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Rencontre avec Gilles Bornais

Mise en ligne le Décembre 2006 | 1418 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

A l’occasion de la sortie de son roman de Franconville, Batiment B aux éd. Gallimard et Le Serin de monsieur Crapelet aux éd. Atout, Gilles Bornais a accepté de se prêter au jeu des questions réponses avec l’ensemble des abonnés de la liste de discussion Mauvais genres.


Corinne of Noir’Rôde : Richard Martin dans " Franconville Batiment B " et Monsieur Crapelet dans "le serin ..." sont des " anti- personnages " de roman, tant leur banalité ( apparente !) ne semble pas convenir à des " héros" ; en quoi, selon vous, correspondent-ils bien à des personnages de roman noir

Gilles Bornais : Parce qu’il s’ancre dans une réalité, le roman noir raconte des histoires de flics et de marginaux de tout poil, mais il peut également mettre en scène des personnages banals (en apparence évidemment, puisqu’aussi bien Richard Mortin que Fernand Crapelet se révèlent des meurtriers en puissance). Ce qui donne leur cette étoffe d’anti-héros c’est qu’on les voit vivre dans leur milieu, (qui est curieusement un anti-milieu de roman noir), celui de la fade banlieue parisienne, où l’on se trouve très loin des décors et des ambiances qui servent de référence au polar noir. Ce contraste entre la banalité de surface des personnages et leurs desseins est, je pense (et je n’ai rien inventé) intéressant à décrire. Des Mortin ou des Crapelet on en croise tous les jours.

Jacques (black jack) of Noir’Rôde : Concernant "Le diable de Glasgow". Est ce le désir de faire à priori un roman historique qui a déterminé l’histoire du "diable ..." ou bien est l’idée de l’intrigue qui a déterminé que le roman serait forcement historique , qu’il ne pouvait se passer de nos jours ?

Gilles Bornais : Pour le Diable de Glasgow, j’avais l’intrigue avant de commencer à écrire le livre. Le reste s’est imposé. Historique, car sinon, l’intrigue ne tenait pas. En écosse parce que j’avais écrit un précédent manuscrit (qui n’avait intéressé personne) qui se passait en région parisienne et là je voulais mettre le paquet sur le décors et l’ambiance, sans avoir trop à voyager (je voulais aller sur place et je n’aime pas l’avion).

Jacques (black jack) of Noir’Rôde : Bien que situé bien avant dans le temps et à plus de mille kms, les personnages, le milieu décrit dans "le diable de Glasgow" ne sont pas si éloignés de ceux de Franconville. Comme une espèce de contre-pied au polar historique "classique" qui se complait souvent à décrire les mêmes milieux bourgeois, upper class ?

Gilles Bornais : Pour écrire le Diable, j’ai lu pas mal de livres sur l’époque victorienne. Il y avait ceux où les gens se tuaient au poignard d’argent entre deux tasse de thé et ceux où les gens mourraient de maladie, brûlés dans les fonderies, au fond des mines ou dans les asiles de pauvres. Bref deux visions bien différentes. Les polars sur l’époque reprenaient plus volontiers la vision salon de thé. Comme je voulais faire quelque chose de noir et de vrai, j’ai fait démarrer l’histoire dans les beaux quartiers de Glasgow, pour rapidement l’immerger dans la réalité de cette époque. J’ai procédé comme pour Franconville en allant à Glasgow et dans les Highlands où j’ai pas mal enquêté (archives de la police, musées, historiens locaux...) pour pouvoir être au plus près de ce que je décrivais. Sans oublier d’y mettre un héros (anti-héros ?) confronté à pas mal de problèmes de la vie courante, comme : ne pas aimer son boulot, se taper une fille et en aimer une autre qui veut se barrer à l’autre bout du monde avec un autre etc...

Bernard Strainchamps : Est-ce que vous connaissez la version punk de la chanson "Siffler sur la colline" de Joe Dassin par le groupe Les cadavres ?

Gilles Bornais : Je bois du sirot d’orgeat, mais je ne connais pas la version punk de "siffler sur la colline" de Joe Dassin.

