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L’homme encerclé Vagabondages Junkie  Boot Chapeau Tendre  Julie

Rencontre avec Michèle Rozenfarb

Mise en ligne le Janvier 2007 | 410 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Michèle Rozenfarb a accepté de répondre aux questions des abonnés de Mauvais genres du 3 au 7 novembre 2003.


Alain Le Flohic : J’ai trouvé des similitudes dans l’enfermement que vit votre héros avec celui de l’un des trois personnages de "Mystic river", le dernier film de Clint Eastwood. Une malédiction est sur lui . Aurait-il pu s’en sortir ?

Michèle Rozenfarb : "Mystic River", je ne l’ai pas vu mais j’ai lu le livre et j’ai aimé passionnément. Je suppose qu’à propos de l’enfermement, vous évoquez le personnage de Dave Boyle. Je ne suis pas sûre qu’il ait beaucoup de points communs avec mon homme encerclé : Dave Boyle sait ce qu’il enferme en lui et pourquoi il faut enfermer cette horreur, l’homme encerclé ne sait rien de tout ça. L’un agit son enfermement en connaissance de cause, l’autre ne peut que le subir, et sans même savoir qu’il subit, ni ce qu’il subit, ni pourquoi...  

Aurait-il pu s’en sortir ? Il y aurait long à dire sur cette question, à commencer par : que signifie "s’en sortir" ? Je trouve qu’à sa façon, qui n’est forcément ni la vôtre ni la mienne, il s’en sortait à peu près... il vivait sa vie, il travaillait, et ne se plaignait pas d’être seul, au contraire. Au fond, sa seule source de souffrance affichée est dans les cauchemars nocturnes qui surviennent dès lors que quelque chose menace de changer son quotidien.

Je ne doute pas qu’il parviendra, une fois revenu à une stricte ordonnance de son quotidien, à retrouver son équilibre de départ. Je vous fait hurler ? C’est sans doute qu’il vous est difficile d’imaginer qu’il y a des gens si abîmés psychiquement que de telles défenses leur sont nécessaires, ne serait-ce que pour survivre.

Alain Le Flohic : Avez-vous eu l’occasion de travailler professionnellement avec des personnes comme Jean Raizaud ?

Michèle Rozenfarb : Oui j’en connais, et oui, parfois, on essaie ensemble d’étendre le domaine de la survie à celui de la vie... mais c’est difficile.

Alain Le Flohic : Pourquoi avoir choisi la série noire pour ce livre ? On présente souvent le roman noir comme un roman social. En quoi le votre vous semble correspondre à cette catégorisation ?

Michèle Rozenfarb : Mes quatre derniers livres sont en noir, dont trois en Série Noire. Mais atypiques, très atypiques ! Donc sur les catégories, je suis incapable de vous dire quoi que ce soit. Je vais cependant vous raconter comment je suis arrivée à la série Noire, après avoir été publiée en blanc chez Minuit : j’ai écrit "Chapeau !", j’avais absolument besoin d’un meurtre pour cette histoire, et comme il y avait un meurtre et une énigme (aucun intérêt côté énigme, que cela soit clair !), j’ai envoyé à trois ou quatre éditeurs de noir.

Une fois en série Noire, je m’y suis plue... et j’ai continué à plaire à Patrick Raynal avec mes histoires atypiques. Voilà, ce n’est pas plus compliqué que ça : une rencontre hors des sentiers battus du Noir, si j’ose dire.

Alain Le Flohic : Pourquoi avez-vous pensé à l’écriture de compte-rendus quotidiens pour rendre compte de l’enfermement de Jean ?

Michèle Rozenfarb : Les compte-rendus quotidiens, c’est l’enfermement vu de l’intérieur. Je n’aurais pas pu l’imaginer autrement que sous cette forme (comme mon premier série Noire d’ailleurs).

Alain Le Flohic : Votre roman m’a beaucoup touché pour la compréhension de ses personnes qui n’arrivent pas ou plus à entrer en relation avec les autres, qui ne supportent pas les contacts humains. La chaleur peut être une violence très grande.

Paul Maugendre : L’homme encerclé est un exercice de style, un cahier plus ou moins intime, donc écrit à la première personne. Peut-on écrire ce genre de livre avec détachement  ?

