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Rencontre avec Valerio Evangelisti

Mise en ligne le Décembre 2006 | 504 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Valerio Evangelisti fut l’invité de mauvais genres au mois de décembre 2001.


Cesare Battisti : Eymerich l’inquisiteur, le protagoniste de plusieurs romans, qui ont fait de toi un auteur à succès en Italie et, plus récemment, en France et en Espagne, réunit à lui seul toutes les caractéristiques de l’obscurantisme de l’église Chrétienne de l’époque. Pourtant, en te lisant, on se retrouve souvent et malgré nous rangé du coté de ce héros qui semble se faire une mission du cynisme et de la cruauté . Et c’est là la force de ton écriture ! Mais pourquoi avoir choisi un héros négatif ? Et pourquoi précisément dans ce contexte historique ?

Valerio Evangelisti : J’ai créé mon personnages à partir de moi-même, des côtés obscurs de ma personnalité. J’ai été, il y a bien d’année, le collaborateur d’un grand psychologue, élève de Erich Fromm, qui voulait écrire un manuel et cherchait quelqu’un capable de l’aider. Au cours de ce travail, j’ai découvert l’existence de la personnalité dite schizoïde et, surtout, j’ai découvert de la partager en partie. En effet, ce que je découvrais c’était que tout ce que je combattais sur un plan rationnel (l’intolérance, l’autoritarisme, l’obscurantisme, etc.) était bien enraciné en moi-même. En plus, cela existait tout autour de moi, dans les personnes et dans la société toute entière.
C’est alors que j’ai conçu l’idée de mettre mon côté sombre dans un personnage de roman, en en faisant une incarnation du mal, oui, mais aussi de la fascination du mal. En obligeant le lecteur à s’y reconnaître, et donc à s’interroger. Le tout placé dans un Moyen Age pas réaliste, malgré l’apparence, mais qui rassemble beaucoup à notre époque.

Cesare Battisti : "FACE A L’INJUSTICE ET AU CONTRôLE SOCIAL : se rebeller est juste, désobéir est un devoir, agir est nécessaire". Est-tu d’accord avec ces propos ? Et si oui, comment concilies-tu ta profession de romancier avec ton engagement politico-social ?

Valerio Evangelisti : Je suis tout à fait d’accord, tu le sais. Mais ce n’est pas le romancier qui agit, ni qui écrit des manifestes idéologiques. Je pense que sa fonction est avant tout celle de semer des doutes, de violer des certitudes, de remuer des fantasmes. Il n’y a pas de révolutionnaire sans qu’avant il y ait un rebelle. Et pour être un rebelle, il faut avoir une vision non-conformiste du réel, c’est à dire complexe.

Jauhel : Perplexe c’est un mot qui revient souvent dans "Cherudek", c’est aussi le mot qui traduit le mieux l’état du lecteur la première fois qu’il aborde un épisode de la vie de Nicolas Eymerich : où nous conduit l’auteur, et que penser de cet inquisiteur ? cinq romans après j’en suis encore là, et ça me plaît. J’en viens à ma question : Comment est née l’idée de cette structure, si bizarre, originale et séduisante, qui à partir de pièces appartenant à des époques, des préoccupations et des thèmes si différents, arrive à une totalité aussi cohérente ? Comment écrivez-vous un épisode de la vie d’Eymerich : à partir d’un plan détaillé ? à partir d’idées à priori isolées que vous essayez ensuite d’emboîter, de lier, d’accrocher ensemble ? Même question pour l’ensemble de la série : dès le début, aviez-vous une idée précise de la totalité, du but à atteindre, ou bien êtes vous parti d’un livre unique puis un second est venu parce que le succès était au rendez-vous, ou parce que vous vous êtes attachés au personnage et à cette forme d’écriture. En gros êtes vous un démiurge ou un déchiffreur ? Je veux ajouter que j’ai beaucoup apprécié votre intervention au cours du débat sur la cross fertilization lors des Utopiales de Nantes en novembre.

Valerio Evangelisti  : Merci pour votre appréciation de l’intervention aux Utopiales ! Je dois dire que même les Américains ont fini par applaudir (je suis sans doute farouchement hostile à la politique des EU., mais il y a pas mal d’Américains bien meilleurs que leur gouvernement, comme d’ailleurs ça arrive en Italie).
En venant à vos questions centrales, j’ai conçu l’idée de la structure de mes romans à la suite de trois considérations parallèles (comme vous voyez, même ma pensée est organisé en niveaux). Sur un plan purement technique, j’avais été impressionné par des romans (sûrement pas des chef-d’Å“uvres !) de Dean R. Koontz. En mettant en scène des histoires parallèles et alternées, il atteignait un niveau de suspense à la limite du tolérable. Donc, croiser des histoires différentes était un bon moyen de générer suspense.
D’autre côté, sur le plan du contenu, j’étais trop intéressé à mon présent pour me borner au roman historique teinté de fantastique. L’opération que j’avais conçu exigeait des aperçus sur le monde contemporain.

