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Robert Laffont, 2008 450 p. ISBN : 978-2221108680
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J’ai lu, 2003. 226 p. ; couv. ill. en (...)
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« Sur fond d’espace empoussiéré d’étoiles, s’inscrit une planète ravissante. Ses vastes océans (...)
Congo Pantin [Les épavés du mirage].
288 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. (...)
L’Aile noire s’est écrasée sur la banlieue nord de Paris. Depuis, les habitants de la zone sont en (...)
La forteresse de coton.
224 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. (...)
Quand Julien Cholle se perd un jour dans la lagune vénitienne, nageant à la poursuite de Sarah, (...)
Rencontre avec Philippe Curval
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Philippe Curval a accepté de répondre aux questions des abonnés du Mauvais genres du 10 au 14 janvier 2005


Bernard Strainchamps : Dans votre biographie, il est mentionné que vous avez "contribué, avec André Ruellan et Michel Jeury, à la reconnaissance d’une science-fiction française littéraire, autonome et originale". Qu’est-ce qui a le plus changé dans le PSFF (paysage de la science-fiction française) et dans votre manière d’aborder le genre ?

Philippe Curval : Lorsque la déferlante de la science-fiction américaine arriva chez les éditeurs vers 1953, un grand nombre d’auteurs français faisaient déjà de la science-fiction sans le savoir, en particulier dans la collection du Fleuve Noir qui existait depuis trois ans déjà. Kurt Steiner, avec Stéphane Wul, B.R. Bruss, Jean-Gaston Vendel y produisaient d’excellents romans de S.F. française, en puisant à une vieille tradition qui remontait à un siècle dans notre pays. Tout naturellement, Jeury, Gérard Klein, Jacques Sternberg et moi, chacun dans son style personnel, avons prolongé cette culture, en nous enrichissant par la lecture des grands américains que nous découvrions à l’époque, tel van Vogt, Brown, Sturgeon, Sheckley etc.

Ce qui nous a d’abord séduits, c’est l’esprit de contestation, de critique, l’humour, la poésie, le sens of wonder, l’esprit de spéculation qui s’affirmait plus audacieux qu’en France. Sans véritablement influencer notre style ni notre manière de penser la science et la science-fiction, cette rencontre nous a permis de nous hisser rapidement au niveau professionnel, avec pour intention, l’idée de fonder une école littéraire nouvelle qui n’aurait pas de nom, mais s’imposerait rapidement par sa qualité et son originalité.

Tel n’a pas été le cas jusqu’au milieu des années soixante-dix où la science-fiction française à littéralement explosé. Plus que la production courante qui augmentait dans des proportions considérables, ce sont les fortes personnalités des écrivains que vous avez cités qui ont amené les médias à s’intéresser à une littérature qu’ils avaient négligée. Il n’était pas rare que nos ouvrages atteignent à cette époque des ventes de soixante à cent mille exemplaires.

Au plan du fond, nous nous distinguions de la S.F. américaine par une volonté de serrer au plus près l’évolution de la société, abandonnant ce qui nous avait séduits au départ, le space opera en particulier, conjointement avec la nouvelle la SF anglaise.

Personnellement, en abordant le projet Européen avec Cette chère Humanité et en grossissant à la loupe de la spéculation les grandes tendances qui se dessinaient à la fin des années soixante, j’ai produit un roman qui ne voulait pas vieillir et qui ne vieillit pas, parce qu’il intègre des données constantes qui évoluent sans cesse. Mon but est toujours d’écrire de la science-fiction en mouvement, en traitant par exemple des thèmes très peu exploités aux USA, comme l’ethnologie fiction dans la Face cachée du désir, l’amour fou et le dépaysement architectural dans L’odeur de la bête, la pornographie dans Tous vers l’extase etc. Avec, personnellement deux influences majeures, ma formation surréaliste et le goût de l’humour noir, de l’absurde qui transcende les situations souvent conventionnelles de la S.F. américaine. Congo Pantinet Blanc comme l’ombre, mes deux derniers romans témoignent aussi de ma volonté d’injecter la SF au cÅ“ur de la littérature générale qui a bien besoin de se renouveler.

Bernard Strainchamps : La production éditoriale du genre connaît des éclipses. Alors que les collections Imagine et Millénaires disparaissent, ne peut-on pas à nouveau se poser des questions sur son avenir ?

Philippe Curval : C’est vrai que nous allons traverser une mauvaise passe avec ces disparitions. Mais depuis la naissance officielle en France de la SF en 1953, nous avons déjà connu, à peu près toutes les décennies, des périodes noires. La solution consiste pour les auteurs à se dégager des collections de science-fiction traditionnelles pour s’imposer dans les collections de littérature générale. Ce n’est pas facile, je le sais, car un éditeur classique flaire la SF à cent pas et la rejette, mais c’est possible, j’y suis parvenu à plusieurs reprises. L’autre solution, à laquelle je n’ai pas envie de recourir, c’est de s’immerger dans la fantasy (qui se vend pour l’instant) en y insufflant un esprit différent, révolutionnaire, contestataire, en bousculant les règles. Dans ce domaine, il y a beaucoup d’éditeurs qui n’attendent que cela. A ceux qui tentent le coup, je souhaite bonne chance.

Bernard Strainchamps : Avez-vous éprouvé des difficultés à mettre en scène dans Blanc comme l’ombre un enquêteur-clone-de-l’enquêté dont les traits du visage ne sont pas visibles ?

Philippe Curval : Le pari était difficile. En effet, il fallait présenter deux héros semblables sans que le lecteur puisse les identifier l’un par rapport à l’autre afin de ménager le suspense. J’ai donc fait de Victor Berre, une forte personnalité avec un passé riche en histoire (même si les traits de son visage sont difficilement saisissables sous certaines lumières) que l’enquêteur découvre peu à peu. Par contre, j’ai donné à Robert Crive (écrivain) le rôle du voyeur, dont il était impossible de connaître la vraie personnalité puisqu’il n’agissait subjectivement qu’en fonction de l’homme sur lequel il enquêtait. Par le principe de l’osmose littéraire, j’ai peu à peu investi Crive des réactions qu’éprouvait Berre. Ce qui m’a permis de les mener l’un vers l’autre, jusqu’à ce que le clone s’aperçoive que son existence est illusoire. Cette découverte va l’amener à se sacrifier pour son modèle. Pour construire ce genre de situation, il faut manier les mots comme les morceaux d’un puzzle que le lecteur reconstitue en compagnie de l’écrivain. En espérant que l’effet soit réussi.

Laurent Greusard : Dans plusieurs de vos textes, il est fait référence au Mexique. C’est un pays qui n’a pas forcément été " travaillé" par les auteurs français ? D’où vient ce goût ?

Philippe Curval : Le goût naturel du nomadisme qui m’habite m’a permis d’aborder à travers des reportages sur le terrain et des voyages personnels une cinquantaine de pays d’Europe et d’Asie, d’Amérique du nord et du sud, des Caraïbes. Ces influences se retrouvent très souvent dans mes nouvelles et mes romans, en servent parfois de point de départ. Mais le Mexique est un continent à lui tout seul car il allie des cultures très anciennes aux invasions, équipées colonisatrices, au modernisme particulier des pays en voie de développement, sans compter une multiplicité de paysages, de coutumes, de moeurs, de littoraux, de populations exceptionnelles. C’est en plus un pays frontière avec les États-Unis qui marque le symbole d’un conflit latent entre le Nord et le Sud, la culture latino et la culture américaine. Un pays fou, excessif, dangereux, surréaliste par excellence qui contient en germe un grand nombre de situations dramatiques. Ma première initiation s’est faite à travers le chef-d’oeuvre de Malcom Lowry, Au-dessous du volcan.