Michèle Rozenfarb : Non. De toute façon, je ne peux écrire qu’avec attachement, et c’est cela qui est à l’origine de mon fort penchant pour le monologue ou le dialogue. Je colle très vite à mes personnages, je m’amourache d’eux, j’ai du mal à les quitter quand le livre est fini... C’est aux antipodes du détachement !

Paul Maugendre : L’homme encerclé n’est-il pas un peu nous mêmes, encerclés dans nos certitudes, nos a priori, nos répulsions, notre arrogance vis à vis des autres je veux dire ?


Michèle Rozenfarb : Paul est encerclé d’une manière véritablement pathologique, de plus en plus délirante (au sens propre du mot délire). Je ne crois pas qu’on puisse comparer ce que vous appelez nos certitudes, a priori, répulsions, arrogance à ce qu’un homme tel que lui peut vivre et éprouver. Chez lui, ces "positions" sont une structure de survie ; dès lors qu’elles sont menacées, c’est tout son être qui est menacé de se déstructurer : les cauchemars de tête tranchée par exemple, c’est quelque chose d’absolument terrifiant. Nos encerclements intérieurs à nous ne nous exposent pas (je vous le souhaite...) à de telles douleurs lorsqu’ils sont menacés. A des souffrances, oui, mais pas à ces douleurs terrifiantes dont j’ai tenté de donner une idée dans deux ou trois passages du livre.

Paul Maugendre : La secrétaire s’appelle Ida Claude. Clin d’oeil envers un sympathique couple qui vit près de Toulouse  ?

Michèle Rozenfarb : Cela même, bien sûr, preuve que je les aime beaucoup...

Paul Maugendre : Le héros (entre guillemets) s’appelle Jean Raizeaud : verlan de Zéro. Hasard ?

Michèle Rozenfarb : Oh oui, pur hasard, jamais je n’aurais voulu cela. Mais c’est bien la première fois que quelqu’un se penche (enfin) sur le nom. Je suis très déçue que personne n’ait remarqué que tous les prénoms, et le nom à peine transformé, sont ceux du roman de H. Bazin : "Vipère au poing". A cause de Folcoche, cette mère horrible qui va jusqu’à essayer de tuer son fils.

Paul Maugendre : Le livre est comme un insecte sous la loupe d’un entomologiste : l’auteur des carnets se trouve véritablement disséqué par lui-même sans qu’il s’en rende compte. Mais au moment où le(s) drame(s) se produisent, il a 40 ans alors que ses premiers conflits ont eu lieu alors qu’il n’en avait que 15. N’est-ce pas un peu loin dans le temps et ses collègues n’auraient -ils pas dû se rendre compte de son disfonctionnement mental ?

Michèle Rozenfarb : Vous avez tout faux, mais vous êtes pardonnable parce que vous n’êtes certainement pas psychanalyste, ou psy-autre chose. D’abord ce n’est pas à quinze ans que ce genre de catastrophe commence, mais... quinze ans plus tôt. En revanche, c’est vrai que ça décompense assez souvent à l’adolescence. En tout cas, ça tient comme ça peut, et chez Paul, ça a tenu "grâce" à son fonctionnement obsessionnel. Alors dans l’entourage, un homme comme ça, on voit bien qu’’il est un peu spécial, "bourré de manies", "hypermaniaque", "les fesses serrées", "il serait pas un peu homo sur les bords ?" "un sacré misogyne"... etc. ET ALORS ??? Il n’embête personne tant qu’on ne vient pas marcher sur ses plate-bandes, non ? Il assume parfaitement son mode de vie, il se débrouille avec ses terreurs nocturnes, que voudriez-vous faire pour lui quand il est "juste un peu spécial" ? Et même plus loin, qu’auraient dû faire de plus ses collègues lorsqu’ils ont constaté qu’il disjonctait ? Le faire hospitaliser sous contrainte ?

Paul Maugendre : La mort du père est sûrement en cause mais d’autres évènements n’auraient-ils pas pu déclencher cet montée en puissance dans un processus quasi irréversible ?

Michèle Rozenfarb : Oui, bien sûr, tout ce qui pouvait venir démolir le strict ordonnancement de son quotidien.


