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Rencontre avec Michel Embareck

Mise en ligne le Décembre 2006 | 669 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Michel Embareck a accepté de répondre aux questions des abonnés de Mauvais genres du 21 au 25 juin 2004.


Arno Servant : Rubens est comme le dit la 4eme de couv un roman de formation.  Pourquoi ce roman « Rubens » maintenant ?  Une certaine nostalgie ?

Michel Embareck : Je le portais en moi depuis très longtemps et j’ai du en écrire la moitié il y a deux ou trois. Je l’ai terminé entre l’été 2003 et Noel 2003. Je ne pense pas qu’il y ait dedans la moindre nostalgie, ni de l’enfance, ni de l’époque où je courrais après la musique bleue. En fait pour moi, il s’agit d’un roman sur le processus de création littéraire. Voilà pourquoi j’ai bien aimé la chronique que tu en as fait sur MG car il tu as surtout retenu cette partie.

Arno Servant : Comment est-ce venu ? A t-il nécessité un effort particulier d’écriture  ?

Michel Embareck : A partir du moment où un roman ne repose pas sur une véritable histoire comme " 2-1 = 0" réédité sous le titre "A deux pas de nulle-part" ( qui était le titre original du livre), je pense qu’il doit y avoir une écriture. Un effort ? Pas particulièrement. Ce roman me tenait à coeur et comme je l’exprime dans "Rubens" le plus grand bonheur que m’apporte l’écriture est ce moment où l’on pèse chaque mot, chaque adjectif, où l’on cherche la musique exacte des mots, le rythme le plus adapté des phrases. Dans "Rubens" ça m’a pris beaucoup de temps mais parce que j’étais bien dans ce monde que j’avais créé.

Arno Servant : Si je lis bien entre les lignes il y a, et c’est loin d’être péjoratif,  encore un hommage à Luc Baranger. Son dernier roman est aussi un roman de  formation ou initiatique.  Une coïncidence que vous écriviez sensiblement au même moment le même type  d’ouvrage ?

Michel Embareck : Tout le monde sait que Luc et moi sommes très liés par un tas de choses, l’écriture, la musique, des parcours professionnels en zig-zag. Nous nous glissons donc régulièrement des clins d’oeil dans nos bouquins respectifs. La sortie de ces deux livres est une pure coïncidence car je crois me souvenir qu’il avait bâti l’essentiel de Tupelo, il y a assez longtemps.

Arno Servant : Après les rééditions et "Rubens" à quand le nouvel Embareck ?

Michel Embareck : Oh, je n’écris pas très vite. Il y a eu les nouvelles sur le rugby ( Nouvelles Mêlées) en octobre 2004 et Rubens en mai 2005. Je tourne actuellement autour d’une autre aventure de Victor Boudreaux mais j’ai, par ailleurs, pas mal de boulot. J’y verrai plus clair en septembre.

Arno Servant : Dernière question un peu brusque : Pratiquez vous la peinture ? Sinon pourquoi ?

Michel Embareck : Ah non, même pas la peinture en bâtiment ! Mais j’aime la compagnie des peintres. J’ai eu la chance d’en fréquenter quelques uns très connus, André Dunoyer de Segonzac, Olivier Debré et d’autres comme Norbert Pagé. J’aime leur façon d’aborder la lumière, d’en parler, de la détourner. J’aime aussi les regarder travailler car il s’agit d’un artisanat très proche de l’écriture où l’on passe son temps à démonter ce que l’on vient de faire pour corriger, tenter une autre forme etc...

Luis Alfredo : Lorsque j’ai ouvert ce livre je pensais lire un polar. mais je du me  rendre à l’évidence ce n’est pas le cas. Alors ma première question va de  soit, s’agit-il du roman de la rupture ?

Michel Embareck : Pas du tout. Je suis toujours allé du polar au roman "blanc". J’ai débuté par "Sur la ligne blanche" qui avait obtenu le poker d’as de Michel Lebrun pour passer ensuite à " 2-1=0". Je navigue ainsi au gré de mes envies puisqu’entre mes derniers polars, il y a eu les nouvelles autour du rugby. Je crois d’ailleurs que mes dix bouquins forment un tout marqué par ce que j’appelle "le social dépressif" et que d’autres appellent le noir. S’il y a dans Rubens une rupture, il s’agit d’une rupture strictement personnelle et intime avec mon enfance.

Luis Alfredo : Votre personnage se remémore, tout au long du livre, sa vie au  pensionnat. Y a-t-il une part de d’auto biographie dans ses souvenirs ?

Michel Embareck : Oui, j’ai passé 7 ans, interne dans un lycée encore très napoléonien. Aujourd’hui ça semble la préhistoire mais c’était comme ça, dur, féroce, dirigé par la connerie personnifiée des pions, profs et autres cadres. Oui, on crevait de faim, on était punis pour des pécadilles, isolés du monde, de l’actualité, des filles, de la musique ( en pleines sixties) et même du sport puisque la lecture des journaux était interdite. J’ai appris il y a peu que le pire fumier de pion que j’aie connu là bas était maintenant, localement, un ponte du PS. Il ne faut pas oublier que nous étions des gosses. J’y ai acquis l’intime certitude que la moindre parcelle de pouvoir rend l’homme complètement con. Conviction confirmée aujourd’hui lorsque je fréquente professionnellement des élus, des fonctionnaires ( souvent de bas niveau).

Luis Alfredo : Vous citez, en ouverture, un long passage d’un bouquin de Léo Ferré  particulièrement adapté à votre récit. Peut-on dire que celui-ci vous a  inspiré quant à votre écriture ?

Michel Embareck : Non, je suis tombé sur cette phrase de Ferré alors que le livre était terminé ! Mais peut-être faut-il relier Ferré à ce que je disais précédemment au sujet du pouvoir... Les influences de mon écriture, il faut plutôt la chercher du côté des écrivains français populaires, Marcel Aymé, Antoine Blondin, René Fallet, Henri Callet, Robert Sabatier et de quelques américains, Dos Passos et Hemingway surtout. Pour le reste je pense et j’espère avoir créé une écriture qui m’est propre, une musique à moi.