De multiples séjours au Mexique ont chaque fois réveillé mon imaginaire, depuis le conflit avec les États-Unis qui marque le début de mon roman En Souvenir du futur, jusqu’au dénouement magique de Voyance aveugle.

Pour un écrivain de science-fiction, le Mexique est une source d’inspiration inépuisable.

Laurent Greusard : " Les hommes de science n’ont fait qu’adapter leur connaissance du monde et leur culture pour découvrir la méthode nécessaire à produire ce qui était déjà conceptualisé en puissance. (...) La science-fiction précède la science et non le contraire (...) " page 83 de En souvenir du futur. Etes vous toujours d’accord avec cette formulation ? Pourriez vous détailler votre réponse ?

Philippe Curval : C’est une affirmation à la fois vraie et paradoxale. Vraie, parce que sans fiction, la science ne se développe pas, puisque le concept précède la découverte et que l’expérimentation ne saurait être entreprise sans l’idée qui la suscite. Paradoxale, parce que sans la méthode qui accompagne l’expérimentation, l’invention, la découverte, la vérification d’hypothèses ont peu de chances de se réaliser ou de se produire. La science-fiction joue sur l’écart qui existe entre le réel et le possible.

Toujours le problème de la poule et de l’oeuf. Celui qui n’a vu qu’une poule ne pense pas à manger un oeuf à la coque. Et celui qui n’a vu qu’un oeuf n’imagine pas rôtir une poule.

Dans la phrase que vous citez, j’insiste sur la nécessité de la connaissance pour atteindre à la conjecture qui engendre la spéculation. Dans l’absolu, un auteur de science-fiction pourrait inventer quelque chose qui n’existe pas. Donc une idée qui pourrait devenir réelle.

Laurent Greusard : Vous aviez en prévision une tétralogie (au minimum) inspirée de Max Ernst. Je n’ai pas l’impression que le quatrième volet, la force du jour, soit paru. Est-ce une erreur, a-t-il survécu d’une façon ou l’autre ? Qu’aurait-il contenu ?

Philippe Curval : Le propos de La force du jour, dont le scénario est assez poussé, était de réunir une grande partie des personnages principaux qui peuplent les trois précédents romans afin d’utiliser leur expérience pour construire une utopie.

La première raison qui m’a amené à renoncer au projet, c’est que l’utopie n’est décidément pas de ce monde, à moins de se réaliser dans un lointain millénaire dont les clés sont sous le paillasson. Mais je ne sais pas où il se trouve.

La seconde est que je déteste les suites interminables de romans à épisodes (les miens ne sont que des fragments de futurs).

La troisième vient du fait que l’Europe progresse à grands pas même si elle ne semble que reculer et que le quatrième tome de cette tétralogie tentera de spéculer sur ce futur que je vois apparaître et qui a terriblement évolué depuis l’écriture des premiers romans. Je suis en train de l’écrire, il s’appellera Lothar blues, en hommage à Mandrake, prestidigitateur du cauchemar classique, selon Sheckley.

Laurent Greusard : Au sein de la collection Ailleurs et Demain, vous avez, dans mon esprit, été mis en parallèle, avec Michel Jeury : des thématiques sur la révolte, le rêve, les problèmes temporels. Etait-ce des idées qui circulaient  ? Aviez vous des contacts avec lui ?

Philippe Curval : Mes relations avec Jeury ont toujours été plus que cordiales, fort amicales. A l’époque où nous écrivions des space opera pour le Rayon Fantastique, nous n’avons pas eu l’occasion de nous connaître. Dans les années 70, au contraire, j’ai été plusieurs fois le rencontrer chez lui en Dordogne puisqu’il venait très rarement à Paris.

Tout a commencé au début d’Ailleurs et demain. Un jour, Gérard Klein à qui j’avais remis le manuscrit de l’Homme à rebours, m’a dit " tu vas voir, c’est très étonnant, je viens de recevoir un texte qui ressemble à ce que tu écris. " C’était les Singes du temps. Pour des raisons de calendrier ce roman est paru avant le mien.

C’est dire que nous n’avons eu aucune influence l’un envers l’autre, chacun travaillant séparément à des kilomètres de distance, mais que nous vivions à un moment ou tout auteur en phase avec son époque éprouvait le besoin d’écrire des romans qui en témoignaient, comme André Ruellan avec Tunnel.

À nous trois nous avons construit une école informelle de la science-fiction française, très littéraire, très engagée ( bien plus que ce qu’on a appelé ensuite la science-fiction politique).

Ce qui nous unissait et dont nous avons souvent parlé ensemble, c’était la nécessité impérieuse de refléter l’évolution de la société à travers des avenirs-miroirs. Chacun avec des moyens imaginatifs totalement différents.

Laurent Greusard : Dans le même ordre d’idées, parmi les " grands anciens " de la SF française, (parmi les vivants), Klein semble s’être concentré sur son travail éditorial, Jeury s’est tourné vers une autre forme de littérature, Andrevon ou Pelot multiplient, avec bonheur souvent, les différents mauvais genres, vous, vous êtes resté fidèle à la SF ? Est-ce une envie ? une volonté, des goûts ? des difficultés à vous introduire dans le policier ?

Philippe Curval : Après la fin du surréalisme et l’impasse du Nouveau roman, pour moi, il n’y a pas d’autre choix : la fiction spéculative qui permet de dynamiser la littérature en lui injectant des images actuelles, des sons, des mythes en gestation, des visions du futur. Sous forme de science-fiction ou de littérature dite générale. Le polar, plus déductif et moins spéculatif, plus psychologique et plus intégré au présent ne me permettrait pas (sauf accident) de développer mon tempérament d’écrivain. Ce que j’aime dans la science-fiction, c’est que c’est une littérature d’idées, et qu’il m’en vient chaque jour de nouvelles que je souhaite transmettre par le style. Par là, je réalise mon souhait le plus ancien : en écrivant, je deviens autre.

Laurent Greusard : je ne connais pas votre part plus littérature générale (Akiloe par exemple) Auriez vous la gentillesse de m’en parler ? Connaissez-vous des auteurs plus jeunes comme Volodine ou Berthelot qui me semblent avoir une trajectoire parallèle à la votre ?

Philippe Curval : Volodine et Berthelot sont des amis de longue date que j’apprécie et que je soutiens chaque fois que je le peux dans mes critiques. Bien que Volodine considère la science-fiction comme une tache dont il cherche à tout prix de se débarrasser. Sans doute parce qu’il veut échapper au mauvais genre qui ne plaît pas à l’establishment.

Akiloë est un vaste projet, sans doute l’un de mes romans le plus accompli dont je prépare une version très élargie.

L’idée m’en est venue lors d’un de mes nombreux voyages en Guyane.

Il s’agissait de raconter l’histoire de l’humanité à travers le personnage d’un jeune Indien Wayana dont la famille et la tribu ont péri lors d’une épidémie dans un village perdu en haute Amazonie.

Vierge de toute influence, seulement chasseur, pêcheur et enfant de la forêt, son éducation passe successivement par l’école communale républicaine, puis son adoption par un génial physicien cuisinier, sa rencontre avec les indépendantistes, sa formation en tant qu’athlète de haut niveau pendant son service militaire, sa réussite au saut à la perche où il devient champion du monde lors des jeux caraïbes, puis sa formation à Kourou pour devenir le premier voyageur vers Mars.

C’est cette dernière partie qui n’est pas parue que je peaufine.

