas faire un bout de chemin ensemble. Miller détecte très vite les extraordinaires capacités du jeune homme et l’entraîne dans des rencontres mouvementées avec de riches joueurs qui n’acceptent pas toujours spontanément de se confronter à un gamin noir. Il y a aussi la cohorte naturelle des personnages secondaires, toujours traités avec la plus grande vérité psychologique. La femme de Miller, rencontrée dans des circonstances vraiment extrêmes ; Plural, un boxer vieillissant, progressivement aveugle, aussi costaud qu’imprévisible, que train a pris sous son aile ; Cooper, le propriétaire d’un golf minable pétri d’idées progressiste, et sa très jeune épouse, une artiste déjantée salement perverse, etc.
Le grand retour de Pete Dexter annonce la 4e de couverture. Pour une fois, le message publicitaire dit juste. On retrouve dans Train toutes les grandes qualités de cet écrivain de plus en plus rare, dont tous les romans – sauf le 1er, God’s Pocket, sorti en 1984 – ont été traduits en français. Six romans au total espacés de 2, puis 3, puis 4, puis 8 ans. Train apporte cependant un ton nouveau dans l’oeuvre de son auteur ; au pessimisme parfois étouffant qui imprègne toute sa production est superposé ici, pour la première fois ou presque, un humour qui surgit de façon inattendue au travers de métaphores originales et très imagées. Extrait, dans la bouche d’un vieux tenancier de salle d’entraînement au noble art :
" Y a une fille qui a créché à la salle y a quelques années de ça, une fille légère, une fille des rues. Elle sentait le jus de fruit et elle inventait des mots quand elle s’envoyait en l’air. Mais pour la virer, ç’a été pareil que de faire partir un matou par le trou des chiottes. J’ai encore les marques. (...)"
Et puis le personnage de Miller Packard n’aurait pas dépareillé chez Elmore Leonard. Mais sous les parenthèses désinvoltes, la gravité des faits et l’injustice criante qui accable les plus démunis l’emportent pour donner le ton. Train est finalement un roman saisissant, pourvoyeur d’une émotion intense et d’une saine indignation devant les situations sociales intolérables. Un très grand Dexter.
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