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Stéphane Michaka vient du théâtre. Auteur, metteur en scène, plusieurs de ses pièces ont été créées, sur scène ou à la radio. Il est aussi traducteur.
En 2005, il monte La Fille de Carnegie * (lauréate du concours Beaumarchais-France culture). Aujourd’hui, cette pièce est devenue un épais roman qui porte le n° 700 de la collection Rivages noir et dont le propos de départ peut se résumer ainsi :
Robert Tourneur, lieutenant de la Brigade des homicides, flic alcoolique, raciste, limité mais teigneux, est appelé au Metropolitan Opera de New York. Un homme vient d’y être tué de 3 balles en pleine poitrine. Il est tombé de la loge d’une célèbre critique, Sondra Carnegie, riche héritière de la famille du même nom. Cette dernière est introuvable. Très vite, tout accuse un certain Mike Lagana qui n’est autre qu’un ancien flic de la Brigade des homicides devenu, par opportunisme et appât du gain, détective privé spécialisé dans les affaires financières.
Or il se trouve que Lagana a été l’équipier de Tourneur. Or il se trouve que tous deux ont connu et aimé la même femme - Fran Markowitz - au même moment (Tourneur l’a aimée d’un amour fou et romantique mais elle lui a préféré Lagana, pourtant réputé être un Don Juan). Or il se trouve que Fran Markowitz a été assassinée, 3 ans auparavant. Or il se trouve que Tourneur, non seulement déçu de n’avoir pas été l’élu, reproche à Lagana de n’avoir pas vraiment aimé Fran et de ne l’avoir pas assez protégée pour éviter sa mort. Or il se trouve que l’enquête du Metropolitan est confiée à Tourneur (ou plutôt Tourneur fait tout pour la prendre en main). Or il se trouve que Lagana clame son innocence et que, par ironie du sort, Tourneur, qui ne rêve que de vengeance, plaies et bosses à son encontre, va devenir sa seule bouée de sauvetage...
Pendant toute la nuit que va durer l’interrogatoire, ce roman nous mènera dans le milieu de l’opéra et dans les histoires personnelles de ces deux hommes, nous fera découvrir aussi bien les dessous de la haute bourgeoisie que ceux des bas-fonds new-yorkais, nous mènera des riches quartiers au Barrio (le quartier latino), mêlant les enquêtes et les destins.
Un roman étonnant, détonnant, envoûtant, un polar à la construction subtile et complexe, à la fois très personnel et plein de références. Bref, une réussite.
* La Fille de Carnegie, éd. Avant-scène théâtre, coll° Quatre-vents 2005
Stéphane Michaka, avant d’évoquer le contenu, expliquez-nous pourquoi et comment cette pièce de théâtre est devenue un roman ?
L’idée est venue de François Guérif, qui dirige la collection Rivages/Noir. Il a lu la pièce peu de temps après sa publication. La couverture jaune et noire, une photo du Chrysler Building, le titre et la préface de Patrick Brion, ont dû attirer son attention. Heureusement, il a bien aimé aussi le contenu. Il m’a dit : « Ecrivez et on se revoit quand vous aurez quelques chapitres. » C’est ce que j’ai fait.
Comment avez-vous travaillé ce passage de l’un à l’autre ? Comment avez-vous « étoffé » la pièce ?
Je ne voulais évidemment pas reprendre les dialogues en ajoutant « dit-il » et « répondit-elle ». J’avais envie de faire un roman à part entière et pas une simple transposition. J’ai donc tout réécrit. J’ai rajouté une sous-intrigue et des personnages qui n’existaient pas sur scène (la pièce était un trio). Mais ce qui est vraiment apparu dans le roman, c’est New York. Au point de devenir le personnage principal du livre. En écrivant, j’avais l’impression de sortir du huis clos étouffant de la pièce, d’ouvrir une porte en coulisse et de me retrouver sur Times Square. C’est ce qui s’est passé dans les faits parce que j’ai écrit la plus grande partie du livre à New York.
En quoi ont consisté les échanges avec l’éditeur ?