Laurent Greusard : Vous avez été à côté de votre oeuvre romanesque, un critique de livres, un anthologiste et découvreur de nouveaux talents. Était-ce important pour vous ? Avez-vous dans ce travail des fiertés ou/et des regrets ?

Philippe Curval : Oui, très important pour moi d’avoir suscité des publications, des vocations à une époque où les débouchés étaient pratiquement nuls pour les jeunes écrivains. Parmi ceux-là, une dizaine écrit encore avec succès, Brussolo, Ligny, etc.

De temps à autre, je dirige des ateliers d’écriture dans de hautes et petites écoles. Mais le temps me manque.

Laurent Greusard : Il est hors de question, pour moi, d’être méchant ou mesquin, mais après une oeuvre captivante, il y a eu dans votre bibliographie, ce que j’apparente, peut-être à tort, à un passage à vide, où malgré quelques nouvelles, votre talent se faisait rare, puis il y a eu ce retour bienvenu avec les évadés du mirage ou la nouvelle pour 3001. Est-ce que je me trompe ? Etaient d’autres activités qui vous éloignaient ? des problèmes d’édition ( comme par exemple, question annexe, les différents volets de L’Europe après la pluie qui ne sont pas chez le même éditeur) ? un manque d’inspiration ? Mais j’ai sur mes piles en attente, Blanc comme l’ombre et rasta solitude....

Philippe Curval : Mon activité n’a jamais cessé, que vous répondre d’autre ? Je me suis passionné pour la nouvelle avec quatre recueils dont le premier et le dernier sont sans doute ce que j’ai écrit de plus libre. Trois romans spéculatifs de littérature générale qui ont rencontré un large public. Un roman d’amour fou, L’odeur de la bête, une S.F. totalement dépaysante. Un roman pornographique, Tous vers l’extase, qui a été placé dans l’enfer et qui pourtant s’avère le seul roman de ce genre dont la science fiction est le sujet. Et Voyage aveugle qui malgré bien des défauts est plein de romanesque et d’invention. Entre 1990 et 95, des amis, des parents sont morts en grand nombre, j’ai eu du mal à m’en remettre.

1979 Y a quelqu’un ?, roman, Calmann-Levy

 Le Dormeur s’éveillera-t-il ? roman, Denoël

 Futurs au présent, Anthologie, Denoël

 Rut aux étoiles, roman, Presses Pocket

1980 Regarde, fiston, s’il y a un extraterrestre derrière la bouteille de vin, nouvelles, Denoël

1981 L’Odeur de la bête, roman, Denoël

 Tous vers l’extase, roman, Jean Claude Lattès

1982 En souvenir du futur, roman, Robert Laffont

 Ah ! Que c’est beau New-York, roman, Denoël

1984 Debout les morts, le train fantôme entre en gare, nouvelles, Denoël

1986 Superfuturs, Anthologie, Denoël

1988 Comment jouer à l’homme invisible en trois leçons ? nouvelles, Denoël

1989 Akiloë, roman, Flammarion

1990 Habite-t-on réellement quelque part ? nouvelles, Denoël

1995 L’Eternité n’est pas la vie, roman, Julliard

 Les Evadés du mirage, roman, Denoël

1997 Un Soupçon de néant, (nouvelle version) roman, Denoël

1998 Macno emmerde la mort, roman, Baleine

 Voyance aveugle, roman, Denoël

Laurent Greusard : Dans le même ordre d’idée, j’ai été un peu déçu par la sortie de Voyage à l’envers. Le roman démarre bien mais j’ai du mal avec la fin qui me semble rapide voire un peu inachevé. Y a-t-il des raisons explicatives à cette petite déception de ma part ?

Philippe Curval : C’est un roman d’anticipation scientifique écrit en collaboration avec un  physicien, un sociologue et un astrophysicien qui requiert certes beaucoup d’attention. Mais je ne regrette pas cette tentative plutôt rare en France. Une occasion de se renouveler. Les données scientifiques ont été contestées dans un article de soixante-dix pages au Canada par Trudel. Surtout en ce qui concerne les trous noirs et les calculs orbitaux. Je laisse aux lointains voyageurs de l’espace le soin de juger qui des deux s’est trompé. Personnellement, j’ai surtout voulu restituer la sensation du voyage en vide extrême.

Quant à la fin, elle fait partie de ma tradition personnelle. Soit, il faut écrire la suite, ce à quoi je me refuse. Soit je laisse au lecteur le soin de l’imaginer, c’est tout à son plaisir. Le dormeur s’éveillera-t-il ? et Tous vers l’extase se terminent de la même façon. Et j’ai l’intention d’en rester là.

Laurent Greusard : De nombreuses fois, vous avez utilisé des nouvelles comme point de départ pour des romans ? Cette possibilité utilisée par d’autres dans les littératures de genre, comment la concevez-vous ? Le plaisir de revenir en complexifiant sur un univers esquissé ? etc ..

Philippe Curval : Plutôt la frustration de découvrir en relisant le texte qu’il aurait pu se développer au delà, parce qu’au fil de la lecture renaissent des idées nécessairement abandonnées pour aboutir à la longueur d’une nouvelle. Car, en même temps, j’écrivais un roman qui exigeait tout mon temps. J’assouvis donc mon désir de compléter une oeuvre inachevée.

Laurent Greusard : Vous êtes l’un des rares auteurs qui fut le sujet central des deux revues de SF actuellement sur le marché (Bifrost et galaxies), deux revues qui ne chassent pas forcément sur les mêmes terres. Comment vivez-vous cette " reconnaissance " par les amateurs actuels ?

Philippe Curval : Avec un ouf ! de soulagement. Parce que j’avais l’impression de disparaître sous la poussée des jeunes générations qui n’en avaient pas nécessairement l’intention. Le problème c’est que l’ensemble de mes oeuvres est pratiquement disponible actuellement en rééditions successives, mais que le tsunami éditorial actuel balaye en un mois les rayons des libraires et que ceux-ci n’ont pas la place d’exposer les romans plus anciens, à de rares exceptions près.

Comme je suis un très mauvais agent pour mes propres oeuvres, la seule solution c’est qu’elles redeviennent visibles spontanément. J’espère que ce sera le cas.

Laurent Greusard :

Vous avez été de loin associé (par quelques nouvelles) aux éditions Kesselring. De plus dans vos romans, on sent une sympathie pour des personnages rebelles, en révolté, anarchistes. En contrepoint, cette chère humanité contient une des plus efficaces et horribles charges que j’ai lues sur les camps de rééducation, où l’on voit ce qu’il advient lorsque tous sont libres et égaux, dans la guerre de tous contre tous. Par-delà, avec le marcom, vous avez inventé la Forteresse Europe dans sa dénomination la plus rude. On est bien seul dans l’univers est également une nouvelle très sombre. Est-ce un tempérament ? Comment conciliez-vous vos espoirs ou idéaux , votre écriture, votre engagement politique et ce pessimisme ? De même, dans votre oeuvre, vous avez émis une critique assez radicale des écologistes comme régression possible. Pourriez-vous m’en dire plus ?

Philippe Curval : Vastes problèmes ! En ce qui concerne l’écologie, mon point de vue est simple, je suis un ennemi convaincu du manichéisme. Souvent les écologistes le sont. Par contre, je suis un adepte des lois de la thermodynamique. La chaleur ne peut pas passer d’un corps froid à un corps chaud sans modification dans les autres corps, ce qui engendre la désorganisation des systèmes. Or toute action humaine engendre des réactions incontrôlables à long terme (y compris le nucléaire que je défends momentanément en attendant de trouver mieux pour l’énergie nécessaire à nos besoins quotidiens. Le fuel me porte sur les nerfs, c’est pourquoi j’ai une voiture électrique depuis huit ans). L’écologie n’a qu’un pouvoir, celui de minimiser ces réactions durant un moment très bref. L’entropie a toujours le dessus. Pour la vie d’une génération, la lutte écologique peut avoir des effets bénéfiques. Mais les successeurs paieront plus tard si l’on abuse. À moins de supprimer l’homme, ce qui ne me convient pas. Il faut donc temporiser sans chercher à imposer des solutions radicales, quelles qu’elles soient. Par exemple inciter l’espèce humaine par la persuasion douce à cesser de se reproduire d’une manière exponentielle. Voilà de l’écologie modeste.

