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envoyer par mail à un amiFrançois Thomazeau a accepté de répondre aux questions des abonnés du 4 novembre au 8 novembre 2002.
Bernard Strainchamps : Ca donne quoi un dialogue entre l’éditeur François Thomazeau de l’Ecailler du sud et l’auteur François Thomazeau ?
François Thomazeau : Un truc du genre :
- T’as pas honte d’avoir pondu cette crotte ?
- Ben, si, mais y a le diffuseur qui grogne. Faut un bouquin pour septembre.
- Septembre ! Déjà ! Mais on est en août...
- Ben ouais.
- T’aurais au moins pu nous pondre un Rmiste justicier, comme ça on le revendait illico à Librio.
- Ben oui, mais j’avais envie de faire un truc différent...
- On s’en fout de tes envies, faut faire tourner la baraque...
Non. Dans la vraie vie, y a pas vraiment de schizophrénie. J’essaie dans l’ensemble de faire éditer mes propres bouquins ailleurs. Mais "Bonne Mère", qui devait paraître chez un autre éditeur, était un gage de bonne foi à mes associés de l’Ecailler (il fallait lancer la mécanique). Ensuite on a sorti deux "Rmistes justiciers" en sachant que Librio les rachèterait sans doute (ce fut le cas pour le Diable) et que ça ferait rentrer de l’argent dans les caisses. Pour le reste, le comité de lecture est assez vaste et varié pour me faire comprendre gentiment qu’un manuscrit est nul... Pour le reste, je pense être un écrivain assez dur avec lui-même (je me prends pas pour Dostoïevski, ni Conrad), et un éditeur assez cool avec les auteurs (ce qui permet de trouver un juste milieu). Enfin, pour être tout à fait honnête, je me suis auto-refusé trois manuscrits, que je ne trouvais pas faits pour l’Ecailler. J’espère qu’ils trouveront place ailleurs...
David Coulon : Bonjour ! Et tout d’abord première question : j’ai vu dans votre bio que vous êtes né à Lille. Mais qu’est-ce qui vous a amené à traverser toute la France pour atterrir sur la planète Marseille ?
François Thomazeau : C’est pas moi qui ai traversé la France, mais mon papa et ma maman, appelés vers le Sud par leurs obligations professionnelles. J’avais quatre ans et je demandais sans cesse à ms parents quelle langue on parlait à Marseille. J’étais pas très sûr que c’était la France. J’avais raison... Arrivé en maternelle dans la riante cité phocéenne, je suis illico tombé amoureux d’une écolière. Elle s’appelait Mireille. ça ne s’invente pas. C’est con à dire, mais Marseille est un cliché vivant.
David Coulon : Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’écrire ?
François Thomazeau : Tout minot déjà , je voulais être Enid Blyton. ça m’avait l’air un boulot facile et bien payé. Je ne suis pas sûr qu’on ait fait mieux que "Le clan des sept joue et gagne" en terme d’intrigue rondement menée. Ma première lecture avait été "Les mémoires d’un âne" de la comtesse de Ségur... J’y vois comme un signe. Après, j’ai eu envie de me raconter les histoires que je les autres ne me racontaient pas. Et j’ai aussi écrit pour faire rigoler mes potes. Petit à petit, j’ai juste agrandi le cercle de mes amis.
David Coulon : Vous définissez-vous comme un écrivain "régionaliste" ? Comment expliquez-vous qu’on parle de régionalisme pour le polar marseillais ou breton, par exemple, et pas pour des polars se passant à Paris ou à La Rochelle ?
François Thomazeau : Je suis né à Lille, je vis à Paris, j’ai passé l’essentiel de ma vie à Marseille et pas mal aussi en Angleterre. D’ailleurs je suis bilingue, travaille dans une agence de presse pour laquelle j’écris en anglais. Mon père est nantais, ma mère bordelaise, mon frère est né à Limoges. Je suis l’écrivain le moins régionaliste du monde. Si je suis régionaliste, alors tous les auteurs que j’aime le sont. Kinky Friedman ou Joe Lansdale sont Texans, Carl Hiassen ou Charles Willeford sont de Miami, James Lee Burke de Louisiane, Motalban ou Mendoza de Barcelone, Camilleri est sicilien.