Paul Maugendre : Et puis alors que les premières brimades, vexations lui ont été infligées alors qu’il n’avait que 15 ans, pourquoi cette révolte ne s’est déclenchée qu’à la quarantaine ?

Michèle Rozenfarb : Je vous renvoie à quelques éléments de réponse précédents, ce n’est pas à quinze ans que ces choses-là, aussi graves, commencent, et surtout il ne s’agit pas d’une révolte au sens où vous l’entendez sans doute (révolte adolescente, etc), mais d’une véritable déstructuration de l’être, qui se traduit chez Paul par un délire de persécution. 
Ce qui vous rend peut-être obscur ce côté très pathologique du personnage, c’est que j’ai "joué" l’intrigue du noir sur le thème d’une persécution familiale bien réelle.


Luis Alfredo : Vous exercez la profession de psychanalyste. Pourquoi ce besoin d’ écrire ? Et plus particulièrement des romans noirs ?

Michèle Rozenfarb : Toute psychanalyste que je sois, je suis bien infoutue de dire pourquoi j’écris (plutôt que de peindre ou de sculpter par exemple). Le début remonte si loin que la légende familiale dit que je suis née avec une plume dans la main, c’est vous dire… J’aurais eu le choix d’une forme créatrice, j’aurais sans l’ombre d’une hésitation choisi la sculpture mais bon, j’ai pas eu le choix. Donc je me suis contentée de ce que j’avais, ce qui prouve que je ne suis pas si folle que mes romans pourraient le laisser penser… (voir votre question 5 !)

Les romans noirs, c’est parti d’une sorte de mouvement ludique : j’avais été publiée chez Minuit et de toute évidence, le tour que prenait mon écriture ne me destinait pas à y rester. Quand j’ai écrit " Chapeau ! ", mon premier Série Noire, il me fallait absolument introduire un meurtre. Donc j’ai envoyé le manuscrit à quelques éditeurs de noir… logique, non ? Eh bien pas tant que ça, et c’est pour ça que je me suis attachée à cette maison : parce que non seulement l’atypie (de forme, de style) n’y était pas rejetée, mais encore elle y était bienvenue. Partant de là, c’est à dire d’un roman où l’intrigue policière n’avait vraiment aucun intérêt, j’ai peu à peu découvert le plaisir de jouer avec une intrigue. 

Luis Alfredo : Le héros de l’homme encerclé est-il le résultat de vos observations professionnelles ?

Michèle Rozenfarb : Je dirais non et oui. Je m’explique.

Non, parce que des êtres qui fonctionnent comme lui (plus ou moins, c’est une question de degré) on en connaît tous. Et ceux que j’ai connus ou que je connais dans la vie courante, ces gens qu’on dit hypermaniaques, obsessionnels, m’ont toujours intriguée, voire angoissée. Il était donc fatal qu’il s’en présente un jour sous ma plume.

Mais oui, parce que je ne pense pas que j’aurais pu traduire (et surtout faire éprouver au lecteur) le vécu intérieur d’un tel personnage sans connaître, de par ma pratique, les rouages les plus intimes de cette pathologie assez terrifiante. Les psychanalystes qui lisent ce livre me disent que j’ai brossé là un tableau clinique d’une vérité confondante jusque dans les moindres détails, mais ça ne m’intéresse pas beaucoup. Ce qui m’intéresse, c’est que cette connaissance de l’intimité psychique me permet, transportée dans une écriture romancée, d’éprouver et de faire éprouver.

Luis Alfredo : Existe-t-il des individus maniaques et méticuleux à ce point ? Et sont-ils des proies faciles aux manipulations ?

Michèle Rozenfarb : Oui, il en existe. Mais je n’ai pas le sentiment qu’ils se laissent facilement manipuler, justement parce qu’ils ne supportent pas l’envahissement par autrui.

Luis Alfredo : Certes l’histoire que vous narrez dans l’homme encerclé est intéressante, mais j’ai trouvé que ce qui en fait sa force et la rend unique, proche du petit bijou, en est sa forme : les carnets foliotés. Les carnets pas la forme. Pouvez-vous nous dire comment vous imaginez une telle chose. Est-ce la forme qui a déterminé l’histoire ou l’inverse (à moins que ce ne soit ni l’un ni l’autre) ?