Luis Alfredo : Pourquoi Rubens ? Vous n’aimez pas Modigliani ?

Michel Embareck : En peinture ? Si je dois choisir, oui, je préfère nettement Rubens à Modigliani. En ce qui concerne "les rubens" et "les modigliani" le livre dit tout sur la question !

Luis Alfredo : Pour plagier un « célèbre » présentateur de TV, voici quelques questions  Ã  la Ferré.

 ** Votre écriture est remplie de jeux de mots, de glissement syntaxique.  Pensez-vous que  « Le taux usuraire de l’astuce n’est jamais assez élevé »

 Michel Embareck : Bof

 Luis Alfredo : ** Les souvenirs charpentent votre récits. Diriez-vous que :

 « les souvenirs, d’ailleurs, c’est du présent discutable »

Michel Embareck : Non car il y a des souvenirs indiscutables comme ceux relatifs à la période de lycée du héros

Luis Alfredo : ** « il souffrait d’une maladie sans nom, une sorte de fragmentation  lexicale. » écrivez-vous, diriez-vous qu’il est :

 « d’un autre pays que le notre, d’un autre quartier, d’une autre solitude.  (qu’il) voudrait s’insérer dans le vide absolue »

 Michel Embareck : " D’une autre solitude" . D’ailleurs, tous les héros de mes livres sont solitaires. Et l’écriture s’avère un travail de bienheureuse solitude.

Luis Alfredo : **Votre « héros » évoque des « ravajoux » « membres de l’avant-garde  Ã©clairée ». Il préfère les « ravajoux » libertaires..

 « 68.68.68. Noblesse du calendrier » ?

 Michel Embareck :  ?????? - Les structures m’ennuient. Je suis incapable de me plier à une organisation. Je fais un métier au sein d’une équipe mais comme par hasard j’occupe le poste de celui qui n’a pas d’horaires et pas de planning de travail. Tout se tient même si ça semble très éloigné. Je n’en tire aucune fierté. Il s’agit d’un problème quasiment physique. et si l’on doit évoquer 68, ma sympathie va davantage vers les Katangais de la Sorbonne que vers Cohn Bendit.

Luis Alfredo : ** Votre « héros » a-t-il ?

 « Un drapeau noir en berne sur l’espoir »

Michel Embareck : Absolument pas. D’ailleurs la fin du livre est explicite sur ce sujet et je partage la conviction du héros ( encore heureux) que notre société implosera dans un grand chaos tribal sur lequel en naîtra une autre. J’ajoute que l’évolution de la situation en Irak, donne chaque jour un peu plus raison à mon héros sur l’AmériKKKe. comment le drapeau noir, celui de l’insoumission pourrait-il être un jour un berne ? La société demandant toujours plus de soumission, fabrique du même coup toujours autant ( ou plus) d’insoumis. Ils se manifestent seulement différemment.

Luis Alfredo : ** et vous :

 « la mélancolie pour traîner dans la vie »

Michel Embareck : Je ne pense pas être mélancolique mais appréhender systématiquement la vie par la noirceur. Je suis un garçon positif. qui ne pense pas qu’hier c’était mieux. Je sais juste que demain sera pire.

Zilber Karevski :Vous avez essentiellement publié, ces dernières années, du polar, notamment dans la série noire, chez Gallimard. Le propos de "Rubens", même s’il est sombre, relève plutôt d’une "série blanche". Pourquoi être sorti du polar ?

Michel Embareck : En voilà des tas de questions intéressantes ! Je ne suis pas "sorti" du polar mais la liberté de l’écrivain est d’aller un peu où il veut dans le choix de ses textes. Je crois qu’il en est un peu de même pour Didier Daenninckx ou Marc Vilard. Lorsque j’ai publié ma première Série Noire, un éditeur qui aimait beaucoup mes quatre premiers romans m’a demandé "pourquoi j’allais m’enfermer dans le polar" !!!! J’écris donc au gré de mes envies. Ainsi j’avais toujours eu envie d’écrire un livre à quatre mains et l’occasion s’est présentée pour "Accusé, couchez-vous !". Par exemple, j’ai toujours été fasciné par les escrocs et les faussaires. Un jour, j’aimerais écrire un faux document, c’est à dire un livre d’enquête totalement bidon mais qui soit tellement vraissemblable que le lecteur se demande si c’est vrai ou pas.

Zilber Karevski : La maison d’édition "L’écailler du sud" est plutôt connue (par moi en tout cas), comme une maison plutôt spécialisée dans le polar et marseille. Comment un texte comme Rubens trouve-t-il sa place dans une telle maison d’édition ?

Michel Embareck :  Ca faudrait le leur demander !!!! Il se trouve que L’Ecailler n’a pas publié que des polars et qu’au moment où nous nous sommes rencontrés, ils avaient envie d’élargir leur catalogue et de faire évoluer leur image de maison d’édition du Sud.

Zilber Karevski : A un niveau plus large, comment, en tant qu’auteur, choisissez-vous votre éditeur ? Quand on voit notamment vos quatre derniers livres, qui sont parus chez Gallimard (dont le dernier à la nrf, avec Eric Halphen),ce qui représente, pour bon nombre d’auteurs, la consécration, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi le suivant n’est pas, lui aussi, sortit chez Gallimard ?

Michel Embareck :  Rubens est un tout. Dès le départ dans mon esprit. J’avais décidé que ce texte noir mais pas polar sortirait chez un "petit" éditeur. Mon seul soucis était d’avoir le contrôle du "produit", c’est à dire de la couverture et de la typo. L’Ecailler l’a accepté sans problème. J’ai choisi la photo de couverture, sa mise en page et une couverture brillante alors qu’eux préfèrent le mat. J’en profite d’ailleurs pour les remercier une fois de plus.

