La sortie d’un nouveau roman de Richard Price est toujours un événement tant le bonhomme se fait rare dans le milieu strictement littéraire, absorbé qu’il est par ses activités scénaristiques pour le cinéma et les séries télé. Remarquable scénariste (on cite toujours "la couleur de l’argent" mais il faut aussi se souvenir du superbe "Mad Dog and Glory" réalisé par Mac Naughton et produit par Scorsese), il est particulièrement malchanceux avec les adaptations de ses romans : le Clockers de Spike Lee est d’une désolante platitude, le souffle du texte original étant complètement absent ; bien pire, "La couleur du crime", adapté de "Ville noire ville blanche", est un navet absolu malgré sa prestigieuse distribution, victime de la mise en scène frénétique et branchouille d’un inconnu qui mérite de le rester. Si Price semble mettre un point d’honneur à apparaître lui-même dans ces films, se réservant chaque fois un petit rôle fugitif, on peut se demander s’il n’a pas parfois quelque regret a posteriori quand ils s’avèrent aussi outrageusement ratés.
La 5e et dernière saison de l’excellent "The Wire" étant achevée, peut-être Price s’est-il ménagé un long créneau littéraire pour nous offrir ce nouveau texte. Et comme je le suggérais plus haut, il y a encore une fois matière à se réjouir.
Il faut tout de suite annoncer la couleur : la prose de Price n’a rien de révolutionnaire et les thèmes abordés n’ont pas non plus une grande originalité ; il n’empêche que Price a un talent fou. Frère spirituel du Pelecanos qui consacre son écriture à la ville de Washington (coscénariste, avec lui, de The Wire), Price ausculte encore et toujours la souffrance humaine dans la mégalopole New yorkaise. La ville rayonne de son âme multiple, kaléidoscope mouvant au rythme de la transformation de ses quartiers. Flics, voyous et gens ordinaires, dans un balai douloureux et lent, semblent subir tour à tour la terrible pression distillée par la pieuvre urbaine, titanesque et divine.
L’histoire est petite et modeste, à l’échelle des individus. L’écriture de Price suit les personnages dans leur intimité avec une rare économie de moyens, repoussant tout effet spectaculaire. Un unique événement, un meurtre facile et stupide, devient peu à peu le révélateur de la fragilité de tous, hommes, femmes et enfants touchés de près ou de loin, quel que soit leur milieu social, quelle que soit leur histoire. Price montre une fois de plus la vulnérabilité de toute une population et du système qui prétend la gouverner, comme s’il existait une masse humaine "critique" au delà de laquelle aucune stabilité ne peut être assurée. C’est le père du garçon assassiné qui, dans son délire douloureux, pose la question la plus dérangeante : les gens dotés de ce que l’on considère unanimement comme de grandes qualités ne seraient-ils pas les plus vulnérables ? Quand, de manière aussi flagrante, le courage et le souci de la vie de ses proches ont directement exposé son fils une mort violente... Autour de l’enquête policière laborieuse qui charpente le roman, une dizaine de personnages cheminent et s’imposent au point que les quitter nous laisse désemparés, flottant en pleine amertume. Matty Clark, flic magnifique, ne s’oubliera pas facilement.
Traduction juste honnête de Jacques Martinache. L’emploi de l’argot branché de la téci (teuf, thune, beu, zonzon...), heureusement peu présent, est toujours aussi regrettable (pour ne pas dire énervant). New York n’est pas Paris. De plus, si ce remarquable ouvrage se trouve réédité dans 60 ans, on se fera la même réflexion qu’aujourd’hui sur les traduction d’Hammett. Il est un peu triste de constater qu’aucune leçon n’est tirée des bévues du passé. Autre irritation, le titre : Lush life en VO (Lush signifiant certainement "fêtard/alcoolo" dans ce contexte), a été traduit par une apostrophe racoleuse (néanmoins légitime car renvoyant à une scène marquante du roman) ; on peut soupçonner l’éditeur de loucher sur le succès récent d’une série de best sellers affligeants (au delà d’Harlan Coben, je pense à deux auteurs français qu’Harlequin pourrait rééditer sans complexe...).
Bien sûr, l’ouvrage reste hautement recommandable malgré ces désagréables détails.
Répondre à ce message