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Rencontre avec Philippe Carrese
Mise en ligne le Décembre 2006 | 857 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Réponses de Philippe Carrese aux questions des abonnés de la liste de discussion de Mauvais genres en septembre 2002


Luis Alfredo : Votre premier roman, Trois jours d’engatse, est sorti quasiment en même temps que le premier volet de la série des Fabio Montale de JC Izzo, puis sont venus Delfino, Del Pappas, Thomazeau. Un véritable phénomène à tel point que la presse a parlé de « polar marseillais ». J’ai lu dans des entretiens, que vous avez accordés à divers sites web ( aussi bien l’Ours Polar que le site de René Baronne) que vous rejetiez ce qualificatif, qu’il s’agissait, pour vous, d’un « coup éditorialiste ».

Philippe Carrese : L’appellation "Polar Marseillais" est peut-être un biais pratique pour que les lecteurs au nord du 45 ème parallèle s’aperçoivent qu’il se passe quelque chose dans le sud. Tant que c’est ça, l’appellation Polar Marseillais ne me gène pas. Ce qui est terrible, c’est que certains médias nationaux (et régionaux, aussi) se sont emparé du terme et l’utilise de manière très péjorative, comme un nouveau cliché après le pastis, la pétanque et les cigales. Ce qui est vrai, c’est que la qualité littéraire n’est pas forcement au rendez-vous mais dans le fond, c’est pas très grave. Il y a des gens du sud qui écrivent. Le lecteur a du choix, qu’il découvre et qu’il en profite. L’autre question que je me pose, c’est "est-ce que ce que j’ecris est vraiment du polar ?

Luis Alfredo : Certes, on peut l’envisager sous cet angle. Mais à la lecture de Trois jours d’engatse, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Montalban, Ledesma, Andreu Martin, Mendoza. Comme eux, vous construisez vos romans autour d’une ville et celle-ci n’est pas seulement le décor de l’intrigue mais l’élément central. En d’autres termes, la même histoire me semble inimaginable ailleurs qu’à Marseille.

Philippe Carrese : Ce qui est drôle, c’est que j’ai jamais lu ni Montalban, ni Ledesma, que j’ai jamais entendu parler des autres. L’écriture, à un moment, est une nécessité pour mettre à plat des problèmes de société. La société marseillaise, très particulière, tres originale dans son fonctionnement, n’avait pas encore ce support quasi-psychanalitique. Avec le roman noir, elle a un support de réflexion écrit. C’est important. Les mêmes histoires pourraient avoir lieu à Naples, à Barcelone, à Gènes Peut-être à Alger. Dans tous les grands ports méditerranéens. On y retrouve à peu près les mêmes personnages, les mêmes comportements, les mêmes codes. C’est la méditerranée.

Luis Alfredo : Dans ce sens-là, ne croyez-vous pas qu’il soit pertinent de parler de « polar marseillais » ?

Philippe Carrese : C’est peut-être pertinent pour Del Pappas ou pour les gens édités chez l’écailler du sud. En ce qui me concerne, c’est vrai que la localisation marseillaise est importante. Mais je vous suggère néanmoins d’essayer de trouver (les bibliothèques doivent les avoir) mes romans "le successeur", "pet de mouche", "flocoon paradise", "le tambour du diable", qui correspondent aussi à mes préoccupations, vous verrez pourquoi ce problème autour du polar marseillais et de son appellation me semble un faux problème.

Jean-Marc Laherrère : Pour rebondir sur la question de Luis : Il y a deux ans, lors d’une rencontre intitulée "la ville cet étrange personnage", au festival Noir Ouest, les avis des auteurs présents avaient été assez variés, allant de celui de Pascal Dessaint qui disait écrire des romans se déroulant à Toulouse parce qu’il avait besoin d’un décor et que c’était celui qu’il connaissait le mieux, à Francisco Gonzales Ledesma faisant une véritable déclaration d’amour à Barcelone, quasiment le personnage le plus important de ses romans, et hors de laquelle il n’envisageait pas un instant d’écrire. Alors pour vous, Marseille, simple décor connu, ou véritable personnage ?

Philippe Carrese : Véritable personnage, dans la mesure ou Marseille est une ville qui vit, qui souffre, qui rit, et tout et tout. Et véritable personnage puisque ses spécificités interfèrent sur les protagonistes et sur le déroulement de l’histoire. Par contre, j’essai à tout pris d’éviter le Marseille cliché, qui consisterait par exemple à faire vivre mon héros dans un cabanon de carte postale aux goudes, à aller déambuler dans le panier, quartier hautement fantasmatique dans l’histoire des gangsters de pacotille, et à théoriser sur les quartiers nord, parce que là aussi, bonjour les clichés.

Jean-Marc Laherrère : Sur "conduite accompagnée" : Ce qui m’a frappé, c’est le comique visuel, pourtant pas le plus facile à rendre à l’écriture. J’ai pensé au génial "la party" de Blake Edwards, où chaque nouveau geste de Peter Sellers entraîne une catastrophe plus énorme que la précédente. Est-ce que vous choisissez avant l’écriture d’un roman le type de comique que vous allez mettre en oeuvre, ou est-ce que ça vient "tout seul" ? Aviez-vous la référence du film de Blake Edwards en tête en écrivant conduite accompagnée ?

Philippe Carrese : Absolument. Et comment. Dans la Party qui est un de mes cinq films cultes, il y a un indou, une villa avec piscine, et quelques picassiettes gratinés. Et l’explosion la plus hilarante de l’histoire du cinéma. Quand j’écris, au départ, je me dis que ça va être plus ou moins noir. Je choisi juste le niveau de "noir". Pour l’humour, je peux difficilement m’empêcher, même dans les situations les plus sombres (voir "le bal des cagoles"). J’ai écrit un livre complètement noir, avec zéro humour, c’est "le tambour du diable", et le sujet me tient particulièrement à coeur.

Jean-Marc Laherrère : Toujours dans "conduite accompagnée", à côté du passage de l’équipe de télé dans la superbe baraque, l’arrivée d’un vol de criquet fait figure de gentil divertissement. Comme on sait que vous avez travaillé dans la télé, un doute traverse forcément l’esprit du lecteur : c’est vrai tout ça ? Ca arrive des catastrophes pareilles ? Et ils sont vraiment aussi incultes, mal élevés, dévastateurs et insupportables à la télé ?