Zilber Karevski : Le personnage de Rubens n’est pas le point central du livre. Je l’ai plutôt perçu comme un personnage périphérique qui permet de revenir vers le présent pour mieux replonger vers le passé du "gamin". C’est en quelque sorte, un point d’ancrage. Pourquoi avoir choisi justement ce personnage pour le titre ?

Michel Embareck : Analyse tout à fait exacte. Je trouvais seulement que c’était un bon titre. Je n’en ai jamais eu d’autre à l’esprit. Le personnage de Rubens structure tout de même le livre puisque de nombreux chapitres commencent et se terminent autour d’elle. Entre les deux, effectivement le propos est propre au héros.

Zilber Karevski : D’une manière plus générale, comment choisissez-vous vos titres ? Est-ce que les éditeurs ont leur mot à dire ?

Michel Embareck : Comme tous les auteurs, je propose un titre que l’éditeur accepte ou pas. Seuls deux éditeurs ont changé ceux que je proposais. J’ai trouvé "2-1=0" après le refus de "A deux pas de nulle part" , titre original sous lequel le livre a été réédité. "Cloaca Maxima", réédité sous le titre "Dans la seringue" en Folio, s’appelait au départ "Les filles aussi ont envie". Oui, les éditeurs ont leur mot à dire ce qui n’est pas forcément un mal.

Zilber Karevski : Pourquoi le prénom de Rubens ? Dans le texte, les femmes aimées par le personnage adulte sont toutes des Modigliani, à part celle-ci qui est une Rubens. Pourquoi des peintures pour symboliser la femme finalement absente du texte, alors que la peinture est absente elle aussi du texte, pour ne laisser la place qu’aux mots (lecture, écriture) et à la "musique bleue" ?

Michel Embareck :  Dans mon esprit, les silhouettes de femmes sont souvent comparables à des peintures. Il n’y a pas besoin d’être spécialiste en histoire de l’art pour qu’une "Modigliani" parle à tout le monde et une "Rubens" aussi. Le héros a aussi connu une "Degas". Tout cela est allusif comme souvent dans mes livres.

Zilber Karevski : Vous n’utilisez jamais le mot jazz ou blues dans le livre. Toujours "musique bleue". Pourquoi ?

Michel Embareck : Le mot "Jazz" pose un problème chez nous. Sur le continent nord américain, il désigne chez les initiés toutes les musiques noires à l’exception du rap. Par exemple, au Jazz Heritage Festival de La Nouvelle Orléans on peut écouter du jazz, du blues, du rythm & blues, du gospel, du zydeco, des fanfares etc... Jazz étant trop réducteur chez nous, j’ai préféré ce terme de musique bleue qui correspond mieux aux musiques que j’aime et que j’écoute toujours en écrivant.

Zilber Karevski : En lisant le livre, ça m’a fait penser à "L’enfant", de Jules Vallès. Plus loin, d’ailleurs, vous citez Vallès. Quels sont les auteurs qui vous ont marqués et pour quelles raisons ?

Michel Embareck : Vallès fait effectivement partie des auteurs que j’aime. Lorsque j’étais interne au lycée, sept ans plein pot, la seule évasion était la lecture et la bibliothèque était bien foutue, pleine de romans populaires de Pierre Loti à Maurice Genevoix en passant par Pagnol, Marcel Aymé etc.... A cette époque, nous avons découvert les polars très tard et c’était surtout Jean Bruce, San Antonio et Ian Flemming que nous prêtaient les "grands" qui lisaient ça en cachette. Ils glissaient les polars sous les couvertures de romans autorisés. Je n’ai pas le souvenir qu’une seule Série Noire ait circulé à l’internat.

Zilber Karevski : "L’enfant", de Vallès, est écrit à la première personne du singulier. Vous, vous choisissez le "il". Est-ce que ça vous est venu spontanément ? Est-ce que c’est une manière de prendre de la distance par rapport au personnage ? Une manière de se protéger peut-être ?

Michel Embareck : Tout à fait en même temps, techniquement sur le plan de l’écriture, un personnage sans nom complique la tâche. C’était marrant à faire. Se protéger  ? Je ne crois pas. Se protéger aurait été de ne pas écrire "Rubens"

Zilber Karevski : L’Amérique, avec laquelle vous n’êtes pas tendre du reste, revient souvent dans vos textes. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Michel Embareck : J’appartiens à une génération qui croyait que l’Amérique c’était les western, le rock n roll, Hemingway et Steinbeck. Nous n’en connaissions rien d’autre parce que l’information était soit inexistante, soit interdite au lycée. C’est le premier pays où je suis allé dès que j’ai pu fuir. Et à l’époque je ne parlais pas Anglais ! Ensuite, par mon métier j’ai eu l’occasion d’y retourner et plus tard, pour des raisons familiales j’y ai très souvent séjourné. Ma vision de ce pays a donc largement évolué surtout en fréquentant les Américains "moyens". La fin de Rubens est assez explicite à ce sujet.

Zilber Karevski : Vous utilisez, à plusieurs reprises, l’expression "Amerikkke". La première fois que j’ai vu cette expression,c’était dans un livre de Roger Martin. Il traitait expressément du Ku Klux Klan. Roger (que j’ai eu la chance d’avoir comme prof de français au collège) pointait du doigt une certaine Amérique bien précise. Ce n’est pas vraiment le propos de votre livre. Pourquoi utilisez-vous alors cette expression ?

Michel Embareck : Pour moi l’utilisation du mot AmériKKKe vient du mouvement hippie. On trouve le terme dans le bouquin de Jerry Rubin "Do it" ou dans celui d’Abbie Hofmann. Ce n’est pas une référence précise au Ku Klux Klan, juste un terme qui correspond à la vision des Etats Unis que j’ai aujourd’hui puisque l’Amérique est devenu un pire cauchemar que celui que dénonçaient déjà les opposants à la guerre du Vietnam qui a marqué ma génération.