Luis Alfredo : Une question, pour commencer, d’où vous vient votre science de l’art de la pêche ?

Gilles Bornais : Mon "art de la pêche" me vient de ce que je suis pêcheur mordu depuis toujours (j’ai même fait des concours).

Luis Alfredo : J’ai lu, sur le quatrième de couv de Franconville, bâtiment B que vous étiez redac chef à l’écho républicain, en d’autres termes votre métier est l’écriture. Quel lien établissez vous entre ces deux pratiques d’écriture ?

Gilles Bornais : L’écriture elle-même n’a déjà pas grand chose à voir d’un livre à l’autre, alors d’un métier à l’autre... L’écriture journalistique obéit à un certain nombre de contraintes (règles de droit, temps, nombres de lignes, genre rédactionnel -reportage, commentaire, édito...), qui la formatent beaucoup plus que l’écriture littéraire.

Luis Alfredo : Dites-vous certaines choses dans les polars que vous ne pouvez pas dire en tant que journaliste (et réciproquement) ?

Gilles Bornais : On peut en dire davantage dans une fiction que dans un journal (because présomption d’innocence, diffamation, respect de la vie privée...). Dans Franconville bâtiment B qui est tiré d’un fait divers réel, j’en ai dit beaucoup plus dans le livre que je l’avais fait dans mon journal.

Luis Alfredo : Votre vision du métier de journaliste a-t-elle été modifié par votre pratique d’écrivain « noir » ?

Gilles Bornais : Mes débuts dans l’écriture de roman n’a pas modifié ma vision de journaliste. D’autant que , depuis que je suis rédacteur en chef, je n’écris plus beaucoup. C’est l’inverse qui se produit. Vingt trois années de journalisme m’influencent pas mal dans mon travail d’"écrivant". J’aime écrire sur ce que je ai vu ou ce sur ce que j’ai découvert. Dans le manuscrit sur lequel je suis en ce moment, il y a une scène courte où l’un des personnages travaille sur une chaîne chez Philips à Dreux. J’ai rencontré un type qui travaille depuis 30 ans sur cette chaîne et j’en avais assez pour écrire le passage, mais je lui ai demandé d’aller réellement dans l’usine à Dreux pour voir précisément l’atelier dont je parle.

Jean-Marc Laherrère : Vous êtes journaliste, on aurait pu s’attendre à ce que vous écriviez des histoires de ... journalistes. Vous avez choisi (dans Franconville et le Serin) de donner la parole à des gens apparemment sans histoire, et de nous montrer que justement eux aussi en ont une ou des histoires à raconter. Pourquoi ce choix ?

Gilles Bornais : En tant que journaliste on est pas mal confronté à des gens ordinaires qui commettent l’extraordinaire. Pour "Franconville", Patrick Raynal m’avait dit écris sur ce que tu connais. J’ai suivi le conseil à la lettre. J’habitais un trois pièce à Franconville, j’allais régulièrement au Leclerc faire mes courses et parfois à Mondial Pêche acheter mes asticots. Et l’histoire, je la connaissais bien pour l’avoir traitée dans le journal (j’ai même par un coup de chance eu une autre source très précieuse, mais c’est secret). Il m’a juste fallu inventer Richard Mortin.

Pour "le Serin de Monsieur Crapelet", j’ai imaginé la vie d’un de ses types sans âge en blouson de Tergal beige, portant un grand sac en plastique, que l’on voit marcher pour on-ne-sait-où sur les trottoirs de banlieue. C’est la vie des types qui naissent, pas forcément dans la dech complète, mais qui savent qu’ils devront vivre en se passant des choses qui font rêver. Je crois aux micro-événements. Ils ont beaucoup de force et ils nous en apprennent beaucoup plus sur le genre humain que les histoires sensationnelles.

Jean-Marc Laherrère : Le style du serin de monsieur Crapelet colle parfaitement au récit, on a l’impression de voir Fernand avancer à petits pas, sa cage à la main. Comment avez-vous travaillé votre écriture pour arriver à ce résultat ?

