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Rencontre avec Jean-Paul Jody

Mise en ligne le Janvier 2007 | 796 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Jean-Paul Jody a accepté de répondre aux questions des abonnés de Mauvais genres du 1 au 5 novembre 2004


Arno Servant : Comme prévu quelques questions sur "La position du missionnaire". Un roman qui mérite d’arrêter toute activité pendant le temps de lecture et qui fait envisager l’Histoire de l’Afrique loin de celle proposée dans les journaux !

Qu’est ce qui vous a amené à écrire ce roman ?

Jean-Paul Jody : Une pièce de théâtre, "Rwanda 94", qui racontait les dessous du

génocide. C’était effarant. Les spectateurs en sortaient complètement abasourdis. Avec une façon d’expliquer simple, accessible à tous. J’ai pensé que je pouvais faire la même chose avec un livre. Comme j’ai eu la chance de travailler modestement pour cette troupe au festival de Limoges, ils m’ont confié leur documentation. Cela a été mon point de départ.

Arno Servant : Combien de temps avez-vous mis à réunir les documents et à écrire ce roman ?

Jean-Paul Jody : Quatre ans. Pas à temps complet, bien sûr. La partie fiction a été écrite en deux mois grâce à une résidence d’écriture organisée par l’Ours polar. Le sujet, très dense, commence en 1894 et se termine en 2004. La guerre du Congo n’est pas terminée et les suites du génocide sont sans fin. Pour illustrer, lorsque j’écris que des témoins sont menacés de mort aujourd’hui encore, 10 ans après le génocide, voici ce que l’on trouvait la semaine dernière dans la presse : Un assassinat au Rwanda relance le débat sur la protection des témoins...

<http://fr.allafrica.com/stories/200410250032.html>

All Africa - Mauritania

- L’assassinat, la semaine dernière au Rwanda, d’un homme qui avait témoigné devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) a relancé le ...

Il ne se passe pas une semaine sans que l ’on évoque la région des Grands Lacs dans la presse. Une des difficultés a été de mettre un terme au roman.

Arno Servant : Dans les polars et bien sur dans la réalité "les fouilles-merdes"

subissent des pressions.... Est-ce votre cas ?

Jean-Paul Jody : Non. Tout d’abord, je n’ai pas joué ce rôle de "fouille-merde". Je ne suis pas journaliste, ni historien, ni chercheur. D’autres ont fait ce travail pour moi. Toutes les informations que je livre sont largement sues des spécialistes du sujet qui n’y apprendront rien. "La position..." est destinée au grand public qui lui n’en connaît pas le dixième. J’ai aussi tenu à éviter les ennuis :-) Lorsque j’apprends qu’un prêtre français, disons... un peu mouillé dans le génocide, coule des jours paisible en Vendée, forcément j’ai envie d’en savoir plus. Mais quand une association renommée ayant pignon sur rue me dit qu’il est protégé par la DGSE et me conseille de laisser tomber, je les écoute... Idem pour ce génocidaire rwandais, recherché par toutes les polices du monde. Les USA promettent plusieurs millions de dollars pour sa capture. Il échappe à tous les enquêteurs du TPIR. Pourtant, d’après moi, il semble assez simple à localiser, au Kenya. Fier de moi et naïvement, je m’en ouvre à une personne bien informée qui éclate de rire, m’apprend que l’avocat du génocidaire est un ancien ministre gaulliste, que si la France a gelé ses avoirs bancaires, sa famille possède un appartement à Paris, dans le XIII ème et me propose de m’y conduire... Idem encore pour les génocidaires qui se cachent sur le territoire français. Il était simple de les nommer et de les situer. Mais je tombais alors carrément dans la délation. Je me suis contenté de quelques exemples volontairement flous, des associations s’occupent de leurs cas. Dans cette histoire, je ne suis qu’un "vulgarisateur", pas un reporter de terrain.