Encore, j’ai un esprit assez rationnel. La solution des mystères qu’Eymerich devait résoudre ne pouvait pas se placer seulement dans son époque, sinon on tombait dans le mysticisme ou, pire, dans la littérature " new age " (que je déteste, à partir de Coelho). Il fallait des solutions rationnelles, qu’on pouvait trouver seulement dans le futur de l’inquisiteur (c’est à dire, dans notre présent). Même ayant recours, si nécessaire, à des thèses scientifiques oubliées, doutes ou minoritaires, qui sont normalement les plus semblables aux conceptions de l’antiquité.
Quant à ma façon d’écrire, oui, je pars d’un plan assez détaillé, duquel je finis forcément par m’éloigner, obligé par le développement dramatique. Je commence toujours par écrire la partie de l’histoire qui a comme protagoniste Eymerich (la plus riche), et seulement après j’écris les autres histoires, en morceaux séparés. Je ne sais pas si on le voit dans la traduction française, mais même le style de l’écriture change : phrases très longues et baroques pour Eymerich (à suggérer un langage obsolète), phrases courtes et sèches pour les parties modernes ou situées dans le futur.
Dès le début, j’ai pensé aux Eymerich comme à une Å“uvre articulée en une vingtaine de volumes, mais tout à fait unitaire. Le thème de fond, inspiré surtout par les livres du psychologue junghien Erich Neumann, est la confrontation avec le Féminin. Dans les premiers trois romans on voit un Eymerich très viril, d’une cruauté sans remords. Dans le quatrième (Le Mystère de l’inquisiteur Eymerich) il y a sa rencontre avec Wilhelm Reich et la compétition avec ce dernier, que l’inquisiteur semble gagner. Dans Cherudek le Féminin commence à manifester sa force, mais sur un plan conceptuel (tout le roman se base sur le Mysterium Coniunctionis de Jung). Dans Picatrix (inédit en France) la confrontation avec le Féminin devient directe, et Eymerich donne des signes de faiblesse. Dans Le Château d’Eymerich, également inédit en France, l’inquisiteur est pour la première fois battu par une femme, dont il est inconsciemment amoureux… Je peux anticiper que dans le dernier roman du cycle il y aura encore une confrontation entre Eymerich et Reich, mais ce sera à ce dernier de gagner.
Comme vous pouvez voir, ce qui paraît casuel a en effet sa cohérence secrète.

M. Rulier  : Je viens juste de terminer le premier volet du cycle d’Eymerich, "Nicolas Eymercih inquisiteur". Je le dis sans attendre : j’ai vraiment aimé. Les louanges de la presse, tant italienne que française sont méritées...


- J’ai cru comprendre que c’est parce qu’un éditeur vous a demandé de refondre votre première version d’Eymerich en lui donnant un tour plus "science-fiction", que vous avez eu l’idée de développer la fameuse théorie des Psytrons. Sans ce thème digne des meilleures pages de hard science et en vous en tenant aux seules péripéties d’Eymercih, pensez vous que vous auriez pu écrire tous les tomes de la série ? Ne vous seriez vous pas arrêté à un seul épisode ?

Valerio Evangelisti : Le premier roman que j’ai écrit était Les Chaînes d’Eymerich. Là aussi il y avait un thème scientifique, plus scientifique que les Psytrons, ayant affaire avec les mutations génétique. Je n’ai jamais pensé d’exclure cet élément SF du cycle de l’inquisiteur ; au contraire, j’ai conçu toute la série comme puisant largement dans la science-fiction, bien qu’avec le concours d’autre éléments empruntés à l’horreur, au roman policier, au roman historique etc. Ce qui préoccupait l’éditeur était plutôt l’absence, dans mes premiers romans, d’éléments standardisés de la SF : vaisseaux spatiaux, robots, extraterrestres etc. J’ai été obligé, pour être publié, d’introduire une astronef, bien que mue par la pensée (en hommage au roman de Gustave Le Rouge Le prisonnier de la planète Mars). Ensuite j’ai eu plus de liberté.
J’en profite pour révéler que l’édition française de Nicolas Eymerich, inquisiteur, conforme à la première édition italienne, n’est pas complète. J’avais été obligé de couper cinq chapitres pour faire rentrer le roman dans la taille moyenne des romans publiés dans la collection Urania. Ensuite ces chapitres ont été rétablis en Italie, mais non pas en France. La question des Psytrons n’était pas expliquée dans les pages d’un manuel, mais développée le long d’une action qui voyait l’établissement d’un système autoritaire aux EU. (ce qui est en train de se passer en Italie, hélas !). 

M. Rulier :Combien de temps consacrez vous, en général, aux recherches historiques qui vous permettent de replacer l’intrigue de vos livres dans un temps passé ?

Valerio Evangelisti : Au temps de mes premiers romans, je passais tout l’hiver à lire des bouquins, et j’écrivais mes histoires entre le printemps et l’été. Maintenant cela n’est plus possible, et je dois conduire mes recherches pendant que j’écris. Mais il faut dire que certains aspects de la vie quotidienne au Moyen Age, aujourd’hui je les connais par cÅ“ur. Cela a réduit beaucoup le travail que je dois faire..

Bernard Strainchamps : Dans un article puissant, au sommaire du n°1 de Vialibre5, vous décrivez comment les médias ont colonisé notre imaginaire et vous proposez de ne pas laisser la littérature fantastique à l’extrême droite. Vaste programme ?

