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envoyer par mail à un amiLakhdar Belaïd a accepté de répondre aux questions des abonnés de Mauvais genres du 13 au 17 janvier 2002
François Muratet : Tes deux premiers romans parlent de l’Algérie, de l’islamisme, de thèmes qui te concernent personnellement. Est-ce que le troisième (ou le 4ème) va parler encore de ce genre de thème (ce n’est pas que je me lasse, hein, tu en parles très bien) ou vas-tu explorer d’autres voies ?
Lakhdar Belaïd : Pour le moment, je reste dans les domaines cités ci-dessus. Pas simplement parce qu’il s’agit de questions d’actualité. à mon entourage, mes amis, je parle de l’Algérie (de la guerre d’indépendance et de la suite) depuis au moins 20 ans. C’est presque obsessionnel chez moi. à l’époque, et encore aujourd’hui, mon discours est simple. Ne croyez pas tout ce que les journaux racontent. L’Algérie est peut être devenue indépendante (et tant mieux) après une lutte horrible, mais ce n’est pas le paradis du Tiers monde qu’on dit. Le régime FLN a amplifié la corruption, encouragé l’islamisme radical face à une alternative démocratique. C’est le FLN et ses affidées qui ont installé et renforcé
l’obscurantisme en Algérie. Un exemple ? Le code de la famille, voté en 1984 qui rend les femmes mineurs à vie, sous tutelle masculine permanente. Cinq ans avant la naissance du FIS. Au même moment, l’Algérie et ses dirigeants conservaient une image " progressiste ". Il est important de remettre les choses dans leur contexte. Pour revenir au troisième roman (toujours en chantier), je m’y intéresse aux conséquences françaises des soubresauts du Moyen Orient.
François Muratet : Le fait d’être journaliste est-il une aide pour écrire des polars ?
Lakhdar Belaïd : Oui et non. Dans la presse, on écrit forcément des textes courts, donc frustrants. Et puis, il y a toujours un chef pour rappeler : " Arrêtez de vous prendre pour des écrivains ? " Mais bon, justement toutes ces frustrations donnent justement envie d’écrire plus long.
François Muratet : Ecris-tu depuis longtemps, avant d’être devenu journaliste par exemple, ou alors cela t’est-il venu après, comme une suite logique et complémentaire de ce boulot qui exclue la fiction (paraît-il) ?
Lakhdar Belaïd : J’ai commencé à écrire en devenant journaliste, mais uniquement des articles. Les romans sont arrivés bien plus tard, parce que, entre autres, je m’emmerdais au journal.
François Muratet : Qu’est-ce qu’ils en disent tes collègues ?
Lakhdar Belaïd : Ils sont épatés de me voir trouver le temps de faire les deux.
François Muratet : Trouves-tu que le polar est un genre mineur ?
Lakhdar Belaïd : Le polar est tout sauf un genre mineur. Le polar politique permet de balancer ses vérités sans s’emmerder à rédiger des essais ou des enquêtes rébarbatives.
François Muratet : Est-ce un genre idéal pour raconter ce qui t’intéresse ?
Lakhdar Belaïd : C’est le genre pour lequel j’ai flashé après avoir lu du Daeninckx ou du Khadra, même si je ne partage pas forcément toutes les analyses algériennes de ce dernier. J’ai été pris par une frénésie après avoir rencontré leurs pages.
François Muratet : Es-tu attiré par l’écriture dans d’autres genres ? (la SF, l’horreur, la blanche)
Lakhdar Belaïd : Plutôt la blanche. Je suis trop rationnel pour donner dans la SF genre héroic fantasy etc. Mais un Philip K Dick serait un bon modèle.
François Muratet : C’est pas à toi les clés que j’ai ramassées sur la table après le Salon du livre ? (ce qui est sûr, c’est que c’est pas les miennes)
Lakhdar Belaïd : Non, mais je comprends mieux les récriminations de Didier Daeninckx, ce jour-là.
Il a beuglé : " Merde, je vais encore me payer l’oil de bouf ! " Je croyais qu’il parlait de la cuisine de sa femme. Pardon Jocelyne !
Luis Alfredo : J’ai lu Takfir Sentinelle durant ces vacances et avant de vous poser des questions, je voudrais vous dire "un grand merci" pour ce livre magnifique.