Arno Servant : Les informations contenues dans "la position du missionnaire" peuvent-elles être utilisées comme argument irréfutables dans un débat ? Ceci car le premier édile de ma ville était membre de la commission parlementaire d’enquête qui n’a, entre autre, pas "interviewé" Barril.

Jean-Paul Jody : Absolument. Deux bonnes questions à lui poser : certains parlementaires ont-ils oui ou non subi des pressions ? Pourquoi Barril n’a-t-il pas été entendu ? La réponse officielle étant qu’il était absent. Barril s’est déclaré prêt à répondre à toute question. Dans son témoignage, figurant dans le rapport de la Commission parlementaire, le spécialiste Gérard Prunier

refuse d’approfondir certaines question pour des raisons de "sécurité personnelle". Et cela ne semble avoir choqué aucun de nos députés.......

écrire ce roman a été une grande découverte. Les journalistes et spécialistes connaissent généralement beaucoup plus d’éléments qu’ils n’en livrent. Ils avancent à petits pas, observant qui lâchent quoi et comment. Par exemple, personne ne s’est encore attaqué à Madame la Présidente Habyarimana, mais on commence à en parler, doucement... Idem pour Barril, Jean-Paul Gouteux dans sa "Nuit Rwandaise" (à lire absolument) est le premier à mettre en perspective les infos sur Barril , ce que je reprends. On peut espérer qu’un jour un journaliste à la carrure suffisante se lancera sérieusement sur cette piste.

Arno Servant : "Parcours santé" était de très bonne qualité mais d’un autre genre.... Avec La position du missionnaire vous changez de registre. Quel est l’avenir littéraire proche de J.P Jody ?

Jean-Paul Jody : Avenir littéraire :-).... Avant tout je pense qu’un livre doit répondre à un objectif, distraire, informer... "Parcours..." était un page-turner, un livre qu’on ne lâche plus une fois qu’on l’a commencé. Il n’a eu que 2 articles dans la presse et beaucoup de gens qui avaient lu Stringer, très noir, ont été déçus. Pourtant c’est celui des deux qui se vend le mieux, tout seul, par le bouche à oreille d’un public féminin qui réclame une suite.... Il remplit son office : distraire. "La position..." a été écrit parce qu’aucun de mes amis ne s’intéressait à ce que je leur criais au sujet du Rwanda. Aucun éditeur n’en voulait, sauf sous la forme d’un essai. Une libraire m’a avoué son manque d’enthousiasme à la lecture de la 4ème de couverture, puis son avidité à lire les listes interminables de la fin et même la biblio. Le livre touche le public visé, qui n’aurait sans doute pas lu un essai, et les réactions sont très positives. Aujourd’hui j’écris un truc sur les médicaments, je n’y connais rien, comme pour "Stringer" ou "La position..." et je me renseigne (c’est un appel, je cherche des contacts ;-) ). Ensuite, une autre aventure de Kinscoff, sur la guerre d’Indochine. Sujet très riche et totalement méconnu.

Voilà.

Laurence Murphy : Je voudrais d’abord te remercier pour un grand moment de lecture. J’ai été vraiment emportée par ton livre. J’hésitais à envoyer des questions, parce que je n’ai lu de toi que ’la position du missionnaire’, je ne peux donc parler que de ce livre.

Je voulais savoir pourquoi tu avais choisi le ’format’, enfin le cadre plutôt d’une intrigue policière pour parler, te faire témoin en somme du génocide du Rwanda ?

Jean-Paul Jody : Comme tu as pu le voir dans la biblio, la littérature sur le sujet est surabondante. Malgré cela, peu de personne connaissent les dessous du génocide et ceux de la guerre du Congo. Un essai de plus n’aurait pas davantage incité les réfractaires à s’informer . Le biais d’une intrigue policière touche un public différent.

Laurence Murphy : Quelle a été ta manière de travailler sur ce livre ? Comment as-tu fait tes recherches ? As-tu interviewé des personnes à la manière de Kinscoff ?