Gilles Bornais : Pour le Serin, il fallait une écriture et une narration qui ressemble à Crapelet et à ses petits pas. Comme si c’était lui qui écrivait. Donc : écriture comportementaliste parce que Crapelet n’est pas un cérébral, phrases courtes et narration lente presque en pointillé. Le tout était de savoir si entre deux pointillés l’éditeur d’abord et le lecteur ensuite n’allait pas décrocher (Pour l’éditeur c’est gagné, pour le lecteur on verra). Il n’y a pas eu de "travail sur l’écriture", le style est simple, c’est plutôt sur le vocabulaire qu’il fallait être vigilant. Parce qu’à décrire tous les petits gestes de Crapelet, les mêmes actions et les mêmes mots revenaient souvent.

Jean-Marc Laherrère : Et quel grand écart avec "le diable de Glasgow", où là, rien de banal, ça saigne, ça baffe, ça gueule, et on va même faire un tour du coté du fantastique. Pourquoi justement ce mélange noir / fantastique ? Etait-il prévu dès le départ, ou s’est-il imposé en cours d’écriture ?

Gilles Bornais : Le mélange noir/fantastique était prévu dès le départ. J’avais l’intrigue qui gouverne tout le livre dès le début et le désir de faire quelque chose de noir. L’ambiance et le rythme sont ceux que je voulais rendre.

Jean-Marc Laherrère : Dans le futur, ce Diable sera t’il isolé, ou va t’on retrouver Joe Hackney dans d’autres aventures ?

Gilles Bornais : Il y aura d’autres enquête d’Hackney. J’ai promis de livrer le tome 2 début 2003.

Christine Dupré : Franconville, bâtiment B. J’ai bien aimé la description de la petite vie plan-plan de Richard Mortin (Mondial Pêche/Leclerc/sirop d’orgeat...) racontée dans les moindres détails du quotidien et la rupture de la fin, inattendue. Une écriture très précise qui colle avec la lente progression de l’histoire. Toutefois, j’ai été très gênée tout au long de la lecture par les nombreuses erreurs de syntaxe et d’orthographe. D’où ma question : comment se passe la relecture avant édition ?

Gilles Bornais : L’éditeur vous envoie des épreuves corrigées et annotées que l’auteur relit et peut encore reprendre. L’auteur renvoie ensuite les épreuves à l’éditeur. Je sais que plusieurs fautes d’orthographe subsistent, les erreurs de syntaxe en revanche je ne savais pas...

Emmanuel Thirot : Comment écrivez vous ? Faites vous des brouillons, si oui, combien ?

Gilles Bornais : Pour le Diable et Franconville, j’écrivais directement sur ordinateur, beaucoup le week-end et pendant les vacances, souvent à raison de sept ou huit heures par jour. Pour le Serin et mes derniers manuscrits, j’écris le midi et le soir dans des restaurants sur des cahiers et je recopie le week-end. Je fais quelques stages plus intensifs pendant les vacances où je tape sur PC. Je ne fais pas de brouillon, peu de plan (sauf pour le Diable) et j’essaie d’arriver le plus vite possible au bout de l’histoire. Après je retravaille.

Emmanuel Thirot : Dans le Diable de Glasgow, la dimension fantastique était-elle présente dès le départ où s’est-elle imposée peu à peu ?

Gilles Bornais : Dans le Diable, j’avais l’intrigue dès le début, donc la dimension fantastique a existé dès le départ. J’avais fait un superbe plan avec des couleurs et des soulignés, sur un beau cahier que j’ai oublié sur la table du snack de l’aéroport de Glasgow. J’en ai rebatonné un beaucoup moins beau.

Emmanuel Thirot : De la même manière, est-ce la voix (narrative) qui vous ouvre la voie ou est-ce que cette voix s’impose une fois l’intrigue établie ou est-ce que tout vient en même temps ou bien est-ce que ça dépend des fois ? Comment ça se passe en gros ?

