En cette rentrée littéraire 2008, Atiq Rahimi publie, chez P.O.L, Syngué Sabour Pierre de patience, son quatrième ouvrage qu’il a choisi de produire directement en Français ; il se présente sous la forme d’un monologue, un texte très dense et émouvant, à mi-chemin entre le récit et le conte persan, écrit à la mémoire de Nadia Anjuman, poétesse afghane sauvagement assassinée, à l’âge de vingt-cinq ans, par son mari. Et l’auteur a placé en exergue de son livre cette terrible phrase d’Antonin Artaud : "Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu’au corps" qui traduit intensément l’extrême violence pluridimensionnelle de cet assassinat. La scène du récit se passe quelque part en Afghanistan ou ailleurs, dans un décor minimaliste de théâtre contemporain : une petite chambre étouffante, dépouillée, de couleur cyan, "deux rideaux aux motifs d’oiseaux migrateurs figés dans leur élan sur un ciel jaune et bleu", sur le mur, un petit kandjar (en souvenir d’une bataille ? sans doute !) et au-dessus la photo d’un homme moustachu, aux cheveux bouclés et aux yeux noirs inquiétants. A même le sol, allongé sur un matelas rouge, un homme immobile, amaigri, très ridé, "son regard accroché au plafond", jambes raides, bras inertes, à -demi couvert d’une chemise bleue brodée, et sous perfusion. "Oscillant au rythme de sa respiration, une main, celle d’une femme, est posée sur sa poitrine, au-dessus de son coeur". La femme est belle, aux cheveux très noirs et longs, enveloppée d’une robe longue. Pourpre, "ornée de discrets motifs d’épis et de fleurs de blé". A portée de main, le Coran, sur un oreiller de velours. Elle égrène lentement et silencieusement un long chapelet noir. On entend les pleurs de deux petites filles, au fond du couloir, et au loin, dans la ville, l’explosion d’une bombe. La femme est prostrée, elle prie, elle ne quitte pas l’homme des yeux. A chaque respiration, elle murmure inlassablement le nom de Dieu, comme une litanie : "Al-Qahhâr, Al-Qahhâr, -Al-Qahhâr...". Elle promène amoureusement ses doigts sur la poitrine, le cou de l’homme, dans sa barbe, à la recherche d’un signe de vie. Elle s’épuise, recharge la poche de perfusion, rassure ses filles sans relâcher son chapelet, sans cesser de l’égrener. Seize jours déjà . Elle implore son mari de se réveiller :"Pense à tes filles ! qu’est-ce que je vais faire avec elles ? ". Son mari, "ce héros qui s’était battu sur tous les fronts, contre tous les ennemis" a reçu "une balle juste dans une bagarre minable avec un type - de son propre camp, d’ailleurs - ... juste pour une insulte... c’est si ridicule, si absurde !". L’intensité dramatique du récit ne cesse de croître, l’atmosphère est lugubre et oppressante... Alors commence une longue et violente confession au cours de laquelle la femme, dans une avalanche de reproches, va déclamer toutes les frustrations - en particulier sexuelles - que son mari lui a fait subir. Malgré cela, elle l’aime encore et toujours, et continue à lui prodiguer tous les soins dont il a besoin. Et tous ses griefs se fondent en un hymne à l’amour qu’elle lui dédie ; elle implore son pardon : "J’avais une sensation étrange, indéfinissable. Je me sentais à la fois triste et soulagée, heureuse et malheureuse... Malgré l’horrible culpabilité que j’avais en moi, je me sentais apaisée, légère". Et cet hymne à l’amour, peu à peu, devient un hymne à la liberté. En Persan, Syngué Sabour est le nom d’une pierre noire, magique, une pierre de conscience, qui accueille toute la détresse de ceux qui se confient à elle. Elle "écoute, absorbe comme une éponge tous les mots, tous les secrets, jusqu’à ce qu’un beau jour elle éclate". Soudain, en s’adressant à l’homme, la femme s’écrie : "Oui, , toi, tu es ma Syngué Sabour ! ... Je vais tout te dire, ma Syngué Sabour, tout. Jusqu’à ce que je me délivre de mes souffrances, de mes malheurs. Jusqu’à ce que toi tu...". Mais à quel prix ???... Le très beau livre d’Atiq Rahimi est une tragédie qui s’apparente au conte persan, son écriture ciselée magnifique est empreinte de poésie. Sa voix puissante dénonce l’oppression dont les femmes sont victimes dans ces pays constamment en guerre où règne la terreur ; par ses écrits, il contribue à mobiliser l’opinion publique sur le sort de celles que l’on renvoie "à un état primaire de soumission archaïque, ... qui pourrait conduire à l’éradication de tout un genre, et, à longue échéance, l’extinction de tout un peuple" (sic, Elisabeth Badinter).
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