Jean-Paul Jody : Je suis d’abord parti sur la doc fournie par l’équipe de Rwanda 94 dont je parlais précédemment. Mais ça ne suffisait pas. Et je voulais aussi traiter les conséquences actuelles du génocide. J’ai sollicité quelques personnes, qui m’ont donné leurs avis et orienté mes recherches. Livres, journaux, BPI de Beaubourg, internet (fabuleux gisement d’infos). Les bulletins des associations sont riches aussi. (Liaison-Rwanda). Rapports de la Commission d’enquête française, du sénat Belge, de l’ONU, tout ça se trouve sur le net. J’ai interviewé très peu de personnes, une demi- douzaine de Rwandais seulement. L’erreur a été de partir d’abord de la doc et d’écrire ensuite l’histoire. Je m’y prendrai différemment pour le prochain :-)

Laurence Murphy : J’ai été très touchée par le leitmotiv qui rythme le livre, le ’un million de morts’ qui est comme psalmodie au fil du livre. Toute l’horreur et l’ampleur du génocide dans ces mots...

Jean-Paul Jody : Oui et on oublie trop souvent la guerre du Congo, conséquence directe du génocide -et de l’Opération Turquoise- qui a fait 3 millions de morts à ce jour.

Laurence Murphy : Quels sont tes projets d’écriture en ce moment ?

Jean-Paul Jody : Comme je disais à Arnaud, un "truc" sur les médicaments, ensuite une autre aventure de Kinscoff , dans la même veine que "La position..." pour y voir plus clair sur la guerre d’Indochine.

Laurence Murphy : Enfin, et ce n’est pas une question, je voulais te dire qu’après avoir refermé le livre, je me suis dit, il faut absolument que ce livre soit lu. Je suis donc très heureuse pour toi et pour les Contrebandiers du prix que tu as reçu et dont je te félicite chaleureusement.

Jean-Paul Jody : Merci. J’ai pensé aussi, comme toi, que ces choses devaient être sues du plus grand nombre. Et vu la qualité des auteurs sélectionnés à Cognac, je pense que c’était peut-être aussi la volonté du jury que d’inciter à lire un livre pas forcément d’un abord facile.

Mathieu Ozanam : Avez-vous lu le livre du général canadien Roméo Dallaire "J’ai serré la main du diable " ? Qu’en avez-vous pensé ?

Jean-Paul Jody : Non, je ne l’ai pas lu. Pour ma part, et en résumé, voici ce que j’ai appris sur le général Dallaire (chef des forces de l’ONU au Rwanda)

Ce qu’on lui reconnaît :

- Sa mission n’était pas appropriée à la situation au Rwanda. C’était une mission de "maintien de la paix". Les Casques bleus n’avaient pas le droit de tirer sauf pour se défendre. Les camions de l’ONU s’arrétaient parfois devant des génocidaires "au travail" sans pouvoir intervenir.

- Les Casques bleus manquaient de tout, vivres, ambulances, essence...

- Le siège de l’ONU à New York lui a toujours refusé les moyens qu’il réclamait. Il trichait continuellement pour obtenir davantage d’hommes.

- Il a sauvé des dizaines de milliers de personnes réfugiées dans le stade et des hôtels de Kigali

Ce qu’on lui reproche :

- D’avoir trop suivi sa hiérarchie : lorsque les massacres ont commencé, des Tutsis tentaient de se réfugier dans les locaux de l’ONU. Sous prétexte de neutralité, les gens de l’ONU leur fermaient la porte au nez, les livrant à une mort certaine.

- Le massacre des réfugiés de l’Ecole Technique Don Bosco : les Casques bleus ont reçu l’ordre d’abandonner les réfugiés qu’ils protégeaient alors que les génocidaires attendaient pour les tuer. Dès le départ des Casques bleus, 2500 Tutsis, dont 400 enfants ont été assassinés dans les heures qui ont suivi.

- La mort des dix paras belges. Dallaire n’aurait rien tenté pour les sauver. Cet épisode va traumatiser la Belgique qui décidera de retirer ses troupes de l’ONU. L’ONU et les puissances occidentales décideront alors d’évacuer le Rwanda, le livrant ainsi aux génocidaires.