Valerio Evangelisti : Vaste, oui, mais indispensable, surtout dans sa première partie. En Italie on a Berlusconi à cause du conditionnement des intelligences qu’il a su opérer à travers ses chaînes de télévision, sous les formes du divertissement. Il a renversé des valeurs qui semblaient acquis, il a imposé des modèles de comportement. Son grand soutien ce sont les femmes de ménage, qui font leurs travaux domestiques avec l’appareil télé allumé.
Mais ce n’est pas seulement une question de Berlusconi. En Italie, pour effacer même le souvenir des luttes sociales des années 70, on a fait table rase de la mémoire. Toutes les disciplines universitaires ont été aplaties, le révisionnisme historique a eu la place d’honneur, même dans sa version négationniste. Les journaux et les chaînes de télé se sont chargés de rendre capillaire l’opération. Le journaliste, au moins dans mon pays, a pris la place de l’intellectuel, mais avec une mission inverse : faire oublier que les phénomènes ont des causes. Les consciences se sont vidées, substituées par des séries d’images sans rapport réciproque.
Je suis convaincu que la littérature populaire peut faire beaucoup, pour redresser la situation. On a vu en France le roman noir mettre le doigt sur les problèmes sociaux, refusant la fonction consolatoire qu’avait souvent le roman policier. Le fantastique pourrait faire encore plus : avec sa capacité de manier les symboles, de pénétrer au delà du rationnel, il est potentiellement capable, à mon avis, de toucher la sphère de l’imaginaire colonisé, et de substituer ses rêves aux rêves qu’on y a implanté. 

Bernard Strainchamps : En quelques pages, vous créez une ambiance futuriste et gothique, mélange de réalité et de surnaturel. Ex. dans la nouvelle Sepultura du recueil Metal hurlant, on distingue, clairement identifiable, les exterminateurs de Mauvais herbes, massacreurs d’enfants au Brésil, et de l’autre coté, l’Ectoplasme, la colle cynocrylique, le disloquateur. Où puisez-vous votre inspiration ?

Valerio Evangelisti : De la chronique, surtout, mais aussi des revues scientifiques, ou encore des films (j’ai une vidéothèque énorme, avec des pellicules quelquefois délirantes). Même la musique revête un rôle central, et Métal hurlant est un peu un hommage aux morceaux de rock qui ont inspiré pas mal de mes romans (je n’écoute pas de la musique pendant que j’écris, mais juste avant). En un mot, je cherche tout ce qui peut m’inspirer des visions puissantes, qu’après je transfère dans la page.

Jauhel : Personne n’a encore parlé de Nostradamus. La trilogie de V.Evangelisti. Pourtant voilà bien un personnage positif. Comme les souhaite, je pense, Cesare Battisti. Politiquement correct comme on trouve par paquets dans la littérature policière et de SF française d’aujourd’hui. D’où vient alors que je n’ai pas éprouvé en lisant le premier tome du Roman de Nostradamus (j’avoue m’être arrêtée là), ce sentiment d’absolue liberté qui souffle dans les épisodes consacrés à Nicolas Eymerich ?

Valerio Evangelisti : La raison est très simple : j’ai écrit ces trois bouquin sur commande. Je ne m’étais jamais intéressé de Nostradamus ni de ses prophéties. Mondadori, mon éditeur italien, cherchait quelqu’un capable d’écrire assez vite un gros roman, pour exploiter les attentes et les peurs engendrées par la fin du millénaire (et aussi essayer de répéter le succès des Ramsès, sortis dans la même collection). Initialement j’ai refusé sèchement, mais après on m’a dit le chiffre qu’on m’offrait… Immédiatement j’ai avoué cultiver une vraie passion pour Nostradamus !
Je crois que la genèse commerciale du roman (puisqu’il s’agit d’un seul roman) est très visible, surtout dans le premier tome, qui devait obéir à des règles très précises : langage très simple, scènes de sexe modéré tous les deux chapitres, etc. Dans les deux autres volumes j’ai eu beaucoup plus de liberté, surtout dans le troisième.

J’ai réagi aux obligations d’une façon un peu sournoise. On s’attendait de moi un Nostradamus très positif, et j’en ai fait un personnage lâche, parfois un vrai salaud (même s’il s’améliore au cours des volumes). On me demandait de décrire très vite les évènements historiques et, au contraire, j’ai fini par mettre en première place les guerres de religion (arrivant à faire une synthèse, dans le dernier tome, de presque un siècle de vie et de politique de l’ordre des Jésuites). J’ai introduit un côté fantastique qui n’était pas du tout prévu. Surtout j’ai ri de mon travail même, en mettant en scène, dans le premier volume, un inquisiteur cruel comme Eymerich, mais masochiste, sordide, persécuté par la malchance et qui meurt peu après être tombé amoureux ! Presque une parodie… 

Jauhel : Je suis un peu comme un élève dans une classe, j’attends en espérant que ce sont mes petits camarades qui vont poser la question que j’ai envie de poser, mais comme personne ne se décide, il faut bien que je me lance encore une fois. En lisant votre article paru dans le Monde Diplomatique d’août 2000, on a l’impression que vous êtes assez proche des thèses situationnistes qui datent pourtant des années 50, c’est à dire d’une période bien antérieure à l’invention d’Internet et à sa généralisation. Cette influence a-t-elle été réelle et consciente ? Je dois dire que j’ai particulièrement apprécié la fin de votre article : "Il faut pour cela une narration " maximaliste ", consciente d’elle-même, qui inquiète et ne console pas. La science-fiction l’était. Elle peut l’être à nouveau".