Philippe Carrese : J’ai du élaguer un peu parce que le premier jet écrit sur l’équipe de télé et son comportement etait pire, et mes premiers lecteurs m’ont dit "ça fait peut-etre trop", alors que j’etais deja en dessous de la réalité. Je suis réalisateur pour la télé, sur ce type d’emissions, entre autres, et sans déconner, ils sont pire que ça. (mais pas tous) Le car vidéo qui part branché, je l’ai vécu. Le producteur verbeux, toutes les télés en france le vivent, et y’a qu’à voir le niveau de la télé aujourd’ hui. Tout est vrai, meme les assistants serviles. Et je n’aime pas le choux rouge.

Jean-Marc Laherrère : Une petite dernière, pour l’instant, est-ce que vous riez autant en écrivant vos bouquins, que nous en les lisant ?

Philippe Carrese : En écrivant, je m’éclate bien. C’est une condition essentielle. Ce qui est rigolo, c’est que je viens de relire les épreuves de celui qui sort début novembre (une petite bière, pour la route), chez fleuve noir, et que je me suis surpris à rigoler tout seul sur des trucs que j’avais oublié.

Jean-Marc Laherrère : Et encore merci, vivement le prochain, on n’a pas tellement l’occasion de rire ces jours-ci, encore moins de rire intelligent, vos livres devraient être remboursés par la sécu.

Philippe Carrese : Je vais en parler à Jean-François Mattei, mais je suis pas sur que ça marche. Il est gentil mais un peu coincé, comme garçon.

François Thomazeau : Monsieur Carrese, il y a deux théories à votre sujet : L’une prétend que vous êtes un bon gros avec toujours le mot pour rire, un boute-en-train (d’où le prix polar SNCF). L’autre prétend que vous êtes un aigri, un misanthrope qui ne fait rire que pour ne pas pleurer. Un affreux cynique en somme. Où est la vérité ?

Philippe Carrese : Je vous le demande, monsieur Thomazeau ! Ou peut bien être la vérité ? Dieu l’a rangée il y a quelques temps, et depuis 44 ans, je la cherche. (je compte pas les deux premières années)

Pour ce qui est d’être un bon gros, c’est vrai que je suis gros. Sinon, maaaaaa foi !!!!! Pour le prix Polar, j’ai couché, c’est pour ça. (j’ai couché avec Micheline, une brave fille un peu chaotique, rouge et jaune) Pour le reste maaaaaaaaa foiiiiiii !!!!

François Thomazeau : Monsieur Carrese, il y a deux théories à votre sujet. L’une prétend que vous êtes un amoureux fou de votre ville, un aimable propagandiste à la solde de l’Office du tourisme. L’autre affirme que vous êtes un mauvais Phocéen, que vous détestez cette ville et que vous n’aurez jamais la médaille de la ville de Marseille. Qui a raison ?

Philippe Carrese : Je ne sais plus quel auteur a écrit cette phrase définitive qui est inscrite sur mes cartes de visite, sur ma table de chevet, et à l’interieur de mes verres de lunette (en transparence) : La canebière est la plus belle avenue du quart-monde. C’est un magnifique résumé de cette putain de ville. Si vous rencontrez cet auteur, monsieur Thomazeau, embrassez le de ma part, avec toute mon admiration. Il n’y a rien d’autre à dire sur ce bordel ambiant méditerranéen.

François Thomazeau : Monsieur Carrese, il y a deux théories à votre sujet. L’une prétend que vous êtes un écrivain réussi parce que cinéaste raté et l’autre prétend l’inverse. Pourriez vous m’éclairer, car je m’y perds.

Philippe Carrese : Ecrivain réussi, j’en suis pas sur, faudra voir dans quelques années. Cinéaste raté, j’en suis pas persuadé, je me donne encore quelques années pour me le prouver. Et pour vous éclairer sans vous y perdre, prenez de la 200 asa, à 5,6, avec une longue focale, ça devrait le faire (parce que tout devient flou sauf l’essentiel).

François Thomazeau : Et le rock’n roll dans tout ça ?

Philippe Carrese : Je suis d’accord ! Ma Basse Precision Fretless t’attend toujours, branchée a coté de mon piano Fender, et c’est quand tu veux, François.

François Thomazeau : Bien amicalement vôtre. FT (qui vient de rater ses tomates farcies)

Philippe Carrese :Je t’embrasse. N’oublions jamais. Paris ça rime avec Youpi, Marseille, ça rime avec Bouche de vieille.

Tristan Sanson : Que vous a donc fait la presse pour que vous l’esquintiez autant dans Flocoon Paradise ? Et la télévision, dans Conduite accompagnée ? Quelle est plus généralement votre attitude par rapport aux médias : votre opinion sur leurs microcosmes, leurs modes de fonctionnement, leur pouvoir et l’image du monde qu’ils en donnent ? Ou peut-on encore trouver le disque que vous avez enregistre avec JB Pouy ?

Philippe Carrese : Je cumule deux metiers, la télé et l’écriture. Je cotoie donc des journalistes depuis presque trente ans, des vrais, des etonnants, des tres tres forts, des balezes qui prennent des risques, des qui écrivent ou qui filment comme des dieux, des qui se donnent vraiment, et des branleurs mondains qui friment la bouche pleine de petits fours. Le constat est malheureux, il y en a quand meme plus dans la derniere catégorie. La presse télévisée n’a plus les moyens de l’investigation. La presse écrite de moins en moins. Il n’y a plus d’espace pour ceux qui essaient d’analyser. Des emissions comme "envoyé spatial" ou "mes couilles sur la une" me donnent des frissons, tellement elles abusent le spectateur sous pretexte de journalisme. L’image donnée est forcement reductrice, et mon metier de réalisateur m’a fait comprendre comment on peut raconter n’importe quoi avec une image, pas forcement sciemment, d’ailleurs. Sinon, je raconte effectivement tout ça dans "flocoon", et j’exagere à peine.

Le disque avec JB est sorti il y a quatre ans chez un petit label toulousain, ça s’appelait "rouge sumac", faut demander si il existe toujours. C’etait du blues rock vachement bien.

Tristan Sanson : Que représente pour vous l’image du soldat de L’ONU, que vous employez dans le Tambour du Diable comme dans Flocoon Paradise ? Qu’est-ce qui vous rattache à elle précisément ? Est-ce que l’ambiguïté voir l’antinomie du terme « soldat de la paix » en fait une sorte de nouveau symbole du héros absurde, témoin impuissant d’un monde implacable pour les faibles qu’il ne peut ni influencer ni même comprendre ?

Philippe Carrese : Le tambour du diable correspond bien à ma vision des choses de ce monde. Allez voir "no man’s land", c’est un chef d’oeuvre. L’histoire du tambour du diable trotte dans ma tete depuis vingt cinq ans. Soldat de la Paix est une expression aussi pertinente que président américain garant des libertés fondamentales ou Femme musulmane libérée ou là, je vais m’enerver, alors j’arrete.