Zilber Karevski : Vous parlez de l’écriture, du boulot d’écrivain, du travail sur la langue, le rythme, la ponctuation, etc. Et vous dites "Pour cette raison, il ne comprendrait jamais que l’on interroge les écrivains." Djian faisait à peu près dire la même chose à son personnage, dans "Maudit Manège". Cela ne rejoint-il pas notre discussion sur les rapports "lecteur/auteur" ? Il y a ce que l’auteur a bien voulu mettre dans son texte et ce que le lecteur y puise (deux choses parfois fondamentalement différentes) Et les deux doivent rester séparées pour maintenir la "magie" de la littérature. Mais pourtant, vous participez à cette semaine sur la Liste, semaine où des lecteurs interrogent l’auteur. En quoi est-ce différent ? Dans le cas de Djian, c’était l’éditeur qui poussait l’auteur à participer à ce genre de rencontres, pour des raisons commerciales. La liste n’ayant que peu d’impact commercial, quelles sont les raisons profondes de votre participation alors que visiblement, ça vous met mal à l’aise ?

Michel Embareck : Toujours une sorte de globalité. Dès le départ j’avais décidé de ne pas rien faire ou presque pour promouvoir ce livre. Mauvais Genre c’est différent. Puisque pour moi Rubens est un texte qui parle du processus créatif de l’écriture, je trouvais intéressant de répondre aux questions de personnes qui lisent et s’intéressent à la littérature. Ca me semble d’ailleurs bien parti !

Arno Servant : Il y a dans Rubens une référence à Rockin Yasset et ses lévriers basanés (p83) ? est-ce le Rockin’Yasset « père » du Quetton journal underground international ?

Michel Embareck : - Quelle culture ! Oui, il s’agit bien de lui. Dans Actuel, Patrick Rambaud lui avait consacré un reportage et avec quelques " bordélisateurs inorganisés" nous avions adoré le personnage. C’était donc au sein de cette petite bande dont la dérision était l’arme préférée, une sorte de figure totémique ... que nous n’avons jamais rencontrée. Mais les maos avaient-ils rencontré Mao ? Et les Troskistes... Je crois que le titre exact du fanzine était d’ailleurs le Quetton breton... Je suppose qu’aujourd’hui, il aurait un talk show sur une chaîne câblée. Tu dois être la seule personne en France ( avec Patrick Rambaud qui m’a raconté il y a quelques années leur rencontre hautement folklorique) à t’en souvenir.

Gilda Fiermonte : Y a-t-il un lien entre parution de "A deux pas de nulle part" qui

 impliquait de retravailler un texte datant d’une quinzaine d’années et le  fait d’avoir Ã©crit "Rubens" pour lequel la part de mémoire semble  importante ?

Michel Embareck : A la première lecture, la question semble farfelue... Et finalement pas tant que ça. Non, je ne pense pas qu’il y ait un lien dans le travail d’écrivain mais les clefs livrées au travers de Rubens expliquent peut-être et même certainement l’errance du personnage de "A deux pas de nulle part", son incapacité à se plier à une situation somme toute banale ( un divorce ) et à accepter la proposition de se ranger que lui fait un copain.

Gilda Fiermonte : J’aime bien la fin de "Rubens" et je me demandais si vous l’aviez en tête  d’entrée de jeu ou si elle vous est venue en chemin avec la logique des  personnages ou si au contraire elle préexistait à l’écriture même de ce  livre-là ?

Michel Embareck : J’ignorais tout de la fin de Rubens en commençant le livre comme toujours lorsque j’entame l’écriture d’un roman ou d’un polar. J’avais vaguement une fin en tête. Au fil du texte, je me suis dit que les lecteurs qui connaissent mes livres attendraient certainement un fin plutôt chaude, une grande scène de sexe ( exercice littéraire auquel je prends toujours beaucoup de plaisir). Mais j’ai déjà donné et de toute façon, ç’aurait été comme une lueur d’espoir, une rédemption, un grain d’optimisme quasiment mensonger en ce qui me concerne. Je me souviens parfaitement du matin où j’ai trouvé la fin. Un vrai bonheur...

Gilda Fiermonte : Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de lire 2-1 = 0, mais "A deux  pas de nulle part" si. Je serais curieuse de savoir dans quel sens vous avez  retravaillé la première version pour en créer la seconde. S’agissait-il  d’élaguer ou au contraire de redonner plus d’ambiance ou est-ce que le  destin des personnages a changé ?

Michel Embareck : J’ai effectué quelques corrections sur le manuscrit original, pas beaucoup. une dizaine au plus. Des corrections de style uniquement. par contre j’ai élagué huit pages, huit pages que l’éditeur m’avait demandé de rajouter à l’époque pour je ne sais quelle raison. Il s’agissait d’une scène ( pas très bonne d’ailleurs) où le héros se démettait l’épaule en jouant au boomerang. "A deux pas de nulle part" est donc le manuscrit original avec son titre original.

Gilda Fiermonte :  Si l’on en croit le narrateur de "Rubens", son enfance difficile au camp  de base et son adolescence dans une sorte de prison ont servi de déclencheur  Ã  son travail ultérieur dans l’écriture. Est-ce que vous-même vous ressentez  le mal-être (je n’ai pas bien le mot juste) ou en tout cas les douleurs

 irrésolues du passé comme une sorte de facteur héréditaire favorisant  l’apparition de cette "maladie"-là ?

Michel Embareck : Il est certain que ce passé ne vous donne pas une vision optimiste de l’Homme en général, de la famille et des structures d’encadrement de la société. Il s’agit donc d’une sorte d’apprentissage de la vie "sur le tas". D’autres écrivains de ma génération ont eu Les jeunesses communistes ou les curés pour acquérir leur approche de la société et des gens. Il est tout aussi évident qu’il existe un lien entre ce passé et mes polars également au travers d’un dégoût viscéral pour l’injustice, les tricheurs, la malhonnêteté. Pas celles des voyous mais des cols blancs, cad des cadres politiques ou économiques, bref de tout ceux qui représentent une forme d’autorité. Dans " La mort fait mal" il y a également un passage ou Boudreaux dit tout le mal qu’il pense de Jean Jacques Rousseau. Je suis intimement persuadé que l’homme n’est qu’une bête sauvage domestiquée non pas par la civilisation ( qui n’existe pas) mais par la peur du gendarme.