Gilles Bornais : Je ne sais pas trop ce qu’est la voix narrative. Si c’est le ton du narrateur, je ne me casse pas la tête en me disant il faut que ça sonne comme ça ou autrement. J’écris... Je ne fais pas de petites fiches pour les personnages ( !), et leur psychologie se détermine peu à peu. Parfois je reviens en arrière pour corriger des dialogues ou des actions qui ne correspondraient pas à leur psychologie. Je pense que beaucoup d’auteur procèdent ainsi. Quand je commence un livre je ne sais pas vraiment où je vais (à part pour le Diable), des idées me viennent en cours de route. Dans le Serin, celle qui fait l’originalité du livre m’est venue au tiers du manuscrit, j’ai du réécrire le début, dans Franconville j’avais déjà relié le manuscrit et j’ai retravaillé trois semaines pour ajouter Corinna, et dans le Diable j’ai enlevé un personnage. Mais on peut être beaucoup plus ordonné...

Emmanuel Thirot : Vos héros ont souvent des boissons fétiches et non alcoolisées. Hockney boit du thé au milieu des buveurs d’ale, le héros de Franconville carbure au perrier orgeat (chapeau, personnellement l’orgeat pétillant je ne peux pas). C’est une manière de les caractériser ?

Gilles Bornais : Hackney buveur de thé, je crois que c’était pour éviter le cliché du flic alcolo. Richard Mortin buveur de sirop d’orgeat au Perrier, c’est parce que j’en bois. Ce sont tous les deux des personnages décalés et effectivement cette sobriété affirme le décalage.

Emmanuel Thirot : Est-ce votre expérience de journaliste qui vous a inspiré ce fait divers très divers de Franconville. Avez-vous vu des affaires aussi banales où naît le doute ou bien est-ce que tout ça c’est de la littérature ? J’attends avec impatience la suite des aventures d’Hockney. C’est pour quand ?

Gilles Bornais : Dans Franconville l’affaire elle-même est vraie. Mortin et tout ce qui s’y rapporte (le cambriolage, le foot, le rouquin...), l’évasion, la mère de Raoul et Corinna sont inventés. Le meurtre a eu lieu à six kilomètres de Franconville et il a été jugé aux assises il y a un mois. Des journalistes de l’édition que je dirigeais avaient travaillé dessus et j’ai pu, par hasard, avoir connaissance des coulisses de l’enquête. Je ne trouve pas que ce soit une affaire si banale, il y en a (heureusement) assez peu où se produisent autant de rebondissements et où le doute existe autant. C’est d’ailleurs très rare qu’une affaire soit enlevée aux policiers pour être données aux gendarmes. Dans la réalité, l’avocat avait réussi à faire sortir Raoul de prison (mais il restait accusé), mais peu après ils se sont brouillés et Raoul a changé d’avocat.

Emmanuel Thirot : Juste une dernière question, un peu anecdotique : au début de Franconville, la petite phrase sur le fait que tout le monde appelle Franconville comme ça, sans ajouter la suite, m’a fait pensé au début de la moisson rouge de Hammett avec un jeu sur Personville(vrai nom de la cité) et Poisonville (nom que tout le monde lui donne). Est-ce un clin d’oeil ?

Gilles Bornais : Il n’y a pas de clin d’oeil. (Franconville-le-Garenne existe vraiment -tout le monde dit Franconville- c’est dans le Val-d’Oise entre Argenteuil et Montigny-les-Cormeilles).

Marie-Noëlle Fabre : En lisant "Le serin de Monsieur Crapelet", je ne peux m’empêcher de penser au héros en perdition du roman de Jean-Claude Izzo Le soleil des mourants.

Gilles Bornais : Je n’ai pas lu ce livre d’Izzo. Certaines critiques disaient que le début ressemble au Chat de Simenon( c’est beaucoup d’honneur). Que je n’ai pas lu non plus (ni vu le film). Voilà qui me fait deux livres à lire.

Bernard Strainchamps : Stéphane Bouchet écrit : "Taille : moyenne. Age : approximatif. Origine : incertaine. Signes particuliers : néant. Voilà les maigres informations qui pourraient figurer sur un avis de recherche Interpol visant le nommé BORNAIS Gilles." Vous avez choisi d’écrire sur des gens comme vous. Passer inaperçu dans une société du spectacle, c’est frustrant. Est-ce que vous revendiquez être "banal" ?