J’ai lu quelques polars qui tirent leur inspiration du domaine social et politique. Certes, beaucoup sont intéressants, mais je me pose toujours une question : à quoi peuvent-ils servir ? Un livre, et plus précisément un polar, peut-il avoir prise sur le réel...
Très franchement je ne le crois pas…
Mais avec Takfir Sentinelle, je commence à changer d’avis ! Il me semble que vous avez atteint, en matière de polar politico-social, la perfection. Sa lecture ne peut que modifier la vision du monde des lecteurs, ce qui me semble être votre souci….
Mais voilà la première question me vient à l’esprit : quel est votre « rapport » avec la religion (musulmane en l’occurrence)
Lakhdar Belaïd : Mon rapport à l’islam est d’une grande banalité. Religion de mes parents que j’ai adopté en bonnes parties : pas de porc, pas d’alcool (sauf un whisky de temps en temps pour me rechauffer). à la différence de Khodja dans Sérail Killers, je ne fais pas le ramadan, au grand désespoir de ma mère. Pour revenir à Takfir Sentinelle, je ne crois pas que ma bande de désaxés soit principalement motivée par la religion. Analysez le discours et vous y trouverez des arguments de libération nationale (Bosnie), de lutte contre le néocolonialisme (les généraux algériens corrompus et à la solde des pays occidentaux) et même antimondialisation (le contrôle des champs de pétrole). Si le Takfir avait été
créé il y a quelques années, il aurait intégré la bande à Bonnot ou la Fraction Armée rouge. Eux-aussi avaient leurs kamikazes.
QQ.Lapra : Chacun de nous, pour peu qu’il aime les livres (et les romans en particulier), s’est posé la même question que Luis Alfredo. A quoi peut bien servir un roman ? Un livre de maths, on voit tout de suite pourquoi il est conçu. Un livre d’histoire aussi. Un livre de philosophie, on comprend qu’il puisse être important à faire évoluer certains concepts etc...
Mais un roman ?
Le plus simple, c’est peut-être de dire que ça ne sert à rien. C’est juste pour faire joli dans le tête. Comme on accroche une belle reproduction des Iris de Van Gogh sur le mur du couloir, dans l’entrée, on se divertit avec le dernier
Dessaint.
Et pourquoi pas ?
Est-ce qu’un livre peut vous faire changer de point de vue, vous transformer réellement, faire qu’après l’avoir lu, vous êtes vraiment différent ? Personnellement cela m’est arrivé une seule fois (pour l’instant) et je doute qu’il y en ait une seconde. A la lecture du " Voyage au bout de la nuit ". Point. J’étais étudiant de médecine alors, préparant l’internat et c’est un des éléments qui m’a permis de comprendre un peu mieux le genre humain.
En prise sur le réel...
Le rôle du roman est-il de respecter un réalisme accablant ? Rendre compte du réel, c’est déjà l’analyser, y ôter toute volonté d’objectivité stérile. En ce sens, la fiction prend tout son sens. Le réel, pour qu’il soit compris dans l’interprétation du romancier doit pouvoir parfaitement fonctionner dans son processus de " re-création ".
Le Polar, à mon sens, s’il réunit des écrivains qui veulent encore " raconter des histoires ", s’est parfois embourbé (je parle du roman français) dans ses tentatives de militantisme politique. A croire que pour être un bon romancier de polar, il fallait obligatoirement être abonné à " Libé " (première formule), " Rouge " ou " Le quart de rouge, c’est la boisson du garde rouge "...
A trop vouloir démontrer, on finissait par ne plus rien montrer du tout, cette littérature se mordant un peu la queue, ne se vendant qu’à ceux qui savaient déjà ce qu’ils y trouveraient (où était donc le militantisme dans l’affaire ?). Dans bien des cas, un tract d’une seule page aurait été sans doute plus " efficace ".
Raf Vallet, tout Poujadiste qu’il était ne s’en tirait pas si mal du polar. Les premiers ADG n’étaient pas de la petite bière et, à ma connaissance, Robin Cook n’était pas particulièrement ce qu’on peut appeler un gauchiste. Quand à Simenon...