Gilda Fiermonte :  Et pour finir, la question bête :  Je conçois tout à fait que l’on ait une prédilection pour la musique bleue,  mais que vous a donc fait Eros Ramazzotti pour que vous lui fassiez chanter la liste des commissions (dans "Rubens") ?

Michel Embareck : Rien ! C’est du second degré. Le héros estime que la déclaration d’amour qu’il envisage de faire est d’un romantisme stupide. Là, on est dans la peau du héros alors que personnellement, je trouve que ce qu’il veut dire à Rubens est un assez beau texte, non ?

Catherine Aventin : Tout d’abord je dois dire que j’ai beaucoup aimé votre dernier livre, "Rubens".

Il y a quelques mois, j’avais lu "Accusé, couchez-vous" qui m’avait moyennement plu, même si j’avais été passionnée par les ambiances très bien rendues du palais de justice, de son esplanade et du café attenant. Beaucoup plus que par l’intrigue elle-même.

Avec "Rubens", c’est un tout autre genre. J’ai adoré ce petit livre très, sensible, poétique et même drôle. C’est à la fois triste et joyeux, toujours beau. J’ai trouvé aussi très intéressant les passages sur l’écriture, sur le travail d’écrivain, qui apparaît ici comme une activité certainement jubilatoire, mais aussi difficile, astreignante, contraignante, besogneuse. Rien de facile ou de magique !

Alors, même si vous écrivez "qu’il ne comprendrait jamais que l’on interroge les écrivains", j’ai quand même 2-3 petites questions.
Je ne vais pas vous demandez "Pourquoi écrivez-vous", puisqu’on connaît déjà la réponse ("Miss Terre et sniff de colle" !) mais plutôt "comment écrivez-vous" ?

Michel Embareck : Comment j’écris ? Très lentement et toujours en musique. En général des musiques calmes ( en ce moment au rythme du dernier JJ Cale). En moyenne, j’arrive au mieux à un feuillet satisfaisant par jour résultat ( j’ai calculé à la louche avec le volume de papier enfourné dans l’imprimante) de 10 à 15 feuillets insatisfaisants. Je procède par couches comme l’explique le héros de Rubens. D’abord l’idée ou l’action puis sa mise en scène ( décors, bruits, lumières etc...). Pour le polars j’ai un plan approximatif qui va jusqu’au deux tiers du livre ( j’ignore toujours la fin qd je commence). Pour les romans une dizaine d’idées sur un bout de papier. Je me méfie comme de la peste des journées où j’écris trois feuillets. En général c’est très mauvais.

Catherine Aventin : Il faut avouer que j’ai adoré les jeux de mots (jamais gratuits) que le personnage entend, utilise. J’aimerais savoir comment vous procédez pour inventer, trouver toutes ces expressions. J’ai imaginé que vous aviez constitué, au fil des années, une véritable collection originale de ces expressions décalées, de jeux de mots, dans laquelle vous avez puisé à l’occasion pour "Rubens". Qu’en est-il effectivement ?

Michel Embareck : Non je n’ai ni cahier, ni carnet. Je suis bien trop bordélique pour ça. Les jeux de mots, déformations sonores me viennent à l’oreille au gré des occasions. Parfois je les note sur un morceau de papier que je perd ou qui traine sur mon bureau, en pile. J’en utilise certains, d’autres pas. S’ils sont stockés quelque part, c’est surtout dans ma mémoire.

Catherine Aventin : Mon autre question concerne les aéroports : le personnage n’en fait pas de description mais donne pour chacun une caractéristique propre. Et ça donne rudement envie d’aller vérifier s’il y a bien un kodiak qui nous accueille à Anchorage (au passage, j’ai bien enrichi mon vocabulaire !!), voir les murs rouge-chili de Cincinnati, se faire masser les pieds à Bangkok, sortir ses moufles à Shenyang... J’ai même regretté qu’il n’y ait pas une liste plus longue !! A quand un guide ?! Etes-vous réellement allé dans tous ces aéroports ? Où est-ce pure fantaisie ? De plus, le personnage (vous ?) juge l’architecture des aéroports peu digne d’intérêt ("cassant rarement trois pattes à un canard"), pourtant il remarque la forme d’aile de celui de Kansaï, la couleur des murs de l’un, l’ambiance "claire, aérée, presque boisée" d’un autre, le froid qui règne dans l’espace d’attente des bagages, le rejet des fumeurs dans un étage de parking de celui de Dallas... Toutes ces caractéristiques sensibles et d’usages relevées par le personnage font pour moi pleinement partie de ces architectures... et ne peuvent pas simplement naître de l’imagination du personnage, à la seule évocation du nom de l’aéroport...

Michel Embareck : Conséquence logique de sept ans d’enfermement, je n’ai eu de cesse de voyager depuis mes 18 ans, de découvrir le monde, d’aller voir si c’était comme dans les livres. Par exemple, j’ai refait le parcours de Pierre Gilieth, héros de "La bandera" de Mac Orlan. Les aéroports ont donc toujours été des sources d’émerveillement ... par les panneaux indiquant des destinations. Comme l’explique le héros de Rubens. Non, je ne connais pas tous les aéroports cités mais j’en connais d’autres ( beaucoup) qui ne sont pas cités. J’aurais pu raconter celui de Nouhadibou en Mauritanie où je suis sorti par ... un trou dans un mur parce que je ne pouvais pas sortir par la porte pour une histoire de visa ! Il y a donc dans ce passage, un mélange de vérité et d’inventions, inventions vraies puisque documentées. En ce qui concerne l’architecture, art auquel je suis sensible, votre remarque est effectivement intéressante. Je voulais seulement parler de la façon ( béton, acier brossé) dont sont construits, agencés et décorés aujourd’hui les aérogares.