Tristan Sanson : Les quelques textes ecrits qui sortent du registre comique sont generalement d’une noirceur terrible (de memoire, Le tambour du diable, ainsi qu’une nouvelle publiee dans le recueil "Marseille, du noir dans le jaune", chez Autrement). Les dernieres pages apocalyptiques de Flocoon Paradise sont egalement totalement desesperees. Que faut-il en conclure sur ce que vous cherchez a dire : que le rire (ou tout du moins l’ironie, la distance) est les seuls moyens de survivre dans la ville et sur terre ?

Philippe Carrese : ma réponse est oui.

Tristan Sanson : L’humour serait-elle la pillule qui permet de tout avaler ? Est-ce uniquement pour adoucir cette vision pessimiste du monde dans vos ecrits que vous employez l’humour ?

Philippe Carrese : ma réponse est oui

Tristan Sanson : Etes-vous un finalement un "desespere", au sens (bouddhiste ?) de Camus du desespoir : l’absence d’espoir, qui est le meilleur prevention contre la deception ?

Philippe Carrese : Qui est ce Camus ? Le fameux bassiste de trash métal des années 80 mort d’une crise de fou rire dans un accident de side-car ou il faisait contre-poid sans pilote ?

Tristan Sanson : Dans ce cas, qu’est-ce qui vous fait ecrire, bouger, vivre ?

Philippe Carrese : Une espece de rage et d’un néamoins optimisme enfoui tres tres loin qui fait que je m’acharne à essayer de redresser la barre, avec mes petits moyens (l"ecriture, la fiction, etc). Parce qu’au final, la vie et la liberté, c’est quand meme extraordinaire, non ? Tant qu’on est vivant, faut se battre pour avancer surtout avancer. La nostalgie est la pire des maladies.

Tristan Sanson : Merci, et encore bravo, et encore merci pour tout ce que vous avez fait, faites, et meme ferez. La seule chose qui me console quand je fiis un de vos bouquins, c’est de savoir que vous allez bientot en sortir un nouveau.

Philippe Carrese : le prochain est assez rigolo (une petite biere pour la route), le suivant sera plus grincant. ON avance, on avance.

Jacques (black jack) : j’ai eu la chance de voir il y a quelques temps, en 35mm, dans un beau cinéma, "René pas Remi" ce joli petit court métrage où tout l’univers Carresien ( il n’y a qu’une lettre de difference avec cartesien :o)) ) transparaissait, j’ai même ce film sur un CD-rom format timbre poste. Ce court était bien court ! On avait parlé de projet cinéma en long métrage quand est il maintenant ? L’adaptation de "graine de courge" est elle toujours en projet ?

Philippe Carrese : J’y travaille depuis trois ans, avec Comic Strip, petite boite de production marseillaise qui a racheté les droits. On a un casting pas trop mal, mais il y a un probleme de genre et de frilosité des investisseurs français. Ils ne comprennent pas si c’est du noir ou de l’humour (alors que georges lautner faisait ça il y a deja quarante ans). Ils prefereraient que je tourne "ma femme s’appelle maurice" ou "huit femmes à la neige", et surtout, on est tres tres loin de paris et des cercles mondains de décision.

Jacques (black jack) : Je verrai assez bien aussi "le tambour du diable" au ciné sans que cela n’enlève aucun mérite au talent de Jacques Ferrandez bien sur.

Philippe Carrese : L’histoire que j’ai écrite dans Le tambour du diable, il y a vingt cinq ans, était en fait mon premier scenario écrit à ma sortie de l’idhec (ecole de cinema). J’ai meme fait un court metrage qui s’appelle "deadline" dans cette ambiance là. Le projet ne s’est pas fait à cause du "dernier combat" de luc besson, qui etait exactement la meme chose que mon court métrage, et qui est sorti pendant que j’essayais de monter mon premier long à partir de cette histoire. Ca m’a un peu freiné. J’ai repris l’histoire pour écrire le tambour du diable. Ce qui est marrant, c’est que pour Jacques Ferrandez qui a fait les dessins, je lui ai fourni une centaine de photos de reperages faites sur les lieux ou je comptais tourner ce projet. L’image du livre correspond exactement à l’ambiance que je souhaitais. Ferrandez a été superbe.

Jacques (black jack) : Question subsidiaire mais idiote ce René a t’il un rapport avec René Barone qui t’as interviewé récemment sur la toile.

Philippe Carrese : Absolutly not. Dans mon adolescence, j’ai été marqué par deux rené (prononcer "réné"). Un électricien qui mettait ses doigts dans les prises pour voir si y avait du jus, et un autre, guitariste de baleti dans un orchestre ou je jouais. Réné !!! C’est un tres vieux truc, une vieille référence qui ne doit faire rire que moi.

Jacques (black jack) : Encore une : Non content d’avoir le, polar Marseillais les auteurs made in Marseille font aussi dans la musique, de quoi joue Del Pappas et Coulomb ?

Philippe Carrese : Coulomb et Del Pappas ne jouent pas (je pense que je ne me trompe pas). Par contre, Serge Scotto est batteur, Bruno Leydet est guitariste, Delfino aussi. Thomazeau est bassiste, et je suis sur que j’en oublie.

Marinette Volpini : Je suis bien évidemment une afficionnade de P.Carrese d’abord parce que c’est quelqu’un de bien, il vient très volontiers quand on l’invite . Il sait donner de son temps Oh combien précieux pour des jeunes en difficultés ou pour aider une bibliothèque. La deuxième chose c’est que ses livres, tes livres Philippe sont un régal. On peut voir au premier abord ,des histoires à rire, et je suis bon public je ris mais aussitôt après on se dit "putain’ que c’est violent . Et souvent , c’est triste et surtout c’est pessimiste pour Marseille mais pour la France aussi. Bon effectivement , vu ce qui nous est arrivé le 21 avril on ne peut pas être franchement optimiste . Mais ne vois tu pas un brin d’espoir ?