Dallaire est sorti traumatisé du génocide, rongé de n’avoir pu l’empêcher. Il a souhaité à plusieurs reprises mettre un terme à sa vie.

Mathieu Ozanam : Pour la Shoah les historiens argumentent pour savoir ce que l’opinion publique savait ou non, ou devinait ou non, ce que les Alliés en savaient, ce que le Vatican en savait, ce qui aurait pu être fait. En 1993, dans un monde où les sources d’information sont plus libres et faciles d’accès que pendant la Seconde GM, dans un monde où la disparition de l’URSS aurait pu faciliter les décisions au Conseil de Sécurité, comment expliquez-vous que nous soyons restés indifférents au massacre "artisanal" en 13 semaines de plusieurs centaines de milliers de Tutsis et d’Hutus modérés ? Je me résume : Nous prenons beaucoup de postures au sujet de la Shoah en affirmant "plus jamais ça", et 40 ans plus tard voilà un nouveau génocide, sans que personne ne bouge.

Jean-Paul Jody : Pour le génocide rwandais, la question ne se pose même pas. Dés 93, les médias et les puissances occidentales ne pouvaient ignorer qu’un génocide risquait de se produire. Des ONG, des journaux en parlaient. Les américains étaient informés par ce qu’on a ensuite appelé "le fax de la honte" (en fait, plusieurs fax). Les Français avaient mis le réseau téléphonique de Kigali sur écoute, fréquentaient les durs du Hutu Power qui ne cachaient rien de leurs sentiments, et un de nos ambassadeurs employait déjà le terme "génocide" dans une de ses communications. Le Vatican, Moscou et la Maison blanche en étaient informés par une association rwandaise des droits de l’homme. Les belges et l’ONU ont pris connaissance de ce qui risquait d’arriver par un rapport confidentiel des services de renseignement belges en 93. Mais le pire : un mois et demi après le début du génocide, les Américains qui ne voulaient pas risquer la vie de leurs soldats au Rwanda refusaient toujours la dénomination "génocide" dans leurs rapports ,préférant utiliser le terme " massacres de grande ampleur". Pourquoi ? Selon l’article VIII de la Convention des nations unies, la qualification de "génocide" dans un conflit implique l’intervention immédiate de tous les pays membres de l’ONU. Et les américains auraient été obligé d’intervenir. Les Français, qui souhaitaient régler le problème par eux-mêmes, ont suivi les américains sur ce point. Les mots "génocide" étaient gommés des rapports. Sous la houlette de Madeleine Albrigth, les Américains ont multiplié les difficultés pour accorder leur aide... qui n’est jamais partie. Et les Français ont pu monter l’opération Turquoise.

Mathieu Ozanam : Que pensez-vous des livres qui sont parus "Un dimanche à la piscine de Kigali", "Une saison de machettes", il aura fallu 10 ans pour que l’on aborde le sujet. Une période nécessaire ? Jean Hatzfeld dit que l’on a parlé très tard du génocide juif (à partir des années 60 je crois).

Jean-Paul Jody : "Un dimanche à la piscine..." ne fait pas l’unanimité chez les Rwandais... "Une saison de machettes" est un ouvrage remarquable et indispensable. Mais, par sa médiatisation, il est devenu le livre-référence sur le génocide du Rwanda alors qu’il n’en explique pas les causes, occultant d’autres livres qui eux creusent le sujet. C’est dommage. Curieusement, les médias français ont "oublié" de parler des livres de Mehdi Ba, Vénuste Kayimahe, Jean-Paul Gouteux etc, etc, qui eux expliquent parfaitement la mécanique inéluctable du génocide. Et il n’a pas fallu 10 ans. Dès la fin 94, un chercheur du CNRS, Gérard Prunier a écrit à chaud une somme fabuleuse sur le sujet. Il n’a jamais trouvé d’éditeur en France, et s’est fait publier... en anglais. Ensuite seulement son livre a été édité en français par un éditeur militant.