Le débat est ailleurs. Et je crois d’ailleurs qu’il est pratiquement clos. De la même façon qu’il est grand temps de repenser à une nouvelle forme d’action politique, les systèmes et les idéologies du XXéme s’effaçant peu à peu, il convient peut-être de repenser la fonction de la fiction dans ce qu’elle peut avoir de réellement subversif. En ce sens qu’elle
pousse le lecteur à une attitude " active " par rapport au texte. Et que s’il existe effectivement un roman pour " faire joli dans la tête ", il y a de la place pour un roman (qu’il soit polar ou autre) dont la problématique soit un peu plus dérangeante dans son travail de déconstruction/reconstruction/analyse du monde réel...
Erik Neuveu : Dans une relève de génération qui n’est pas qu’excitante au sein des auteurs de Série Noire, vos romans apportent au genre un touche de renouvellement plutôt attrayante. Ils renouent sans répétition avec une forme d’inscription dans la réalité sociale (Celle de Roubaix, du Nord, celle aussi des réseaux islamistes dans Takfir Sentinelle) qui avait fait la force du "noir". Ils proposent un dosage très réussi d’humour ou d’autodérision des personnages et de sérieux des enjeux qui est très agréable à lire. Les personnages et communautés liées à l’immigration prennent enfin une place à la fois importante et non réduite à des stéréotypes.
Puis-je poser trois questions ?
Lakhdar Belaïd : Merci pour les remarques ci-dessus.
Erik Neuveu : Quel lien établissez vous entre votre expérience de journaliste (et spécialement en presse locale) et vos romans ?
Lakhdar Belaïd : Mon expérience en presse locale a été très courte. Tout le monde défend la liberté de la presse, mais celle-ci dépendant beaucoup de ses sources, la marge de manÅ“uvre est très mince. Au bout de quelques mois, j’en ai eu marre de m’entendre dire : il ne faut pas déplaire à untel ou à une telle. Si j’ai voulu créer un journaliste local dans mes romans, c’est plutôt pour mieux inscrire mes personnages dans le terreau roubaisien. C’est également pour pouvoir aussi souligner et me moquer des travers des journalistes parisiens : et ils n’en manquent. Je suis bien place pour le dire, j’en suis un. Pour ce qui est de mon expérience et de mes romans, oui et non. J’écris, dans les deux cas, des choses enrichies de mon expérience personnelle. Expérience datant souvent d’avant ces deux activités, comme l’héritage de la guerre d’Algérie. Pour Takfir Sentinelle, j’ai été, comme beaucoup de Roubaisiens, traumatisé par l’affaire du gang de Roubaix. J’ai enquêté en écoutant les collègues ou les flics mais aussi auprès de voisins, de copains des membres du gang. Comment cela a-t-il pu arriver chez nous ?
Erik Neuveu : Comment expliquez-vous la rareté des écrivains " issus de l’immigration ", tant dans le polar que dans l’ensemble de la littérature française (si on compare par exemple au Royaume-Uni) ?
Lakhdar Belaïd : Aujourd’hui, il est difficile de publier pour tout le monde. Regardez simplement les rentrées littéraires. 500 ou 600 romans sortis à chaque fois, sans compter la SF ou le polar. Derrière, il y a souvent 10 fois plus de manuscrits. Difficile de percer dans ces conditions. En même temps, il faut casser les clichés : aux Blancs, la littérature. Aux autres, le rap ou la boxe. Les auteurs existent, j’en suis sûr. Offrons leur une chance de se faire connaître !
Erik Neuveu : Vos deux titres en Série Noire sont complètement imprégnés par une dimension sociale, un arrière-plan très politique. Avez-vous le sentiment que votre rapport au polar soit assez proche de celui de la génération aînée des écrivains de " noir " (Daeninckx, Vilar, Jonquet, ..et) ou vous situez vous dans une logique toute différente ? Et alors laquelle ?
Lakhdar Belaïd : Je suis très fier de m’inscrire dans l’héritage d’un Daeninckx. Pour moi, le polar est un moyen de faire passer, non pas un message politique, mais une analyse à la fois politique et sociologique. Cf " mon syndrome Albert Schweitzer " dans Sérail Killers. On peut casser des tabous et faire avancer une réflexion avec le polar. Daeninckx l’a prouvé avec Meurtre pour mémoire.
