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envoyer par mail à un amiA l’occasion de la publication de l’Ange de l’abîme Au diable Vauvert, Pierre Bordage a accepté de répondre à toutes les questions des abonnés de Mauvais genres du 26 au 30 avril 2004.
Nathalie Rialland : Les sujets de vos romans se
rapprochent de plus en plus, dans le temps et dans
l’espace, de notre époque. Du space opera (Les
guerriers du silence) en passant par la fantasy (Rohel),
puis dans un futur terrien post-apocalypse ou
équivalent (Wang, les derniers hommes), vous situez
l’action de votre dernière série dans un monde très
proche du notre. Comment l’expliquez-vous (s’il est
possible de le faire) ? Hasard, maturité, intérêt de
plus en plus prononcé pour les dérives de notre monde.
Pierre Bordage : Je sors tout de même de deux
romans, les Griots Célestes, publiés en 2002 et 2003 à
l’Atalante, qui sont de purs space-operas, signe que
ce resserrement dans l’espace et le temps n’est pas
aussi inexorable que vous semblez le penser. à vrai
dire, je n’ai aucune préoccupation de cette sorte : si
un roman qui s’annonce se passe dans le passé, ce sera
un roman historique (ce que je suis en train de faire
actuellement avec une aventure se déroulant pendant la
Révolution et les Guerres de Vendée), s’il se passe
dans le présent, un roman contemporain, s’il se passe
dans un futur plus ou moins lointain, un roman de
science-fiction (terme que je n’aime pas pour son côté
réducteur, mais on en n’a pas d’autres) Quoi qu’il en
soit, le monde actuel m’intéresse par son évolution,
par ses dérives selon votre terme, et cet intérêt peut
se traduire aussi bien par des romans historiques,
contemporains ou science-fictifs. On peut parfois
mieux parler de notre présent en plongeant dans
l’histoire ou en se projetant dans le futur. Le
placement du curseur sur la ligne chronologique n’est
pas important finalement. Ce sont les personnages et
leurs déchirures qui, à mon sens, font tout le sel des
romans.
Nathalie Rialland : Envisagez-vous de
diversifier encore vos écrits ? Je pense en
particulier au polar, je trouve que vous avez le style
d’écriture qui se prêterait au genre.
Pierre Bordage : Le roman historique dont je
vous ai parlé, avec un peu de fantaisie dedans tout de
même, entre dans cette diversification. Le polar ?
Oui, j’ai déjà eu envie de m’y coller, mais je n’en ai
pas eu le temps. Le désir revient me visiter de temps
en temps. De toute façon, je ne ferme aucune porte.
Jean-Marie Nicolaï : Vous avez bien voulu
m’offrir "l’ange de l’abîme". Pour ce 1er contact avec
Pierre Bordage, le choc fut rude. J’ai vite acheté un
ouvrage plus SF ou anticipation en tout cas plus
éloigné de ces éventuelles réalités très proches.
Le mal vient aussi des Carpates, est ce un hasard ou
la volonté de se rapprocher de certaines images qui
vont du loup, de DRACULA en TRANSYLVANIE et bien sur
CEAUSESCU ?
Pierre Bordage : Je n’avais pas fait le
rapprochement jusqu’à ce que j’écrive le mot
Transylvanie, et que je me rappelle le mythe du comte
Dracula. En réalité, je me suis basé sur l’histoire
vraie des mouvements fascistes en Roumanie au début du
20 ème siècle. Je n’ai rien contre la Roumanie, mais
c’est l’un des pays frontières avec le monde oriental,
et il me paraissait logique que les mouvements de
résistance chrétienne viennent de ce creuset-là. Rien
à voir en tout cas avec Ceausescu, quoique, dans
l’inconscient. Je suis désolé en tout cas de vous
avoir secoué.
Jean-Marie Nicolaï : Avec"Kaena" vous avez
abordé l’écriture pour enfants ou adolescents. Cette
expérience vous a-elle demandé un effort particulier,
une retenue, un retour sur votre jeunesse ? Etes vous
prêt à recommencer ? Quel effet cela produit- il de
voir une représentation virtuelle de ses personnages ?
Pierre Bordage : Il faut d’abord rétablir la
réalité sur Kaena : ce n’est pas mon livre qui a
inspiré le film, mais le film qui a inspiré le livre.
J’avais participé au scénario, que j’ai trouvé au
final confus, et comme on m’a proposé d’en faire la
"novellisation", j’ai pu réécrire l’histoire à ma
manière, de façon plus linéaire, plus simple
(j’espère). Je me suis efforcé de simplifier mon
écriture, sans pour autant l’appauvrir, ce qui n’est
pas une entreprise aisée. J’ai compris alors toutes
les difficultés des auteurs dits jeunesse, et je les
admire. écrire pour des jeunes vous oblige à préciser
votre écriture, la dépouiller de tout superflu pour la
rendre claire sans renier sa musicalité. Je suis prêt
à recommencer, mais avec un sujet personnel. Dès que
l’occasion s’en présentera.
Denis Guiot : Lors d’un débat "Virgin" au Salon du Livre de Paris, Marion Mazauric, ton
éditrice au Diable Vauvert, était absolument furax du maigre sort que les medias t’avaient accordé pour "L’Ange de l’Abîme" par rapport à "Globalia"
de Jean-Christophe Rufin qui traite un peu du même sujet, sous prétexte que tu es un auteur estampillé SF. Quel est ton sentiment à ce sujet ? Qu’en est-il de ton projet d’uchronie fantastique sur "Les Guerres de Vendée" ?
Pierre Bordage : Eh ben voilà, j’ai commis à l’occasion de la publication des deux livres, celui de JC Rufin et le mien, que le traitement médiatique n’était pas le même en effet, mais que cela n’avait rien à voir avec le sujet des livres. Il s’agit seulement des origines, exactement comme les émigrés dans leur pays d’adoption : quand on a publié ses premiers ouvrages dans le domaine de la science-fiction, on reste quoi qu’il en soit marqué par le fer rouge SF,
étiquette que je récuse moi-même et c’est là l’ironie de la chose. Comme JC Rufin vient de la littérature générale (lui-même s’est pourtant plaint, je l’ai entendu, j’en ai parlé avec lui, du traitement légèrement méprisant que la critique littératurante avait réservé à son Rouge Brésil, roman historique, prix Goncourt je le rappelle), son Globalia, pourtant plus SF que l’Ange de l’Abîme, a été lu et chroniqué par les critiques de littérature, ces mêmes critiques qui refusent catégoriquement de jeter un oeil, même condescendant, sur un ouvrage classé SF, qui laissent cette besogne aux "spécialistes". Je crois, plus ça va, que le monde clos de la littérature est une clique de bourgeois "racistes" et paresseux. Et consanguins avec ça ! Dans ce milieu, on est à la fois auteur, critique, directeur de collection, journaliste et bon client à la télé.
On accepterait peut-être de vous lire à condition que vous ne soyez pas compromis avec le genre SF, que vous ne soyez pas issu du genre SF (Werber, Dantec et Rufin ont catégoriquement refusé soit de prononcer le mot SF, soit d’être confondus avec le monde de la SF). C’est pénible mais c’est comme ça. Seul Jacques Attali à réussi à forcer les barrages avec des livres revendiqués SF, mais sa position sociale y était certainement pour quelque chose.
Dernier point, le débat avec Michel Abescat de Télérama au salon du livre. Comme JC Rufin, l’autre invité, n’a pas pu venir, on a donc discuté une heure de l’Ange de l’Abîme. Michel Abescat m’a avoué qu’il y avait pris beaucoup d’intérêt, que le monde de la SF lui faisait un peu peur, parce qu’il ne le connaissait pas, qu’il n’avait pas assez de références pour juger. Finalement il a pointé le doigt sur le vrai problème : la peur. Peu de critiques de littérature générale s’aventurent sur les terres de la SF parce qu’ils ont peur de passer au travers.
Il faudrait leur dire, tout simplement, qu’un roman reste un roman réussi ou raté (et encore, ça reste subjectif) qui se passe dans le passé, dans le présent ou dans le futur. Point.
D’ailleurs, mon projet sur les Guerres de Cendée posera le même genre de problème. Dans quelle catégorie le classer ? Ce n’est pas une uchronie fantastique selon tes propres termes, mais une fantaisie historique : il ne s’agit pas ici de réécrire l’histoire mais de lui donner des éclairages inattendus. S’y ajouteront donc une pincée de légendes vendéennes, de la magie africaine et des sociétés secrètes. Mais pas question de modifier les
événements de l’époque, au moins ceux qui sont connus et acceptés par les historiens. Je m’efforcerai donc je m’efforce déjà, j’ai commencé la rédaction depuis un bon moment de me glisser dans les zones d’ombre. C’est d’ailleurs passionnant, mais quel boulot ! Il faut vérifier chaque info, se dépêtrer avec les dates, reconstituer ce monde mort. Le même genre de travail finalement qu’un auteur de SF : il y en a un qui réécrit l’histoire et l’autre qui invente ou forge l’histoire du futur selon l’axe qu’il a choisi. Mais nous restons les uns et les autres fixés sur une ligne chronologique (c’était l’objet du débat avec JC Rufin) et nous efforçons, par le biais des inventions ou par la reconstitution du passé, de rendre crédibles nos mondes.