Philippe Carrese : Ma chère Marinette, ce matin j’ai lu le journal. Souvent je lis le journal, parce que bien que réalisateur de télé, je ne regarde pratiquement plus jamais la télé. Et quand j’essaie, c’est terrible, ça me déprime et ça me consterne et ça m’enerve et bon. Donc, j’ai ouvert le journal. J’ai vu une photo de la tronche à Rafarin, hier soir sur une chaine du service public. J’ai vu une photo de Georges Bush. J’ai vu une photo d’une gamine qui doit sans doute etre dans une connerie interstellaire du genre star academie. J’ai lu une interview de ce pauvre troll de Sarkozy (un genre de syndrome). J’ai lu la parano. J’ai lu les réductions de budget de la culture et les augmentations de budget de la défense. J’ai croisé deux types jeunes qui faisaient les poubelles en bas de ma rue, j’ai pris le bus avec une bande de vieux aigris vituperents, mon fils m’a raconté comment il s’est fait rackété en plein jour, j’ai croisé une file de supporters de l’OM abrutis par la biere et les slogans revanchards. J’ai failli me faire écraser par un type en BMW qui a coupé deux files et un passage clouté pour venir se garer en double pour s’acheter des clopes dans un tabac du bas de la canebiere, bloquant toute la circulation et injuriant les mécontents. J’ai pris le métro, aussi. J’ai observé les gens. J’ai essayé de regarder la télé mais j’ai immmediatement coupé la télé. J’ai regardé quelques photos de l’AFP : Arafat dépité, Sadam Hussein qui parade, le pape qui danse le Hoola-hop, Georges Bush qui réfléchit (si si), Tony Blair qui fayotte. J’ai vu la tronche de Chirac, aussi. J’ai revu la tronche de rafarin. Ma chere Marinette, je suis désolé, vraiment mais je n’ai pas vu un brin d’espoir.

Marinette Volpini : Je crois que l’on t’a déjà posé la question mais quand mettras tu en images tes livres . on en parlait avec un copain l’autre soir, on voit bien la descente de talabot, en lisant nous avons toutes les images .

J’aimerai bien voir à l’écran "graine de courge" , "conduite accompagnée" et le successeur serait pas mal aussi.

Philippe Carrese : On essaie de monter graine de courge, mais c’est tres compliqué quand on est pas dans les bons réseaux, qu’on est par exemple à Marseille, et qu’on veut raconter autre chose et d’une maniere differente. J’espere etre arrivé à tourner un plan ou deux avant mon entrée au centre de gérontologie de Montolivet. Là, je vois peut-etre un brin d’espoir. Chere Marinette. Continuons le combat. Je t’embrasse fort.

Jean-Marc Laherrère : Les réponses précédentes concernant le travail avec Jacques Ferrandez sur "le tambour du diable" me coupent l’herbe sous les pieds ! je voulais justement savoir comment vous aviez travaillé ensemble, maintenant je sais. Sur ce même texte, que j’ai énormément aimé, pourquoi avoir choisi le biais du "fantastique" ?

© P. Carrese

Philippe Carrese : Est-ce que c’est vraiment du fantastique ? Plutot un genre de politique fiction, aventure, de guerre, noir, les qualificatifs me genent toujours. C’est vrai qu’on est assez près de ce que j’avais écrit dans pet de mouche, par exemple. Il faut peut-etre voir tout ça avec du recul, sauf que ce recul là, je ne l’ai pas encore. J’écris ce que j’ai envie d’écrire. C’est un luxe, mais aussi une necessité (pour moi). Par exemple, je pense qu’un jour, j’ecrirai un truc à base de handicapés, je ne sais pas encore quoi, ça va murir. Y’a des sujets lourds de sens pour moi. Voila. Je crois que par dessus tout, c’est l’injustice sous toutes ses formes qui me révolte. Après, ça prend des formes plus ou moins legeres selon l’environnement traité. Juste un indice pour mieux me cerner, le film de référence pour moi, c’est un ovni qui s’appelle "catch 22", de 1970, réalisé par Mike Nichols. Un film de guerre d’une violence à mourir de rire mais un peu crispé quand meme.

Jean-Marc Laherrère : Sur "Le bal des cagolles" dont on n’a pas encore parlé, comment vous est venu l’idée de faire parler le foetus ? Et est-ce que vous aviez prévu dès le départ la superbe fin du bouquin que je ne révélerai pas, il y a peut-être des abonnés de mauvaisgenres qui n’ont pas encore lu le bouquin, mais qui vont maintenant se précipiter dessus) ?

Philippe Carrese : L’idée m’est venue au salon du livre de Salon. Je discutais avec la libraire (haaaa, la libraire qu’est-ce qu’elle etait canon, cette libraire là). Elle venait de recevoir un livre qui s’appelait "tout se passe avant la naissance", un bouquin pour femmes enceintes angoissées (c’est marrant, les femmes sont toujours plus angoissées par les neuf mois de serenité d’avant que par les vingt ans d’enfer d’après, mais c’est un autre sujet). Donc, tout se passe avant la naissance. Je me suis dit, puisque c’est comme ça, je vais imaginer un polar ou tout se passe avant la naissance. Et comme c’est un huis clos, il faut qu’ils soient deux. C’est parti comme ça. Ensuite, je me suis rappelé d’un dessin de Gébé, dans les années 60, dans Hara Kiri, une femme enceinte avec une bosse dans le dos qui disait : c’est deux jumeaux mais ils sont fachés. La fin etait dans ma tete des le debut, effectivement. J’en suis assez content. Voila voila voila. Le bal des cagoles est assez noir, aussi. Non ?

Luis Alfredo : Ainsi René mettait les doigts dans les prises électriques pour vérifier s’il y avait le jus ! Ouaouf !!! Me voilà rassuré ce n’est pas René Baronne dont il s’agit. Enfin que vous dites. Mais revenons à l’interrogatoire. Avant de vous poser les questions suivantes, je souhaite préciser qu’il y a moins d’un mois je n’avais lu aucun de vos bouquins. Et cela malgré les reproches de ce monsieur René et d’un dénommé Max (de http://pages.zdnet.com/maxarno/rouscaille-city) ( je n’avais pas non plus lu Izzo ou Thomazeau.) enfin de Marseille je ne connaissais que l’église qui domine la ville, le métro et la gare, et un resto de tapas en bord de mer dont je ne me souviens pas de l’adresse. Je n’ai pour l’instant lu que "trois jours d’engaste" et ma question ne se fonde que sur ce bouquin. Votre vision de Marseille me semble très sombre, une histoire de cousins, et les politiques ne seraient là que pour s’en mettre plein les poches. Est-ce la réalité ?