Bernard Strainchamps : On sent que vous prenez plaisir à mélanger les genres en passant de la politique-fiction à l’autobiographie. Quelle est la part de Lakhdar dans Khodja ? Est-ce que votre femme vous bat ?
Lakhdar Belaïd : Je suis fils d’immigrés algériens. Mon père était militant messaliste. De ce point de vue, les souvenirs et les jugements de mes romans sont généralement très personnels. Même chose de l’attitude et du jugement concernant les harkis et leur progéniture. D’où ma philosophie à l’égard des islamistes ( qui ne sont pas forcément des terroristes, soit dit en passant). Essayer de comprendre pourquoi ils le sont devenus. Etre le fils d’un paria de la politique (comme le sont les harkis et les messalistes) y aide certainement.
Comme tout le monde l’a compris, je suis également journaliste. Si j’ai
voulu
créer un localier, c’est -déjà- pour la cohérence : on imagine mal un
Parisien
débarquer et se comporter comme étant du cru, même s’il est né sur place. Et
puis, je voulais également valoriser la fonction de journa liste local, trop
méprisée. Beaucoup de gens l’ignorent : la première source du reporter
parisien
y compris des stars-, c’est la feuille de chou locale et ses forçats.
Pour ce qui est de ma femme, je ne répondrai qu’en présence de mon avocat. Mais, pitié !, ne lui dites pas qu’on s’est parlés ! ! !
Bernard Strainchamps : Il y a plusieurs lectures du drame algérien. En quelques mots, quels sont les points de désaccord avec Yasmina Khadra ? " Nous sommes face à un ennemi mortel, qui adore abuser des laxismes et qui considère toute concession comme un butin de guerre. A mon avis, la seule façon de la contenir est de l’affronter avec les armes dont elles raffolent : la force et la détermination ". Cautionnez-vous ce type de discours sans concession ?
Lakhdar Belaïd : C’est justement là que le bât blesse avec YK. également, ses romans -excellents, par ailleurs- laissent entendre qu’un ancien régime a déjà été remplacé par un autre en Algérie. C’est faux ! Il y a juste eu relève au sein de la même clique de corrompus et la nouvelle génération est pire que la précédente.
Je me méfie toujours des discours rigides et va-t-en-guerre du type : " Pas de concession aux terroristes ! " etc. En France, Bernard Tapie, Alain Carignon, Michel Noir (et j’en passe) se sont longtemps présenté comme les remparts anti FN. Ils ont tous fini en prison pour des affaires d’argent. Visiblement, la lutte anti Fn leur servait de paravent. Dans ce type de comédie, les " acteurs " ne font pas dans la dentelle.
En Algérie, avec les islamistes, c’est la même chose. Dans le gouvernement actuel, il y a une dame appelée Khalida Messaoudi-Toumi. En France, elle a été
" vendue " par ses partisans comme le courage féminin face aux vilains barbus. Dans son bouquin, Une Algérienne debout, son discours était radical : il n’y a pas d’islamiste modéré, pas de concession. Elle siège désormais au gouvernement en tant que ministre de la communication aux côtés. d’islamistes. L’an dernier, " simple " conseillère du président Boutef, elle a tenté de s’incruster dans une manif de femmes. Résultat : elle a été à moitié lynchée. Aujourd’hui, Toumi, originaire de Kabylie (et qui a été une vraie militante feministe), siège dans un gouvernement qui fait tirer sur la foule kabyle. Elle est ministre "
démocrate " de la communication. En Algérie, des journalistes sont en prison ou " disparus " pour leurs écrits.
Je pourrais en dire autant des dirigeants. " Intransigeants " avec les "
barbares intégristes " et responsables d’un pays où la corruption est présente partout, et où la moitié de la population est plongée dans la pauvreté. Maintenant, le terrorisme existe en Algérie. Simplement, pour le défaire, on en combat les causes, pas les conséquences. Les causes (détresse sociale, dictature, égoïsme d’une mini classe de privilégiés face à un océan de misère grandissante.) ont été installées par le régime actuel. Depuis 1992, la guerre civile algérienne a fait plus de 200 000 morts.