Marc MOILIER : Beaucoup de vos livres mettent en avant un héros ayant un destin quasi messianique (wang - les derniers hommes - l’évangile du serpent), il n’est rien et deviendra le sauveur : ressort litéraire ou projection politico-spirituelle ; pouvez vous développer ?
Pierre Bordage : Je l’ai déjà dit, je crois, je suis extrêmement paresseux. Je me contente donc d’appliquer les grilles éternelles des récits héroïques. Les héros sont des personnages en général jeunes, innocents, voire simples d’esprit, que les circonstances vont pousser à partir, à affronter une série d’épreuves, à
revenir chez eux après s’être métamorphosés et à ramener l’harmonie dans leur monde. Il leur faut donc en général briser un tabou ou s’opposer aux castes dominantes, guerrières ou religieuses, ou aux personnages dévorants, père, mère, famille, maître. Je ne pense pas employer un procédé littéraire, mais plutôt m’élever sur un socle établi depuis l’aube des temps, le socle des conteurs, des poètes épiques, des faiseurs d’histoire. J’ai l’impression d’exploiter un filon gisant dans la conscience collective et d’y puiser les archétypes. Projection politico-spirituelle dites-vous : je vis dans ce temps et dans ce monde et ne peux pas être indifférent aux événements de ce temps et de ce monde, d’où mon intérêt pour les évolutions géo-politiques. Mais comme je ne crois pas (plus) qu’on l’on puisse vraiment changer l’homme en se contentant de modifier les structures, je pense que la spiritualité
véritable, c’est à dire libérée des structures, peut ouvrir d’autres portes et conduire à d’autres prises de conscience. La question qui me hante actuellement est celle-ci : quel est le lien entre l’homme et l’univers ? L’homme est-il un rêveur de monde qui a oublié qu’il vit dans un rêve ?
Marc MOILIER : Pensez vous qu’il existe une connexion Bordage / Dantec ?
Pierre Bordage : Ben, elle ne paraît pas évidente. En tout cas je n’ai jamais rien écrit en fonction du travail de Dantec. J’ai beaucoup aimé les Racines du Mal, puis j’ai décroché ensuite. Peut-être l’Ange de l’Abîme est-il une forme de réponse à la paranoïa anti-islamique qu’il semble développer actuellement ? Le fanatisme n’est pas l’apanage d’une religion, mais de toutes les religions, et en particulier des trois religions du livre. Ces trois-là, la judaïque, la chrétienne et la musulmane divisent les hommes en deux camps, les juifs et les goys pour l’une, les chrétiens et les païens pour l’autre, les musulmans et les infidèles pour la troisième. Or le propos d’un religion est de relier, l’homme à l’univers, l’homme à l’homme. Une religion qui sépare est par essence porteuse de germes d’intolérance, de racisme et de conflits. Il me paraît plus intéressant d’étudier les mécanismes profonds qui conduisent les hommes, tous les hommes, à se transformer en bourreaux les uns pour les autres. De garder, comme le dit Krishnamurti, la flamme vigilante de l’attention.
Hélène Ramdani-Kédros : Cher Auteur, Lectrice zélée de vos oeuvres, j’ai une préférence pas du tout cachée pour la trilogie Hyponéros, parce qu’elle s’inscrit dans une tradition de SF
orientée vers la sociologie et la politique humaine (ou pas) au sens large du terme, un genre que j’ai toujours placé au dessus des autres, question de
choix personnel. Non que vos autres oeuvres, Wang en particulier, ne soient pas inspirées de réflexions sur l’humain et son devenir, mais Hyponéros, par la richesse de sa réflexion et la sombre profondeur du récit, est un space opéra difficile à contourner pour des passionnés. Ma question, qui, si j’ai
bien compris, rejoint en partie celles d’autres lecteurs, est la suivante : pourquoi cette exploration de styles très diversifiés et d’approches si peu semblables de votre oeuvre ? Non que ce soit un reproche, entendez moi bien, mais est-ce une volonté de travailler l’exercice de style, un refus de se laisser enfermer dans un type de récit répertorié et étiqueté, ou le besoin
d’explorer plusieurs mondes avant de choisir votre univers de prédilection ? Et l’incontournable conclusion : Nom d’une pipe en bois ! Quand donc allez vous vous décider à nous en remettre une couche Hyponérienne ? ! En contrepartie, promis juré craché, je commande votre petit dernier à mon
libraire !
Pierre Bordage : Bonjour lectrice zélée, eh bien oui, je l’avoue, je n’ai pas envie de me cantonner à un genre. J’aime me confronter avec divers formes d’écriture, à effectuer toute expérience à laquelle mon convie mon âme. Et je ne sais pas où m’entraîne cette succession d’expériences. Par ailleurs, vous avez préféré la trilogie des Guerriers du silence, et j’en suis ravi, mais d’autres lecteurs ont préféré Wang ou Abzalon ou les Fables de l’Humpur ou les Derniers Hommes, et j’en suis ravi aussi. Nous entrons là dans un domaine purement subjectif, et il en faut pour tous les goûts. Il ne s’agit pas d’une volonté délibérée ou d’un quelconque plan de carrière, encore une fois je me laisse aller au gré
de mes envies. Par ailleurs bis, j’ai publié à l’Atalante deux romans, les Griots Célestes, qui appartiennent au genre du space opera, bien que très différents de la trilogie. Par ailleurs ter, je retournerai tôt ou tard au space opera, parce que j’aime le pouvoir d’émerveillement que procure le genre, à moi en tant qu’auteur, à vous, j’espère, en tant que lecteur. Attention, ce n’est pas une promesse, mais vous pouvez tout de même acheter mon petit dernier, hélas, une simple anticipation.
Jean-Marc Laherrère : Le moins que l’on puisse dire c’est que l’Ange de l’abîme est noir ! Chaque chapitre nous enfonce un peu plus dans l’horreur. Chaque fois qu’un personnage fait preuve d’un peu d’humanité, il est écrasé par les forces répressives. Etes-vous à ce point découragé par le monde tel qu’il est aujourd’hui ?
Pierre Bordage : Noir c’est noir, hein ! Je ne suis pas découragé, je constate seulement que les vieux mécanismes aboutissent toujours au même résultat. J’ai voulu attirer l’attention sur le caractère archaïque et inexorable de ces mécanismes. Si nous les laissons se mettre en place, alors nous risquons fort d’assister à la mise à mort de millions d’êtres humains comme cela s’est déjà produit dans le passé. D’autant que nous avons maintenant les moyens de détruire à très grande échelle. Vous me direz : la perspective de la mort de millions d’êtres humains vaut-elle le coup que l’on s’inquiète ? Après tout, des milliards et des milliards sont morts depuis le début de la création. Je n’ai pas peur de la mort, que je considère comme l’autre face indispensable, indissociable, de la vie, mais si on peut s’épargner des souffrances inutiles, on devrait peut-être réfléchir posément sur les enchaînements, les conditionnements, qui nous poussent à nous entretuer les uns les autres. Et voir s’il n’y a pas d’autres portes, d’autres voies. La noirceur du roman, je pense, s’explique par cette urgence de repenser le monde.
Jean-Marc Laherrère : Une bonne partie de ce que vous décrivez n’est pas très loin de la réalité actuelle, malheureusement. Ceci dit, la réaction en Espagne, qui a été une réaction de réflexion plutôt qu’une réaction de vengeance ne vous laisse t’elle pas espérer que peut-être nous n’allons pas aussi directement à la catastrophe ?
Pierre Bordage : Je ne crois pas que la réaction espagnole ait été une réaction de réflexion, mais un réflexe émotionnel. Avant l’attentat, je vous rappelle que les sondages donnaient le parti d’Aznar grand favori. Si le peuple espagnol avait réfléchi, il n’aurait jamais envisagé de remettre les amis d’Aznar à la tête de son beau pays. Aznar avait quand même envoyé des troupes en Irak malgré le désaccord de l’écrasante majorité de ses compatriotes. Aznar avait bloqué le processus européen et introduit le libéralisme sur ses terres. Mais tant que le porte-monnaie des Espagnols était rempli, ils ne le désavouaient pas. Il a fallu l’énorme choc du 11 avril et la vague émotionnelle pour changer la donne. Je ne suis pas plus confiant que ça dans la sagesse
électorale des peuples. L’espoir, je le place ailleurs, dans la prise de conscience que chaque être humain est le maillon d’une chaîne fondamentale. Dans l’identification et l’abandon des peurs ancestrales.
Jean-Marc Laherrère : La construction du livre est superbe, d’un côté l’itinéraire des deux ados, de l’autre cette succession de chapitres, fonctionnant, comme l’a écrit un lecteur, sur le mode marabout bout de ficelle. Le lecteur n’est pas du tout égaré, il est en permanence étonné, et cela donne une très grande richesse au récit en alternant les points de vue. Comment vous est venue l’idée de
cette construction ? Et comment l’avez-vous travaillée ? Avez-vous eu recours à un plan compliqué, est-ce que chaque chapitre découlait "naturellement" du précédent ...