Michèle Rozenfarb : Là encore, il est difficile de répondre parce que j’ignore comment cela se passe dans le chaudron où mijotent les histoires… Depuis que j’écris, les histoires me sont toujours tombées dessus toutes ficelées ou presque. C’est difficile à imaginer, même pour moi, mais c’est comme ça. Un jour une phrase se présente, avec un rythme (un genre de mélodie, ou de prosodie), elle devient obsédante et tout commence là. C’est un genre de paquet complet : il y a le thème, la forme, le style d’écriture, bref, tout ce qui va constituer le livre à la sortie. Je ne commence à vraiment maîtriser l’ensemble que bien, bien après le début. L’homme encerclé s’est d’emblée présenté dans la forme des " comptes rendus quotidiens ", le foliotage des carnets allant dès lors de soi puisqu’il s’agissait d’une obsession.

Luis Alfredo : On dit que dans chaque livre il y a une part de l’auteur. Ecrivez-vous à heures fixes ? Après ou avant votre bain ?

Michèle Rozenfarb : Bon. Me voilà obligée de dévoiler que je ne prends pas de bains… Que je n’écris pas à heures fixes vu que j’écris tout le temps où je ne travaille pas, et que je suis si peu obsessionnelle que l’idée seule d’avoir des horaires imposés (en dehors du travail), fut-ce par moi, me rend malade !

Mais trêve de futilités. Cette histoire de la part de l’auteur dans chaque livre… évidemment, puisque c’est lui qui écrit ce livre là et pas un autre  ; mais ce n’est pas forcément la part qu’on croit, et rarement celle qui crève les yeux. C’est ailleurs que ça se niche, dans les replis obscurs de l’intimité psychique. La part de moi dans mes livres, c’est mon affection pour les êtres déglingués qui est telle que j’en ai fait et mon métier, et la matière de mon écriture. 

Bernard Strainchamps : J’ai réussi à m’identifier en partie au prosateur maniaque, protagoniste principal de l’Homme encerclé. Ce roman m’a d’autant plus marqué que j’ai une collègue atteint de TOC qui écrit tout ce qu’elle fait sur des bouts de papier. Est-ce grave docteur ?

Michèle Rozenfarb : Un TOC, ce n’est vraiment pas drôle. Ni pour celui qui en souffre, ni pour ceux qui le côtoient. Mon homme encerclé est certes un grand obsessionnel, mais pas un obsessionnel compulsif (TOC = trouble obsessionnel compulsif), ce qui est quand même bien différent.

Ce qu’il y a de terrible dans le TOC, c’est qu’il s’accompagne d’une angoisse qui va croissant et qui est épuisante. Ce n’est pas le cas quand il n’y a pas de compulsion (à noter, à vérifier, etc), au contraire, la minutie obsessionnelle protège de la montée d’angoisse ou de terreur.

Bernard Strainchamps : Vos romans sont de pagination réduite. Est-ce qu’il y a une raison ?

Michèle Rozenfarb : Oui. La raison tient à la nature de l’écriture elle-même. Dans les trois Séries Noires surtout, c’est l’écriture qui est chargée de transporter des affects qui puissent cogner le lecteur  : la façon de tricoter les mots entre eux, les phrases entre elles, la ponctuation, et jusqu’à la mise en page que j’ai beaucoup travaillée pour " Vagabondages ", où les ruptures de la pensée chez le vagabond sont traduites par de permanents retours à la ligne.

Dit autrement : les ressentis à la lecture (qui passent bien sûr d’abord par des ressentis à l’écriture) ne sont pas induits par une trame narrative, descriptive, mais par une sorte de transport direct d’affects très bruts. C’est une écriture sans aération, sans respirations, dense, et c’est cette densité, cette absence de détours, de respirations qui me paraît imposer des textes courts.

Maintenant, il est possible que je ne sois pas capable d’écrire des textes longs…

Bernard Strainchamps : Le roman policier qu’il soit d’énigme ou noir peut se rapprocher de la psychanalyse :  on cherche à savoir ce qui motivent les actions de l’humain. Que pensez-vous de ce rapprochement hatif ?

Michèle Rozenfarb : C’est loin d’être un rapprochement hâtif, et bien des psychanalystes vous diront qu’il n’y a aucune différence entre une analyse et une enquête judiciaire… Dans l’un et l’autre cas, tout commence et se poursuit autour d’indices, il y a des pistes à suivre, d’autres à abandonner, c’est la même chose.