Mathieu Ozanam : Une question très terre à terre : combien d’exemplaires se sont écoulés, et par conséquent combien de lecteurs estimez-vous avoir touchés ?

Jean-Paul Jody : Avec le système des retours, il est difficile de savoir. Peut-être 1500...

Mathieu Ozanam : A quel moment avez-vous pris conscience de ce qui s’était passé au Rwanda ? Pendant les événements eux-mêmes ou plus tard ?

Jean-Paul Jody : Je me souviens parfaitement avoir entendu l’annonce à la radio qu’un avion avait été abattu au Rwanda et que cela semblait très grave. Ensuite j’ai la vision des camps de réfugiés de Goma et Bukavu, avec le sentiment de ne pas y comprendre grand-chose. C’est seulement avec la pièce de théâtre Rwanda 94 dont j’ai déjà parlé ici, que tout s’est éclairé pour moi.

Mathieu Ozanam : Un tel "polar-documentaire" pourrait-il être édité dans une grande maison ?

Jean-Paul Jody : Les éditeurs m’ont refusé ce manuscrit, sauf à le transformer en essai ou à réduire considérablement les informations. Il faut dire que depuis, et devant leurs refus, j’ai beaucoup remanié.

Mathieu Ozanam : Quels échos rencontrez-vous de la part des médias ? Intérêt ou sujet considéré comme passé d’actualité ?

Jean-Paul Jody : Peu d’échos... :-) Le problème des médias est de les toucher. Les quelques journalistes qui ont lu le livre en parlent. Ils doivent être cinq.... :-)

Mathieu Ozanam : Merci

Jean-Paul Jody : Merci à vous.

Marc Madouraud : Ne crains-tu pas un peu que le succès - si succès il y a dans les librairies, ce que je te souhaite - de "La Position..." puisse être récupéré par la suite par des opportunistes qui détourneraient ton objectif et fourniraient à foison du thriller mondialo-misérabiliste sur quelque guerre passée ou présente, en tentant d’exploiter la mauvaise conscience des lecteurs ?

Jean-Paul Jody : Heu... Tout d’abord, à part dans le petit milieu qui nous anime, personne n’a entendu parler du bouquin...

Sinon, les SAS de Gérard de Villiers sortent déjà de cette veine. A noter que celui sur le Rwanda a été reconnu par certains Rwandais. Non pour son contenu idéologique, bien sûr, mais pour la qualité des informations qu’il contenait.

Après, si les livres sont de qualité, je pense par exemple à "Mon colonel" de Zamponi, pourquoi pas  ?

Marc Madouraud : Ou, au contraire, espères-tu que ce roman puisse ouvrir la voie à d’autres ouvrages aussi documentés et susceptibles, par le biais de la fiction, d’attirer une "clientèle" auparavant rétive à consulter de la documentation a priori aride, tout en lui ouvrant les yeux sur une réalité trop souvent occultée ?

Jean-Paul Jody : Les archives et la doc font matière inépuisable pour le roman noir, voir la série Polarchives de G. Streiff.

Marc Madouraud : En ces temps d’élections américaines, l’occupation en Irak est-elle susceptible d’inspirer le romancier que tu es ? Voire la situation actuelle aux Etats-Unis ?

Jean-Paul Jody : Je laisse l’Irak à d’autres... Je crois que G. Delteil a écrit sur ce sujet. Les sociétés militaires privées qui sévissent là-bas, qui sont l’avenir des guerres modernes et dont on ne sait pratiquement rien, sont le terreau idéal d’une aventure exotique et baroudeuse et une bonne occasion de dénoncer leurs pratiques. Qui s’y colle ?

Marc Madouraud : As-tu eu des avantages en nature grâce à ton prix décerné à Cognac ? ;o)

Jean-Paul Jody : Oui ! Un super cognac qui date de la guerre de 70. 1870... Mais peut-être pensais-tu à un autre type d’avantages :-) ? Amitiés

Bernard Strainchamps : Qui a choisi ce titre ambigu ? Pourquoi ?