Catherine Aventin : Pour finir, je dois dire que j’ai trouvé le personnage très attachant, mais il m’a franchement énervé quand il dit : "les filles et la géographie, les filles et l’orientation feraient toujours deux" !! Comment ce personnage si sensible, perspicace, loin des sentiers battus, peut-il sortir des clichés pareils ??!!! Franchement ?!

Sans rancune, je vous remercie pour ce plaisir de lecture qui m’a donné envie de plonger dans vos livres précédents, et pour les réponses à ces quelques petites questions.

Michel Embareck : Hummm... Hummmm.... Le problème d’orientation est effectivement assez partagé selon les psys entre les hommes et les femmes. La réflexion exprimée appartient au côté "baroudeur", je ne dirais pas "macho" du personnage vis à vis de Rubens. Il se trouve qu’en voyageant, j’ai souvent croisé des "voyageuses" incapables de lire une carte ou un plan et avouant franchement leur incapacité à s’orienter dans l’espace. Je suppose que les hommes sont moins francs sur le sujet ! Le héros de Rubens reconnait dans un autre passage qu’il est complètement paumé dans le désert et s’en remet entièrement à son ami touareg. C’est mon cas alors que j’ai la chance d’avoir une boussole dans la tête en milieu urbain ou rural.
Sans rancune effectivement.

Black Jack (of Noir’Rôde) : Puisque c’est aujourd’hui la fête de la musique revenons sur ton passé de critique Rock :

- envisageais tu à l’époque d’écrire des romans ?

- penses tu que c’est une bonne école pour développer ses "talents" d’écriture ?

Michel Embareck : A l’époque ... Pas vraiment même si j’avais esquissé un manuscrit en 75 / 76 autour du terrorisme. En fait, il y a eu deux écrivains importants pour se lancer dans le roman : Bukowski et Djian qui ont démontré qu’on pouvait être publié hors de l’académisme littéraire. Il est certain que la presse rock de l’époque, Best et Rock n Folk, a été une école d’écriture si l’on en juge par le nombre d’ex critiques rock qui ont écrit des romans : Philippe Lacoche, Laurent Chalumeau, Patrick Eudeline, Claude Pupin, François Gorin et d’autres que j’oublie certainement. Il existait à l’intérieur de ces revues une liberté de ton et d’esprit ainsi qu’une réelle volonté d’écrire autrement que dans Paris Match. Les critiques étaient également marqués par le nouveau journalisme de Rolling Stone ( le magazine américain) ou d’autres plumes comme Lester Bangs. Il ne faut pas oublier non plus qu’un certain nombre d’entre nous ( pas moi) possédaient une grande culture littéraire classique issue de l’université. Il faut donc prendre l’ensemble de ces éléments en compte et y ajouter la place dont nous disposions dans les magazines. Des papiers de 20 à 30 feuillets n’étaient pas rares du tout ( tous les mois il y en avait). Il faut de la place pour installer une ambiance, imposer un personnage. Qui aujourd’hui offre un tel espace dans la presse magazine et pas seulement pour un texte technique sur tel musicien, tel cinéaste, tel écrivain ? Et il arrivait même que certains papiers soient de vraies histoires.

Black Jack (of Noir’Rôde) : Puisque le Rock fait dit-on un revival  ces derniers temps, retournerais tu dans le milieu, être chroniqueur judiciaire cela doit finir par être un peu pesant à force, je te vois bien faire quelques chroniques dans Crossroads ? (Crifo et Pouy on y on fait chacun un joli papier sur Little Bob !)

Michel Embareck : C’est vrai, être chroniqueur judiciaire pendant 12 ans est usant.¨Psychologiquement surtout. Retourner dans la presse rock ? Pour y "vendre" mes souvenirs sûrement pas comme on me l’a proposé deux fois avec un joli chèque à la clef. Les anciens combattants m’ont trop cassé les pieds pour que j’y joue à mon tour. Par contre si on me proposait 30 feuillets pour suivre la tournée des Stones de l’intérieur, je ne dirais pas non.

Black Jack (of Noir’Rôde) : Eddie And The Hot Rods tournent cette été, bonne nouvelle ?

Michel Embareck : La nostalgie n’appartient pas à ma nature. J’ai eu la chance de cotoyer Eddie & The hot Rods lors de leur première tournée en France ( avec Alain Pacadis comme tour manager !). Aujourd’hui je m’en fous ... Par contre si un groupe comme 16 Horsepower passait dans un rayon de 200 kilomètres, je prendrais immédiatement ma voiture.

Black Jack (of Noir’Rôde) : Concernant "accusé, couchez-vous"
Pourquoi avoir choisi d’écrire à 4 mains avec Laurent Lèquevaque, ta connaissance des milieux judiciaires est suffisante pour se passer d’un conseiller technique (comme on dit au cinéma) ? Qu’est ce que cette expérience t’a apporté et penses tu la renouveler ?
Comment vous êtes vous réparti les taches, un chapitre chacun ou toi tu fais le juge et le proc, moi je fais le journaliste et la petite de la TéVé ? Petit corollaire Tu as aussi écrit un recueil de nouvelles avec Halphen, as tu encore d’autres juges sous la main avec qui partager la couverture et la plume ?

Michel Embareck : J’avais très envie et depuis très longtemps d’écrire un roman à quatre mains. Ca c’est fait avec Laurent car il pouvait apporter une connaissance souterraine de la Justice que je n’approche que d’assez loin. D’autre part, il a également beaucoup contribué au scénario. J’avais le début, il a trouvé la fin ! La renouveler ? Tout est question d’occasion, de rencontre. On vient de me proposer une idée d’autre bouquin à quatre mains... Faut voir... Faut trouver le temps. Cette expérience m’a appris que c’était difficile et qu’il fallait travailler soit avec un vieux copain soit avec un auteur de bonne composition ! Pour "Accusé, couchez vous", nous nous sommes répartis les personnages à partir d’un canevas très précis.