Philippe Carrese : Trois jours d’engatse a été écrit en 1992. Ca correspond à la réalité de cette ville complexe à cette époque-là. La parano et l’isolement de la ville etaient une composante essentielle de cette époque. On sortait de 40 ans de gestion "deferriste", avec ses reseaux, ses familles, son fonctionnement obscurantiste. Apres, y’a eu Vigouroux, maire alcolo et transparent mais dont on s’apercoit aujourd’hui que tout ce qui a fait la nouvelle image de la ville vient de ce qu’a fait cet ex neurochirurgien entre 88 et 93. Maintenant, y’a Gaudin. Gaudin est un type assez sympa, qui est "en amour" avec sa ville. Il y croit, il a réalisé son reve, etre maire de SA ville. Mais globalement, tout ça manque cruellement d’ambition et vision globale des problemes de la cité (misere, insalubrité, illetrisme, incivisme, etc). Les politiques roulent tous sur la vague, essayant de souffler un peu sur les pales du ventilateur celeste pour se persuader qu’ils y sont pour quelque chose dans la forme de la deferlante. Les politiques ne peuvent plus filouter aussi facilement qu’il y a dix ans, ils se retiennent un peu. Mais ils sont toujours cousins. Et toujours aussi electoralistes (y’a qu’à voir les ridicules elections à Vitrolles, en ce moment : deux candidats de gauche et la famille megret qui risque de passer, encore)

Luis Alfredo : Plus généralement, pensez-vous que les politiques sont des pourris ?

Philippe Carrese : Je n’adhere pas à cette vision simpliste. J’en connais quelques uns. Ils ont souvent un discours de base et une vraie volonté de faire quelque chose. Mais le confort du systeme les piege tres vite. Je suis persuadé que si il n’y avait plus de chauffeur et de bagnole de fonction, si les élus se baladaient en ville avec leurs voitures à stationner ou les transports en commun à utiliser, ils auraient reglé depuis longtemps les problemes de circulation urbaine et de transports en commun.

Luis Alfredo : Deux questions quelque peu provocatrices... Dans « trois jours d’engatse » vous semblez opposer le monde des quartiers Nord à celui de la ville. D’un côté vous présentez une micro société cimentée par l’amitié et la solidarité , lors que de l’autre côté c’est le royaume des coups bas. Ne pensez-vous pas que vous idéalisez le monde des banlieues ?

Philippe Carrese : C’est drole, mais j’ai pas eu l’impression, en ecrivant "trois jours", d’etre aussi simpliste. C’est vrai qu’il y a dix ans, l’ambiance dans les quartiers populaires (nord, mais aussi est ou sud, lisez "graine de courge"), etait plus conviviale. Aujourd’hui, ça se dégade assez vite. Lisez "Le bal des cagoles", ça donne une bonne idée de la réalité de la fin des années 90.

Luis Alfredo : Dans sa fuite Bernard Rossi et son ami essayent de se réfugier dans une cité. Nordine demande l’autorisation aux jeunes de cette cité. Mais ceux-ci refusent le droit ’entrer aux fugitifs. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser « aux zones de non droit » décriées par la droite. Qu’en pensez-vous ?

Philippe Carrese : Bassens, la cité en question, n’est meme plus une zone de non droit. ( c’est un ilot infranchissable, un genre d’enfer. ça l’était déja il y a quinze ans). Mais on trouve de plus en plus, et meme dans le centre ville, ce genre de lieux ghetto indemerdables. Marseille, vu de l’interieur, et contrairement au discours ambiant, est vraiment une ville miserable. Le probleme, dans nos raisonnements, c’est cet indemerdable discours récurrent sur la gauche et la droite. La droite "dénonce" les zones de non droit (et s’en délecte, les crétins), simplement parce que la gauche a fait trop d’angélisme et n’a meme pas "constaté" à temps ces zones de non droit (dans le genre crétin, y’en a quelques uns assez gratinés aussi).

Ca me fait revenir à votre question precedente, sur ces pauvres politiques. C’est pas qu’ils sont pourris, c’est qu’ils sont tellement pas dans la réalité et dans le quotidien que ça en est tragi-comique. Mais faut pas generaliser non plus. J’en connais quelques uns qui se bougent (de droite et de gauche, le clivage est ridicule, et surtout plus du tout adapté à la situation du terrain).

Bernard Strainchamps : D’après vos dires (sur Enjoy polar), votre mère ne vous imagine pas écrivain. Est-ce que vous avez déjà discuté avec elle de votre conception du métier d’écrivain et si oui est-ce que l’on pourrait avoir un extrait du dialogue ?

Philippe Carrese : Mon probleme, c’est que j’ai pas trop de conception sur le metier d’ecrivain. J’y ai pas reflechi trop, encore, à part sur le nombre de bouquins à vendre pour que ça devienne rentable (viable) et on en est loin, meme si je suis l’auteur français qui vend le mieux chez fleuve noir (ce dont je suis tres fier, ben tiens.). Néanmoins, voila un bout de dialogue.

- Ressers-toi des pates !

- J’ai plus faim, m’man.

- Mange, mange. Il vaut mieux que ça te fasse mal que si ça reste.

- Bon, d’ac.
- Dis-moi, mon poulet (je vous jure que ma mere m’appelle mon poulet, mais c’est vachement affectueux) tu es obligé de mettre autant de gros mots dans tes livres ?

- Ben, c’est que.

- Parce que c’est un peu grossier des fois. Enfin. J’ai croisé les voisins, qu’est-ce qu’ils ont ri. Meme si c’est un peu grossier. Sinon, tu as du travail à la télé ?

- Ben. Oui.

- Parce que ça, c’est important. Gagne des sous, après, les histoires des livres et tout ça, tu verras bien. Ressers toi des spaghettis !

- J’en peux plus, m’man ! Full up !

- Allez. Avec deux raviolis, ça passe tout seul. Ah, j’ai planté des graines que la voisine m’a donné.

- C’est quoi ?

- Elle m’a dit que c’est du cannabis. Ca va faire joli, ca ressemble à du persil.

Tout ça est authentique. Le prochain coup, je vous raconterai la conversation entre mon fils et ma mere sur ses plantations.

Bernard Strainchamps : Vos romans tiennent la route. Lecteur, on prend un vrai plaisir, on rit, on découvre des personnages haut en couleur, des milieux professionnels différents. Or, au moins les trois romans que j’ai lus sont construits sur de l’invraisemblable, j’ose, sur un gros gag. Est-ce que vous arrivez à concrétiser toutes vos idées ou les romans publiés sont-ils juste la face immergée de l’iceberg ?