Bernard Strainchamps : Contre l’Occident rapace et repu, l’Islam un repère identitaire fort pour des millions de gens dans le monde. Des jeunes femmes dans les cités prennent le voile et rompent avec le mode de vie occidentale. On assiste à une séparation de plus en plus marquante et très inquiétante. Est-ce qu’il y a un moyen de casser ce processus ségrégationniste qui conduit droit à la confrontation ?
Lakhdar Belaïd : Le chercheur Malek Chebel explique que, durant la guerre d’Algérie, les autorités militaires françaises ont cherché à interdire le voile à Alger. Trop de militants FLN se déguisaient en femmes pour planquer leurs armes sous les amples tuniques. La réaction des Algériennes ? On a assisté à une poussée en flêche des voiles. A mon sens, le repli identitaire s’explique déjà comme celà
: une réaction à l’agressivité venue d’" en face ". D’où, en France depuis dix ans, des filles mettant le foulard après des affaires médiatisées. Elles prenaient fait et cause pour des " sours " brutalisées. Brutalisées ? Je suis d’accord avec ce jugement. Beaucoup d’" affaires du voile ", notamment les premières, n’ont été abordées que sur le plan répressif. Y compris dans la presse. Il est intéressant de voir des adultes défendant les cheveux longs ou la mini-jupe dans les lycées dans leur jeunesse, devenir de vrais censeurs une fois enseignants. Installer un débat autour du foulard ne signifie pas défendre le foulard. Simplement, comment s’étonner du raidissement de ces filles lorsque, déjà, elles se couvrent pour se sentir " protégées " ?
Autre aspect, même s’il a été importé d’Arabie Saoudite, le phénomène du foulard est souvent parti des jeunes nées en France. Ce " détail " a son importance. Il y a crise identitaire parce que cette génération a moins prise avec le pays d’origine : pas de projet de retour etc. Donc, interrogation : quelle place dans la société d’accueil ? En ne prenant pas cet aspect en compte, certains de nos
" intellectuels " ont éthnicisé la réflexion hexagonale, et réveillé des fractures coloniales. En Algérie, c’est au nom des grandes valeurs des " Lumières " que les Arabes ont été écrasés, spoliés. Ce sont souvent des gens de gauche qui ont cautionné les enfumages (gazages) d’Algériens, le tout au nom de la progression de la civilisation. A ce propos, il faut lire les Carnet d’Orient de Jacques Ferrandez (BD). La gestion du sauvage forcément " immature ".
Le 21 avril, Jospin en a payé une partie de la facture. Je crains que demain, avec un éventuel référendum sur la laïcité, des musulmans ne votent contre car, à leurs yeux, laïcité ne peut signifier que répression, diktat, arrogance.
Je ne crois pas en un avenir voué à la confrontation. Je crains plutôt la constitution de ghettos isolés. Il faut casser la logique du ghetto par une vraie politique égalitaire.
Bernard Strainchamps : Est-ce que Khodja va devenir le héros du série programmée ?
Lakhdar Belaïd : Je suis heureux de voir quelqu’un remarquer Khodja. D’habitude, c’est Bensalem la vedette. Je serais très heureux d’alimenter une série. Les motifs d’écriture ne manquent pas. Adressez la proposition à Patrick Raynal, le boss de la Série noire !
Luis Alfredo : Vous mettez en scène, dans Takfir Sentinelle, une bande de terroristes exaltés qui agissent au nom de la religion. Pourtant vous semblez dire que ce qui motive les donneurs d’ordres relève de tout autre chose (drogue, pétrole.). Cela correspond-il à des faits réels ?
Lakhdar Belaïd : Un seul exemple : En Afghanistan, les Taliban avaient stoppé la production d’opium. Aujourd’hui, les amis de George W l’ont relancée. Le pays va redevenir le premier producteur mondial. Depuis la fin des temps, la politique et ses buts ne changent pas : virer celui qui tient le pouvoir. Et ce, parfois, pour de bonnes raisons : le président peut être un tyran. Dans les situations dures, de guerre civile, on se radicalise et on a besoin d’argent. D’où des extrèmes (gauchistes, islamistes ou ultra nationalistes). Il faut aussi de l’argent : il vient de réseaux parallèles (trafic, racket.) Quand ces réseaux fonctionnent bien, ils sont très lucratifs. Du coup, le mieux, c’est de continuer la guerre le plus longtemps possible pour faire encore plus de fric. La politique n’est plus qu’un prétexte. Au contraire. En Afghanistan, les Taliban, soucieux de noermaliser leurs relations avec les Occidentaux, avaient stoppé la production d’opium. Aujourd’hui, les amis de George W l’ont relancée. Ils n’ont pas besoin de relations normalisées. C’est fait.