Gilles Bornais : Peut-on être banal ? Tout est là. Je pense que non à partir du moment où on parvient à choisir une partie de sa vie, et échapper ainsi à l’obligatoire (métro,boulot-vacances bouchons-soleil-rosée en été etc...). Mes personnages ont un côté ordinaire parce qu’ils ne font pas rêver, mais ils ne sont pas banals parce qu’ils font des choix qui échappent au déterminisme. Par exemple, ils tuent. Ce n’est pas obligatoire de tuer, sauf si on est un tueur professionnel et que ça permet de payer ses impôts.

Suis-je donc banal ? Pas sûr. Ordinaire, oui.

Bernard Strainchamps : J’ai failli abandonner Fernand Crapelet dans son voyage entre la banlieue et Limoges. Difficile d’être captivé par les faits et gestes de Fernand Crapelet. J’ai alors trouvé que cela aurait fait une excellente nouvelle. Mais je me suis sans doute trompé. Pourquoi écrivez-vous ?

Gilles Bornais : On ne se trompe pas à arrêter un livre en cours de route. (Toute comparaison gardée) plein de gens n’ont jamais fini un Faulkner ou un Proust. (Pour Proust ça se comprend très bien, pour certains Faulkner ça peut s’envisager aussi).

J’écris parce que j’aime raconter des histoires. Je m’y suis mis tard, mais j’ai toujours eu envie de le faire. J’adore déjeuner ou diner seul et écrire sur un cahier. C’est d’ailleurs ce que je fais tous les jours.

Bernard Strainchamps : Si vous me permettez un rapprochement, je comparerai votre style à celui d’Albert Camus : la narration est au service des personnages, de ce que vous racontez. Est-ce naturel ou est-ce très travaillé ?

Gilles Bornais : Je prends une "option" précise d’écriture au début du livre en fonction d’une petite musique que j’ai dans la tête et qui dépend elle de l’histoire, de son rythme, du propos et des personnages, et je m’y tiens. Mais il n’y a pas de travail. J’écris vite, à toute allure même et n’importe où, souvent au milieu de plein de monde. Ensuite je relie soigneusement, mais sans retravailler l’écriture, les meilleurs passages viennent d’un jet.

Je n’ai pas lu Camus, un jour j’ai feuilleté l’Etranger et c’est vrai que je n’arrivais pas à m’arrêter. Il faudra que je m’y remette.

Bernard Strainchamps : Quels sont vos références littéraires ?

Gilles Bornais : Ma première référence c’est Tintin (dans le Diable, Buchanan c’est physiquement Hasting dans Vol 747 pour Sidney). Je suis venu il y a peu au Polar Noir. Avant j’étais Vian, Maurice Leblanc, Poe, Agatha Christie, Doyle, et Steeman (Légitime défense, qui a donné Quai des orfèvres en film, est un bijou). Depuis j’ai flashé sur Faulkner (Lumière d’août est celui que je préfère), Céline et très récemment le Goncourt de Vautrin (Un grand Pas vers la Bon Dieu) que je trouve vraiment super, même si la deuxième partie est très célinienne. Dans la littérature noire, j’aime Crumley, mais je ne connais pas grand chose.

Quand j’ai commencé à écrire, j’avais surtout des références de cinéma. Les films d’Audiard, ceux tirés des livres de Steeman (l’assassin habite au 21 et Quai des O.) et quelques autres dont Il était une fois en Amérique.

Philippe Arnaud : Vous êtes journaliste. Qu’est-ce que votre métier vous apporte dans l’exercice de la littérature ( concision, soucis du détail... ) ?

Gilles Bornais : Le journalisme m’a effectivement apporté le souci du détail, et ce penchant à écrire court, car au Parisien où j’ai passé vingt ans, c’était un mot d’ordre. Il m’a aussi donné le goût de raconter ce que j’avais observé ou découvert. J’ai du mal à faire "comme si" j’avais vu des lieux que je ne connais pas. Le journalisme m’a surtout appris à écrire dans n’importe quelle condition, ce qui me sert tous les jours ou presque.