A différents stades du roman, j’ai soumis le texte à l’éditeur pour être sûr que j’étais sur la bonne piste. Et je me rendais compte, à chaque fois, que j’avais carte blanche. François Guérif m’a encouragé à suivre mes intuitions, à expérimenter. Quand le roman commençait à proliférer, à cause du fourmillement de la ville et des personnages nouveaux qui entraient en scène, il me l’a signalé avec beaucoup de tact. J’ai bénéficié aussi des conseils de sa collaboratrice Jeanne Guyon. Il y a eu chez Rivages un vrai suivi éditorial sur le manuscrit.
François Guérif (directeur des collections Rivages noir et Thriller), vous a attribué le n° 700. Les centaines de cette collection sont généralement attribuées à de très grands auteurs du noir, et de très grands livres (vous arrivez - excusez du peu – après James Ellroy, Robin Cook, Jim Thompson, Donald Westlake et Paco Ignacio Taïbo II !). Pour un auteur de 1er roman, cadeau ou pression ?
C’est vrai que les centaines en Rivages/Noir sont attribuées d’habitude aux auteurs phares de la collection. Donner le n° 700 à « La Fille de Carnegie » est une entorse à la règle. Mais le cadeau a surtout été la liberté qu’il m’a laissé pendant l’écriture.
L’intrigue se déroule aujourd’hui mais l’ambiance de ce livre n’est pas sans rappeler les romans hard-boiled à la Hammett ou à la Chandler et l’univers des films noirs des années 40 et 50 (on imagine très bien, une fois de plus, une Lauren Bacall dans le rôle de Sondra Carnegie, un Bogart dans celui de Lagana et une figure un peu plus rustaude, genre Mitchum, pour Tourneur). Une volonté consciente de rendre hommage à cet univers ?
L’univers du roman noir est bien sûr très référencé, presque codifié par ceux qui l’ont inventé. C’est ce qui rend le genre assez périlleux : Comment éviter les clichés ? Comment ne pas faire du sous-Hammett, ne pas écrire un nouvel ersatz du « Grand sommeil » ? D’autant que le roman noir s’auto-parodie depuis les origines. « La Fille de Carnegie » est en partie un hommage à ces romans, ou à des films comme Out of the past (La Griffe du passé) de Jacques Tourneur. Mais j’imagine bien Hammett et Chandler se retourner dans leur tombe en grommelant : « Arrêtez de nous rendre hommage. Faites ce que nous avons fait : inventez de nouvelles formes. » Alors on tire le polar un peu dans tous les sens, on cherche à voir jusqu’à quel point il est élastique. Et on découvre, chaque fois, que le polar est une forme encore plus souple que ce qu’on pensait.
On trouve un Mike Lagana (mais qui est un gangster, pas un flic) dans The Big Heat (Règlement de comptes) de Fritz Lang, 1953. Une référence explicite pour quelle raison ?
C’est un clin d’œil aux comédiens avec lesquels j’ai travaillé. L’acteur qui jouait Lagana dans la pièce s’appelle Didier Lagana. Celui qui interprétait Tourneur s’appelle Fred Tournaire. Sondra, en revanche, est une allusion à la Sondra du roman de Theodore Dreiser, « Une Tragédie américaine », qui m’a beaucoup marqué.
Sans être aucunement un exercice de style ou un pastiche, ce livre rassemble de nombreux codes ou éléments typiques du polar, mixés, passés au shaker de votre vision et de votre imagination : on a 2 enquêteurs en même temps, un flic et un détective privé (et, ce qui est original, tous les deux ont la même importance dans la narration et dans l’enquête principale – alors qu’en général dans les polars, c’est soit l’un, soit l’autre au premier plan) ; on croise les 3 principales figures de femme (amoureuse, au foyer, ou fatale et vénéneuse), les dessous peu ragoûtant de la haute bourgeoisie et ses rejetons dégénérés mais en même temps les voyous les plus tordus des quartiers pauvres, etc. Était-ce pour écrire une sorte de « roman policier total » ? Un roman gigogne ?
Euh… non, je ne me suis pas dit : « Faisons un roman total ! » Je crois que c’est le principe de toute histoire qu’on situe à New York, sauf si on se concentre sur un seul quartier. Et même dans ce cas… New York est un creuset, un chaudron où bouillonne tout et son contraire. Un petit voyage en métro du Bronx à Brooklyn vous plonge immédiatement dans ce « shaker ».