Pierre Bordage : Dès le début, il m’a paru évident que le livre devait
être construit de la sorte. D’un côté une intrigue traditionnelle, linéaire, le voyage de Stef et de Pibe. De l’autre, une succession de nouvelles emboîtées les unes dans les autres et qui conduit au même point que les deux personnages principaux, dans le bunker de l’archange Michel. Cette deuxième ligne, brisée, me permettait de décrire l’Europe en guerre dans tous ses états. De voir comment la guerre et le nouveau régime influaient sur la vie des anonymes peuplant le territoire de l’Europe, de visiter tous les milieux, d’entrer, presque par effraction, dans une mosaïque d’existences. En outre, je posais à chaque intrusion un regard neuf, et donc gardais la fraîcheur de l’écriture en multipliant les points de vue. Je n’ai pas eu recours à un quelconque plan, au point que, parfois, je me suis demandé quel milieu j’allais explorer dans la nouvelle suivante, quel personnage j’allais introduire, quel autre j’allais suivre. Je savais vaguement que je partais vers le Front Est, vers le bunker de l’archange, là s’arrêtaient mes certitudes.
Jean-Marc Laherrère : Un question très anecdotique : Pourquoi avoir donné au héros un prénom d’origine argentine ? Pibe, c’est plus ou moins littéralement, "gamin", et s’utilise pour interpeller les gens, de façon affectueuse.
Pierre Bordage : Le prénom de Pibe m’était venu dans une nouvelle et j’ai décidé de le reprendre dans le roman. Pibe pour Pibe de Oro, le gamin en or, le surnom du footballeur Maradona, Argentin effectivement. Dans le livre, Pibe explique que c’est son grand-père qui a suggéré ce nom parce qu’il était un fervent admirateur de Diego Maradona, symbole par ailleurs de la gouaille argentine et élevé au rang de héros, de rebelle (cf ses sympathies pour Fidel Castro). Le pauvre est actuellement entre la vie et la mort, et l’hommage que continue de lui vouer le peuple argentin est très impressionnant.
Jean-Marc Laherrère : Merci d’avance.
Pierre Bordage : De rien.
Manuel Rullier : Histoire de planter le décor avant toute question : vous êtes à la hauteur des plus grands de la science fiction outre atlantique. De loin le meilleur conteur en France. Désolé pour les autres. J’ai la petite trentaine pourtant vous m’avez presque fait pleurer : les dernières pages d’Abzalon sont belles
et pures.
Pierre Bordage : Me voici tout rouge de confusion. Merci en tout cas.
Manuel Rullier : Je viens de terminer l’évangile du serpent.
Avez vous lu le nouveau testament pour écrire votre évangile ? Les noms
de Mathias, Marc, Jérémy me font penser à des patronymes bibliques. Je me trompe ?
Pierre Bordage : Non, non, vous ne vous trompez pas. J’ai repris les prénoms des quatre évangélistes, Marc pour Marc, Mathias pour Matthieu, Lucie pour Luc, et Yann pour Jean. J’ai relu les Evangiles canoniques, reconnues par l’église, avant de m’atteler au roman, car il en existe d’autres, très différents comme l’Evangile de Thomas. Mais je voulais vraiment m’inspirer du texte officiel.
Manuel Rullier : Avez vous truffé votre livre de références bibliques à dessein : "je n’ai jamais été mère mais j’ai eu une multitude d’enfants" (p79) + le personnage de Yann qui suit le christ de l’aubrac partout (p97 notamment) : est-il une sorte de Pierre biblique, le préféré de Jésus ? le premier apôtre en quelque
sorte ?
Pierre Bordage : Yann est effectivement le disciple préféré, mais en l’occurrence il représente Jean, qui est souvent décrit dans les Evangiles comme le disciple préféré. Pierre est devenu le chef de l’église (tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église) Pierre est également le premier apôtre (avec son frère André), et celui qui renie par trois fois lors du procès de Jésus (avant le chant du coq, par trois fois tu m’auras renié). Je revendique volontiers les référence évangéliques, ou bibliques (le Nouveau Testament)
Manuel Rullier : Le message principal de Vaï Kaï (les existences humaines forment une toile universelle. Le mal fait à l’un affecte forcément tous les autres, alors autant s’aimer.) est clairement celui du Christ... ou bien je n’ai rien compris ?
Pierre Bordage : C’est certainement le message qu’on aurait dû entendre du Christ : ce que vous faites au plus petit d’entre vous, c’est à moi que vous le faites. Et bon nombre de traditions anciennes, chamaniques par exemple, insistent sur cette notion de lien entre les hommes, entre les espèces et leur environnement. La notion de trame. Ou de pacte du vivant. Vaï Ka’i vient rappeler aux hommes que chacun d’entre eux est investi d’une grande responsabilité envers les autres, envers son milieu. C’est à mon sens le sens de l’enseignement du Christ, relier ce qui avait été séparé, réparer la trame.
Manuel Rullier : Même les titres de chapitres (Marc 4, mathias 7, etc) font penser au découpage du nouveau testament. Avez vous eu l’idée de ce découpage ou bien le livre doit-il cette mise en page à l’éditeur ?
Pierre Bordage : J’ai bien repris le découpage du nouveau testament. Chacun des évangélistes est placé dans le même ordre que celui des évangiles canoniques, Mathias, Marc, Lucie et Yann. Et après le chiffre correspond au chapitre, 1er chapitre pour Mathias = Mathias 1, 1er chap pour Marc = Marc 1, etc, etc.
Manuel Rullier : Le personnage de Lucie a-t-il une quelconque relation avec celui de marie madeleine, la prostituée pénitente des Evangiles, celle que Jésus sauve de la lapidation (celle que Vaï Kaï
ressuscite après une lapidation... musclée.) ?
Pierre Bordage : Bien vu ! Même si elle porte le nom de l’évangéliste Luc, elle est la Marie-Madeleine des Evangiles, la femme de mauvaise vie, celle qui, à notre époque, fait du strip tease sur Internet. Par ailleurs, il ne me semble pas que la femme adultère sauvée par Jésus soit Marie-Madeleine (du moins elle n’est pas nommée), mais une femme anonyme que les siens s’apprêtent à
lapider (mais je peux me tromper, j’ai parfois la mémoire défaillante et j’ai la flemme de vérifier). Il m’intéressait de transposer à notre époque certains personnages des évangiles : Jésus en son temps s’adressait à tous, pêcheurs et publicains. Les pharisiens, les gens de pouvoir, semblaient moins intéressés par son discours.
Manuel Rullier : Et Vaï Kaï emprunte même quelques paroles au jésus des chrétiens : "ils me prennent pour ce que je ne suis pas" p485)... On retrouve aussi, p540 un "Il n’a qu’à se ressusciter lui-même" qui sonne comme un passage de la bible... Pierre Bordage fin lecteur des Evangiles ?
Pierre Bordage : Fin, je ne sais pas, mais lecteur oui. Eh, j’ai fait quatre ans de séminaire entre 10 et 14 ans, il faut bien que ça serve à quelque chose !
Manuel Rullier : P535 : Omer l’animateur télé ferait un parfait Ponce Pilate quand il s’adresse à Vaï Kaï en ces termes :
"Vous avez entendu toutes les accusations portées contre vous monsieur le Christ de l’Aubrac. Qu’avez vous à dire pour votre défense ?". Ce n’est plus sur le mont des oliviers qu’on va arrêter le christ mais sur un plateau de télé qu’on le crucifie. Je surinterprète ou pas ?
Pierre Bordage : Non, votre interprétation est juste. Il m’a semblé que le tribunal moderne, celui qui la le plus de retentissement, est la télévision. D’ailleurs on voit souvent la mention : "vu à la télé" sur certains produits. La télé, même si elle n’est pas crédible, crédibilise ! Et puis une émission de grande écoute est suivie par des millions de téléspectateurs. C’est bien le plus grand écho qu’on puisse donner à une polémique. Regardez comment les gens sont avides de se montrer dans la petite lucarne. Ils savent qu’ils connaîtront, au moins pour un temps, une notoriété extraordinaire. La télé est bien le juge de paix moderne.
Manuel Rullier : P546, à la fin du livre, quand Marc à qui l’on propose d’écrire l’histoire du Christ de l’Aubrac explique que lui, il aime confronter les points de vue, que c’est un journaliste, etc. Est-ce une remarque qu’aurait pu faire Marc, le rédacteur d’un des Evangiles ? Ou bien est-ce la remarque d’un homme comme tant d’autres, comme nous tous, qui cherche à démystifier, à expliquer, à
y voir plus clair dans les Evangiles ?