En ce qui concerne "Nouvelles mêlées" avec Eric Halphen, ce n’était pas vraiment un travail à quatre mains puisque nous avons établi une liste de thème autour du rugby et que chacun y a pioché. Nous n’avons écrit qu’une seule nouvelle (sur 15) à quatre mains. D’autres juges ? Non, pas pour l’instant mais tout est affaire de rencontre, de feeling. Pour en revenir à "Accusé, couchez-vous" et d’une question qui m’a été posée à ce sujet : un des paris de départ était de faire entrer la littérature érotique dans la Série Noire. Je crois me souvenir que la Noir Rôde avait apprécié cette entrée !

Black Jack (of Noir’Rôde) : Enfin, et Boutreaux que devient il ?

Michel Embareck : Ah, Victor ... Ben, y’a pas que de bonnes nouvelles  ! Il coulait une retraite paisible à New Orleans et le voilà de retour ... SI j’ai assez de Jubilator pour affronter la canicule de l’été peut-être sera t-il au bout de ses peines en septembre. Tiens, au sujet de la canicule et d’une question posée ce matin sur MG au sujet des trouvailles lexicales de "Rubens, je me souviens avoir expliqué l’an dernier, le plus sérieusement du monde à quelques personnes très attentives que le mot "canicule" venait du latin "canis" et "culum" et signifiait " la période où les gens où les gens baisent comme des chiens". Ben, ils m’ont tous dit qu’ils l’ignoraient et sont partis répandre la bonne nouvelle...

Patricia Mevel : Lorsque Bernard a annoncé que vous aviez accepté de participer à une rencontre avec les abonnés de la liste, c’est avec le plus vif et le plus réjoui des empressements – impressionnée que j’avais été, tant par la qualité de l’écriture que par l’originalité et l’intelligence du traitement de l’intrigue, surtout en raison de l’émotion qui s’en dégageait et de l’humanité insufflée au personnage central, par la lecture de « A deux doigts de nulle part  », unique texte qu’à ce jour j’avais lu de vous -, que je me suis immédiatement manifestée pour qu’il ait la gentillesse de me faire parvenir un exemplaire de votre dernier roman que j’ai dévoré sitôt reçu.
Un choc ! Je ne l’aurais pas cru possible, pourtant si ! Ce livre est tout simplement bouleversant, plus encore que celui précédemment lu, et m’a littéralement pris aux tripes. Une Å“uvre personnelle unique, maîtrisée de bout en bout, aboutie, limpide, fluide, profonde, retenue, juste, sans effet de manche ni voyeurisme aucun : un vrai bonheur de lecture ! Bref, vous lire m’a fait un bien fou…
 
Je n’ai pas eu le plaisir de vous rencontrer. J’ignore tout de l’écrivain et ne sais absolument rien de l’homme que vous êtes. Nous ne nous connaissons donc pas… et pourtant j’ai l’impression, fausse peut-être, néanmoins confortée après avoir refermé « Rubens », de vous compter parmi les êtres qui me sont chers, que je parviens à comprendre pour avoir vécu une enfance et un cheminement personnel presque similaires aux vôtres. Il me semble en effet partager avec vous comme une part intime d’une histoire très personnelle – impossible à mon sens que cette histoire par vous narrée ne soit pas toute ou du moins en majeure partie autobiographique -. De celles, fortement influencées par une enfance «  particulière », sauvée du pire, même s’il y a eu de bons moments, par la découverte magique des mots écrits par d’autres (des mots qui vous fascinent et vous comblent parce que vous les trouvez beaux et qu’ils vous font vibrer, qu’ils vous ouvrent des horizons jusqu’alors inconnus, des mots qu’on aime à faire chanter dans sa tête et dans son cÅ“ur à défaut d’être capable de s’en ouvrir à ceux qui vous entourent), ces écrivains grâce au talent et à la sensibilité desquels vous pouvez enfin vous évader d’une solitude imposée qui au début vous écrase mais que l’on finit ensuite par ériger tel un rempart pour préserver indépendance, intégrité et liberté - une solitude qui vous emmure à l’intérieur de vous-même, en marge, et fait de vous un observateur curieux, à la fois avide et attentif -. Ces écrivains grâce auxquels vous est enfin offerte la possibilité de vous extirper d’un quotidien douloureux, difficilement supportable, et dont certaines idées piochées ici et là vous « Ã©lèvent », vous forment le caractère, vous pousse à la révolte et à rejeter l’oppression sous toutes ses formes. Ainsi pouvez-vous trouver un sens à l’existence. Il est, je pense, des livres initiatiques et formateurs qui marquent d’une encre indélébile toute une vie d’adulte. Nous n’en demeurerons pas moins à tout jamais un peu bancals, décalés, plus ou moins handicapés dans le rapport à l’autre, aux autres, avides d’apprendre mais tellement gauches, ne sachant pas trop ni s’il convient ou non de nous livrer ni comment le faire, effrayés que nous sommes de laisser deviner nos faiblesses et vulnérabilités…
Je ne sais pas trop si ce message a sa place dans le jeu de questions-réponses initié par Bernard et le laisse donc seul juge de l’y intégrer ou non puisque je n’ai pas vraiment de question à poser, rien que le désir impératif de vous livrer ce que je ressens, comme ça, à chaud, maintenant que je viens d’achever ma lecture. Votre livre est magnifique, nécessaire, important. Il m’a profondément touchée. Merci infiniment.
 
Une seule interrogation peut-être… Etes-vous parvenu à vous libérer de votre enfance, avez-vous vraiment réussi à tourner la page ? Etes-vous parvenu à atteindre une forme d’équilibre personnel et de sérénité dans vos relations à autrui ?