Valerio Evangelisti : Il s’agit d’une influence réelle, qui est inscrite dans mon passé. Pendant mai 68 je voulais m’enfuir de chez moi pour aller à Paris. Malheureusement, je parvins à arriver en France seulement à la fin de juillet, quand tout était fini. En tout cas, j’eus la possibilité de ramasser une grande quantité de journaux - Socialisme ou Barbarie, Rouge et Noir, etc. - qui présentaient une réflexion sur la gauche bien plus moderne et attrayante de celle qui était courante dans mon pays.
Il me fut facile, ensuite (j’étais vraiment très jeune) d’intégrer ces thèses avec celles de Marcuse, Mc Luhan, Fromm etc., et plus tard encore avec celles - cette fois toutes italiennes - du mouvement dit de l’Autonomie ouvrière. Cela a stratifié un bagage culturel qui, chose surprenante, se révèle pour moi peut-être plus utile aujourd’hui qu’aux temps où il se forma. C’est l’indice précis d’une pensée forte, ayant la capacité de prévision parmi ses armes.
D’autre côté, j’ai été un grand lecteur de science-fiction aux temps où elle était elle aussi une littérature forte, très ancrée au social et capable de solliciter une interprétation du présent (comme en Italie s’efforçaient de démontrer des nombreuses fanzines de SF gauchistes et libertaires). Il m’a été donc relativement facile de concilier passions intellectuelles et passions littéraires. Je doute que, pour les jeunes d’aujourd’hui, cela puisse être si simple et naturel.

Olivier Noël : Je viens de terminer la lecture de "Metal hurlant", votre recueil de nouvelles paru récemment chez Rivages. Le moins qu’on puisse dire est que vous faites preuve d’une singulière originalité ! "Metal hurlant" mêle entités lovecraftiennes, technologies futuristes et critiques sociales, sans pour autant perdre en homogénéité ou en qualités narratives. 
Tout d’abord, je crois qu’il existe un épilogue à l’une des nouvelles dans la version italienne (Venom ?). Pourquoi a-t-elle été abandonnée dans l’édition française ?

Valerio Evangelisti : Cela a été un accident : Rivages avait confiés les nouvelles à des traducteurs différents, et personne ne s’est aperçu qu’on avait oublié les trois ou quatre pages de la conclusion ! J’en ai beaucoup souffert : c’était un chapitre très bref, mais on y voyait la cohérence de tout le bouquin, avec Eymerich qui se proclamait le maître du futur - de notre futur.
Maintenant on a traduit ces pages, qui vont paraître dans la prochaine édition - probablement celle en poche. Cela me console un peu.

Olivier Noël : Pantera, Sepultura, Metallica... êtes-vous amateur de rock metal ?

Valerio Evangelisti : Oh, oui ! Je le rattache aux thèmes gothiques que j’adore ! Mais je dois dire que je suis arrivé au métal seulement après une grande passion pour le punk. En avril va sortir en Italie Métal hurlant 2 : Black Flag (pas une anthologie, mais un roman qui a le pistolero Pantera comme protagoniste), où je rends hommage au punk rock.
Je dois ajouter, à titre de curiosité, que j’ai collaboré avec les amis d’un groupe métal italien, les Time Machine, pour la réalisation d’un CD inspiré de Cherudek. Autre curiosité : avec l’écrivain de romans noirs Marcello Fois, j’ai écrit le livret d’un drame lyrique inspiré du Mystère de l’inquisiteur Eymerich, représenté avec succès en Italie. Comme vous voyez, j’ai une liaison très forte avec la musique. 

Olivier Noël : Vos personnages sont violents et ambigus, très éloignés de la figure du héros, voire même de celle du "anti-héros" traditionnel. Inquisiteur (Nicolas Eymerich), nazis et fondamentalistes religieux (Metallica), révolutionnaires et gangsters (Sepultura) ou pistolero à la gâchette facile (Pantera), ils manifestent tous une lutte intérieure entre le bien (par exemple, vaincre les démons) et le mal (le meurtre, la torture, etc.). Pourquoi choisir comme personnages principaux ces hommes si peu engageants ?

Valerio Evangelisti : Je suis pour une littérature de l’ambiguïté, où le choix entre bien et mal soit du lecteur, et non pas du héros ou de l’écrivain. Je peux indiquer deux sources à ma construction des personnages, si différente de celle typique de la SF. D’un côté les grands western-spaghettis à la Sergio Leone, avec leurs " héros " cyniques et désabusés ; d’autre côté votre Jean-Patrick Manchette, capable de supprimer toute intervention de l’écrivain dans les prises de position éthiques. 

Olivier Noël : Vous évitez tout psychologisme pesant. Votre style se distingue par un souci de s’en tenir à l’essentiel, à une stricte description des actions ou des dialogues. En cela, vous vous rapprochez des auteurs anglo-saxons. Comment vous positionnez-vous sur la carte mondiale de la SF ? Quelles-sont vos références privilégiées ?