Luis Alfredo : Si cela correspond à la réalité (ce que je crois) comment expliquez-vous que la presse ne s’en fasse pas l’écho ? (et prefere parler de guerre de religion ou de civilisation).
Lakhdar Belaïd : Même si on ne les entend pas forcément, des journalistes le disent. Pour les autres, ils sont souvent à l’image d’une certaine paresse intellectuelle. Ne pas regarder plus loin que le bout de son nez et ne pas chercher à analyser en profondeur le discours " clef en main " de beaucoup d’islamistes. Et puis, la guerre de religion peut sembler plus " vendeuse " que des analyses plus
élaborées. Personnellement, j’en doute.
Luis Alfredo : Vous dites que le polar est le genre pour lequel vous avez flashé. Parce qu’il vous offrait des possibilités que vous n’avez pas décelées ailleurs ?
Lakhdar Belaïd : Je suis très feignant intellectuellement. Quand un
genre me plaît, je m’y
enfonce et j’oublie de voir les autres. Plus sérieusement, j’aime faire les
choses jusqu’au bout. Si je m’ennuie un jour dans le polar, je partirai
peut-être- vers un roman en Blanche.
Luis Alfredo : Vous parlez d’un journaliste national qui vient à Roubaix. pensiez-vous à quelqu’un de particulier ou bien s’agit-il d’une sorte de caricature ?
Lakhdar Belaïd : La presse aussi compte ses ripoux et ses idiots. Comme la police ou la classe politique. Dans mon Raphaël Sentinelle, comme mon Dussart de Sérail Killers, quelques confrères peuvent se reconnaitre. Je n’en dirai pas davantage.
Luis Alfredo : Vous parsemez Takfir Sentinelle d’anecdotes. je pense en particulier à celle que raconte l’un des terroristes. Il était cité en exemple par les profs comme un modèle d’intégration. à tel point qu’il est devenu intégriste. Cette anecdote correspond-elle à une réalité ?
Lakhdar Belaïd : Je n’ai jamais eu affaire à une situation aussi aigüe, mais je la pense crédible. à force d’asséner des exigences d’intégration sur la tête de jeunes gens, on les fragilise. Même si c’est pour les " complimenter ". Il n’existe pas de définition précise de l’intégration, comment alors l’exiger d’un gosse ? Il y a là de quoi le rendre fou. D’où la réaction extrème de ce jeune à la fois en butte à cet objectif impossible et au racisme ambiant. Quand les maires de gauche comme de droite arrêteront de bloquer les constructions de mosquées pour des prétextes jugés à juste titre ambigüs par les musulmans, on pourra reparler d’exigence. il faut aussi savoir accepter les autres !
Luis Alfredo : A ce sujet qu’elle vous semble être l’attitude correcte face aux filles qui, dans les écoles laïques, veulent porter le voile ?
Lakhdar Belaïd : J’ai répondu à cette question lors d’une rencontre avec un autre abonné de Mauvais Genres. En résumé, la pire solution contre le voile est l’exclusion. Celle-ci ne fera que générer de la colère et de la frustration anti laïque. L’école doit se donner les moyens d’un dialogue. Autant que je sache, ce phénomène demeure un épiphénomène. Là aussi, quelques directeurs se sont faits de la pub à bon compte en soufflant sur les braises. Les solutions d’apaisement proposées n’arrangeaient pas leurs affaires. Un exemple ? Le principal de Nantua qui renvoie les filles voilées devant les caméras de la télévision.
Luis Alfredo : Faut-il renvoyer dos à dos le commandant Massoud et le mollah Omar ?
Lakhdar Belaïd : Massoud avait certainement un meilleur plan média. Autant que je sache, il a largement participé au siège et à la destruction de Kaboul avant l’avénement des Taliban.