Philippe Carrese : Je me suis mis a ecrire des livres parce que ce trop plein d’idées ne rentrait pas dans le cadre "la télé". Les idées à profusion rentrent bien dans le cadre "les romans". Donc, j’y vais. Je me régale. Et j’ai en reserve pour l’instant de quoi ecrire encore quatre ou cinq livres. Ce qui est marrant, c’est que c’est un entrainement. Ca marche à l’obsessionel, quand ça part, c’est presque dur à arreter. Si je peux vous donner un conseil, dans ce domaine là, essayez de vous procurer le livre "the guide of the provence", chez l’ecailler du sud. Pour ce qui est des idées, c’est un veritable dictionnaire. Je l’ai ecrit avec un vieux complice de la télé, jean pierre Cassely.

Philippe Dohy : Comment construisez-vous vos personnages ?

Philippe Carrese : Ce qui est terrible quand on repond à des questions comme la série en cours, c’est qu’on commence à reflechir sur ce qu’on fait. Le probleme (qui n’en est d’ailleurs absolument pas un pour moi), c’est que je fais tout ça "à l’instinct". Je ne me suis jamais trop posé la question en terme de "construction" de personnages. Ils correspondent tous à des réalités (des personnages que je croise, que je rencontre, que je distors forcement) ou à des necessités pour faire avancer l’histoire que je raconte. Dans "conduite accompagnée", je pourrais mettre un nom et un prénom réel sur quasiment tous les personnages décrits, y compris les plus tragi-comiques.

Apres, c’est un travail d’imagination pour les rendre interressants (mais sans deconner, je les trouve tous interressants, meme le directeur de production de "Conduite Accompagnée", meme Léo Bocognano du "bal des cagoles", meme le banquier de "Graine de Courge").J’adapte les personnages à l’histoire afin que chaque bout d’histoires dans la grande histoire ait une utilité. C’est comme ça que je me suis retrouvé,par exemple, à faire monter en grade des personnages qui n’etaient que secondaires parce qu’en les écrivant, ils prennaient une vraie importance.

J’essaie de jouer l’efficacité avant tout. Le chauffeur de taxi de mon poulpe "allons au fond de l’apathie" etait au depart une simple anecdote marseillaise. En l’ecrivant, je me suis rendu compte qu’il pouvait remplacer deux ou trois autres personnages que j’avais envisagé au depart. J’ai donc développé, et il est devenu quasiment le troisieme personnage du roman. Dans "Pet de Mouche", le projet initial etait de raconter la fuite en avant du couple "Nora - Bout de gnoule". Les autres ont déboulé au début du deuxieme chapitre, et je ne les ai plus laché car ils avaient tous un vrai interet dans le déroulement de l’histoire.

Philippe Dohy : Comment construisez-vous vos intrigues ?

Philippe Carrese : Quand je démarre l’écriture, je sais tres bien ou je vais : le debut, les personnages de base, les actions importantes, les gros trucs du bouquin, les rebondissements, la fin. Mais je me laisse toujours abuser par le déroulement logique de la vie de mes personnages. ça fait partie du jeu et de l’interet de l’ecriture. Et à tous les coups, l’histoire part sur des voies que je n’avais pas imaginé au départ. Apres, je m’efforce de revenir à la trame de base. C’est passionant. Maintenant, comment je construis les intrigues. J’ai des histoires que j’ai envie de raconter, et donc j’écris.

Philippe Dohy : Comment construisez-vous vos romans ?

Philippe Carrese : A bien y reflechir, c’est le terme "construire" qui me gene terriblement dans ces questions. Construire, pour moi, ça veut dire "fabriquer", comme s’il y avait des recettes qu’on peut utiliser pour faire monter une sauce, un peu comme quand tu mets un oeuf pour monter un aioli. Les vieux, ici, ils montent l’aioli avec de la mie de pain, de l’ail et de l’huile d’olive (sans oeuf, l’oeuf n’est qu’un artifice facile) et ils font l’aioli parce que voila, d’abord. Ils le font parce que c’est bon. Ils ne se posent pas la question de la recette. ça monte ou ça monte pas. Quand ça marche, ils sont heureux. Moi, je fais un peu pareil. Je prends les éléments que j’ai envie de partager avec le lecteur, je monte ma sauce. Quand ça marche je suis content. Quand ça marche moins bien, je suis pas content. Y’a des plats que je trouve sublimes d’originalité qui ne plaisent pas à tous le monde parce qu’ils surprennent. Bon. Tant pis. Je les ai fait quand meme et je suis arrivé au resultat que j’escomptais.. Mais j’ai jamais pris de cours (de cuisine, si tu veux, pour rester dans le parallele). Je fais, j’essai, je goute, j’analyse l’efficacité, j’avance. Voila tout. Y’a un moment ou c’est pret, ou on peut deguster. Si les gens se régalent, je suis heureux. Mais je serais bien incapable d’ecrire le livre de recettes qui va avec.

Philippe Dohy : Et vos scénarios ?

Philippe Carrese : C’est completement different. Un scenario, c’est une sorte de mode d’emploi pour une équipe de quarante personnes qui va travailler six mois sur un film qui va couter quelques millions à des investisseurs. La précision et l’ecriture n’a pas du tout le meme sens, ni la meme teneur. Je dirais presque qu’un bon scenario peut etre litterairement tres chiant à lire, et le resultat à l’image peut etre superbe. L’univers de l’image et du son n’a pas grand chose à voir avec la litterrature. Enfin, pas toujours.

Par contre, l’histoire doit repondre à des criteres de clarté, d’efficacité. Il faut tenir compte de la lisibilité générale et du support. On ecrit pas pareil pour la télé ou pour le grand ecran, par exemple. Mais une bonne histoire (originale) reste une histoire bien construite. Je dirai qu’on peut moins esbrouffer sur un scenario que sur un roman. On est aussi beaucoup moins maitre de tout, le resultat final depend de qui va mettre en scene, de quels moyens, de quelles techniques, etc. L’histoire reste importante mais les enjeux sont differents.Quand j’ecris un roman, je ne pense absolument pas "scénario".

Philippe Dohy : Que voudriez-vous ajouter sur vos techniques de narration ?

Philippe Carrese : Sans deconner, mes techniques de narrations (parce que je dois forcement en avoir), je suis bien incapable de mettre un nom dessus. Si ce n’est que je suis plus à l’aise à la premiere personne du singulier, et au présent de l’indicatif. Pour le reste. J’ai l’impression que ça fonctionne. Ca me ferait presque peur de commencer à trop decortiquer. Non, je vais pas décortiquer. J’écris. J’analyserai plus tard.

Philippe Arnaud : Vous êtes dessinateur, cinéaste, musicien ( je vous ai vu et entendu jouer des claviers dans une librairie de Marseille et c’était très sympa ) et écrivain. Pourquoi écrivez-vous ? Que vous apporte la littérature que la musique , la pellicule ou le dessin ne vous donnent pas ?