Et je réserve le catastrophisme à la science-fiction, ce qui donne le loisir romanesque d’explorer les autres domaines que la thermodynamique dans les pires conditions, comme la culture, la société, la science, la politique afin de louvoyer vers le futur en espérant que la planète ne cassera pas. Je suis d’un sombre optimisme éclairé par l’humour noir.

Olivier Noël : Dans votre préface à l‚anthologie de Richard Comballot, Les Enfants du mirage (éd. Naturellement, 2002), vous brossez un portrait plutôt salé - mais sans doute lucide - de l’édition SF en France dans les années quatre-vingt. Parlant des membres du groupe Limite (dont faisaient partie Barbéri, Berthelot, Jouanne, Volodine.), vous écrivez, non sans admiration, qu’ils n’avaient d‚autre désir que « d’attaquer le ghetto de cette littérature au lance-roquettes afin de préparer l’invasion du dehors. Ils cherchent à briser le carcan d‚un genre enfermé dans ses tares et ses tics, victime d‚un folklore kitsch, encadré par des gourous fondamentalistes. ». Et vous fûtes «  immédiatement séduit par cette tentative ». D’une certaine manière, ne dites-vous pas, non sans précaution, que la véritable science-fiction (ou fiction spéculative) ne se trouve plus tout à fait dans son cercle officiel, mais bien plutôt dans ses marges (outre les auteurs cités, je pense à des écrivains comme James G. Ballard, Philippe Vasset, Christophe Claro ou Fabrice Colin), à l’instar des « littératures des poubelles » qu‚évoque Volodine dans Lisbonne, dernière marge (éd. de Minuit, 1990) ?

Philippe Curval :La réponse est ambivalente, car je fais partie de ce “cercle officiel”, de naissance, si je puis dire. En effet, j’ai contribué à introduire et développer en France une littérature tout à fait nouvelle qui ressemble à la science-fiction comme deux gouttes d’eau. J’apprécie le space opera, le roman d’évasion, la S.F. sociologique, ethnologique, poétique, tous les genres du genre, même dans une forme rudimentaire si l’auteur a quelque chose à dire, une idée à exposer, bref s’il parvient à sortir de l’ornière imposée par la littérature ordinaire de la fin du siècle dernier. En ce sens, je développe le sentiment qu’écrire de la S.F. est un acte nécessaire, quels qu’en soient les résultats.

Toutes querelles d’écoles confondues.

Par contre, il est certain que la science-fiction a évolué depuis 1929 et que, déjà en 1955, la science-fiction que nous écrivions en France n’avait qu’un rapport lointain avec celle de Campbell et de Gernsback, ce qui n’a fait qu’évoluer depuis. Il était donc naturel que j’accompagne ce mouvement irrépressible par mes propres écrits, et en soutenant par la critique les jeunes générations en train de se constituer. Limite ne se voulait pas rupture mais évolution. Il posait en effet la question du style, souvent négligée par les meilleurs écrivains. Volodine, qui en faisait partie, a jeté ses orties par-dessus les moulins en reniant le travail accompli par ses compagnons de route, ainsi qu’Elisabeth Gille qui soutenait sans condition les écrivains de ce mouvement. Je ne partage pas ces reniements. La littérature de poubelle n’est écrite que par les clochards célestes que nous avons tous en mémoire, mais qui n’écrivaient pas de la science-fiction, bien au contraire. Ce qui n’est pas son cas, malgré tous ses dénigrements. Car, s’il est impératif de ne pas s’endormir sur le passé, il est dommage d’y revenir par des moyens détournés en voulant s’intégrer à la “grande” littérature. Voir Ballard qui malgré quelques piques ici et là, s’exprime toujours à travers ce qui a fondé son écriture (son dernier roman Millenium par exemple) : une volonté de tracer les images du futur qui fait de lui un auteur incomparable. Fabrice Colin hésite, mais son dernier roman, Sayonara baby me semble explicite, même s’il refuse viscéralement d’appartenir à la science-fiction. Après tout, ceci n’est souvent qu’une affaire de mots. Les mots d’auteurs sont amusants, mais je préfère leur Å“uvre. Quand celles-ci appartiennent au genre de près ou de loin. Et ceci n’est pas difficile à définir. Il suffit de confier son manuscrit à un éditeur pour le publier dans une collection “normale”, il vous le refusera à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, si c’est de la S.F..

Olivier Noël : Toujours dans votre préface aux Enfants du mirage - anthologie que je ne saurais que trop conseiller à nos lecteurs désireux de découvrir une science-fiction libre et inventive -, vous écrivez : «  Aujourd’hui, un petit nombre de jeunes écrivains français de talent procure l’illusion que le genre trouve un regain d‚audience. Tout repose désormais dans la capacité des anciens et des modernes à tailler à la machette dans la « jungle éditoriale » pour préserver le fragile sentier de la science-fiction, envahi par les parasites et les épigones. ». Qu’entendez-vous par là ?...

Philippe Curval : Une partie de la réponse se trouve dans celle que je donne à la question précédente. Mais, pour préciser mes intentions, je supporte mal qu’on mêle d’une manière ambiguë la S. F. à la Fantasy dans les quatrièmes pages de couvertures et les critiques mi figue mi raisin qui accompagnent ces ouvrages. Si c’est de la Fantasy et que les lecteurs y prennent plaisir, je n’y vois aucun inconvénient. Mais qu’on cherche à leur faire croire qu’ils lisent “aussi” de la science-fiction, cela m’exaspère. Sauf si les dragons pètent des dragées nucléaires ou les sorcières volent sur des aspirateurs à propulsion ionique. L’invention récente de “littérature de l’imaginaire” où le torchons se confondent avec les serviettes en est responsable. Toute fiction est imaginaire, même si elle contient une part d’autobiographie ou qu’elle raconte les démêlés sentimentaux de personnages empruntés à la vie courante. Ce qu’apporte la S.F., même mezzo voce comme dans les romans de Houellebecq, c’est le sentiment que nous ne vivrons plus demain comme hier. Sans conjecture ni spéculation, cet effet ne peut se produire, que le roman soit bon ou mauvais. Voilà pour les parasites et les épigones.

Olivier Noël : Votre chronique mensuelle au Magazine Littéraire a été amputée d’un bon tiers depuis quelques mois. Cet amenuisement intervient justement alors que la SF amorce une crise importante avec la disparition de plusieurs éditeurs ou collections. Y a-t-il un rapport, selon vous, entre ces deux événements ? Et comment expliquez-vous cette nouvelle crise ?

Philippe Curval : Je ne pense pas qu’il y ait un rapport entre les deux. Si ma chronique a été réduite d’un tiers, ce qui me pose surtout des problèmes d’écriture, c’est que huit pages ont été retirées du Magazine, que la typographie et la mise en page ont évolué selon le souhait des nouveaux propriétaires ( le groupe du Point), ce qui réduit encore l’espace éditorial. Je trouve plutôt satisfaisant que ma chronique n’a pas été supprimée malgré une baisse sensible des collections de S.F..