La vérité, c’est que je crois qu’on écrit essentiellement sur les terrains de jeu de son enfance, et mon enfance fut marseillaise. Lorsque je décris un arbre, une rue, je vois la maison qui se cache derrière, la vieille qui tourne au coin de la rue, le cyclo qui remonte le boulevard adjacent. Je sens les odeurs, je connais le passé, le présent et le futur des gens qui vivent là . Je crois que ça se sent à la lecture. Je ne pourrais pas écrire un bouquin désincarné de son terroir, de sa chair locale, un bouquin de SF par exemple. Mais bon, le dernier bouquin que j’ai publié se passe à Lens. Dans le Nord aussi, ils me revendiquent comme un écrivain nordiste, c’est drôle. Sur le côté "régionalisme" des polars marseillais ou bretons, je crois qu’il tient au fait que ce sont deux régions à l’identité forte, qui ont eu à pâtir assez sérieusement de l’autorité centralisatrice. On a interdit aux Bretons de parler leur langue, on a fait de Marseille une "ville sans nom" parce qu’elle était rebelle, qu’elle regardait vers la mer et tournait le dos à la France. On le paie encore aujourd’hui et dans les contrées plus tranquilles, plus France profonde, parlant sans difficulté la langue de Malherbe, le Breton et le Marseillais restent des images d’Epinal, des stéréotypes, des clowns. J’ai noté que lorsqu’on tourne des séries à Marseille, comme le Montale avec Delon, personne n’a ll’acent marseillais, comme si c’était une tare. Outre-Manche, un film comme Trainspotting où les gens n’auraient pas l’accent écossais ferait mourir de rire. Je crois que la France a honte de ses différences. Moi c’est ce que j’y aime. Tiens, d’ailleurs j’ai un roman breton dans mes cartons, histoire de brouiller les cartes.
David Coulon : D’après vous, étiqueter un roman de "régionaliste" le sert-il ou le dessert-il ?
François Thomazeau : Voir plus haut... Je pense que ça le dessert auprès d’un lectorat germano-pratin qui a honte de ses racines. Mais quand je participe à des salons, à des festivals, je me rends bien compte que 95% des lecteurs fonctionnent par identification. Ils veulent se reconnaître dans un livre. Du coup, l’effet terroir fait vendre des livres, indéniablement.
David Coulon : Je connais bien Aix en Provence (j’y ai été étudiant 8 ans !). Vous décrivez la ville comme une enclave parisienne en Provence ? Enclave parisienne ou bourgeoise ? Quelle différence faites-vous entre Aix et Marseille ? Quels sont les lieux que vous préférez sur Aix ?
François Thomazeau : Un de mes amis dit de Marseille que c’est une ville ouvrière avec des ghettos bourgeois. Moi, quand je suis arrivé à Aix, où j’ai fait mes études comme vous, je me suis senti mal à l’aise. Tout était propre, guindé. J’avais l’impression d’être une crotte déposée sur le plancher verni. Aix est bourgeoise, bien sûr, mais c’est surtout Saint-Germain-des-Prés sur Arc, ou Boul’ Mich en Provence... Quant à l’enclave parisienne, je ne l’ai pas inventée, c’est la France qui l’a créée. Aix a été pendant des siècles la Préfecture des Bouches du Rhône, le siège du Palais de Justice, de la Cour d’assises, du rectorat, de toutes les autorités de l’Etat. Il fallait surtout éviter que Marseille ait le moindre pouvoir. Mais cela n’est pas propre à Aix et Marseille. Tout ça remonte à Richelieu qui se méfiait des ports comme de la peste. D’où Draguignan préfecture du Var au lieu de Toulon, d’où la création de villes comme Rochefort. Cela dit, j’aime bien Aix. C’est la capitale mondiale des terrasses de café. J’ai vraiment connu un pote qu’on retrouvait le soir aux Deux Garçons, en haut du cours Mirabeau, assis dur une chaise du Mondial, qui est le bar d’en bas du cours, 500 mètres plus bas ! Les lieux que je préfère à Aix ? Les jupes des filles !
David Coulon : D’où vous est venue l’idée de Stronzo le chien ?
François Thomazeau : Je connaissais vraiment un petit truand dans un bar que je fréquentais qui avait un Malinois qui allait lui acheter ses clopes et le journal. Pour faire rire la galerie, il prenait la gueule de son chien dans sa grosse main et lui faisait comme une muselière. Le clébard essayait d’aboyer et on aurait dit qu’il parlait, qu’il disait "Maman, maman, maman". Voilà . Depuis, San Antonio et Men in Black m’ont volé l’idée. Sigh...
David Coulon : Pardonnez mon ignorance mais... je ne connais que le Omar Charif de "Tiercé Magazine". Qui est l’autre ????????
François Thomazeau : Omar Charif est un journaliste marseillais spécialisé dans les faits divers et la criminalité. Il a publié à l’Ecailler du Sud une biographie de Francis le Belge et bosse pour le JDD, VSD et Le Figaro.
Jean-Paul Bazart : On sent dans vos livres une jubilation de l’écriture et du bon mot. Est-ce cela qui vous donne envie de démarrer un livre ou bien est-ce l’envie de raconter une histoire ?
François Thomazeau : En fait, je vais vous dire, mon rêve, mon fantasme absolu aurait été d’être scénariste de "Chapeau melon et bottes de cuir". Je rêvais d’être Brian Clemens à la place de Brian Clemens (c’était le cerveau de cette série cultissime). Il y a dans Chapeau Melon tout ce que j’ai envie de mettre dans mes bouquins : des histoires délirantes, des bons mots, de l’humour décalé, de l’action, un regard sur le monde qui se rattache encore à l’enfance, des outrances. Je prends un peu en écrivant le plaisir qu’on a à raconter une bonne blague en fin de repas, en faisant traîner l’histoire, en en rajoutant un peu dans le grandiose, le suspense.