Valerio Evangelisti : Ce que vous dites est vrai surtout pour Métal hurlant ou pour les chapitres des romans d’Eymerich qui se situent dans l’âge contemporaine (lorsque c’est l’inquisiteur qui est en scène, tout est filtré à travers sa psychologie, mêmes les psychologies d’autrui). Bien, mes références, en ces cas, ne se situent pas dans la SF. J’ai cité Manchette ; je peux citer un autre maître, Dashiell Hammett (mon roman Le corps et le sang d’Eymerich est en grande partie une paraphrase de son roman Red Harvest, comme Nicolas Eymerich, inquisiteur l’est de Malpertuis de Jean Ray). Ce sont eux qui m’ont appris les vertus du style concis et " behaviouriste ", bien que je n’adhère pas totalement à cette école.
Ce n’est pas un hasard si, en Italie, j’ai dédié à ces auteurs des articles et des essais (qui vont paraître en France sous le titre A la périphérie d’Alphaville, avec d’autres écrits de critique littéraire).
Je ne parviens à voir que très rarement, dans la SF, de pareilles recherches stylistiques. La SF, de Robert Sheckley à Greg Egan, reste une littérature d’idées : géniales parfois, mais avec des personnages à peine esquissés. Naturellement il y a des exceptions, et de taille : Philip K. Dick, peintre de sa même schizophrénie, Ballard, Vonnegut, Le Guin, Butler, l’immense et oublié Leiber, etc. Mais aujourd’hui le " style " qui prévaut est celui d’Anne Mc Caffrey et d’Allen Steele : psychologies oscillantes entre Sven Hassel et le roman rose, idées modestes, écriture bâclée.
Si la SF aspire à la dignité, elle devrait regarder du côté du roman noir et de l’horreur de qualité (pas seulement King, mais aussi Ramsey Campbell, Peter Straub, Skipp & Spector, etc.). Il nous faut de l’épaisseur, de la recherche, de la complexité. 

Olivier Noël : Deux éléments lient les quatre nouvelles : le métal et, disons, la résurgence d’un passé ancestral (Lovecraft comme figure tutélaire, ou les Cavaliers de l’Apocalypse dans Pantera et dans Metallica). Le métal symboliserait l’avenir déshumanisé, l’homme sacrifié à la technologie, tandis que les dieux invoqués symboliseraient plutôt le passé, celui qui rattrape les hommes. Serait-ce donc l’illustration de l’Eternel retour (le retour des "vieux démons"), de l’incapacité de l’homme à produire une société plus juste, plus "pure" ?

Valerio Evangelisti : Oui, vous avez cueilli la substance de mon discours. Très souvent, dans mes nouvelles, la science s’accompagne à la résurrection de cultes ancestraux, de démons oubliés. J’ai pris cela de Lovecraft, qui aimait la rationalité scientifique mais avait peur de son " froid ". Dans ma version de la métaphore, cela devient l’effroi de voir la science progresser au milieu d’une perte générale de solidarité humaine, qui fait place à une froideur générale (le " métal " qui progresse). Dans ce contexte, ce n’est pas le futur qui s’ouvre : c’est le passé qui retourne avec son cortège macabre de dieux indifférents ou hostiles. La science sans l’humanité c’est la régression, et la destruction sans cause. 

Olivier Noël : Vous laissez peu de place à l’amour, à la bonté. Il en résulte un univers très sombre, déshumanisé donc, et assez terrifiant. êtes-vous aussi pessimiste que vos histoires ?

Valerio Evangelisti : Oui, malheureusement ! Si je regarde autour de moi, je vois des signes très lourds de barbarie. On a deux tiers du monde en proie à la misère, à la maladie, à la guerre, et on pense de résoudre tout cela par d’autres guerres qui risquent de devenir éternelles. Lorsque j’étais plus jeune, il était assez facile de prendre parti. Maintenant, pourriez vous me dire qui avait raison, entre les Hutus et les Tutsis ? Je parie que non. C’est à cause de l’avancée du métal : des sociétés entières perdent la notion du tissu que les liait, et se décomposent en redécouvrant des anciens égoïsmes qui semblaient ensevelis.

La SF, comme seule littérature qui s’occupe de phénomènes à grande échelle, devrait récupérer sa capacité de regarder d’un oeil critique ce qui se passe. 

Olivier Noël : Je crois que vous avez consacré une étude à HP Lovecraft (je partage votre admiration). Qu’est-ce qui vous intéresse chez lui ?

Valerio Evangelisti : Caractère schizoïde, hostile à la société de son temps, Lovecraft a à mon avis su cueillir trois aspects de notre modernité : l’aliénation, l’anomie (absence de lois, de valeurs et de bouts reconnus par tous) et la résurrection d’anciens spectres. En mettant en relation les trois choses. En ce sens, son Å“uvre est extrêmement actuelle. En plus, normalement, à part quelques naïvetés, il était un sacré narrateur. Très " visuel ", j’oserais dire. 

Olivier Noël : De ce mélange naît donc une oeuvre plus fantastique que SF, dans laquelle la magie prend le pas sur la technologie. J’avoue que cette attribution métaphysique de l’inorganique (le métal) m’a un peu gêné. Le métal, pour devenir vivant, a ici besoin de magie, d’une intervention divine ou démoniaque, tandis que chez David Cronenberg, Jean-Michel Truong ou Greg Egan (parmi d’autres) , la technologie devient vivante par son évolution même ; en tout cas, elle n’est pas fondamentalement différente de la vie organique. Leurs oeuvres sont même basées sur le concept d’unité fondamentale, sur la conviction que l’univers est structural, ordonné. Chez vous, une nette séparation existe entre les esprits d’une part et la matière d’autre part (ils entrent en relation mais sont bien distincts). Du coup, vos nouvelles écartent toute extrapolation scientifique sérieuse. On sait que l’émergence d’intelligences artificielles ou la modification de l’homme par la technologie ont déjà commencé. Or, on sait aussi que vous prônez une SF "maximaliste", proche du réel, du présent. Comment se fait-il alors que vous désamorciez toute réflexion sur le devenir commun de l’homme et de la technologie par l’immixtion - qu’on peut trouver inopportune - d’une métaphysique (magie, religion...) quelconque ? Les fusions à l’oeuvre dans Venom, Sepultura ou Metallica étaient pourtant alléchantes...