Pierre Bordage : Marc le journaliste veut essayer de rester le plus objectif possible pour la rédaction des Evangiles modernes, alors que Marc l’ancien se faisait prosélyte et produisait un texte destiné à convaincre. Pour le nouveau Marc, il s’agit d’éviter justement de faire de Vaï K’ai un objet d’adoration, ce qui serait absolument contraire à son enseignement, qui préconise une prise de conscience individuelle et un abandon des structures. Non pas qu’il cherche à démystifier, mais il souhaite renvoyer chacun à sa propre histoire. éviter que les mécanismes archaïques happent cette histoire et en fassent une nouvelle église, un nouvelle machine d’oppression. Voir clair, oui, entretenir la flamme de l’attention.
Manuel Rullier : Comment avez vous procédé pour écrire ce livre : quelles lectures ? Quel partage entre le temps de recherche et la rédaction ? Quelles inspirations ? D’une manière générale, comment procédez vous pour accoucher d’une histoire : travail journalier très réglé ou vagues d’inspiration successives et
décousues dans le temps ?
Pierre Bordage : Ben, les lectures, les évangiles, justement, le texte pur, sans commentaires. Donc peu de recherches, une plongée directe dans le roman. L’inspiration était assez ancienne : il y a bien longtemps que je voulais réaliser ce projet. Comme je le disais, je me prépare peu avant de me lancer dans la rédaction. Je plonge, vois ensuite ce qui se passe, me débats, remonte de temps à autre à la surface pour respirer, recours à la documentation quand le besoin s’en fait ressentir. Mon travail est très réglé : j’écris en général de 8 heures 30 à 18/19 heures avec une pause pour le déjeuner. Un roman est un travail de construction, et donc nécessite du temps.
Manuel Rullier :Merci d’avance pour vos réponses. C’est un honneur.
Pierre Bordage : L’honneur fut pour moi. Au plaisir. Amitiés à tous. Cordialement. Pierre Bordage
Olivier Noël : Pierre Bordage bonjour,
Pierre Bordage : Bonjour, monsieur le méchant
bavard,
Olivier Noël : Aujourd’hui, j’endosse le
costume du méchant (et bavard en plus, mais vous ne
pouvez pas écrire des trilogies aussi épaisses que des
annuaires et espérer vous en sortir avec des questions
du genre texto !), histoire de vérifier que vous
n’êtes pas aussi imperturbable que votre « Christ de
l’Aubrac » (qu’on a sans cesse envie de baffer,
d’ailleurs). Et puis en général, le gentil arrive et
botte le cul du méchant...
Pierre Bordage : Comme je ne suis pas gentil,
je ne vous botterai pas le cul, promis. Quant à votre
envie de baffer le Christ de l’Aubrac, elle est
normale : vous avez juste envie de savoir s’il vous
tendrait la joue gauche. Au fait, rien ne vous oblige
à lire les trilogies aussi épaisses que des annuaires,
à moins que vous ne recherchiez la souffrance.
Olivier Noël : La plupart de vos romans, au
moins depuis Orchéron, évoquent l’univers comme une
trame dont le moindre de nos actes constitue un
maillon, l’important étant d’être capable de
déterminer à quelle chaîne rapporter ce maillon. Dans
l’Ange de l’abîme, vous en faites même – avec talent –
un véritable procédé narratif avec cette série de
chapitres où les personnages, toujours différents,
sont étroitement reliés aux précédents. Où avez-vous
puisé cette métaphore de la chaîne (qui nous entraîne
ici des bas-fonds urbains Français au Bunker réputé
inexpugnable du tyran roumain) ?
Pierre Bordage : Je ne sais pas où j’ai puisé
ce procédé narratif, il m’est venu spontanément. En
général, je plonge dans mes romans et c’est après,
avec le recul, que j’analyse. Pour l’Ange de l’Abîme,
ce système de maillons reliés les uns aux autres me
paraît après coup bien adapté au propos. J’avais une
première ligne narratrice classique, linéaire, et une
deuxième, brisée. La première me permettait de suivre
l’évolution, la transformation, de deux personnages,
et principalement de Pibe ; la deuxième d’illustrer les
effets de la guerre et du nouveau régime sur les
diverses couches de la population européenne. Et les
deux mènent effectivement au bunker, parce que le
bunker est l’épicentre, l’endroit où se prennent
toutes les décisions. Et puis, vous avez raison, je
conçois l’univers comme une trame dont chaque fil a
une grande importance. ça revient à dire que chaque
acte, voire chaque pensée influe sur le reste de
l’univers. L’effet papillon ? Plus que ça : je crois
profondément que l’univers n’est qu’une ombre de
l’autre monde, un rêve matérialisé dont il nous faut
nous réveiller.
Olivier Noël : Ces souterrains qui mènent
au coeur du Bunker et qu’empruntent Pibe et Fesse,
j’avoue ne pas les avoir digérés. Franchement, vous
trouvez ça plausible, une telle brèche ?
Pierre Bordage : Quand on étudie l’histoire, on
constate souvent que les causes minuscules produisent
les plus grands effets. Qu’il est impossible aux
tyrans de maîtriser tous les paramètres (ou bien les
tyrans continueraient de dominer le monde). Le chaos
est là, qui se faufile dans toute organisation, le
grain de sable attend d’enrayer la belle mécanique. Le
bunker de l’archange Michel est situé dans une région
de Roumanie truffée de souterrains et de grottes. Mais
la brèche dont vous parlez a été pratiquée par des
services secrets qui avaient besoin d’un endroit
tranquille, hors du champ des caméras et des micros.
Par ailleurs ces mêmes services secrets ne pouvaient
pas imaginer que des enfants Roms, réfugiés dans les
grottes et souterrains, trouveraient par hasard
l’entrée clandestine du bunker. Le grain de sable. Il
y en a certainement de plus étonnants, de plus
incroyables. Stef dit à ce propos que "la vie ouvre
ses portes secrètes". Bon, mais je ne cherche pas à
vous convaincre. Un roman reste de toute façon une
fiction.
Olivier Noël : L’atmosphère du Bunker,
crépusculaire, évoque la vision de la forteresse
alpine d’Adolf Hitler telle que l’ont représentée
divers artistes (je pense à Alexandre Sokourov avec
son film Moloch). Aviez-vous Hitler en tête (en plus
du Diable, évidemment, chaque niveau souterrain étant
un nouveau cercle de l’enfer) lorsque vous avez créé
le Bunker de l’Archange Michel ?
Pierre Bordage : Mais aussi le bunker de Tito,
mais aussi le bunker de Saddam Hussein, mais aussi le
bunker de tout dictateur qui craint sans arrêt pour
son existence. Les tyrans pensent qu’il leur suffit de
mettre des cloisons d’acier et de béton entre eux et
leurs ennemis pour se maintenir en vie et au pouvoir.
Ils sont stupides : l’histoire montre qu’aucun nid
d’aigle ou refuge souterrain ne les empêche d’être un
jour capturés ou assassinés. Je n’avais pas
spécialement Hitler en tête, seulement les réflexes
qui semblent régir le dictateur, sans doute parce
qu’il sait, au fond de lui, que son pouvoir n’a aucune
légitimité. Quant à l’enfer, il me paraît évident que
sa définition correspond parfaitement à tout régime
dictatorial.
Olivier Noël : Chloé Delaume (auteur
entre autres du Cri du sablier et de Corpus Simsi), a
dit dans une interview croisée avec la très
branchouille Lolita Pille (www.technikart.com) :
« S’ils veulent entendre des histoires, les gens, ils
allument la télé. Je crois que le travail de
l’écriture, ce n’est pas de relater… ce n’est pas de
raconter des histoires. Parce que je pense que le
rapport à la fiction a évolué et Godard dans
l’histoire du cinéma il disait ça à un moment donné :
que maintenant, la fiction n’était plus le travail de
la littérature. » Qu’en pensez-vous, Pierre Bordage,
vous que les critiques ne cessent de qualifier de «
conteur » au point qu’ils en oublient que vous êtes
écrivain ? Ne craignez-vous pas de devenir un
professionnel de l’écriture, faiseur sans véritable
voix propre, et d’oublier l’expérimentation au profit
d’une technique certes irréprochable mais vouée à la
sédimentation, à la redite, aux clichés ?
Pierre Bordage : Ah la la, l’éternel débat
entre les tenants de l’autofiction, les défenseurs de
LA Vérité en littérature, les théoriciens et
ayatollahs du petit monde germanopratin, et les
autres, la masse des conteurs qui oeuvrent dans les
sous-genres, polar, SF, fantastique, historique,
fantaisie. Pourquoi, oui, pourquoi, les écrivains qui
refusent la fiction ont-ils cette détestable tendance
à s’ériger en modèles, à transformer leurs pensées en
dogmes ? Une tendance propre à l’être humain, certes,
mais surprenante lorsqu’elle émane d’intellectuels, de
gens censés réfléchir. De leurs paroles suintent un
mépris total pour "ces gens qui n’ont qu’à allumer la
télé s’il veulent entendre des histoires". Entre nous,
j’emmerde Godard, cet espèce de grand prêtre du cinéma
dont chacun des films que j’ai vus m’a profondément
ennuyé. Il me plaît d’écrire des histoires, et, comme
le dit Brassens, si le gens ne veulent pas les lire,
je les remets dans mon ordinateur. Oui, c’est vrai, je
suis content d’être un conteur, de mettre l’histoire
avant l’écriture, de m’effacer derrière l’écriture.