Luis Alfredo : Dans Takfir Sentinelle les plus "fanatiques" semblent être les Européens. Cela correspond-il à la réalité ?
Lakhdar Belaïd : Parfois, les convertis semblent avoir beaucoup plus
à prouver que les " natifs ". Ils comptent alors parmi les plus radicaux. Notamment lorsqu’ils partent dans un activisme militant. J’ai pu le constater à Londres, à Paris ou à Lille. Difficile de faire la part entre le paumé qui se cherche un idéal et le converti profond. Bien sûr, cela ne signifie pas que tous les convertis sont des fous furieux en puissance. La majorité se fond dans la masse. Certains sont même des exemples à suivre.
Luis Alfredo : Pensez-vous que l’intégrisme soit soluble dans la raison comme vous semblez le dire à la fin de Takfir Sentinelle ?
Lakhdar Belaïd : Je pense que tout radicalisme à partir du moment où ses causes sont éliminées. Il n’est pas étonnant que l’islamisme radical frappe des populations déjà
frappées par le colonialisme des pays occidentaux et par la dictature des nomenklatura qui les ont remplacé. Sans parler des régimes qui ont favorisé les islamistes. (En Algérie face aux gauchistes ; en Israël, le Hamas favorisé face à l’OLP dans les années 1980.)
Olivier Verstraete : Beaucoup de questions sur Tafkir sentinelle, ce qui n’est pas un mal mais peu sur Serail killers, votre premier roman. Votre roman est une histoire de passé retrouvé, passé qui se répète en d’autres lieux, en d’autres temps.
Est-ce que , tel que dans le roman, on est toujours amené à être rattrapé par son passé, bon ou mauvais ?
Lakhdar Belaïd : On peut être amené à revivre le passé. Surtout quand des puissants jouent aux apprentis sorciers. Au moment des émeutes d’octobre 1988, les autorités algériennes ont été surprises de voir les jeunes révoltés employer les stratégies des Palestiniens de la première Intifada. Evidemment, la télévision d’Etat avait largement diffusé les images de la révolte palestinienne. Ignorant, dans tous les sens du terme, que la rue algérienne allait s’identifier à ces insoumis face à un régime d’Alger qui a repris les habitudes et les réflexes du pouvoir colonial français.
La suite est à l’avenant. La France est le premier soutien de la junte algérienne. Les généraux algériens actuels sont tous issus de l’armée française. Leurs opposants actuels peuvent revendiquer une "reprise de la guerre d’indépendance".
La situation au Moyen Orient en donne une autre image. Le deux poids-deux mesures entre Irak et Israël. Sharon peut frapper tel qu’il le souhaite. son régime est adossé à celui des USA, principale puissance mondiale. En Irak, un régime sanguinaire a été maintenu par les USA qui veulent maintenant lancer une guerre sans réflechir aux conséquences locales. Seul le pétrole les intéresse. Nous revenons à un rapport colonial pur !
Olivier Verstraete :Est-ce que la tension est toujours aussi forte entre harkis et algériens ?
Lakhdar Belaïd : Celà dépend des moments. La chose est surtout utilisée par les autorités algériennes et leurs satellites. Quand les choses vont vraiment mal, on trouve un bouc émissaire : le harki.
Parmi les harkis, certains sont aussi partis au FN. Mais, globalement, les choses se normalisent. Les mariages "mixtes" sont même de plus en plus nombreux.
Olivier Verstraete : Quel est votre avis sur ces revendications identitaires présentes en Algérie ou en Côte d’Ivoire ?
Lakhdar Belaïd : Honnêtement, je connais mal la situation ivoirienne. J’ai le sentiment que le récent discours sur l’ivoirité (utilisé par différents pouvoirs) a surtout servi à écarter un opposant : Alassane Ouattara. Avec les conséquences actuelles.
En Algérie, il ne faut pas confondre les situations. La Kabylie est frondeuse depuis longtemps. Et, c’est vrai, il existe des éléments radicaux berbères très proches de l’ultranationalisme intolérant. Simplement, aujourd’hui, les problèmes soulevés par la Kabylie sont ceux de tout le pays : désespoir social, économique et politique. De plus, des généraux cherchent à déstabiliser cette région pour, justement, en fait un nouveau bouc-émissaire face au reste du pays, "arabe", lui.