Rien, plus rien au monde n’est pas un roman au sens strict du terme. Sa longueur l’inscrirait davantage dans la catégorie "nouvelle" mais le fait que sa construction ne repose pas sur la narration d’un événement unique délimité par un temps court l’en éloignerait plutôt.
Disons, histoire de coller une étiquette à l’ouvrage, que l’on a affaire à un récit dont le mode narratif est le monologue intérieur.
La narratrice -on ne connaît pas son nom- a la quarantaine bien entamée mais, fatiguée par une vie frustrante faite de petites et plus grandes galères, pourrait en avoir bien plus.
Fille de la classe ouvrière autrefois fière et combative du Nord Industriel (exactement du Piémont) d’une Italie développée, elle ressasse ses rancoeurs dont les cibles sont nombreuses : la Fiat qui a licencié son mari Arturo et l’a , ainsi, transformé en "sous-homme", les immigrés qui, non contents de voler le travail des Italiens honnêtes, engrossent leurs filles et sèment le trouble dans leurs quartiers, les syndicats qui, de toutes façons, ne créent que des ennuis aux prolos. Bref, tout le monde, ou presque, en prend pour son grade.
Au fil des pages, on est invité à suivre l’héroïne dans son "bilan", ses réflexions sur sa vie présente, ses retours en arrière nombreux qui nous font connaître son histoire et, surtout, ses espoirs déçus, détruits, laminés.
Mariée relativement jeune, mère rapidement, on comprend que les choses, déjà bien mal engagées, ont mal tourné : petit à petit, tous ses rêves, certes modestes, se sont avérés inatteignables. Victime de la crise qui l’a ruinée moralement à l’image de ce prolétariat entassé dans des banlieues sordides dont les appartements n’assurent aucune intimité et d’où on entend "Madame Andreis qui, ponctuelle comme une horloge, se lève toutes les nuits à trois heures pour aller pisser", la quarantenaire ne s’accroche qu’à deux choses : le vermouth qu’elle consomme assidûment en grande quantité et le la vie des stars du petit écran, façon télé berlusconienne.
Cela lui permet d’exister encore un peu, d’oublier qu’il lui faut compter le moindre Euro et faire ses courses dans tous les hard- discount de mauvaise qualité, de se sentir vivante et, surtout, la renforce dans le sentiment que la "petite", sa fille unique, devrait profiter de son joli physique pour pénétrer dans ce joli monde fait de glamour et de paillettes, de types beaux, riches et célèbres, d’existences pleines et entières...
Seulement, cette dernière n’en a cure, au grand désarroi de sa mère, et cela ne fait que produire des conflits récurrents entre les deux personnages.
Par une analyse fine, percutante, effrayante de noirceur, on effectue un voyage au bout de la nuit d’une femme dont on comprend qu’elle a définitivement basculé dans la folie.
Comme il est dit fort judicieusement sur la quatrième de couverture, par ce monologue resserré, rédigé dans une langue oralisée et marquée socialement (encore une fois : félicitations aux traducteurs de chez Métailié qui, décidément, effectuent un remarquable travail), Carlotto, dont le style évite toute caricature, tend "un miroir impitoyable à toutes les sociétés européennes".
Des sociétés qui ont en commun de mépriser leurs classes populaires, de les enfoncer encore plus, de leur faire évaluer leurs moindres dépense vitales, de les pousser à se rapprocher des politiciens réactionnaires (Bossi là -bas, Le Pen chez nous).
Des sociétés qui n’offrent que le ressentiment pour quotidien et le télé-réalité pour perspective
Voir en ligne : La classe ouvrière (ne) va (pas) au Paradis
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