Philippe Carrese : J’ecris essentiellement pour me faire des gonzesses. Je pensais qu’avec la musique, ce serait plus facile pour me faire des gonzesses mais comme je fais du jazz intello et pas du hard rock, ça marche pas terrible. Apres je me suis dit que le cinéma, pour draguer, c’est classe. Mais je fais beaucoup de télé, surtout régionale, et je cotoie surtout beaucoup de reines d’Arles et pas beaucoup de Pamela Anderson. J’ai essayé le dessin mais elles preferent les peintres maudits qui pratiquent l’huile et l’acrylique. Vu la teneur de mes crobards, jamais un modele se mettra à poil devant moi. Je suis pas crédible. Alors j’écris. Depuis, les plus belles femmes du monde attendent leur tour en piafant devant ma maison. Limpide, non ?

Philippe Arnaud : Loin des Pagnolades et des facilités, dans une langue qui me semble autant sincère qu’exacte, vous avez un art consommé des dialogues qui sonnent justes. Avez-vous déjà écrit pour le théâtre ? Votre expérience de la télévision vous sert-elle pour mettre les mots dans la bouche de vos personnages ( de même que votre narration est très visuelle ) ?

Philippe Carrese : C’est terrible, cette psychanalise. Mais c’est aussi tres reconfortant. Le debut de votre question est une réponse à mes interrogations d’ecrivain. Je me pose sans arret la question de la sincerité et de la justesse des dialogues. C’est donc que j’ai du arriver à peu près aux résultats que j’escompte. Pour ce qui est du théatre, j’ai jamais essayé. Le théatre n’est absolument pas mon univers. Je dirai meme que je trouve tout l’univers du théatre ennuyeux (à deux ou trois exceptions pres, le travail de Pierre Pradinas, le travail de Laurence Briata, des "Bonimenteurs", et quelques autres). Par contre, je mene actuellement une experience interressante d’écriture de dramatiques pour la radio (Radio France, une série de feuilletons qui s’appellent "frequence noire"). Le texte sans les images, avec uniquement du dialogue pour tout faire passer, c’est passionant. Et je crois que ça marche pas mal. C’est pas mon experience télévisuelle qui m’aide (à part pour étudier des milieux que je ne connais pas par le biais du documentaire). Je pense que c’est plutot ma faculté à observer la vie autour de moi, à faire éponge et à m’acharner à vouloir retranscrire cette réalité là. Cela dit, ma formation et mes passions sont essentiellement le cinema et la musique, l’image et le son. Et pas du tout la litterature. ça doit etre normal que les elements visuels et sonores se retrouvent dans ce que j’écris.

Philippe Arnaud : Je pense qu’il est plus difficile de faire rire que de faire pleurer. Comment vivez-vous l’ostracisme qui frappe les auteurs de romans policiers drôles dans la presse bon genre ( j’allais écrire... bourgeoise ) ?

Philippe Carrese : Je suis consterné par le manque total d’humour du milieu litteraire francais, cette prise de tete obligatoire et permanente, et la dictature intello-économique des médias branchés (et oui, si tu as pas d’article dans libé ou télérama, tu vends pas, parce que les livres, c’est les lecteurs de ces medias là qui achetent). Dans les couloirs de france 2, lors de mon passage chez Durand, j’ai croisé le sinistre Jean Daniel et sa cour. PffffÅ  Mon dieu quelle misere. Dans les salons du livre un peu prestigieux, je croise souvent les pathétiques litterateurs héxagonaux, leurs caprices et leur morgue. Mais curieusement, leur attitude me fait plutot rigoler. Je les trouve tellement consternants.

Philippe Arnaud : A chaque fois que quelqu’un me parle de vous, c’est pour m’en dire du bien et on ne vous connait pas d’ennemis. Vous semblez faire l’unanimité. Faites vous de bons livres parceque vous êtes quelqu’un de bien ( ce que je crois ) ?

Philippe Carrese : Jusqu’à la question précedente, je n’avais pas d’ennemi. Desormais j’ai toute la litterature francaise sur le dos, Télérama, Libé et Jean Daniel en tete. Tant pis. Pour la deuxieme partie de la question, c’est tres delicat. Je sais pas répondre à ça. J’ai une morale, à moi. Je suis ma route. Et j’essai de surtout pas moraliser. J’ai aucune lecon à donner à personne. Chacun a son libre arbitre, après. Ma foi !!!

Philippe Arnaud : Quels conseils donneriez-vous à un auteur débutant qui ambitionne d’écrire des polars dans le registre comique ?

Philippe Carrese : C’est simple : lache toi ! Oublie les poncifes. Observe les regles et sert-en, et n’hésite pas à les détourner. Lache toi. Laisse courir les critiques des pédants, mais écoute et analyse bien les critiques des autres. Tu ecris pour les autres, pas pour toi. Ta psychanalise, tout le monde s’en fout. Soit clair. Fais gaffe à la lisibilité. Fais lire tes manuscrits à des gens qui ne te connaissent pas. Lache toi. Ne t’égare pas en digressions. Reste efficace, et surprend le lecteur. Lache toi. ça sert à rien de copier ou d’imiter ce qui a déja été fait. Soit TOI.

René Barone : Quand j’ai lu votre premier roman (3 jours d’engatse) j’ai eu comme un choc : pour la première fois je lisais un roman policier qui se passait dans la ville où je suis né, je reconnaissais les lieux, les rues, ce qui ajoutait au plaisir de lecture. Et je pense que beaucoup de Marseillais ou de la région réagissent de même. Je pense donc que vos romans se vendent mieux dans le midi qu’ailleurs, est-ce que c’est quelque chose qui peut se vérifier ? L’éditeur peut-il le savoir ? Et si ce n’est pas indiscret à combien se monte le tirage de vos romans ?

Philippe Carrese : Mes premiers romans se vendaient mieux à Marseille et dans le sud. Depuis la réédition de Graine de Courge en poche et le Bal des Cagoles, la vente est assez bonne partout, avec tout de même un noyau de fans de plus en plus large autour de Marseille. Les tirages de base sont de 8000 ou 9000, et en moyenne, chacun de mes bouquins est à 15000, avec, en cumulant 45000 pour trois jours d’engatse et 25000 pour le bal des cagoles.