Consultons encore une fois le passé. Qu’est-ce qui
reste des millénaires écoulés ? Des histoires ! Des
récits héroïques. La fiction, elle, a traversé le
temps (la Bible, Homère, le Maha Bharata, le Graal,
les légendes et contes, etc) Peut-être parce que la
fiction, contrairement à ce qu’affirment les Godard,
Chloé Dechaume, Lolita Pille et autres procureurs de
la Littérature, contient davantage de vérité dans ses
mensonges que cette pseudo-vérité qui, parce qu’elle
se veut exemplaire, ne peut atteindre à l’universel.
La fiction plonge dans l’éternel substrat humain et en
retire des figures qui parlent au plus grand nombre,
des archétypes (les fameux clichés ?).
L’expérimentation, du coup, ne passe pas par
l’écriture, que j’essaie personnellement de rendre la
plus transparente possible, mais par l’exploration de
ces arcanes profondes et complexes que sont l’esprit
humain. Oui, mais voilà : il faut pour cela de la
générosité, il faut accepter de se perdre, de
s’oublier, il faut laisser ses personnages prendre
leur place, vous déborder, mener leur propre vie, il
faut consentir à devenir l’accoucheur de l’¦uvre, et
non son démiurge. Je ne me vois absolument pas comme
un faiseur. Comme un artisan, oui, qui sans cesse sur
le métier remet son ouvrage. Et je refuse de m’ériger
en modèle : que chacun, auteur, éditeur, lecteur,
fasse ce qu’il lui plaît, sans jugement, sans a
priori, sans dogme, sans mode. Putain, il y a assez de
religions comme ça !
Dernière chose : que pense la "vérité" littéraire de
la télé réalité ?
Olivier Noël : Seriez-vous prêt à abandonner
toute attache matérielle et familiale, comme le prêche
votre chaman évangéliste (dans L’Evangile du serpent)
?
Pierre Bordage : Je m’y efforce. Il s’agit
d’abord de repérer mes attachements et mes jugements
avant d’apprendre le détachement. Lesquels sont
souvent inconscients. Donc pas faciles à observer.
Chaque être humain rencontré, chaque réaction à
l’actualité ou à la vie quotidienne devrait en
principe nous en apprendre beaucoup sur nous-mêmes.
Mais pour cela il faut, comme le dit Krishnamurti,
entretenir la flamme vigilante de l’attention.
Olivier Noël : Vos romans ont toujours
manifesté un profond humanisme qui confine parfois –
désolé – à la mièvrerie (ou au prêchi-prêcha new age,
appelez ça comme vous voudrez). Vous écrivez l’amour
universel, la paix pour tous, la communion avec la
nature, tout cela est très louable mais ne saurait
rendre compte de la complexité des hommes et des
situations. L’abus de bons sentiments et de ressorts
mélodramatiques dont abusent vos dernières Å“uvres –
L’évangile du serpent et L’ange de l’abîme – nuisent à
la force d’impact de votre prose ; on peine à trouver
un contrepoint à cette débauche d’empathie et de
compassion, au contraire de Wang, par exemple (où
l’épique le disputait au naïf), ou d’Abzalon, qui en
faisait même un véritable enjeu formel (le huis clos
comme terrain d’expérimentation du mélodrame). Dans
Abzalon, le décompte des morts se faisait froidement,
mathématiquement, comme dans un jeu vidéo. Le
contraste entre cette distance et les faits décrits,
incroyablement mélodramatiques, provoquait un
électrochoc. Dans L’ange de l’abîme en revanche, vous
avez préféré le didactisme, sauf dans les chapitres
consacrés aux camps de concentration où l’on retrouve
partiellement cette gestion de masse, utilitariste,
des individus. N’avez-vous pas alors l’impression,
comme l’a écrit Gregor Markovitz dans L’Huma, que
désormais « l’élément fictif cède le pas au message
délivré » ?
Pierre Bordage : Mièvre, l’humanisme ? Alors il
n’y a plus qu’à se tirer une balle dans la tête ou
attendre la fin des temps en regardant la ferme à la
télé ! Et puis, pourquoi cette notion de prêchi-prêcha
new-age ? Est-ce qu’aimer l’humain, c’est
obligatoirement tomber dans cette espèce de mélasse
qu’on nous vend comme la nouvelle spiritualité (tout
en puisant allègrement d’ailleurs dans les anciennes
connaissances) ? L’humanisme, tel que je le conçois en
tout cas, tend à abolir le jugement sur l’être humain,
à la réconcilier avec lui-même. Donc à explorer ses
zones d’ombre, victime et bourreau, sans rien
occulter, à le regarder avec sympathie (pour ne pas
employer le mot "amour", mièvre sans doute lui aussi)
C’était, je pense, le propos central d’Abzalon.
Il me semble par ailleurs que mes personnages et
leurs situations sont pris dans une certaine
complexité. Je ne crois pas être manichéen. En
revanche, je revendique volontiers la débauche
d’empathie pour mes personnages, tous mes personnages,
parce qu’ils sont venus à travers moi et que je vis
avec eux un long moment. Je ne crois pas non plus que
l’élément fictif cède le pas au message délivré (ou je
rejoindrais les rangs des Littérateurs de la Vérité
dont nous parlions précédemment). Je n’ai pas eu
l’impression d’être didactique dans l’Ange de l’Abîme,
mais, après tout, peut-être suis-je le plus mal placé
pour juger ? Je trouve que vous lisez beaucoup de mes
livres pour quelqu’un qui ne supporte pas le
prêchi-prêcha. Cette tendance maso évoquée plus haut ?
Olivier Noël : La vision de l’Europe de demain
telle que décrite dans L’Ange de l’abîme, si elle a le
mérite de stigmatiser un certain nombre de travers
contemporains (les extrémismes religieux, en premier
lieu), ne me paraît guère crédible. L’essor
incontrôlable des nouvelles technologies et du système
néolibéral nous laisse plutôt entrevoir, à mon sens,
un avenir chaotique comme celui qu’imaginent les
cyberpunks (KW Jeter dans Noir par exemple), une
lobotomie douce où les détenteurs des capitaux et de
la technologie, peu nombreux, dominent un « cheptel »
humain (pour reprendre le terme employé par
Jean-Michel Truong dans Totalement inhumaine), qui n’y
trouve rien à redire puisque le système a été défini
démocratiquement, un monde star-académisé où les
marchés parallèles fleurissent – un monde où les
considérations économiques priment sur toutes les
autres, y compris éthiques ou morales. L’hydre de la
dictature de type fasciste ou staliniste (citons parmi
les exemples récents La révolte des rats de François
Muratet et Jihad de Jean-Marc Ligny) n’est-elle pas un
leurre, une lecture à contre-sens de la situation
contemporaine ? Même dans le cas d’un « choc des
civilisations » tel que pressenti par Samuel
Huntington, on peut penser que le bloc occidental ne
renoncerait pas à ses valeurs libérales – avec tout ce
que le libéralisme comporte d’injuste mais aussi de
positif…
Pierre Bordage : Du présent dans lequel nous
vivons, peuvent s’élever une multitude de futurs. Il
n’y a aucune certitude, heureusement d’ailleurs, et le
principe du chaos se tient dans nos marges. Le retour
des intégrismes peut amener une fulgurante régression
technologique. Lorsqu’on a vu les talibans détruire
les ordinateurs, TV et autres fruits de la technologie
en Afghanistan, on est en droit de se dire que rien ne
garantit l’avenir ultra-technologique, cette lobotomie
douce selon vos propres termes, défendu par d’autres
auteurs (et par votre serviteur dans Wang). Encore une
fois le futur n’est pas écrit. Peu importe de toute
façon, l’auteur s’arroge le droit d’explorer le futur
en fonction de ses préoccupations ou de ses intérêts.
Je reste persuadé malgré tout que notre civilisation
ne tient qu’à un fil. Qu’elle peut s’écrouler en moins
de cinq ans tant sa complexité est grande et fragile.
Par ailleurs, l’émergence des extrêmes droites en
Occident laisse supposer qu’on aille vers des conflits
importants. On peut appeler ça aussi le repli
identitaire. La peur de perdre les repères, les
frontières, les nationalités, les langues, les
identités religieuses. Ce n’est encore une fois qu’une
possibilité parmi tant d’autres. Quant aux valeurs
libérales, les valeurs économiques, je vous laisse la
responsabilité de vos propos. Je pense moi que le tout
économique est un vecteur d’injustices et de
catastrophes, une religion, un dogme comme un autre
niant l’être humain (sauf que le paradis promis par la
religion économique peut ici s’acheter). Mais c’est
sans doute de la mièvrerie.