Comme dans la plupart des polars, la ville est omniprésente dans votre roman et décrite avec précision et un certain lyrisme (il y a notamment le fameux chapitre 4 où une escarbille nous balade dans toute la ville). Vous connaissez New York comme votre poche ?
Je suis parti habiter à New York avec ma famille quand j’étais très jeune. On est revenus en France ensuite, mais je suis souvent retourné là -bas, toujours avec le projet d’écrire. En fait, « La Fille de Carnegie » mélange des notes prises à plusieurs années d’intervalle.
« Envoûtant » est un adjectif qui revient régulièrement pour qualifier l’ambiance de votre roman. C’est vrai qu’il l’est. Et cela est en partie dû à l’opéra, un des sujets de ce livre. Quel intérêt portez-vous à ce domaine ?
J’ai découvert l’opéra en écrivant la pièce. Comme j’avais imaginé une femme fatale critique d’opéra (pour changer de la chanteuse de jazz ou de blues), je me suis mis à en écouter, à me documenter là -dessus pour rendre Sondra aussi vraie que possible. L’opéra permettait aussi de fournir un contrepoint au cadre où se déroule l’enquête : le quartier hispanique d’East Harlem, « El Bario » pour les initiés. Lagana, le détective, passe d’un décor à l’autre comme s’il franchissait une frontière entre deux mondes : celui des pauvres petites filles riches, comme Sondra Carnegie, et celui des déshérités, que Lagana connaît bien puisqu’il a grandi parmi eux. Ce collage de deux mondes est inscrit dans la physionomie de New York : East Harlem est mitoyen du quartier chic de l’Upper East Side.
En écrivant, avez-vous pensé à un opéra en particulier sur lequel vous auriez pu, comme pour le polar, prendre des éléments transposés dans l’histoire, voire dans le style et la musicalité de l’écriture (dans le roman, il est souvent question de Barbe Bleue, de La Flûte enchantée et d’un opéra contemporain – que je pensais être une invention tant le titre est intriguant – Nixon en Chine) ?
L’opéra entretient des liens intimes avec le polar. Il y est toujours question de passion, les sentiments sont exacerbés et la mort rôde en coulisse avant de surgir sous une lumière crue. Les opéras que j’ai choisis me permettaient d’éclairer mes personnages sous une facette puis sous une autre, de donner à chaque chapitre une couleur différente. Ce qui m’a guidé était moins le choix d’un opéra en particulier que l’idée d’un voyage à rebours : on commence avec un opéra d’aujourd’hui, puis on remonte vers l’opéra le plus éloigné dans le temps – ici, La Flûte enchantée – à mesure qu’on approche du dévoilement de l’intrigue.
Votre roman possède une forte charge tragique, au sens de la tragédie grecque (quand le héros s’aperçoit qu’il a été manipulé par les Dieux et qu’il réalise qu’il a fait le mal en croyant faire le bien). Est-ce là aussi l’écho du théâtre ? Le fait que l’opéra est souvent inspiré des tragédies grecques ? Et/ou parce que, comme d’autres, vous rapprochez le polar de la tragédie classique ?
Oui, le voyage à rebours de « La Fille de Carnegie » ressemble beaucoup à une tragédie grecque, puisqu’il est enfermé dans un temps figé, celui du flash-back. Comme dans tous les polars, c’est un voyage infernal, sauf qu’il se fait en musique. Et puis il y a le nÅ“ud familial, qui renvoie aussi à la tragédie. Sondra s’identifie un moment à Médée. Mais Lagana ne voit pas venir le danger. Il sort, lui, d’un roman chandlérien et n’a pas les mêmes références que Sondra. Il est déboussolé et son intuition, cette fois, lui fait défaut. Lagana est un personnage de polar qui s’est égaré dans une tragédie antique.
Au final, que retirez-vous de l’expérience d’écriture d’un roman ? Est-ce que cela vous a donné envie d’en écrire un autre (faites-nous plaisir : dites-nous oui !) ?
Il y a une telle liberté dans le roman que, par comparaison, l’écriture théâtrale fait penser à un empilement de contraintes. Surtout aujourd’hui où, pour des raisons économiques, on ne monte pratiquement plus que des monologues ou des duos. Alors, oui, le roman est un grand théâtre en liberté où j’aimerais bien récidiver.