René Barone : Ensuite il y a dans vos romans un aspect marseillais très prononcé (doux euphémisme), je dirais presque "pagnolesque", ce qui participe sans doute à votre succès. Et c’est peut-être ce qui plaît aussi pour les gens du nord (ceux qui habitent au-dessus d’Avignon) qui retrouvent le marseillais tel qu’on peut se l’imaginer "là haut". Et on dit souvent que Pagnol a fait du tort à Marseille en nous montrant paresseux, vantards, attablés au bar un verre de pastis à la main, etc. N’avez-vous pas peur de participer à cette légende, de la conforter ?

Philippe Carrese : C’est vrai, les Marseillais ne sont pas vantards, ce sont des gens très sobres et très classe, une société altruiste à l’hygiène irréprochable qui passe le plus clair de son temps à des actions généreuse, en pratiquant le golf sur les pelouses tondues de la Porte d’Aix, et en buvant de l’eau minérale (l’eau des collines. Une mesure d’eau de source, cinq mesures d’eau minérale).

Je ne vois pas où ce Marcel Pagnol est allé trouver que les Marseillais buvaient du Pastis, parlaient avec l’accent et profitaient en toute illégalité des prestations sociales distribuées par l’administration. C’est une honte, c’est presque calomnieux.

René Barone : Dans l’interview que vous avez donné sur mon site vous écrivez :" Y’a pas d’école, c’est évident. Y’a qu’a nous lire pour s’apercevoir qu’il y a autant de rapport entre un bouquin de Izzo et un roman à moi qu’entre un film de Claude Sautet et un film des frères Cohen. Moi, personnellement, j’aime beaucoup les frères Cohen (Claude Sautet, pffff quel ennui)." Excusez ma question assez délicate, mais j’ai l’impression que vous n’aimez pas que ça J.C. Izzo. Ses livres vous ennuient-ils à ce point ?

lPhilippe Carrese : La réponse est oui

René Barone : N’y a-t-il pas comme de la jalousie ?

Philippe Carrese : La réponse est non

René Barone : Vous avez été le premier à "faire du polar Marseillais", mais c’est lui qui est devenu le chef de file, le plus connu et reconnu ? Qu’en pensez-vous ?

Philippe Carrese : En deux mots, cette histoire de polar marseillais commence à me casser les couilles. Izzo est devenu le jouet promotionnel consentant d’une entreprise commerciale menée de main de maître par Gallimard (Série Noire). Ces histoires de chef de file et d’école sont stupides. Y’a qu’à lire. Tant mieux s’il a pu en profiter les dernières années de sa vie, et tant mieux pour l’administration fiscale française si les héritiers touchent des droits par millions de roubles. Par ricochet, ça paiera les charges sociales des agents du service public. Mais je suis très mal placé pour donner mon opinion sur deux sujets : les romans d’Izzo me tombent des mains, et les films de Guédiguian m’emmerdent. Comme je prétends être aussi réalisateur et auteur, je me défends de le dire en public, mais je n’en pense pas moins.

René Barone : Vous dites que vous ne regardez pas la télé, mais avez-vous fait une exception pour Delon en Fabio Montale ? Si oui qu’en pensez-vous ? Dans un forum de discussion sur le polar, le nom qui revenait le plus souvent c’était Bohringer et c’est lui qui a été choisi par Alain Bévérini. Avez-vous vu ce film ? Si oui qu’en pensez-vous ? Et si c’est qui aviez eu à tourner ce film, quel acteur auriez-vous choisi ?

Philippe Carrese : D’une, je pense que personne serait venu me chercher pour tourner le film. De deux, si on était venu, je pense pas que j’aurai accepté, parce que franchement, l’histoire pffff. Et pour en terminer avec Bohringer, il est tellement une caricature de ce genre de personnage (de gauche, désabusé, une ville la nuit et tout le folklore) qu’à mon avis, lui dans le rôle, ça n’a aucun intérêt. Je me suis fadé le premier épisode de la série avec Delon parce que ce soir là, pour voir ma réaction à chaud, y’avait un journaliste de TMC et une journaliste de Radio Bleu Provence dans mon salon. Je leur ai payé une tisane et on a regardé. Je leur ai dit deux banalités sur le cabanon de Jean-Claude Gaudin à Sormiou et sur Bioman, et point. Dans cette histoire, tout le monde est content, la ville qui donne une image carte postale, TF1 qui fait de l’audience, les ayants droits qui touchent. Tant mieux. Le seul truc qui gave, c’est les leçons de morales outrées du genre "oui mais Alain Delon de droite, Izzo de gauche". Quand tu as des doutes, tu as toujours la possibilité de refuser de vendre les droits de ce que tu écris. Et j’irai pas voir Montale au cinéma. J’irai peut-être voir quand ils feront Montale au Tibet, ou Montale au Congo.

René Barone : Toujours dans l’interview sur mon site à la question "- Le don de la nature que vous voudriez avoir :" vous répondez : une bite géante zut, je l’ai déjà dit. " Ca a l’air de vous obséder, vous avez un problème à ce niveau ? :o)))))))

Philippe Carrese : Non. Ce qui me gène, c’est pas tant la taille que la quantité. J’ai deux bites et c’est ennuyeux pour trouver des pantalons à ma taille.

René Barone : Et encore dans cette interview au questionnaire "Proust" vous commencez par répondre sérieusement, puis soudain vous partez en plein délire (comme ci-dessus) : vous n’arrivez pas à rester sérieux plus de cinq minutes ? Déconner c’est votre seconde nature (ou la première ?). étiez-vous un bon élève au lycée ? Et au fait à quel lycée êtes-vous allé à Marseille ?

Philippe Carrese : J’étais au lycée Marseilleveyre. Je crois que ça a été très important dans la configuration de ce qu’il y a dans ma tronche.

C’est drôle. Dans ton questionnaire de Proust (un pseudo, je suppose, ce Proust !!!), je me suis pris au jeu pendant trois questions. Après, je me suis relu et je me suis dit que tout le monde s’en cogne de connaître ma couleur de shampooing préférée et de savoir si je lis le Nouvel Obs. à point ou saignant. C’est plus jouissif de savoir qu’on va faire sourire en écrivant quelques lignes. Parce qu’honnêtement, la taille de mes 2 bites, qui s’en soucie vraiment, à part mon tailleur ?

René Barone : "Pet de mouche" est un polar noir se situant dans un futur proche, dans "Conduite accompagnée" vous intercalez des passages d’un jeu vidéo de SF, du space-opera. Je pense qu’un roman de SF (style space-opera) "à la sauce Carrèse" serait véritablement explosif. Y avez-vous déjà pensé ? cela vous attire-t-il ?

Philippe Carrese : Des que j’aurai le temps, c’est un exercice auquel je vais tenter d’apporter ma pierre. ça me branche bien. Une histoire avec des martiens à deux bites.





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