Michel Embareck : D’abord merci pour ce "commentaire" plus qu’élogieux. Je ne sais que dire et d’ailleurs il n’y a rien à dire... Se libérer, tourner la page, je n’y crois pas vraiment. Disons que par période on peut le penser mais je sais qu’il suffit de pas grand chose pour se retrouver devant cette même page. En ce qui concerne les relations, non, je ne pense pas. Mes relations avec l’autorité lorsqu’elle s’applique à moi sont inévitablement conflictuelles et j’avoue qu’avec l’age et l’entrée dans le cercle de l’autorité ( professionnelle par exemple) de gens beaucoup plus jeunes, j’en rajoute parfois des tonnes. J’écrivais hier en réponse à une question de Jacques, que de nombreux journalistes rock possédaient autrefois une grande culture littéraire. Disons que ma culture est beaucoup plus politique ( celle des ravajoux éclairés puis celle des bordélisateurs inorganisés comme exprimé dans Rubens) Je possède, disons une assez bonne maîtrise de la dialectique, arme redoutable face à l’autorité ou dans le cadre des relations sociales ( voir la scène du sondage dans Rubens) . Pour le reste, deux ou trois ( au sens littéral) copains et la solitude de l’écriture me vont assez bien au tempérament. En fait, ma meilleure compagnie s’avère certainement l’écriture. Si équilibre il y a c’est donc celui trouvé par la solitude de l’écriture et le dialogue avec ceux qui me lisent.

Un certain nombre de voyages sont par exemple évoqués dans Rubens. Ils représentent quelques milliers de kilomètres avec mon sac pour compagnon ( et dedans des bouquins) et des rencontres de bistrot juste pour ne pas oublier le son de la voix humaine. Aujourd’hui, en répondant à ces questions, je constate qu’effectivement, tous les héros de mes livres sauf celui de Cochon pendu, sont seuls et pas plus malheureux pour autant. En fait, il existe une sorte de pression de la société qui fait de la solitude un fardeau et nous contraint à entretenir des relations totalement frelatées avec des tas de gens dont on a strictement rien à foutre, des dîners à mourir d’ennui, des comment-va ? etc... Et si vous voulez tout savoir, ma réponse la plus fréquente à la question matinale de "Ca va ce matin ?" est "Qu’est ce que ça peut te foutre !" parce qu’effectivement mon ( votre) interlocuteur n’en a rien à foutre. Ce n’est pas de l’impolitesse, juste une forme basique de la dialectique appliquée aux relations sociales obligées.
Voilà ...

Bernard Strainchamps : Le polar est-il pour toi une littérature de distraction ?

Michel Embareck : Tiens, voilà une drôle de question .... Parce que je me la pose aussi ! Il faut donc faire une distinction entre le fond et la forme. Sur le fond, mes intrigues axées autour de la délinquance financière et de la corruption ( celle des élus de bases) sont extrêmement sérieuses et traduisent ma part d’indignation devant un système totalement vérolé. Sur la forme, le personnage de Victor Boudreaux que l’on retrouve dans La mort fait mal et Le rosaire de la douleur, m’amuse beaucoup. Il m’arrive souvent de rigoler seul devant l’écran en le faisant s’agiter parmi tous les pourris. En ce sons, Victor est une distraction. D’une façon plus général, écrire est une distraction et nous nous étonnons souvent, Luc Baranger et moi, que des éditeurs nous donnent un chèque ( certes pas très gros !) pour nous être amusés à écrire des histoires. D’une façon générale, les écrivains inversent le rapport vis à vis de la psychanalyse... Ils devraient être récompensés par la Sécu.

Bernard Strainchamps : Qu’est-ce un feuillet réussi ? Le style ? Le contenu ?

Michel Embareck : Les deux. Le style, le contenu, la rythme, la précision lexicale. Autant dire qu’il n’est jamais vraiment réussi avant que l’éditeur l’envoie chez l’imprimeur. Je suis très chiant sur le sujet et j’effectue des corrections jusqu’à la dernière minute. Mais un feuillet réussi c’est aussi une bonne et épuisante journée !
Te reconnais-tu dans la production actuelle tous genres confondus ?

Michel Embareck : Tu veux dire au travers de quels livres ? J’admire le boulot de Daenninckx, j’ai trouvé formidable "Une ville" de Denis Robert ou le premier Grégoire Bouillier chez Alia. On peut aussi parler de Houellbeque parce que Plateforme est un superbe roman ( alors que je n’ai pas aimé les autres) etc...

Bernard Strainchamps : Y-a-t-il un moyen d’échapper au processus de reproduction social ? Je pense à Vipère au poing et à Hervé Bazin qui apparemment n’était guère plus sympa que Folcoche...

Michel Embareck : Tout à fait. Pour une fois, je suis affirmatif. Sous ta question, je sens comme un soupçon. Peut-être as tu trouvé certaines de mes interventions agressives. Je dis souvent que nous vivons dans une société trop policée, qui a peur des mots, qui exprime mollement ses indignations avec une volonté de consensus factice. Par exemple, as tu remarqué l’usage abusif qui est fait de l’adjectif "petit". Tout est "petit". Aussi bien un hors jeu au foot qu’un conflit entre deux ministres.

Luc Baranger : Arno Servant a gentiment vu un "hommage" à Baranger dans Rubens. C’est me faire trop d’honneur. Sans fausse modestie, si l’un de nous deux doit dire merci à l’autre, c’est tout de même moi, car sans Michel, je n’aurais jamais osé proposer quoi que ce soit à un éditeur. Embareck est un bon donneur de coups de pied au cul (sans doute un vestige de sa période de rugbyman). Il est récemment venu au Canada me visiter, j’ai eu la chance de lire Rubens en cours d’écriture, je ne serais pas objectif (pour cause d’amitié) dans les questions que je pourrais poser.

Quand je lis ce que lis et que l’on porte aux nues dans tous les médias, je trouve dommage qu’un type comme Embareck ne soit pas plus connu et apprécié. Ils sont pas nombreux à pouvoir écrire des choses de la trempe de Rubens, travailler la langue à l’ancienne avec une telle richesse de vocabulaire et de trouvailles. Je suis ben chanceux de l’avoir pour chum comme on dit icitte .


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