Quant à la crise, je l’ai déjà dit dans des réponses précédentes, elle est cyclique et subit la conjoncture. Au moment où la téléréalité envahit les médias, l’imagination n’est plus au pouvoir. Au moment où le programme spatial mondial est réduit à peu de chose, cela n’incite guère les esprits frileux à lire du space opera. J’ai participé au mouvement qui a contribué à rapprocher l’avenir du présent, en traitant des thèmes de S.F.qui sont devenus aujourd’hui “l’actualité“. Il est sans doute impérieux d’opter pour une renouveau de la science-fiction, de se libérer du présent et d’aborder des problèmes de science et de société à plus long terme, qui seuls peuvent enhardir les lecteurs à se passionner pour une littérature qui exige beaucoup de ses auteurs. Car une littérature d’idée sans idées se meurt.

Olivier Noël : Le site Quarante-deux nous apprend que vous devriez très prochainement y tenir un blog, c’est-à-dire, pour ceux qui ne connaîtraient pas encore ce terme, un journal, ou un bloc-notes, en ligne. Dans leur immense majorité - et Dieu sait qu’ils sont nombreux - les blogueurs déversent sur nos pauvres têtes des tombereaux de futilités et d‚inepties - pour rester poli -, exhibitions d‚anonymes (ou non) mêlant vie intime et degré zéro de la pensée, le plus souvent rédigées dans une Novlangue accablante. Ne sous-estimons pas le phénomène, puisque même les politiques, toujours à l’affût des dernières modes, s’y mettent aujourd’hui avec des résultats assez horrifiants, il faut bien le dire. Néanmoins surnagent ça et là quelques îlots de résistance dont les créateurs, sans doute atterrés de voir l’Internet dévasté par une médiocrité tsunamique, font ce qui est en leur pouvoir pour inverser la tendance ou, du moins, l’infléchir. Aussi attends-je beaucoup, vous l’aurez compris, de votre entrée en blogosphère. Mais vous, Philippe, qu’attendez-vous de cet exercice ô combien excitant, mais périlleux ?

Philippe Curval : De retrouver l’esprit de liberté qui a fait de ma petite chronique de nuit dans Galaxie un excellent moment de mon existence. En abordant la S.F. sous tous les angles, en essayant de montrer par l’extrapolation, l’humour, ce qui se dissimule de novateur ou de dangereux dans l’actualité, de déchiffrer les tendances de la société, de spéculer sur les dernières découvertes de la science ou de la technologie. Au début des radios libres, sous le titre “bons baisers du futur”, j’avais travaillé dans ce sens à un rythme hebdomadaire sur Radio Nova. C’est ce que j’ai l’intention de recommencer. D’abord lentement, en parlant par exemple des livres que je n’ai pas l’occasion d’aborder faute de place dans le Magazine, de critiquer certains textes sur les sites internet, dans les revues. Et surtout, de ne jamais étaler mes états d’âme ni ma vie privée. Ensuite, on verra d’après les échos que j’en aurai.

Olivier Noël : De nombreux auteurs de science-fiction, comme de nombreux philosophes et scientifiques, ont émis l’idée que notre univers pourrait être issu soit de l’esprit d’un homme (ou d’un dieu, ce qui revient au même) soit d’un programme informatique, comme dans Matrix ou Simulacron 3. L’idée n’est pas nouvelle, mais elle trouve depuis quelques années un regain d’intérêt non négligeable. Tout récemment Nick Bostrom écrivait même « vous êtes probablement une simulation ». Le site Internet Actu résume ainsi sa théorie : « l’humanité que nous connaissons (si elle ne disparaît pas) parviendra dans relativement peu de temps à produire des ordinateurs et des logiciels capables de simuler l‚intelligence et la conscience humaines. Une fois disponibles, il est plus que probable que quelqu’un décidera de s’en servir et dans la mesure où ces moyens deviendront de plus en plus faciles à dupliquer, il y aura très vite beaucoup plus d’êtres simulés que d’êtres réels. Ergo, la probabilité que nous soyons des simulations est très élevée. » Cette position a été vivement critiquée sur les forums de science-fiction - avec des objections qu’aurait d‚ailleurs réfuté sans mal Alan Turing comme il le fit pour défendre son idée d’une machine pensante. Vous-même, dans plusieurs romans (L’Homme à rebours, Blanc comme l’ombre.) avez imaginé que l’univers entier pourrait être issu du cerveau d’un homme ou d’un extraterrestre. Simple métaphore de l’artiste, ou véritable spéculation ? Quelle est votre position sur le sujet ?

Philippe Curval : C’est le sujet même de Lothar blues que je suis en train d’achever en ce moment. Le dévoiler serait donc prématuré. Disons seulement qu’il se situera dans le cadre de mon cycle l’Europe après la pluie sans y faire référence explicite. La fabrication des robots (ni androïdes ni asimoviens) dans cet espace élargi a entièrement modifié la société. Un système permet de coder les éventualités d’existence des nouveaux nés (ex utero) à partir de leur carte génétique et d’un très large panel d’individus dont l’histoire de la vie a été collectée pour faire un bilan quasi “ astrologique ” de leur destin. Cela s’appelle Cartographie conjecturale du comportement. Qui se traduit par un nom de code pour chaque individu. À partir de là, l’intrigue évolue dans la perspective marxiste-mandrakiste à laquelle j’ai fait souvent allusion dans ma petite chronique de nuit. C’est-à-dire, autour de conflits politiques intenses, la lutte pour le droit à l’illusion créatrice individuelle, aussi bien pour les hommes que pour les robots.

Comme je l’avais déjà montré dans Blanc comme l’ombre, la nature naît du vide, qui lui-même, n’est pas si naturel qu’on le croit.

En admettant même que nous soyons des simulations très élevées, l’essentiel est de s’élever au-dessus de sa simulation, donc d’acquérir le statut d’entité, dont l’expression suprême est la vie. Court instant qui ne devrait être que jouissance d’être. Ce qui n’est pas le cas.

Pour répondre en définitive à votre question, je pense que l’univers est issu de chacun de nous et que si chacun en était persuadé, il offrirait à l’autre un même espace de liberté que le sien. Les romans dont vous parlez cherchent à en faire prendre conscience, malgré les sombres desseins de nos dieux, de nos sociétés, créations peureuses et primitives de l’homo sapiens.

Olivier Noël : L’un de vos prochains romans se déroulera dans la Baie de Somme, justement là où vous auriez été conçu. Serait-ce une manière de boucler la boucle, de revenir à l’origine, comme le fait, quoique d’une toute autre façon, le héros de Blanc comme l’ombre, et comme le suggère, depuis vos premiers textes, le rôle matriciel que jouent l’eau, la mer, l’océan où l’on meurt et où l’on renaît ?

Philippe Curval : Plus pratiquement, ce projet que je porte depuis que je suis né va s’épanouir depuis que ma nouvelle maison a les pieds posés sur le sable, devant la baie, devant les marées. La beauté du paysage et le cycle des saisons s’offre à moi avec une telle intensité que je me retrouve dans la situation de Jules Verne écrivant au même endroit Vingt mille lieues sous les mers. La rumeur prétend qu’il avait fui Amiens pour y vivre une passion secrète. Je vais donc tenter d’écrire un roman de science-fiction inédite, où je mettrais la machine à explorer le temps au service des Hauts de Hurlevent. Je plaisante. Mais s’il existe une manière de transformer une histoire passionnelle en sujet de S.F., je vais m’y employer. Ce sera à partir du balancement des marées qui emportera le personnage vers l’avenir et vers le passé. Rien d’autobiographique. Que le simple plaisir d’explorer une minuscule portion de paysage extrême et de suivre ses habitants, voyageant malgré eux dans l’espace-temps. Après tout, cette réponse n’est pas tellement loin de votre question.