Valerio Evangelisti : Je suis persuadé qu’entre la science-fiction et la science il y a une parenté très éloignée. Ou, pour mieux dire, dès la naissance du genre ils existent deux courants opposées, dont l’une seulement a produit des résultats remarquables.
Remontons aux pères fondateurs. On cite, normalement, Jules Verne et Herbert Georges Wells. Bien, le premier décrivait une quantité de trucs qui n’existaient pas à son époque, mais qui étaient possibles. Le deuxième non : il n’explique pas comment les cylindres des Martiens voyagent, le fonctionnement de la machine à traverser le temps, la vernis qui rend invisibles ou qui emmène sur la lune.
Ses problèmes sont totalement différents : la société victorienne qui éclate sous une menace inconnue, le futur d’une société rigidement divisée en classes etc.
C’est qui, entre Verne et Wells, le plus proche de son présent, le mieux capable d’en décrire les mutations ?
Je n’ai pas de doutes, à ce propos : Wells. C’est lui qui fonde la SF moderne. Le problème de Verne c’est que dans ses romans les inventions n’ont pas d’effets sociaux. En réalité ce sont ces derniers, et non pas les trouvailles technologique, l’objet réel de la grande science fiction. Ce n’est pas un cas si William Gibson cueille la substance de la révolution informatique sans en connaître les détails, et sans les décrire.
D’ailleurs, si nous venons à des maîtres reconnus de la SF comme Dick, Sturgeon, Vonnegut, etc., il est bien difficile de trouver dans leurs Å“uvres une vraie extrapolation scientifique : dans l’un des romans de Dick plus connus (Cosmic Puppets) le dénouement est même confié à une lutte entre anciennes divinités persanes !
J’ai fait un peu la même chose dans les nouvelles de Métal hurlant. La base scientifique est souvent réelle (l’acier " intelligent " STZ de Metallika existe vraiment, ainsi que la colle cyanocrylique de Sepultura), mais elle se collègue à des forces ancestrales de destruction. Cela parce que technologie et magie se conjuguent dans un univers totalement barbare, inhumain, où entre la réalité et le délire schyzophrène la distinction est devenue impalpable. On ne peut pas, donc, parler de dichotomie entre psyché et matière : tout l’univers est devenu psychique, comme dans la pensée de Plotin (c’est un thème qui retourne très souvent dans le cycle d’Eymerich). Un seul, grand cauchemar.

Il ne faut pas chercher dans mes écrits l’extrapolation scientifique. Le sujet de fond que j’ai choisi, pour mes romans, est la dévastation psychique engendrée par la perte d’épaisseur humain et par la diffusion généralisée de la personnalité schizoïde. Comme Wells parlait de la crise sociale et Dick de la perte d’identité.
Est-ce science-fiction, la mienne ? Il y a beaucoup d’années, on me défia à définir la SF en une seule phrase (une opération presque impossible). Ma réponse fut : " La science-fiction est la littérature qui a pour objet les rêves et les cauchemars engendrés par le développement scientifique, technologique, politique et social ". Si on accepte cette définition, on peut plus facilement me classer, ou comprendre mes intentions. 

Olivier Noël : Dans un article du Monde Diplomatique d’août 2000, vous opposez la littérature "mainstream", selon vous incapable de rendre compte du réel, à la science fiction, qui serait au contraire bien plus lucide sur le monde qui nous entoure. On ne peut que vous suivre sur cette voie (même si les exceptions existent : Bret Easton Ellis, Michel Houellebecq, Don Delillo : mais il est vrai qu’eux évoluent aux limites du roman noir). Que la littérature "blanche" soit hors du réel et nombiliste, nul ne le niera à Mauvais Genres ! Vous préconisez donc une littérature "maximaliste" et, même si vous ne le dites pas explicitement, éminemment discursive. C’est-à-dire qu’en vous attaquant au minimalisme ou à la distanciation, vous défendez aussi une littérature engagée et claire quant à la nature de cet engagement. Je mettrais cela en parallèle avec un autre article du Monde Diplomatique, de Carlos Pardo, dans lequel il opposait les films "au naturalisme sordide" aux films engagés de Tavernier "Ca commence aujourd’hui) ou de Cantet ("Ressources humaines"). Or les films incriminés (ceux de Grandrieux, de Noé ou de Bruno Dumont) comptent parmi les plus admirables en France ! Pardo critiquait ces films parce qu’ils restaient obscurs quant à leurs motivations. Lui aussi prônait un art discursif, c’est-à-dire fondé sur le discours, sur le "message". Or l’art est avant tout formel. Il y a ce que l’on veut dire, et l’oeuvre en elle-même. Et c’est toujours celle-ci qui importe : ainsi, dans "Metal Hurlant", on sent bien ce que vous avez voulu nous dire, cela reste signifiant, et pourtant, il émane de vos nouvelles une sorte d’existence propre, et leur discours n’est plus tout-à-fait le vôtre. Parce que vous avez du talent, parce que vous savez donner forme à vos récits. Il y a un réel décalage entre vos articles dans le Monde Diplomatique et vos fictions. Je ne comprends pas que la critique, dans son immense majorité, n’aborde un film ou un roman que sous son aspect discursif. Il faut le redire : la forme est tout ! Et La Vie de Jesus est infiniment supérieur à Ca commence aujourd’hui. En appelant de vos voeux une telle littérature de type, donc, discursif, ne faites-vous pas obstacle à l’essence même de l’art, qui est de "créer un monde" (la SF est donc bien placée, nous sommes d’accord) et la quête d’une vérité par la transcendance (par l’indicible donc) ?