Olivier Noël : Les théories du complot
reviennent souvent dans votre œuvre, comme un
leitmotiv. Dans L’Evangile du serpent, les services
secrets Français laissent volontairement commettre un
attentat meurtrier au parc Disney, et dans L’Ange de
l’abîme, les USA entretiennent sciemment la guerre
entre Orient islamique et occident chrétien, afin de
s’arroger le leadership économique mondial. Pierre
Bordage, êtes-vous sérieux ? Selon cette logique, GW
Bush aurait sciemment laissé commettre les attentats
du 11 septembre 2001 pour légitimer une attitude plus
impérialiste…
Pierre Bordage : Regardons l’actualité récente,
l’attentat de Madrid : le gouvernement espagnol a
essayé de détourner le sens de cet attentat pour de
simples raisons électorales. Complot improvisé, bâclé,
certes, mais complot tout de même. Quant aux
Américains, il est maintenant prouvé qu’ils
envisageaient d’envahir l’Irak bien avant le 11
septembre 2001. Je vous rappelle que G. Bush et D.
Cheney sont aujourd’hui même entendus par une
commission au sujet des attentats du 11 septembre,
preuve que tout n’est pas aussi lisse qu’il n’y
paraît. Je pourrais multiplier les exemples. La raison
d’état entraîne souvent les services secrets à
commettre des exactions et des crimes. Qui, par
exemple, a renversé Alliende au Chili ? L’obsession
des Américains est d’empêcher l’émergence d’une
puissance rivale. Europe, monde musulman, deux rivaux
potentiels seraient éliminés par une guerre entre eux
(fiction pour l’instant, mais pas aussi incroyable que
ça). Je suis convaincu que nous serions surpris,
horrifiés même, si nous avions accès aux archives
gouvernementales. à propos, qui a dit en France que le
nuage radioactif de Tchernobyl s’était arrêté à nos
frontières et que, de toute façon, il n’était pas si
dangereux que ça ? Je trouve curieux que vous qui me
reprochez ma candeur humaniste refusiez d’admettre que
nos gouvernements puissent parfois nous manipuler.
Mais c’est sans doute une des nombreuses
contradictions propres à l’homme et qui font tout son
charme complexe.
Olivier Noël : Allez-y, Pierre,
remettez-moi à ma place, je l’ai bien mérité (en vous
rappelant quand même du vieil adage : « qui aime bien
châtie bien »...)
Pierre Bordage : Bof, même pas mal. Et j’ai été
ravi de discuter avec vous.
Olivier Noël : Amicalement.
Pierre Bordage : De même.
à demain.
Gilda Fiermonte : Finalement les aléas de
l’informatique font parfois bien les choses, comme ça
après la série "questions du méchant de service" vous
allez avoir droit à celle "questions de la candide".
En effet, pour ma plus grande honte, "L’ange de
l’abîme" est le premier bouquin de vous que je lis. En
plus j’ai des circonstances aggravantes, puisque que
j’avais chez moi depuis 1 ou 2 ans "L’évangile du
serpent" (nous nous étions croisés à la fnac La
Défense un jour que vous veniez dédicacer) ainsi que
"Les guerriers du silence" prêtés dans la foulée par
un ami qui fait partie de vos lecteurs fidèles et
enthousiastes. Mais j’ai bien peur qu’ils n’aient été
victimes d’un effondrement de pile de lectures en
attente (dans ces cas, c’est fatal, les livres qui
étaient sur le dessus se retrouvent en bas pour la
reconstruction, voire même rangés n’importe où sur nos
étagères par une main ménagère excédée (pas la mienne,
jamais)).
Finalement, cette négligence me permet de participer à
cette rencontre avec un œil neuf. Je suis en effet
frappée combien nombre des questions que mon
ordinateur fatigué a bien voulu me laisser entrevoir,
portent sur des comparaisons entre les différentes
facettes de votre travail.
D’où ma première question : auriez-vous à ce point
peur de réécrire sans cesse la même histoire que vous
recherchez volontairement la diversification ou bien
est-ce juste une question d’inspiration qui évolue au
cours du temps (et vous évite justement de tomber dans
ce travers) ?
Pierre Bordage : Bonjour donc, madame la
candide,
Je suis toujours heureux de recevoir de nouveaux
lecteurs. ça prouve que les livres continuent de
vivre, et il n’y a rien de plus agréable pour leur
accoucheur.
On dit que les auteurs écrivent toujours la même
oeuvre, sous des formes diverses parfois, et je pense
que c’est vrai. L’habillage est différent, passé,
présent, futur, le décor change, on voyage avec
d’autres personnages, mais le fond, la trame (mot dont
j’abuse, décidément) reste la même. Quelle est la
trame, me demanderez-vous (si, si, je vous entends
poser la question) ? Autrement dit, quelles sont les
terres sans cesse défrichées et explorées pendant ces
onze années d’écriture ? Je répondrai que mes
personnages, mes romans, m’invitent à aller au-delà
des apparences, au-delà de ce que perçoivent nos sens,
dans les coulisses de ce gigantesque décor qu’est
l’univers. Autrement dit, essayer de trouver le
véritable lien qui nous unit au monde et à ceux qui le
peuplent.
Qu’est-ce qui nous pousse, nous, les humains, à nous
déchirer sans cesse ? Quelle est la cause de cette
chute, de cette faute qu’ont prétend originelle ? Où
se situe la fracture entre nous et nous ? Quelle est
notre responsabilité dans le processus ? Je crois que
tous mes bouquins posent au fond les mêmes questions.
Reste que, pour l’écriture, pour le dépaysement, il
m’est plutôt agréable de changer de cadre.
Gilda Fiermonte : Je suis également frappée par
le nombre de références au nouveau testament et aux
évangiles que se soit dans les questions des autres
lecteurs comme dans vos réponses. Pensez-vous que l’on
puisse apprécier tout le sel de votre travail si l’on
ne dispose que d’une culture rudimentaire des
religions et des textes sacrés ?
Pierre Bordage : Je crois. J’espère en tout cas
que mes livre offrent suffisamment de matière
romanesque pour être appréciés sans avoir une culture
encyclopédique sur les religions ou les mythologies.
Quant aux références, elles étaient indispensables
dans les deux livres parus au Diable Vauvert dans la
mesure où il s’agissait justement de transposer le
Nouveau Testament à notre époque. J’ai rencontré pas
mal de lecteurs qui n’ont jamais lu les Evangiles, ou
alors il y a si longtemps qu’ils s’en souviennent
comme d’un vague bouquin de fantaisie, et qui, pour
autant, m’ont déclaré avoir aimé l’Evangile du
Serpent (j’imagine qu’ils étaient sincères)
Gilda Fiermonte : Je voulais aussi vous poser
une question quant à la construction du livre que j’ai
vraiment appréciée, mais j’ai pu voir que Jean-Marc
Laherrère partageait mon point de vue et m’avait
précédée. Ca m’épate que vous ayez réussi à tenir sans
plan préétablit le cap de toutes les nouvelles qui
constituent la seconde ligne narrative et à intégrer
tous les personnages que l’on y croise et qui sont
chacun porteur d’un élément direct ou indirect
d’évolution dans les destins de Stef et Pibe. On
n’écrit pas 500 pages en 2 jours, même en l’absence de
contraintes professionnelles autres. Comment
faites-vous pour ne pas perdre le fil ?
Pierre Bordage : J’ai une copine qui s’appelle
Arianne. Blague à part, mon fil d’Arianne, c’est le
livre en train de s’écrire (en plus de deux jours,
rassurez-vous), en train de se mettre en place. Mon
fil dans le labyrinthe de mon inconscient. à partir du
moment où j’ai choisi ce mode de fonctionnement ‹
plonger directement avec les personnages ‹, il me faut
faire confiance à ce qui arrive. Ce n’est parfois pas
facile, car le livre m’entraîne dans des zones que je
n’ai pas forcément envie d’explorer, devant des
miroirs où je n’ai pas envie de me contempler (à
l’attention de monsieur le faux méchant : je suis un
être complexe). Les doutes viennent alors me harceler,
je me décourage, je tombe en morceaux, il faut que mon
épouse les recolle. Et puis il y a le regard global
une fois l’oeuvre accouchée, la correction si
nécessaire des petites incohérences qui se seraient
glissées çà et là, le regard de l’éditeur, pouvant
également déceler des erreurs, la relecture des
épreuves Reste que, sur les trente-et-un bouquins
publiés, aucun n’a fait l’objet d’une reconstruction
en profondeur, signe que, si on le laisse s’écrire, si
on lui fait confiance, le livre tient debout (à moins
que l’inconscient soit complètement fêlé).
Gilda Fiermonte : N’êtes-vous jamais tentés
tant les personnages dit secondaires qui croisent un
instant la vie des héros ont chez vous une réelle
épaisseur d’humanité, d’écrire des spin-offs (comment
dire, de nouveaux romans issus du romans ?) où ils
auraient à leur tour leur chance ? Par exemple, la
petite famille attachante qui s’était réfugiée à la
campagne croyant y être moins menacée qu’ailleurs,
j’aimerais bien que certains de ces membres
parviennent vraiment à fuir et à survivre ailleurs et
qu’éventuellement les enfants grandis se confrontent
au souvenir de leur père dans un monde dont on saurait
ce qu’il est devenu une fois débarrassé de l’Archange
mais pas des US-Américains qui tiraient les ficelles
du pouvoir.