Philippe Arnaud : Le roman noir est-il pour vous dont le métier est d’écrire un échappatoire ou une continuité de votre activité sous d’autres formes ?

Gilles Bornais : Le roman est plus une échappatoire, car j’ai eu envie d’écrire et de raconter des histoires avant d’être journaliste (d’ailleurs je voulais être éditeur). Sur certain cas précis (Franconville), le roman a été la continuité du travail que j’avais pu réaliser (pour être juste : que les journalistes de l’édition que je dirigeais avaient réaliser) sur le fait divers en question. Mais c’était juste une opportunité qui s’est présenté lorsque je cherchais une intrigue de SN.

Philippe Arnaud : Vos romans sont courts. Comment décidez-vous d’arrêter ?

Gilles Bornais : Mes romans ne sont pas si courts ! C’est le papier qui est mince. Quand j’ai présenté le Diable aux éditeurs, personne n’en voulait parce que les éditeurs me disaient (entre autre) qu’il était trop gros pour un premier roman. Quand j’ai fait Franconville (échaudé...), je m’étais imposé (à peu près) cette longueur. Pour le Serin, je ne me suis rien imposé. En fait c’est souvent de faire penser les personnages qui allonge les romans, dans Franconville et le Serin on ne pense pas beaucoup (juste un peu dans Franconville pour duper le lecteur). Je préfère que le lecteur se dise le personnage pense cela, plutôt que de lui indiquer. Dans ces livres, je décris précisément des actions brèves en mettant juste ce qu’il faut de texte pour lier ces saynètes entre elles. Ce qui donne des récits resserrés et donc plutôt courts. J’essaie de faire des récits denses, rythmé, qu’il n’y ait pas de temps morts (je ne dois pas être le seul). Dans le Serin, il n’y a jamais d’action mirobolante, mais le récit progresse toujours. Il n’y a pas un chapitre où le vieux se met à penser et à supputer tout seul pendant dix pages sur sa chaise. Après le Serin j’ai écrit un manuscrit beaucoup plus long qui n’est pas de la noire et dont personne ne veut (je suis habitué). Re-échaudé, j’ai enchaîné avec un texte noir du format de Franconville (qui n’est pas terminé)...

Philippe Arnaud : Vous vivez en banlieue, est-ce par choix ou par contrainte ?

Gilles Bornais : Je ne vis plus en banlieue depuis (2 ans et demi) que je travaille à l’ Echo Républicain à Chartres. J’avais habité 40 ans en banlieue auparavant (dont six ans dans le 93 à Epinay-sur-Seine). Et pour tout vous dire, la vie Pari-banlieusarde commence à me manquer.

Philippe Arnaud : Vous a t’on déjà comparé à Emmanuel Bove ?

Gilles Bornais : On ne m’a jamais comparé à Emmanuel Bove. (Je ne le connais pas moi-même, mais j’avoue ma grande inculture).

Philippe Arnaud : Un commentaire rapide : j’ai beaucoup aimé vos romans Franconville et le serin de monsieur Crapelet ( je n’ai pas encore lu le diable de Glasgow ) Je ne vais pas me lancer dans une critique de ces romans, d’autres sur cette liste ou ailleurs l’ont fait avant moi et le plus souvent très bien . Mais juste vous signaler que à propos de ces textes, le principe de rémanence ( ce qui reste longtemps après qu’on ait fermé le livre ) vous concernant, joue à plein. Il y a quelque chose dans votre style, l’exploitation des détails, la tonalité générale, la vérité des personnages, le refus du pathos facile et du lyrisme, l’économie des moyens qui m’a touché. Pour avoir vécu enfant et adolescent en banlieue ( le 93 ) j’ai retrouvé exactement ce que vous décrivez. Raconter la vie des petites gens sans les réduire ou les caricaturer est un exercice difficile. Il me semble que vous y êtes très bien arrivé.

Luis Alfredo : Dans un entretien avec Truffaut, Hitchcock explique comment lui est venue l’idée de la scène dans "mort aux trousses" où Cary Grant est poursuivi par un avion.