Valerio Evangelisti  : Je suis en très large mesure d’accord avec vous, et je n’ai pas apprécié l’article de Carlos Pardo. Je ne suis pas pour une littérature " discursive ", et je crois qu’il est assez difficile de trouver dans mes romans de la pédagogie idéologique. Quelquefois (rarement, par fortune) ils sont même lus de façon opposée à celle que je voulais ! Ce sont les risques de jouer la carte de l’ambiguïté…
La science-fiction que je prône n’est pas celle directement politique (on en a eu des exemples assez décevants en Italie, et je crois aussi en France, après 68), mais non plus celle (si elle existe) purement formelle. J’aimerais plutôt une littérature - de SF ou de genre - mûre, intelligente et critique, servie par un style adéquat (ici, il m’arrive encore une fois de penser à Manchette, où, dans la SF, à Ursula Le Guin). 

Olivier Noël : Si l’on s’en tenait à leur seule intention (dénoncer le racisme, l’intégrisme, la bêtise, l’autoritarisme, etc.), vos nouvelles resteraient finalement assez anodines, surtout dans le monde de la SF, où ces valeurs sont largement partagées et diffusées. Mais si vos nouvelles produisent du sens, c’est surtout par ce qu’elles comportent d’indicible, d’irréductible à un discours déterminé. Selon moi, la discursivité d’une oeuvre doit émaner en grande partie de l’oeuvre elle-même, et non uniquement de l’auteur. Alors, voulez-vous vraiment en finir avec la contemplation ?

Valerio Evangelisti : Je suis encore une fois d’accord avec votre discours, mais, comme vous avez lu dans les réponses que j’ai donné jusqu’ici, ce que vous appelez " l’indicible " fait partie, dans ma vision, du côté " politique " (quelle expression horrible !) de mon travail. Je suis pour une lutte menée aussi au delà du conscient, avec les rêves comme armes. Mon ami Cesare Battisti, dans son dernier roman, a fait le même passage, sans pourtant renoncer à sa rébellion.

Macros : Regards croisés : quel regard portez-vous sur les oeuvres d’Umberto Eco et Italo Calvino ? Leur êtes-vous redevables en quelque chose ?

Valerio Evangelisti : Ce sont deux grands écrivains, Calvino surtout (d’Umberto Eco j’ai adoré Le nom de la rose, pas les autres deux romans). Pour concevoir mes bouquins je ne me suis pas inspiré d’eux, mais plutôt de la littérature et du cinéma populaires : l’inquisiteur, par exemple, me vient de quelques grandes interprétations de Vincent Price.
Cela n’empêche que je suis débiteur aux égards d’Eco sur tout un autre plan : celui du langage. Eco écrit dans ses essais, plus que dans ses romans (un peu baroques), en un italien d’une grande pureté, simple, net et expressif. Quand j’étais un garçon j’ai appris sur les textes d’Eco, que je considérais mon maître, ce que voulaient dire l’élégance du style et la musicalité de la phrase. Même perfection en Calvino, sans doute. 

Macros :Sinon, serez-vous bien présent au prochain Salon du Livre de Paris consacré à
l’Italie ?

Valerio Evangelisti : Oui, et cela va étonner pas mal les auteurs italiens " mainstream " qui seront là-bas ! Le dédain de la plupart d’eux aux égards des " mauvais genres " est farouche ! Je m’amuse déjà…

Jacques (of Noirode) : Dans un entretien avec Serge Quadruppani, en préface d’un recueil de nouvelles paru cette année au Fleuve Noir, vous parlez longuement du roman noir et du giallo en Italie que vous semblez bien connaître. Vous dites aussi que vous ne vous considérez pas comme un auteur de "noir" mais plutôt de fantastique (fantasy ).

Valerio Evangelisti : Oui, en effet je n’écris pas de romans noirs, dans le sens conventionnel de l’expression. Mais si on considère la roman noir la forme moderne de la tragédie (c’est mon opinion), on peut m’y rattacher. Je ne refuse pas une telle étiquette, qui au contraire m’honorerait.

Albédo : Envisagez-vous , un jour, d’écrire un roman qui serait dans cette catégorie dites du roman noir qui offre quand même pas mal de possibilités de dénoncer, raconter les faits dont vous vous faites écho dans vos articles du Monde Diplomatique.

Valerio Evangelisti : Je vous renvoie à ma réponse précédente. Je suis peu intéressé à écrire des romans noirs selon l’acception qui voit en eux une variante " dure " du roman policier. Dans tout autre sens j’écris déjà des bouquins très noirs, ou qui reprennent des éléments des maîtres d’un genre que j’adore. 

Albédo : En découvrant les romans qui mettent en scène Nicolas Eymerich ainsi que la trilogie de Nostradamus, j’ai été frappé par le caractère antipathique de chacun de ces deux personnages : loin de vous contenter de dépeindre leurs simples doutes et leurs angoisses, vous n’hésitez pas à décrire leurs lâchetés, voire leurs bassesses.