Olivier Noël : Enfin, cette idée de renaissance perpétuelle, de "grossesse permanente" comme je l’avais écrit dans Galaxies, est si prégnante dans votre Å“uvre, concomitante à celle d’individualisme et de solitude (aussi rasta soit-elle) que l’on y enfante jamais que de soi-même (comme les Chulies de La Face cachée du désir). Comment expliquez-vous cette absence cruciale de la conception et de l’enfance ?

Philippe Curval : La réponse exacte se trouve dans une nouvelle que j’ai publiée dans l’anthologie de Denis Guiot dans Présence du Futur : Pardonnez-nous nos enfances : Le Testament d’un enfant mort. Je compte la mettre prochainement sur le site Quarante-deux dans une version rafraîchie.

Il s’agit d’une maladie qui atteint un certain nombre de fœtus qui refusent de naître et sont accouchés sous la forme d’un très vieux bébé mort. Grâce au ton extrêmement réaliste de ce texte d’anticipation puisé dans Les Origines de la pensée chez l’enfant, par Henri Wallon, j’ai voulu écrire une métaphore sur les conséquences de la surpopulation. C’est une obsession. Il me semble qu’à une époque où la planète se dirige vers une population de dix milliards d’habitants, une réaction évolutionniste peut se produire. Avec pour conséquence la production d’un gène récessif entraînant la décrue de l’humanité. Bien sûr, c’est de la science-fiction. Personnellement, je n’ai pas d’enfants. Et, si je n’avais pas existé, je n’en mourrais pas.

Quicksilver : Je crois me souvenir que tu as fait partie des surréalistes, ou que tu en as été proche. Quand cela s’est-il passé ? À quelle occasion ? Dans quelles circonstances ? Et quel bilan tires-tu aujourd’hui de cette expérience ?

Philippe Curval : Oui, j’ai été nourri de surréalisme dans mon enfance et mon adolescence, mais je n’ai jamais appartenu au groupe, sauf par amis interposés. En particulier dans la librairie d’Éric Losfeld ( le terrain vague) où se réunissaient tous les marginaux de la littérature et de la BD naissante.

Puisqu’André Breton vouait un solide mépris pour le roman, (qu’il a souvent démenti dans les faits), j’ai rompu avec le mouvement dès que j’ai voulu écrire. Commencé en 1947, j’ai achevé le Ressac de l’espace en 1953. On m’a volé mon unique manuscrit dans ma voiture. J’ai mis huit ans à le réécrire. Il a été publié en 1962, accompagné du prix Jules Verne. Tout cela pour prouver qu’il était possible d’écrire un roman où science-fiction et surréalisme s’enrichissaient l’un l’autre. Depuis j’ai écrit un article où j’essaye de le démontrer dans le n° 870 d’Europe (disponible sur le site quarante-deux).

Entre-temps, j’ai rejoint le groupe de la S.F. qui se constituait à la Librairie de la Balance, puis l’équipe de Fiction. C’est donc cette expérience que j’ai vécue. Tous les détails se trouvent dans le numéro 31 de Bifrost et 32 de Galaxies.

Jeam Tag : Dans quelle mesure tes écrits se nourrissent de tes explorations graphiques (photomontages, antan, compositions numériques aujourd’hui) toujours empruntes de la ’Surréalist Attitude’ qui te caractérise, ce côté ironique que l’on apprécie...
...cependant que les histoires contées s’assoient sur de solides bases –même quand Jean-Louis Trudel pointe quelques indigences sur tel texte, il n’en reste pas moins le sense of wonder :-) - pour ancrer l’intrigue au gré d’échos spéculatifs de la Science d’Aujourd’hui que tu tournes à ta façon.

Philippe Curval : L’image, la peinture, le cinéma, la photo, en particulier a toujours nourri mon écriture. Ainsi, deux romans, Attention les Yeux et Y a quelqu’un ont été entièrement rédigés d’après des reportages photographiques. Le photomontage, puis le collage numérique que je nomme désormais “décollage”, puisque j’arrache des images à la réalité pour les juxtaposer dans une ensemble cohérent, mais dissonant, sont évidemment une importante source d’inspiration pour mes textes de SF. En créant des réalités différentes que l’imagination peine à produire parfois, j’atteins à un processus de distorsion du réel très enrichissant. Surtout utile pour ne pas retomber dans les stéréotypes qui encombrent la science fiction contemporaine. Parfois, je réduis même l’idée d’une nouvelle à un décollage, en offrant l’occasion à celui qui le regarde de découvrir ses implications.

Mais ceci, comme tu le soulignes, n’aurait pas vraiment d’impact si je ne nourrissais pas mes romans d’une solide documentation sociologique et scientifique, de personnages et de paysages “vrais” exhumés de mes reportages et de mes voyages. C’est le rapport entre l’écriture automatique, l’image subversive et la construction d’un scénario le plus solide possible qui produit chez moi l’effet science-fiction, enfin, je l’espère.

Jeam Tag : A dire vrai, il semble que tu trouves encore moyen de t’amuser, et de nous amuser, avec la dite ’science-fiction’, ce qui est assez remarquable : comment fais-tu ?

Philippe Curval : Sans me vanter, c’est assez naturel. Il n’existe pas de journées sans qu’une idée bizarre s’impose à moi, sans qu’une histoire s’inscrive dans mon esprit. C’est un mécanisme contre lequel je ne peux rien depuis l’enfance. Que faire donc pour éviter que j’explose, sinon me soulager en les traduisant sur le papier. Pas toujours, malheureusement, ou heureusement pour les lecteurs, car j’entasse souvent ces idées dans la rubrique nouvelles ou romans à écrire de mon ordinateur.

Ce sont donc celles qui m’intéressent le plus, qui me font réfléchir, ou qui correspondent le mieux à l’humeur du temps que je décide d’exploiter. Car écrire sans s’amuser, sans découvrir toutes les implications d’une idée, cela n’a guère d’intérêt pour un écrivain. La meilleure preuve est que les synopsis que je décide de construire avant d’écrire un roman tombent à l’eau le plus souvent. Car, rien n’est plus ennuyeux de ne jamais se surprendre en racontant une histoire, surtout une histoire de science-fiction.

Jeam Tag : Je vois que dans tes premières réponses tu cites, entre autres, ce joli roman qu’est ’Tous vers l’extase" : pour quiconque l’ignorerait, il s’agit d’un récit érotique, mais, tout comme le remarquable roman de Watson paru dans la même collection (Titres SF, dirigée par Marianne Leconte) l’argument science-fictif est le moteur de l’intrigue, eh oui : ce n’est pas du ’cul’ de circonstance. Cette littérature de Genres Mauvais (la SF) est si riche qu’elle peut s’accommoder de tous (tous) les artifices de la littérature dite générale, avec ceci de plus qu’elle bouge plus loin, il me semble. Et M’sieur Curval y est pour quelque chose :

Philippe Curval : Je te laisse la responsabilité de tes affirmations, sans les contredire.
Cela m’amène à ajouter que, contrairement aux idées reçues, la S.F. n’est pas univoque et qu’elle recouvre le champ entier de la littérature générale en y ajoutant, par la conjecture et la spéculation, le plaisir indicible de la libre découverte, exprimé par la chanson de Charles Trenet :
Une noix
Qu’y a-t-il,
A l’intérieur d’une noix ?
Qu’est-ce qu’on y voit,
Quand elle est fermée ?