"j’ai voulu réagir contre un vieux cliché... "dit-il, habituellement, le décor d’une telle scène est "une nuit noire à un carrefour étroit de la ville..."

Vous avez fait, me semble-t-il, un choix identique en campant des anti-héros de polar, mais est-ce volontairement que vous avez rompu avec la dominante polar politique pour renouer avec un polar plus sociologique ?

Gilles Bornais : Je considère plus le polar comme "un reportage" que comme "une tribune" ou "un édito". Les faits sont plus forts que les incantations. Exemple : si je fais un bouquin contre le FN et que tous les deux pages je dis : le FN c’est mal, et que je montre des crânes rasés en treillis hurlant heil Le Pen (et autres clichés), je peux être sûr que je ne serai lu que par des gens qui à priori seront contre le FN. Donc, je n’aurai converti personne. C’est un peu comme dans les meetings politiques où l’on réuni ses amis et que l’ on passe son temps à dire "les autres sont des cons". On est dans l’incantatoire, la branlette idéologique. Peu d’intérêt.

Si je fais toujours ce bouquin anti FN et que je mette en scène des militants FN forts sympathiques et qu’au bout du compte, je les montre de manière très factuelle (j’allais dire "naïvement") "oeuvrant" contre telle association culturelle ou tel groupe ethnique, ou bien que je retranscrive des dialogues de militants FN ou des personnes ayant eu à les subir, mais sans forcer le trait d’une manière qui pourrait être prise pour de la subjectivité, je donne beaucoup plus à réfléchir qu’avec des incantations.

En ce moment je suis sur un manuscrit où il est question d’immigration, d’élections et de FN mais à aucun moment je ne dis le FN c’est de la merde. Par contre, je suis sûr que si le bouquin était sorti avant la présidentielle (et s’il avait été lu), des types se seraient raviser avant de voter Front Nat. J’ose même espérer que pleins de racistes liront ce bouquin, parce que si c’est le cas, certains d’entre eux ne le seront plus après les 200 pages (c’est prétentieux mais j’y crois).

Quand j’écris, je ne me dis pas je vais faire un polar sociologique ou politique, ce sont plutôt les mots qui me guident. J’essaie simplement d’éviter les incantations et les clichés. Pour le Serin, je ne me suis même pas dit je vais faire un polar. Je me suis peut-être dit je vais faire un bonne oeuvre : je vais parler des retraités à blouson beige et cheveux Petrol Han qui marche dans les rues avec des sacs en plastique et des airs tristes. Il n’y a pas de ministère ni de syndicat pour ces gens là et du coup on en parle jamais, pourtant c’est une corporation nombreuse et qui souffre au moins autant que les médecins ou les profs qu’on voit à la télé sous des banderoles.

Luis Alfredo : Il se sert un sirop d’orgeat... rentre du leclerc... "divise les hommes en deux ¦catégories : ceux qui pêchent le gardon au chénevis et tous les autres"...

Votre capacité à décrire, et surtout à rendre captivant le quotidien, l’insignifiante, est ¦impressionnante. Avez-vous envisagé de bifurquer vers le "fantastique", style, qui me semble-t-il, se nourrit du quotidien ?

Gilles Bornais : Dans le Diable de Glasgow l’intrigue a voulu que je bifurque vers le fantastique. Mais ce n’est pas trop mon truc. Peut-être parce que je n’en lis pas. Mais il faut déjà que je lise Camus, Bove et pleins d’autres (voir semaine dernière)...

Luis Alfredo : Je vous demandais "Dites-vous certaines choses dans les polars que vous ne pouvez pas dire en tant que journaliste ?"

et vous répondiez "On peut en dire davantage dans une fiction que dans un journal"

Ne croyez-vous pas que cela présente un danger ? le journaliste en dit le minimum, bêle avec le troupeau politiquement correct, mais garde la conscience tranquille puisqu’il en dira plus lors de son prochain roman...