Valerio Evangelisti : Je crois que Ellroy fait la même chose, ne croyez vous pas ? En tout cas il faut peut-être distinguer. Eymerich n’est ni lâche ni sordide : il a, au contraire, sa sombre grandeur. C’est mon Nostradamus qui commet des vraies bassesses, au moins au début de ma trilogie. Je vous avoue : en lisant sa correspondance et d’autres écrits différents des Prophéties et des Présages, je l’ai trouvé un personnage médiocre, conformiste, qui se feignait catholique avec les catholiques et protestant avec les protestants. C’est un peu un souci de fidélité historique qui m’a emmené à donner de Nostradamus (l’homme : le poète est remarquable) un portrait désagréable. Peut-être j’ai un peu exagéré… 

Albédo : Ne vous êtes-vous pas posé la question de l’identification (plus ou moins empathique) du lecteur au personnage principal, identification que vous rendez difficile dans les cas de ces deux personnages ? Quelle position vous attendez-vous à voir prendre par le lecteur quand il découvre les aventures de N. Eymerich et/ou celles de Nostradamus ?

Valerio Evangelisti : L’identification est en effet très difficile dans le cas de Nostradamus (elle était difficile même pour moi !) ; elle est, je crois, beaucoup plus facile dans le cas d’Eymerich, si on possède dans sa personnalité quelque chose qui empêche de le rejeter totalement. Moi, lorsque j’écris les aventures de l’inquisiteur, je suis totalement possédé par lui ; mais je vois qu’une quantité de lecteurs, tout en le trouvant effroyable, finissent par l’adorer. En Italie il y a des fan clubs titrés à lui, avec des articulations capillaires dans tout le pays et des rencontres nationales périodiques. Je reçois même des lettres d’amour, adressées non pas à moi (hélas !), mais à lui.
Certes, il y a aussi des gens qui détestent Eymerich, mais, jusqu’à aujourd’hui, je dois dire qu’il s’agit d’une minorité. Je comprends que cela inquiète aussi un peu… Je me rassure en pensant que, comme dans mon cas, il pourrait s’agir d’une psychothérapie…

Jauhel : Dans l’article repris par la revue Europe d’octobre 2001, vous êtes très critique envers la Grande Littérature que vous appelez blanche ou mainstream, pensez-vous que ces distinctions entre SF, Grande Littérature, policiers, etc... aient un sens ailleurs que dans les collections des éditeurs ? Une autre question porte sur les gens qui vous ont influencé. Pas seulement sur les auteurs de SF ou de fantastique, mais sur tous les écrivains. Et aussi sur ceux que vous aimez lire. Quels sont les livres que V Evangelisti lit pour son plaisir ?

Valerio Evangelisti : Dans mon article je généralisais un peu, comme d’ailleurs il faut faire lorsque on est en guerre pour une cause (la défense de la littérature de genre). Mais on ne peut pas nier, je crois, que bien souvent on nous propose comme littérature " haute " des produits qui sont en effet mid-cult, et comme chef-d’Å“uvres des textes faibles, sans idées ni énergie, ancrés à un intimisme sans aucune complexité au fond. Avec le résultat que, cinq ans après, personne ne se rappelle plus le nom de tel ou tel auteur qui avait gagné un prix littéraire de grand prestige (je parle ici surtout de la situation italienne ; corrigez-moi si en France c’est différent).
Je ne crois pas à la distinction entre Grande Littérature et littérature de genre, sur le plan qualitatif : tout le contraire ! Mais on est obligés d’accepter la classification puisqu’elle nous a été imposée par la critique littéraire académique. Dans d’autres secteurs de la créativité, cela n’existe pas. Si un critique du cinéma jugeait secondaire John Ford parce qu’il a tourné des westerns, ou Hitchcock parce qu’il a fait des policiers, on le prendrait par fou. En littérature, cela arrive tous les jours.
Quant à moi, je préfère, parmi les auteurs de blanche, ceux de frontière : Pélévine, Palahniuk, Mc Carthy, Pynchon… Mais avec l’espoir constant que la frontière puisse disparaître. 

Jauhel : Dans votre article "et mourir de plaisir" paru dans la revue Carmilla de 95, vous faites longuement référence à un feuilleton remarquable de la fin des années 60 "Le prisonnier". Je m’interroge sur le lien qui peut y avoir entre le n°6 et Nicolas Eymerich. Je serais tentée de dire au niveau de l’écriture : la liberté. Cela rejoint les remarques d’Olivier Noël sur les dangers d’une oeuvre discursive. La pire censure n’est-elle pas celle que l’on se donne à soi même avec les meilleures intentions du monde ? 

Valerio Evangelisti : Oui, je suis d’accord, comme je l’étais sur la critique aux Å“uvres " discursives ". L’exemple de Le prisonnier permet de me faire mieux comprendre. Voilà une série qui ne faisait pas un discours explicite : au contraire, elle jouait beaucoup sur le dépaysement et l’absence de références certaines. Mais peut-on dire qu’elle se limitait au plan de la forme ? Absolument non ! Il y avait de tout là-dedans : la critique de l’autoritarisme et du système électoral, la revendication des droits de l’individu et la dénonciation d’un pouvoir inaccessible. Il y avait Berkeley et le printemps de Prague. Tout cela proposé à travers un langage surréaliste, chargé de symbolisme, destiné à rester dans la mémoire et dans les rêves.
Selon moi la première des libertés, qui détermine toutes les autres, est la liberté de rêver. 


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