Ou bien encore que la formidable petite chef de bande
des enfants rom ait droit elle aussi à une vie
ultérieure pour prétendre à laquelle elle a déjà
toutes les qualités ?
J’ai vraiment apprécié la cohérence de cette (légère)
anticipation du monde que vous avez choisie avec cette
hypothèse de retour à un évangélisme rétrograde face à
un islam fondamentaliste conquérant, et toutes les
conséquences quotidiennes qui s’emboîtent
parfaitement, jusque dans leurs contradictions mêmes
(une frange de la population de plus en plus excessive
dans ces expérimentations de plaisirs et chirurgie
esthétique et le gros des troupes contraint
d’apparaître à l’église tous les dimanche sous peine
de soupçons immédiats) et leurs aspects technologiques
(la magnifique centrale nucléaire du coeur de Paris,
la confiscation des techniques par le pouvoir absolu).
Cette disparition de l’usage courant des technologies
qui nous sont familières (jusqu’aux téléphones
portables devenus inutilisables au commun des mortels)
a-t-elle germé d’un choix délibéré de votre part ou
s’est-elle imposée dés lors que les personnages
vivaient dans une Europe en guerre de longue haleine ?
Pierre Bordage : Retour à la religion
dogmatique + guerre = régression technologique, telle
est l’équation du livre. Encore une fois (cf les
réponses d’hier), la technologie dont l’occident se
montre si fier repose sur des bases extraordinairement
fragiles. Souvenons-nous de la longue grève des
routiers d’il y a une dizaine d’années, les magasins
vides, début de pénurie et de panique alimentaires,
stockages massifs d’huile, de farine et de sucre. à
cette occasion, je me suis rendu compte que nous
risquons à tout moment d’être victimes de la
complexité de nos structures. Qu’on bombarde nos
routes et nos aéroports, et nous n’avons plus rien à
manger, puisque les agriculteurs, lancés à fond dans
la monoculture céréalière ou l’élevage intensif, se
montreraient incapables de nourrir la population
locale. Qu’on coupe nos lignes électriques (cela s’est
passé il n’y a pas si longtemps en Italie et à New
York), et c’est le black out absolu, le chaos,
l’anarchie. Imaginons maintenant une guerre longue,
des bombardements réguliers, des attentats quasi
quotidiens, et de nombreuses antennes réceptrices de
la téléphonie portable seraient détruites, on
tomberait dans une technologie déglinguée à la
soviétique (voir les centrales nucléaires de l’Europe
de l’Est). Est-ce si invraisemblable que cela ? Oui,
c’était un choix délibéré de ma part. Encore une fois,
le futur peut prendre une tout autre direction. Avec
Wang, j’avais pris une voie différente. Pour en
revenir à la première partie de la question, non, je
n’ai pas envie d’écrire des romans sur les personnages
secondaires. Parfois les personnages croisés restent
de simples fenêtres entrouvertes. On les entrevoit,
mais ils gardent une partie de leurs mystères. Comme
les gens qu’on rencontre dans la vraie vie (qu’est-ce
que la vraie vie, d’ailleurs ?) Et puis il faut bien
que les lecteurs travaillent un peu, fassent marcher
leur imaginaire, ce que vous avez fait avec la famille
en fuite et la chef de la bande rom. Un livre, je
pense, ne ferme pas les portes, il les ouvre. à chacun
ensuite d’aller voir ce qu’il y a derrière.
Gilda Fiermonte : Votre évocation de la guerre
14-18 est tellement réussie, y compris dans ce que
ressentaient les soldats qui retournaient brièvement à
l’arrière et en retournaient au combat écoeurés, que
je me demandais si par hasard vous aviez été un jour
ou l’autre été tenté par l’écriture de romans
historiques purs ?
Pierre Bordage : Purs, je n’en suis pas sûr.
Mais je suis en train de travailler sur un roman se
déroulant pendant la période révolutionnaire (Guerres
de Vendée, en tant que vendéen, mon inconscient étant
probablement encombré de l’histoire de mes ancêtres),
et l’histoire a toujours été ma matière préférée à
l’école. Il me semble l’avoir déjà dit, mais les
écrivains du passé et ceux du futur se tiennent sur la
même ligne chronologique, et donc leur travail se
rejoint : résurrection d’un monde pour les uns,
fabrication pour les autres, confrontés dans les deux
cas à l’obligation de donner à leurs univers une
cohérence, un effet de réel. Reste qu’en tant
qu’auteur de l’imaginaire, je ne peux m’empêcher d’y
ajouter des touches de fantaisie, basées sur les
légendes vendéennes et la magie africaine. Ce ne sera
donc pas un roman historique pur. De toute façon, je
préfère les mélanges, les métissages,. Je ne sais pas,
en revanche, sur quel rayon les libraires placeront le
livre.
Gilda Fiermonte : A partir de quel moment dans
l’écriture, vous est-il paru évident que cet archange
vieillissant attendrait la mort comme une délivrance,
tel un pape épuisé d’âge et de maladie ? Je me demande
en effet si l’intention de Stef, la résignation de sa
cible et la fin qui les attend, et qui me paraissaient
évidentes à partir du moment où Stef annonce à Pibe
leur départ pour l’Est l’étaient bien dés le début de
l’écriture (ou si c’est moi qui en tant que lectrice
me suis fait un film qui, coup de bol ou d’expérience,
est tombé juste).
Pierre Bordage : à partir du moment où je suis
entré dans les appartements du bunker de l’archange.
Ce n’était donc pas prévu au début. Je crois que tous
les dictateurs savent inconsciemment, même s’ils se
planquent dans des nids fortifiés, qu’il seront tôt ou
tard éliminés. Ils vivent dans une forme de
résignation. Votre impression vient peut-être de la
logique interne, sous-jacente du livre. Dès le début,
si l’auteur ne le savait pas encore, le livre nous
entraînait vers cette fin. Chaque roman au fond a un
aspect inexorable, prédestiné, puisqu’il a négligé une
multitude de parcours pour n’en suivre qu’un seul.
Gilda Fiermonte : Contrairement au "méchant"
qui m’a précédée, je n’ai pas été gênée par un excès
d’"humanisme" ou de "mièvrerie", mais seulement un peu
réticente à ce qu’après tant d’années de dictature, il
subsiste autant de justes capables d’un humanisme
qu’on aurait pu croire disparu (jusqu’aux amoureux qui
choisissent la mort pour sauver leur sentiment).
Je songe ainsi à Pibe qui reste remarquablement apte à
l’amour et disponible à de la réflexion personnelle
malgré des années de conditionnement familial et
évangélique.
Pensez-vous vraiment qu’un tel espoir en la permanence
dans la nature humaine d’un vieux fond de
d’intelligence et de bonté soit autre chose qu’un doux
rêve, ou était-ce juste un choix pour que le lecteur
puisse respirer entre deux atrocités de ce monde en
guerre ?
Pierre Bordage : Non, non, je pense vraiment
que la nature humaine est à chaque instant capable du
meilleur et du pire. Il n’existe ni bonté ni
méchanceté absolues, seulement des variations de
chaque côté d’une frontière qui se déplace au gré des
circonstances. Yin et yang de la tradition chinoise.
Il n’y a pas de lumière sans obscurité. On a
l’impression que, vus de haut, les humains se lancent
dans tout un tas d’expériences douloureuses afin
d’explorer les différentes facettes de la nature
humaine, passant tour à tour du rôle de la victime à
celui du bourreau. Comme sur une scène de théâtre
géante. C’est finalement le propos central de l’Ange
de l’Abîme : Stef apprend à Pibe à sortir de la pièce
(son conditionnement) et à observer la scène en
spectateur, en témoin. Ce faisant, il peut jeter un
regard distancié sur les humains, un regard lavé des
émotions, des jugements, un regard donc plein de
compassion et d’amour (attention : mièvrerie !)
Gilda Fiermonte : Enfin, j’ai bien aimé que
Pibe s’appelle Pibe, pour moi le lien était évident
bien avant que son personnage ne l’explique par
l’aïeul passionné de foot ; étrangement le vrai Pibe
de Oro s’est trouvé au bord du trépas à l’un des
moments où dans ma lecture le Pibe personnage croyait
sa dernière heure arrivée ; et j’ai éprouvé comme un
écho de ces croyances enfantines que si l’un s’en
sortirait l’autre aussi.
Pierre Bordage : Ah, Diego, un Pibe magnifique,
hein ? Gardez en tout cas votre candeur (c’est vous
qui avez parlé de candeur la première !), vos
croyances enfantines : les romans, les romans de
l’imaginaire en particulier, s’adressent à la capacité
d’émerveillement du lecteur, donc à l’enfant dans
chacun.
Bernard Blanc : "L’ange de l’abîme" a beaucoup
à voir avec la SF politique française de l’époque
Kesselring, les Ici et Maintenant tant décriés.