Jean-Paul Jody : Moi... Au moment de l’indépendance du Rwanda, les missionnaires ont cessé de soutenir les Tutsis pour s’appuyer sur les Hutus. Cette nouvelle position a déclenché une série de massacres de Tutsis, jusqu’au génocide final.

Bernard Strainchamps : Ne t’es-tu jamais posé la question de ta légitimité à aborder ce génocide ?

Jean-Paul Jody : Si, bien sûr. Au nom de quoi se permettre d’écrire un livre sur le génocide alors que des tas de personnes l’ont vécu et/ou sont beaucoup plus compétentes que moi pour en parler ? A part l’horreur et la stupéfaction d’apprendre ce que j’ai appris et le désir de transmettre ces infos, je n’ai pas la réponse. Peut-être que les lecteurs l’ont.

Bernard Strainchamps : As-tu déjà été invité dans une classe scolaire pour en parler ?

Jean-Paul Jody : Non. Pas encore....

Bernard Strainchamps : J’ai apprécié comment tu avais élaboré "une petite histoire" pour servir la grande histoire. Toutefois pourquoi n’avoir pas essayé le polar historique total en intégrant dans l’intrigue des personnages historiques ?

Jean-Paul Jody : C’est toujours un grand risque d’utiliser des personnages réels. Il faut être diablement renseigné sur eux.

Bernard Strainchamps : Qu’est-ce que cette histoire d’une chaîne humaine de six personnes qui nous relirait au monde entier ?

Jean-Paul Jody : Une théorie (fumeuse) de Stanley Milgram, jamais validée...

Bernard Strainchamps : Francis Mizio décrit bien dans son dernier roman les galères du métier d’écrivain. Visiblement, tu as choisi de vivre de ta plume alors que tu publies très peu. Pourquoi ce choix ?

Jean-Paul Jody : Sans doute pour être libre. Je travaille ici où là, en petits CDD. M’imaginer que je vais donner huit ou dix heures par jour à un même employeur, pour un travail qui ne m’intéresse pas forcément, pendant des années..... Non, ce n’est pas possible. Pour l’instant je peux encore faire différemment. Mais beaucoup d’auteurs se sont fait rattraper et on repris le chemin d’un employeur unique. J’espère que cela m’arrivera le plus tard possible...

Bernard Strainchamps : Tu animes des ateliers d’écritures. Quelles méthodes utilises-tu pour briser cette appréhension qui nous empêche de nous exprimer par écrit ?

Jean-Paul Jody : Ouf... Pas de méthodes particulières. Abolir la notion de "devoir". Susciter le plaisir. L’auteur qui intervient dans une classe a un statut privilégié par rapport à l’enseignant. Il ne fait que passer, n’est pas soucieux de discipline sur une année et peut se comporter d’une manière plus légère. Avec l’expérience, on trouve vite le ton et les arguments qui conviennent pour chacun.

Luis Alfredo : Avec Stinger tu mets en scène un vidéaste indépendant. Dans Parcours Santé, tu t’intéresses aux taulards. Et avec la position du missionnaire, tu te « penches » sur le génocide rwandais. J’ai l’impression que pour toi écrire n’est pas neutre ? Que la littérature a une « mission » qui va haut delà du divertissement ?

Jean-Paul Jody : Au départ, Stringer était un scénario de long métrage demandé par un réalisateur. Le film n’était pas à la hauteur de mes attentes. J’ai décidé d’en écrire le roman. L’écriture livresque m’a plu, j’ai récidivé avec Parcours, autre scénario vendu à TF1 et grosse daube télé à l’arrivée... La position était un accident qui m’a un peu dépassé. Une "mission" ? Oulà, non... je dirais plutôt une maîtresse un peu envahissante. Tous les jours je me dis, demain j’arrête les romans et je retourne au scénario. Mais les livres, c’est trop bon...

Luis Alfredo : On sent dans tes romans que la documentation a une grande importance. Peux-tu nous dire comment tu procèdes ?