Bien sûr je ne parle pas de vous ! je pense à certain journaliste tele ou radio…

Gilles Bornais : Quand j’ indique "on peut en dire plus dans une fiction que dans un article", c’est parce qu’un article est soumis à pas mal de règles : notamment en ce qui concerne, le respect de la vie privée, la diffamation et la présomption d’innocence. En ce qui concerne les faits divers, ces règles sont un excellent garde-fou (Voyez le bouquin sur l’avion du Pentagone paru chez Carnot...)

Pour le reste, il est évident que tous les journaux pataugent dans le politiquement correct, et ce parce qu’ils sont des produits qui doivent se vendre et répondre à l’attente d’un client nommé lecteur.(C’est également le cas de pas mal de bouquins).

Imaginez l’Equipe disant des joueurs de l’équipe de France de foot que c’est une bande de prétentieux passablement dopés, obsédés sexuels pour certains et quasi analphabètes pour à peu près tous, passant leurs journées à tourner des pubs idiotes, à compter leur argent, à se faire tripoter par des masseurs, à dire "arbitre salaud !" et "on prend les matches les uns après les autres", et à donner des coups de pied dans des ballons...

Les journaux restent néanmoins l’excellent reflet d’une société et l’espace où un certain nombre de chose peuvent être dénoncées (HLM de Paris, sang contaminé, exaction de Le Pen pendant la guerre d’Algérie etc...).

Philippe Arnaud : Vous avez expliqué comment vous travaillez, quels conseils donneriez-vous à un auteur débutant ?

Gilles Bornais : Je ne sais pas si je suis assez capé pour donner des conseils à un auteur débutant. Ce que je peux dire c’est que :

s’il est doué, qu’il ne suive pas mes conseils parce que pour lui tout sera facile.

s’il est est comme moi, il faut qu’il sache que ce sera dur ! Il faut :

Qu’il lise beaucoup et oublie tout ce qu’il a lu quand il écrit. Qu’il soit humble et sache que tout ce qu’il trouve comme figure de style ou idée géniale d’autres les auront eues avant lui en beaucoup plus génial. La seule chose où il peut être unique et intéressant pour les autres c’est quand il écrit des choses qui lui ressemblent vraiment, des choses très juste, très précises, sans rechercher les effets.

Surtout qu’il montre ses premiers manuscrits à des gens qui lui diront la vérité (mon premier, je l’avais envoyé à l’éditeur de Grenadine qui m’en avait fait une critique sévère mais excellente qui m’a servi).

Qu’il devra se lever tôt ou se coucher tard et que sa femme (ou son mari) se détourneront de lui (et qu’il devra positiver en se disant qu’un écrivain est névrosé, alcoolique ou cocu-les très grands sont les trois).

Philippe Arnaud : Quand vous écrivez, après le premier jet, êtes-vous plutôt de ceux qui retirent beaucoup, qui épurent le texte et le tamisent longuement pour ne garder que l’essentiel ou au contraire partez-vous d’une narration réduite ( sujet, verbe, complément ) pour ajouter ensuite, par couches successives ?

Gilles Bornais : Le premier jet n’est pas éloigné à la forme définitive. Ensuite, je fais la chasse aux doublons et à ce genre de chose. Dans la relecture, j’essaie surtout d’affiner la psychologie des personnages (que je ne défini pas trop au début). Je n’ai pratiquement rien à couper, c’est souvent le contraire. Comme je ne fais pas de plan, je me dépêche d’en finir. Ensuite, je rajoute des scènes ou du liant, ou je donne plus d’importance à un personnage ou un à un détail gratuit que je recycle. (ex : si le type crève en vélo à la page vingt, j’essaie que l’incident se retrouve à la page 100 et que ça lui donne un pathos particulier).

Philippe Arnaud : Votre prochain roman sera-t-il un roman noir ? Avez-vous toujours pour projet de raconter la vie d’un épicier Marocain de Clichy ( la commune de Céline ! ) ?

Gilles Bornais : Depuis le Serin j’ai terminé un manuscrit de Blanche dont personne ne veut. Et je suis en train de finir le texte sur l’épicier marocain de Clichy que je proposerai à la Série Noire. Ensuite j’attaque une autre enquête de Joe Hackney, le personnage du Diable de Glasgow.





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