En S.F., la noix, c’est notre insondable méconnaissance de l’homme, de l’univers qu’interroge la science, ce laboratoire des vérités éphémères. Travail d’exploration que cherche à décrire la fiction.


Jeam Tag : Parmi les commentaires que tu peux faire sur l’évolution de la SF en France, il y a quand même tes expériences d’anthologiste/dénicheur de talent (Futurs au présent 1978, Superfuturs 86) Avec le recul, comment ressens-tu cet enthousiasme (Certes, Brussolo.......) et comment apprécies-tu les possibilités actuelles de jeunes auteurs de se coltiner à leurs lecteurs potentiels (je veux dire : dispersion des moyens, dilution des
media -usenet/internet/etc.) qui s’éparpillent un tout petit peu, quand même ?.

Philippe Curval : Quand j’ai été amené à réaliser ces deux anthologies, je l’ai déjà dit, c’est qu’il manquait aux jeunes auteurs une place éditoriale pour s’exprimer. Elisabeth Gille m’a offert ce pont d’or. Depuis, il y a eu les anthologies du Fleuve Noir, Bifrost, Galaxies.

Tout est problème de marché. Quand la S.F. recommence à avoir du succès, de nouveaux auteurs naissent parce qu’ils trouvent un moyen de s’exprimer, quand son succès baisse, il se produit un douloureux problème de manque de place Les fanzines, puis Internet offrent des débouchés qui se limitent souvent à quelques dizaines, voire une ou deux centaines d’aficionados. Cela semble suffire à certains écrivains. Pourquoi pas ? De toute manière, il n’y a pas de vraie solution. Car la S.F. est, quoi qu’on en pense, une littérature difficile, d’avant-garde dans le meilleur des cas, et qu’elle ne trouve jamais, à de rares exceptions près, un succès public considérable, à part quand elle joue l’évasion ou qu’elle tente de se dissimuler derrière la fantasy. Mais la culture de la S.F. avance, elle imprègne notre monde contemporain, investit l’université. À ce train-là, je ne donne pas cinquante ans à ce qu’elle fasse partie de la littérature classique. Il sera temps d’inventer autre chose ou de passer dans la clandestinité.

Quicksilver : Ton premier roman, Le Ressac de l’espace, était un space opera, et tu y es plusieurs fois revenu depuis, notamment dans Les Sables de Falun et Voyage à l’envers. D’où te vient ce goût pour un sous-genre souvent décrié et méprisé par les tenants d’une SF littéraire et intellectuelle ? Et quels sont les space operas que tu conseillerais à quelqu’un soucieux de découvrir ce sous-genre ?

Philippe Curval : Comme il y a un grand nombre de science-fictions différentes, il y a en gros deux sortes de space-operas.

Tout d’abord ceux qui reprennent les vieilles recettes du roman de cape et d’épée, des contes fantastiques, des récits merveilleux. Cela donne Star wars. Ce sont les plus nombreux, qui sont parfois agréables à lire, même fort plaisants, peuvent atteindre au chef-d’Å“uvre. Ils constituent aujourd’hui l’essentiel de la production du genre et se recoupent bien souvent avec la fantasy par simple permutation de chevalier en spationaute ou d’animal fabuleux en extraterrestre.

Et puis, il a les romans qui se déroulent dans l’espace. Certains comportent du space opera, d’autres non. Sans verser nécessairement dans la hard science, ceux-ci spéculent sur l’exploration de l’espace, tentent d’aborder l’avenir de l’homme sur les planètes qu’ils découvriraient éventuellement, décrivent des sociétés différentes, des extraterrestres logiquement constitués, construisent des civilisations dissemblables ou imperméables aux nôtres etc. Ceux-là sont de la science-fiction.

Personnellement, j’ai versé dans les deux. Le Ressac de l’espace, l’Odeur de la bête, La Face cachée du désir sont des romans de pure S.F. qui spéculent sur les relations de l’humanité avec des entités étrangères, entraînent le lecteur dans des décors plus qu’exotiques, voire en milieu extrême, lui offrent de pénétrer dans l’esprit d’une société où les normes humaines ne s’appliquent pas. Voyage à l’envers est une anticipation scientifique qui correspond au vieux désir de m’envoler dans l’espace, né avec mes premières amours pour la S.F. de papa. Dans les Sables de Falun, Tous vers l’extase et un Soupçon de néant, j’ai joué sur les deux tableaux, en privilégiant par l’écriture l’invention roussellienne, l’érotisme et la stupéfaction. Quant à Rut aux étoiles, c’est un pur divertissement spatialo-délirant.

Dans tous ces cas, je n’ai jamais eu l’impression de travailler dans un sous-genre. On peut dire au contraire que le récit d’espace est une des grandes sources originelles de la science-fiction intellectuelle et spéculative.

Brefs conseils de lecture dans le désordre : La Faune de l’espace de A.E.van Vogt. L’usage des armes, l’Homme de jeux, de Iain Banks, les Galaxiales de Michel Demuth, La porte des étoiles de Frederic Pohl, Hyperion de Dan Simmons, Rendez-vous avec Rama d’Arthur Clarke, le loup des étoiles de John Hamilton. Le cycle de Tchaï de Jack Vance, Étoiles mourantes d’Ayerdahl et Dunyach. J’en passe et des meilleurs

Antoine Escudier : Vous avez écrit un nombre impressionnant de romans. Certains ont eu pas mal de succès et d’autres moins. Un auteur peut-il présager du succès d’un roman après avoir écrit son point final ?

Philippe Curval  : Impressionnant, non, puisque j’en ai publié vingt-trois et demi en quarante-cinq ans, plus les nouvelles, les anthologies et les autres ouvrages.

Certains le pensent, d’autres l’ignorent ou s’en moquent, personnellement j’ai l’intuition après le point final qu’un roman est plus réussi qu’un autre, même si j’y ai mis une égale ardeur et j’espère qu’il aura le succès qu’il me semble mériter. Sans résultat appréciable. Car il se trouve qu’en France le fossé profond entre la filière commerciale et la filière éditoriale ne permet pas souvent de réunir toutes les forces d’une maison d’édition pour un roman “secondaire” — ce qu’est la science-fiction dans l’échelle des valeurs. Ce sont les commerciaux qui choisissent le tirage d’un livre, donc sa mise en place. Tout le monde sait bien par l’exemple qu’un produit lancé par un éditeur haut de gamme, placé en grande quantité dans un grand nombre d’endroits a plus de chances de se vendre qu’un roman tiré à cinq cents exemplaires par une micromaison d’édition. En S.F., à de rares exceptions près, les éditeurs misent depuis fort longtemps sur les auteurs anglo-saxons. S’il y a un effort particulier pour élargir l’audience d’un roman, celui-ci leur sera réservé. La conséquence pour un écrivain français est évidente : sans l’appui des représentants, le meilleur directeur littéraire qui a choisi le meilleur roman de l’année ne peut rien contrôler des ventes, surtout s’il n’y a ni publicité, ni efficacité du service de presse. Et qu’en plus les médias ne réservent qu’un accueil plus que mitigé, voire hostile à la S.F.

La seule chance de s’en sortir pour un auteur, c’est le travail sur le terrain (signatures, conventions, débats, conférences, invitations). Je ne m’y résous pas, car je suis d’une époque où les écrivains bons ou mauvais, avec succès ou pas, considéraient que l’investissement énorme en temps et en travail représenté par un roman suffisait pour que le lecteur juge sur pièce, puisqu’un éditeur avait “choisi” de le publier, ce qui est quasiment un mystère.
Il reste le bouche à oreille où le contact miraculeux qui se produit avec le public. Une fois, j’ai prévu qu’un de mes romans aurait du succès, cela m’est arrivé, mais c’est un hasard.