Jean-Paul Jody : Je m’informe d’abord un petit peu. Si je trouve des éléments intéressants et que mes amis ignorent aussi, je poursuis. C’est fascinant ce que l’on peut trouver. J’adore ce travail de recherches. Et puis on rencontre des gens passionnés aussi qui aident volontiers. Un exemple pour la Position : je ne connais pas Bruxelles, il me fallait trouver une place avec un tramway, des cafés, décrire le Matongé, quartier africain. J’ai passé une annonce sur une liste que tu connais et un internaute amateur de polar, FVC, (qui est peut-être aussi sur cette liste et que je salue au passage) m’a donné les informations que je cherchais. Idem pour le Rwanda ou pour les médicaments, des gens m’envoient des liens, des articles.. En fait, la recherche d’infos c’est un truc de maniaques, genre collection de timbres ;-) ...

Luis Alfredo : Est-ce des lectures d’articles ou d’études qui te donnent une idée de roman ?

Jean-Paul Jody : Tout fait bois. Mais c’est surtout la réaction des amis lorsque je leur parle d’un sujet. S’ils ont envie d’en savoir plus ou ignorent tout, c’est que cela peut faire un roman. J’évoquais récemment à un ami pourtant bien informé mon projet sur la guerre d’Indochine, il m’a dit : "Ca y est, tu vires à droite ?". C’est ce qui me décide à l’écrire. On croit tout savoir sur "l’Indo" mais je viens de tomber sur un bouquin de 1953, épuisé, qu’un internaute inconnu a eu la bonté de retirer d’une vente aux enchères pour me le céder à un prix dérisoire. Mmmmm... un pur régal ! C’est ma base pour démarrer le roman.

Luis Alfredo : Finalement, tu as écrit 3 romans. Pourquoi si peu ? A cause des recherches documentaires...

Jean-Paul Jody : Oui, en partie. C’est surtout que je suis un gros feignant.... Il y a aussi une vie à côté de l’écriture. Et puis il faut manger de temps en temps.

Luis Alfredo : J’ai lu que Stinger avait été porté à l’écran. Peux-tu nous expliquer comment cela s’est passé ?

Jean-Paul Jody : Voir plus haut. Mais l’écriture du scénar était déjà un grand moment en soi. C’est le réalisateur qui a eu l’idée. Je lui ai expliqué que j’ignorais tout des stringer, de Los Angeles et des Etats Unis ou je n’étais jamais allé, que je ne comprenais pas l’anglais. Il m’a répondu "démm... toi". Grande leçon, je lui dois beaucoup.

Luis Alfredo : « Spécialisé dans la psychologie des intérêts ».. De quoi s’agit-il ?

Jean-Paul Jody : En deux mots : des tas de gens sont prêts à se décarcasser pour effectuer des tâches qui les gratifient et leur apportent, sous certaines conditions, un plaisir personnel indépendant des objectifs de leurs entreprises. Mauvais Genre en est un bon exemple... Un chercheur nommé John Holland a élaboré une théorie sur ces intérêts et ces motivations. L’idée est de cerner, grâce à une batterie de questions, les conditions et l’environnement qui permettront à un individu de prendre du plaisir à ce qu’il fait. Le monde du travail recrute essentiellement sur les compétences, beaucoup moins sur les motivations. Pour illustrer, si on me demandait d’apprendre à taper à la machine et de passer huit heures par jour devant un écran d’ordinateur pour même pas gagner le smic, je refuserais. C’est pourtant ce que je fais en écrivant des bouquins. Parce que, à mes propres conditions, j’y trouve du plaisir.

Luis Alfredo : Tu projettes d’écrire « un "truc" sur les médicaments » D’où te vient cette idée ?

Jean-Paul Jody : C’est un domaine dont j’ignore tout. Lorsque j’ai appris que des labos pharmaceutiques vendaient des génériques plus chers que les "princeps" je me suis dit que cela valait peut-être la peine de creuser un peu. Et c’est "grave"....


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