Bernard Strainchamps : Connaissez-vous la prose de vos confrères psychanalystes ?

Michèle Rozenfarb : Quasiment pas, à ma grande confusion.

Bernard Strainchamps : Seriez-vous prête à écrire une notice " psychanalyse dans le polar " pour la prochaine mouture du Dictionnaire des littératures policières ?

Michèle Rozenfarb : Non, même si Claude me le demandait à genoux. Il faudrait pour cela avoir lu et lire beaucoup plus de polars que je n’en lis, et je me languis trop d’écrire pour avoir envie de me lancer dans un tel travail de recherche…

Bernard Strainchamps : Vous lancez-vous des défis d’écriture en mettant en scène des narrateurs ou protagonistes muet, amnésique, maniaque ?

Michèle Rozenfarb : Oui, au début et dès mon premier roman (un blanc), le côté défi était bien présent, et j’adorais quand on me disait (ça revient toujours dans les " critiques " littéraires) que j’écrivais sur le fil du rasoir, qu’on avait toujours l’impression en me lisant que j’allais me casser la gueule (Patrick Raynal me le dit pour chaque livre, et ça me ravit !). J’avais le sentiment, je l’ai toujours, que l’écriture est une pâte à modeler extraordinaire qui permet ce qui pourrait paraître à première vue impossible.

Avec le temps, ce côté défi passe à l’arrière plan, il s’est pour ainsi dire intégré à l’ensemble. Ceci dit, quand j’ai mis le point final à L’homme encerclé, j’ai pensé que le défi avait été cette fois très coûteux, et que je n’avais plus envie de ça.

Jean-Marc Laherrère : Une question que je n’ai pas pensé à poser lors de la rencontre à Ombres Blanches ...
Lors de la présentation de Vagabondages, tu nous disait que ce roman était la conclusion d’une trilogie, qui mettait en scène (entre autres but) les différentes réactions extérieurs face à la folie   : Chapeau, c’est l’attendrissement, spécialement face au handicap des enfants, Junkie Boot, c’est le rire défensif, et Vagabondages c’est l’Effarement.

Comment à ce moment là définir la réaction face à ce pauvre Raizaud ? Le quatrième mousquetaire ? D’autant plus, que pour une fois, nous en avons discuté à ombres Blanches, tu as "mal anticipé" les réactions, vu que nous étions plusieurs à avoir souri, au moins au début du roman, alors que tu nous disais que pour toi il n’y avait rien de drôle.


Michèle Rozenfarb : L’accablement, sans aucun doute. Il n’y a aucun espoir que cet homme puisse changer, le seul effort qu’il puisse faire dans le sens de la vie, c’est de rester sur place. Je reprends l’image du culbuto que j’avais donnée chez ombres Blanches : tu imprimes des secousses, des poussées, ça bouge un peu et puis ça se refige.

Ceci dit, j’ai repensé à cette histoire du rire dans ce livre : le fait que toi et d’autres aient ri alors que je pensais qu’il n’y avait pas de quoi m’est apparu comme la preuve que ma plume était exactement là où il fallait qu’elle soit. Parce que faire rire sans rire soi-même, ça s’appelle être ridicule, comme tu l’avais si bien dit, et qu’il était bien dans mes intentions de jouer, au départ, sur le ridicule, de faire en quelque sorte glisser le personnage du ridicule au tragique. Donc je suis assez soufflée de constater que même ça, j’ai réussi à le vivre, et donc à le transcrire de l’intérieur, c’est à dire sans rire moi-même ! ça, je dois dire, c’est une première pour moi… et un argument de plus pour tourner le dos à ce type d’écriture. Si je ne peux même plus jouir en primeur des rires que je déclenche, c’est affreux !!!

Jean-Marc Laherrère : Et maintenant, vas-tu réellement t’arrêter là ? Où reste t’il encore des êtres déglingués dont tu voudrais nous faire partager l’intimité ?


Michèle Rozenfarb : Ce qui s’arrête là, c’est ma trilogie déglinguée, une forme, une veine d’écriture " non distanciée " que j’ai épuisée pour de multiples raisons (j’en ai parlé chez Ombres, je n’y reviens pas).