Connais-tu cette période ? Certains de ces textes
t’ont-ils influencé ? Quels sont les auteurs français
qui t’ont bercé ?
Pierre Bordage : Absolument pas. Je n’ai lu
aucun texte de la période dont tu parles. Aucun auteur
français ne m’a bercé, puis j’ai découvert la SF assez
tard (18 ans), à la fac, avec les auteurs américains
de l’âge d’or (Bradbury, etc). Il paraît que je
reprends une vieille tradition de la SF française,
c’est très involontaire.
Bernard Blanc : Il semble que tu aies des
rapports privilégiés avec Ayerdhal ? Lesquels,
exactement ?
Pierre Bordage : Eh bien, des rapports
d’amitié, tout simplement. Ayerdhal est le premier
auteur qui m’ait tendu la main lorsque je suis arrivé
sans prévenir dans le petit monde de la SF, et,
depuis, nous avons cultivé une amitié qui pourrait un
jour se traduite par un livre commun. Il est beaucoup
plus bagarreur que moi, remue dans les brancards, et
ses coups de pied dans la fourmilière ont
l’incontestable mérite de bousculer les fausses
certitudes. à part ça, il est nul aux palets (jeu de
l’ouest), il supporte Lyon (et moi Nantes), il prétend
ici et là qu’il me bat sans cesse au ping-pong et à la
boule lyonnaise ; on ne peut être parfait.
Bernard Blanc : . Malgré tout le bien que je
pense de ce livre (c’est de notoriété publique : je
suis un fan de Bordage), je me demande si "les hordes
islamiques massées à nos frontières" n’a pas un petit
relent de l’époque "classique" de la SF américaine où
les agresseurs martiens symbolisaient les communistes.
N’est-ce pas un peu dangereux de stigmatiser les
Arabes, déjà qu’ils n’ont pas vraiment bonne presse
ces temps-ci ? "Les hordes islamistes" c’est une
formule à la Le Pen, ça.
Pierre Bordage : Oui, je l’ai utilisée
volontairement comme si des millions d’Européens
étaient devenus des Le Pen. Franchement, je ne pense
pas que le livre stigmatise les musulmans, qui, à part
les clandestins croisés dans le livre, restent des
entité lointaines, massées de l’autre côté du Front
Est. Les musulmans de l’intérieur, ici, subissent le
même sort que les juifs pendant la deuxième guerre
mondiale : victimes d’une propagande permanente,
pourchassés, internés dans les camps, exterminés. L’Ange
de l’Abîme montre surtout une Europe en proie à ses
vieux démons. Nous parle des chrétiens et de leurs
vieux réflexes, presque organiques, d’intolérance et
d’exclusion. Si tu penses que le livre est une charge
anti-islamique, c’est que je me suis trompé. Il est
conçu au contraire une mise en garde contre l’islamophobie,
contre la tentation de l’Occident d’en revenir à ses
anciennes valeurs, comme si l’Occident avait besoin
d’un nouvel ennemi pour entretenir les peurs et
justifier ses malversations. à propos de l’époque
classique de la SF américaine, regarde maintenant
quels sont les méchants des films hollywoodiens,
quelles sont les figures du mal. Non, je n’ai jamais
eu la volonté, loin de moi cette idée, de m’associer
au ch¦ur qui martèle ses attaques débiles contre le
monde musulman. Et j’espère de tout c¦ur que l’Ange de
l’Abîme ne sera pas récupéré par ce genre d’idéologie
nauséabonde.
Bernard Blanc : Je ne suis pas convaincu
non plus par la couverture, mais ce n’estsans doute
pas toi qui l’a choisie ?
Pierre Bordage : Comme à chaque fois,
l’éditrice m’a demandé mon avis sur la couverture, et
moi, je l’adore !
Bernard Blanc : Roman visionnaire,
dit-on. Est-ce comme ça que tu vois le futur ?
Serais-tu si pessimiste ? Penses-tu quand même que tes
enfants ont une chance de s’en sortir ? Dans ta vie
quotidienne, milites-tu sur le terrain contre les ogm,
contre le nucléaire, la mondialisation ?
Pierre Bordage : Je n’appartiens à aucun
mouvement. Si je dois être militant, c’est dans mon
milieu, dans mon écriture, dans ma démarche, dans mon
honnêteté. Je ne pense pas être pessimiste. La plus
grande peur de l’être humain est de perdre la vie, et
pour moi, la mort n’est pas une fin, mais une
renaissance à un autre monde, une autre aventure. Mes
enfants vivront les expériences qu’ils ont à vivre,
quelles qu’elles soient. J’espère pour eux qu’ils s’en
sortiront bien, mais qu’est-ce que s’en sortir bien ?
Le reste du monde voit l’Occident comme une sorte de
paradis sur terre, le paradis du consommateur du
moins, mais c’est un éden où le nombre de dépressions
et la consommation de psychotropes ne cessent
d’augmenter. J’ai une défiance instinctive contre les
OGM, dont je pressens qu’ils peuvent avoir des
conséquences désastreuses sur la chaîne de la vie,
contre le nucléaire, contre la mondialisation (du
moins celle qu’on veut nous imposer), et j’essaie d’en
démonter les mécanismes par mes écrits (certaines
nouvelles de mon recueil à paraître en mai/juin à
l’Atalante, titre : Nouvelles Vies TM, évoquent
justement les dérives de la biotechnologie et de
l’économie libérale). Mais je ne détiens aucune
vérité : ce sont seulement des intuitions, des
convictions, elles restent dans le domaine des idées,
domaine fluctuant par exellence. Et puis, entre nous,
je me méfie terriblement des structures, fussent-elles
destinées à lutter contre les injustices ou les
dangers qui nous paraissent flagrants.
Bernard Blanc : Etre comparé à Balzac et à
Alexandre Dumas, n’est-ce pas un peu lourd à porter ?
Pierre Bordage : Ce sont les critiques qui
racontent ça, mais je n’y crois pas ! Je devrais sans
doute me sentir flatté, mais je n’y crois pas ! ça
finit seulement par m’amuser. Et puis il en manque
encore plein : Victor Hugo, Jules Verne, etc, etc.
Bernard Blanc : Comment écris-tu tes
livres ? A six heures du mat ? La nuit ? En écoutant
de la musique ? Si oui, laquelle ? En buvant des coups
? Si oui, lesquels ?
Pierre Bordage : J’écris le jour entre 8 heures
30 du matin et 18/19 heures. Un vrai fonctionnaire !
Et sans rien boire, un vrai chameau ! Même pas de
machine à café à disposition. J’écoute peu de musique,
ou alors les Who, U2, Led Zeppelin, du blues,
Malicorne, de la musique irlandaise, les chants de
l’Extase (Hildegarde Von Bingen) etc. J’ai plus
souvent la radio en toile de fond, le blabla, la
rumeur du monde.
Jean-Christophe Charvy : Tout d’abord merci
pour vos écrits. Ils entrent comme en résonance avec
mes univers intérieurs. Résonance, le beau mot. C’est
justement d’univers dont je souhaite vous parler.
J’aurais aimé savoir comment vous procédez pour créer
vos univers : vous comportez-vous comme un
encyclopédiste, précisant chaque détail du décor ? ou
bien, vous laissez-vous porter par le fil de votre
récit et retravaillez-vous celui-ci pour assurer la
cohérence ?
Pierre Bordage : Je me laisse emporter par le
fil du récit qui, je le répète, a sa propre cohérence.
Voir la réponse détaillée un peu plus haut. Je ne
précise aucun détail à l’avance, c’est l’écriture qui
me les fournit au fur et à mesure (elle est donc mon
magasin de détail).
Jean-Christophe Charvy : Y a-t-il une
différence dans la manière de procéder selon que vous
rédigez une anticipation ou un récit de SF ?
Pierre Bordage : Aucune. Je pars avec les
personnages et découvre le monde avec eux. Le décor se
plante peu à peu, selon les besoins. Imaginez que vous
partiez à la découverte d’un pays, d’une ville. C’est
la même chose avec mes romans.
Pierre : Comment décide-t-on d’écrire un
feuilleton comme "le peuple de l’eau" ? Quelles
contraintes techniques avez vous rencontré ? Avez-vous
aimé écrire sous cette forme ; et si oui,
recommencerez-vous ?
Pierre Bordage : C’est l’éditrice, Marion
Mazauric, qui m’a proposé de me confronter à
l’exercice délicat du feuilleton. Ce que j’ai accepté
d’emblée avec enthousiasme. il s’agissait d’attirer
des lecteurs, grâce au prix modique des livres (10
francs à l’époque, 2 euros aujourd’hui) dans un genre
qu’ils n’avaient pas l’habitude d’aborder. Il n’y a
pas eu d’autres contraintes que d’adapter le récit à
la forme feuilletonesque, c’est à dire de finir chaque
épisode sur des questions, sur un déséquilibre. J’ai
bien aimé l’exercice, et le referai si on m’en offre
un jour l’occasion et si j’ai le temps de m’y
consacrer.
Merci à tous. Au revoir. Amitiés.