Enfin, j’aurai tort de me plaindre, car tous livres, toutes éditions et traductions confondues, — et toute honte bue pour le dire puisqu’il est malséant pour un Français de parler argent, mais je suis un peu Suédois —, j’ai reçu l’équivalent d’un smic et demi par mois pour un livre par an, en moyenne.

Antoine Escudier : Quels sont vos jeunes auteurs favoris (Français et autres) et pourquoi ?

Philippe Curval : Parmi mes dernières découvertes, voici un choix non restrictif :

Xavier Mauméjean est un styliste. Il est aussi gourmand de mots que d’anecdotes et bricole dans les coulisses du passé des romans collages où la science s’associe à la conspiration. Son propos est d’asservir l’Histoire en la soumettant à la spéculation conjecturale. (La Vénus anatomique)

Colin Marchika, dont les Gardiens d’Aleph-deux est le premier roman de SF, élabore avec intelligence l’effet science-fiction grâce à sa prose mesurée, son humour feutré, son esprit de spéculation débridé. Un texte difficile, mais vraiment original.

Donald Kingsbury, s’affirme à soixante-douze ans comme une révélation de la science-fiction anglo-saxonne. Au lieu d’écrire une énième suite basée sur les textes d’Isaac Asimov, avec Psychohistoire en péril, il disserte avec liberté sur l’un des sujets essentiels de la S F : comment inventer le futur ?

Chez Johan Heliot, la production s’intensifie, sept romans en quatre ans. On pourrait s’en inquiéter. Mais c’est chez lui un jaillissement naturel qui conduit à une amélioration du style et de l’inspiration. Son dernier roman La Lune n’est plus pour nous s’inscrit dans la suite du brillant la Lune seule le sait.

Charles Stross est d’abord un analyste virulent de notre société en proie à ses fantasmes. En nous faisant sentir que la magie noire n’est pas si loin de la téléréalité. Son Bureau des atrocités est une réussite originale.

Michel Pagel dont la production est énorme, irrégulière de qualité, se caractérise par un mélange de rythme et d’agilité intellectuelle, d’humour et de joyeuse duplicité. L’Équilibre des paradoxes est une de ses meilleures combinaisons romanesque.

John Harrison, toujours à l’affût d’un retournement de situation ne vous laisse jamais sur votre faim spéculative. Dans l’Ombre du Shrander, ce diable d’écrivain s’adapte selon les chapitres, roman psychologique, space opera visionnaire, serial killer, sociologie du futur, en procédant par “raccords image”. Tout passe à la moulinette de son style éblouissant, nourri, inventif, tour à tour poétique et gorgé d’humour, lyrique où violent.

Nancy Kress s’impose aujourd’hui comme l’un des écrivains majeurs de la S.F. contemporaine, l’égale d’une Ursula Le Guin par la singularité de son imaginaire, la maturité de sa pensée, la souplesse de son écriture. Réalité partagée qui est le premier volume d’une série marque son total épanouissement.

Fabrice Colin bat en neige un subtil soufflé composite en alternant fantasy, science-fiction, steampunk, fiction spéculative, en les brassant avec intelligence et style, non sans un certain cynisme décapant. Dreamamericana et Sayonara baby en sont des exemples frappants.

Chez Olivier Paquet, le plaisir de lecture réside d’abord dans son habileté à traduire l’inexplicable. Son écriture fait preuve d’une élégante maîtrise pour nous introduire au cœur du mystère. Allusions, sensations, métaphores tissent lentement les mailles du monde fantasmatique de Structura Maxima.

Stephen Baxter atteint parfois à la puissance de suggestion d’un John Brunner. Grâce à la précision des détails technologiques, la minutie des notations subjectives, des sensations objectives, ce qu’un amateur de science-fiction de qualité rêve de vivre à travers la littérature s’impose en nous telle une vision subliminale. (Poussière de lune)

La littérature de Jamil Nasir évoque irrésistiblement l’atmosphère des derniers films de David Lynch à travers la musique de ses phrases, sa sensualité dérangeante, ses non-dits, ses non-lieux et surtout la montée obsessionnelle de ses images oniriques. (Mirages lointains)

Scott Westerfeld, à l’inverse de la tendance cyberpunk qui fait de la voracité technologique un principe de récit et de la causalité un motif d’épouvante, s’appuie sur la langueur et le maniérisme, pour produire des chapitres énigmatiques qui, en se recoupant, composent la trame érotique de l’I.A. et son double.

Antoine Escudier : Il n’y a plus, dans la SF qu’on écrit aujourd’hui, de nouvelles grandes idées propres à faire rêver les lecteurs. Il semble que toutes ces idées ont déjà été explorées par les auteurs de votre génération. Est-ce parce que les auteurs manquent d’imagination, ou parce que les scientifiques n’ont plus rien laissé entrevoir de révolutionnaire, ou parce que, finalement, les grands rêves de l’Homme sont assez limités en nombre (immortalité, arme
absolue, téléportation, voyage dans le temps et quelques autres....et c’est tout) ?

Philippe Curval : Voilà une question bien noire et bien pessimiste. S’il est vrai que les thèmes essentiels et marginaux de la S.F. ont été en grande partie explorés depuis la naissance du genre, ils conservent tous leur intérêt et se renouvellent à l’infini grâce à des nouveaux écrivains (voir question précédente). Pour moi, les grands rêves de l’humanité sont aussi illimités que l’univers. Si nous ne percevons encore les problèmes qu’elle doit affronter qu’à travers ceux que vous évoquez, l’inconnu nous réserve encore bien des surprises, d’où surgiront nécessairement d’autres thèmes. Patience dans l’avenir.

Ceci d’un point de vue général.

Mais d’un point de vue particulier, ce qui m’intéresse en littérature, surtout en S.F., c’est l’univers d’un auteur et sa façon d’aborder les différentes problématiques conjecturales selon ses origines, sa vision de la société, son style, sa manière de spéculer, de construire une histoire, d’innover dans les détails. Celui qui a eu l’occasion de lire cent ans de science-fiction ne cesse de s’émerveiller. Il suffit de lire une nouvelle de Maurice Renard, puis une nouvelle de Greg Egan pour vérifier que la S.F. évolue toujours et ne cessera d’évoluer, malgré un encombrement nocif dû à l’excès de production éditoriale.

Antoine Escudier : Si les grands rêves de l’Homme sont assez limités (ce que je crois), vers quoi, de façon générale, l’auteur doit-il tourner son imagination ?

Philippe Curval : Je crois avoir répondu dans la question précédente.

Antoine Escudier : Comment cultivez-vous votre imagination ?

Philippe Curval : En la nourrissant de ce que je perçois par tous les sens. En voyageant, en parlant, en m’informant, en lisant, en produisant des images, en utilisant les procédés de création décrits par Raymond Roussel, en superposant des idées qui n’ont rien à voir entre elles, en jardinant, en regardant la marée déferler et se retirer sur la baie de Somme. Bref, en vivant le plus intensément possible. Ce que je n’ai pas la place de décrire dans le cadre de cette rencontre.

Antoine Escudier : Quel pourcentage d’un livre est vraiment imaginé et quel pourcentage est simplement repris d’ailleurs ?

Philippe Curval : Pour les autres écrivains, je ne sais pas, sauf s’il s’agit de plagiat ou de pillage évidents.

Personnellement, cent pour cent de ce que j’ai digéré et cent pour cent de ce qui me reste sur l’estomac !

A vous tous, merci de toutes ces questions. J’espère vous avoir donné satisfaction, même si certaines exigeraient plusieurs volumes pour y répondre. L’essentiel est de sortir du silence.
 




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