Ce que je peux ajouter par rapport à la dernière fois où j’ai parlé de cela, c’est que j’ai enfin pu recommencer à écrire, et que c’est tout à fait différent. J’ai presque envie de dire que je suis exactement dans l’opposé de ce que je faisais, avec une distance très grande entre les personnages et moi qui permet à l’écriture de se déployer sans tension. Si je réussis à mener ça au bout, ça devrait être assez chouette.

Jean-Marc Laherrère : Sur un autre sujet, dont nous avons déjà parlé mais qu’il est intéressant d’évoquer ici : Plusieurs questions ont déjà évoqué l’écriture, et la forme de carnets numérotés. Un autre aspect très travaillé est le vocabulaire, et les tics d’expression qui, sans qu’on s’en rende compte tout de suite, définissent et "encerclent" le personnage, encore plus que ce qu’il dit.

Je pense à "tout de même", à "je ne saurais dire mieux" (approximatif), ou à sa manie, quand il écrit, à éclaircir de façon totalement inutile toute ambiguïté possible (je n’ai pas le bouquin sous la main, mais ça donne en gros : "Le voisin était à ma porte, je l’ai chassé (le voisin, pas la porte)".

Comment as-tu travaillé ce style, as-tu fait une liste de termes et de tics à utiliser ? T’es tu obligé à en glisser tant par paragraphe ? Ou est-ce que c’est venu tout seul, juste parce que tu étais dans la peau du personnage ?

Michèle Rozenfarb : Il est donc bien difficile d’entendre que tout cela se fait tout seul… L’essentiel coule de source à partir du moment (dès qu’une ou deux pages, pas plus en général, ont été écrites) où je me suis faufilée dans la peau du personnage. De temps en temps, c’est rarissime, il m’arrive de noter en réserve un mot ou une phrase qui m’est venue en me douchant (à l’attention d’un questionneur précédent : pas de bains, mais des douches oui) ou en pelant les pommes de terre.

Je ne supporte pas de faire des listes, des recherches, de réfléchir à ce que je vais écrire, de préparer quoi que ce soit, tout cela m’apparaît comme des contraintes, ça m’agace prodigieusement.

(Ceci dit, comme il paraît qu’il y avait des incohérences judiciaires dans Vagabondages, j’ai glané quelques notions de base, mais alors vraiment de base, auprès d’une avocate).

L’histoire s’écrit toute seule, je la suis (… à interpréter comme on veut, autour de " être " ou de " suivre ") docilement. A mesure qu’elle se déroule, l’écriture se fait plus précise au regard de ce que j’en attends, bien souvent je n’ai pas besoin de la retoucher pour ce qui est, en gros, de la deuxième moitié du livre.

En fait, il me semble que je travaille surtout, après le premier jet, à resserrer, densifier l’écriture, mais c’est vraiment différent pour chaque livre. Dans l’homme encerclé, je dirais que je visais à aplatir le plus possible le style ; j’ai beaucoup traqué le pathos, et tous les mots qui auraient pu exprimer des sentiments. Par exemple, au lieu de : je pleure, écrire  : je suis victime de larmes. Je crois n’avoir volontairement conservé que le mot de " terreur ".

C’est un travail que j’aime beaucoup faire, et qui me procure de vrais émerveillements quand j’arrive à transformer une phrase assez quelconque en une autre très percutante, quand je peux me dire : exprimé comme ça, c’est sûr que ça va cogner le lecteur, ou sans le cogner de plein fouet cheminer insidieusement en lui (ça s’est beaucoup produit avec Chapeau ! quelques phrases qu’on me rappelle parfois encore).

Dans L’homme encerclé, quand je suis arrivée à écrire : " Sans doute père eût-il préféré que je sois différent. Différent, je ne puis mieux dire ", tout était là du personnage. Pour moi, ce livre a pris sa chair de livre quand je suis arrivée à exprimer ça avec ces mots-là exactement, et je retrouve d’ailleurs en l’écrivant ici l’émotion que j’ai éprouvé quand s’est sorti sous ma plume…


A très vite, Jean-Marc, et merci à toi et à Bernard de m’avoir donné cette belle occasion de pouvoir dialoguer, c’est à dire de m’entendre penser sans être tout à fait seule...


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