Jean-Paul Bazart : Un chien nommé "Stronzo", un philosophe chinois "Tsing Tao"... ce jeu avec les noms des personnages, c’est pour nous régaler, pour vous régaler ou c’est indispensable pour vous dans un roman policier ?
François Thomazeau : Ca dépend du style de bouquins qu’on écrit. Mais dans la série des Rmistes justiciers, j’ai pris le parti de m’échapper du réalisme. Les personnages existent mais deviennent un peu des caricatures d’eux-mêmes, des archétypes. Je sais qu’il est de bon ton de fouiller un personnage, de creuser sa psychologie, ses motivations, de "camper" sa personnalité, comme on dit. Moi, je cherche à faire tout l’inverse, comme le font beaucoup de romanciers anglais. Je veux que mes personnages ne soient que ça : des personnages. Les bons mots, les jeux de mot, les noms références permettent de faire comprendre qu’on a quitté la réalité, qu’on est de l’autre côté du miroir. Dans un dessin animé...
Jean-Paul Bazart : Schram, Guigou, Rocca, Blanco, Ce sont des amis à vous ?
François Thomazeau : Ils existent vraiment tous les quatre et sont assez proches dans la vraie vie de leur caricature dans mes bouquins.
Jean-Paul Bazart : Etes-vous vexé si on vous dit que les aventures de vos justiciers Rmistes ne sont qu’un excellent divertissement ?
François Thomazeau : Au contraire. Vous ne pouviez pas me faire plus plaisir. Je les écrit pour qu’ils soient ça, seulement ça et rien de plus. En outre, ils sont pour trois d’entre eux publiés chez Librio dans une collection à dix balles, et donc le ton et l’objectif colle avec la collection. Je trouve qu’on méprise trop le divertissement dans notre belle France qui fait de la culture un truc sérieux, parfois pompeux. C’est pas facile de faire un bon divertissement, peut-être moins qu’écrire un panmplet politique qui enfonce les portes ouvertes. ça fait plaisir à écrire et plaisir à lire. Bref, ça distille un peu de bon temps et, pour ça, devrait mériter le respect et la reconnaissance. Il me semble que vouloir faire passer un bon moment à son lecteur devrait être la priorité des priorités d’un auteur.
Jean-Paul Bazart : Personnellement, je lirais bien un jour un "La faute à Dégun" en trois fois plus épais. Ai-je une chance de voir cette envie exhaussée un jour ?
François Thomazeau : J’ai écrit jusqu’à présent des bouquins courts faute de temps et parce que j’ai du mal à délayer, ayant une formation de journaliste d’agence, où il faut aller à l’essentiel en peu de mots. Je suis fasciné par les auteurs qui arrivent à ralentir le rythme, à installer une atmosphère pendant des pages et des pages, comme Mankell, ce que j’appelle les écrivains "simenoniens". Moi j’ai du mal, je trouve ça lent. On me le reproche beaucoup. Cela dit, j’ai un projet qui pourrait atteindre les 650 pages. Je crois qu’il en va des bouquins comme des gens. Ils ont leur vie, leur rythme, leur longueur propre. Pour répondre à votre question complètement : oui, mes bouquins, j’ai envie de les faire un tout petit peu plus longs.
Luis Alfredo : On dit, que chaque roman contient des éléments autobiographiques. Et ceci serait particulièrement vrai pour un premier roman. La faute à Dégun est votre premier roman.
Alors, qui êtes-vous, le narrateur ou Frankie Dégun ?
François Thomazeau : Ni l’un ni l’autre bien sûr... Il y a pas mal de moi, c’est sûr, dans le narrateur, dans cette prédilection à errer dans les bistrots à la recherche de... je ne sais trop quoi. J’ai calmé le jeu à présent, mais plus jeune, j’aimais traîner de bars en bar, surtout dans ceux que je ne connaissais pas.Disons que la Faute à Dégun, c’est plutôt, décliné en tranche de vie, l’évocation de ces nuits pourraves qu’on a tous passés à traîner son spleen dans les rues d’une ville parce qu’une fille est partie, ou que nos amis ont disparu. Mais ça reste aussi de la pure fiction. J’avais au départ cette idée du double, du héros inventé qui pend vie, et je l’ai installé dans un milieu que je connaissais bien, celui du rock à Marseille dans les années 80. J’y voyais un hommage à cette époque. Beaucoup des protagonistes (ceux qui sont encore en vie), y ont vu une charge. Peu importe, le bouquin est épuisé.
Luis Alfredo : Le choix des noms des personnages est rarement laissé au hasard. Ils font souvent référence à des êtres réels. me semble-t-il. Le choix de Dégun s’imposait, puisque ce type n’existe pas, qu’il s’agit d’une invention journalistique. Mais pourquoi ce prénom de Frankie à consonance USA. Pourquoi n’avez-vous pas opté pour Paul ? Paul Dégun, vous jugez que ça ne fait pas assez rock man ?
François Thomazeau : C’est tout le paradoxe marseillais, ça, on aime bien avoir des gars bien de chez nous avec des prénoms américains. Quand on les croise dans la rue, on dit, "oh, comment tu vas l’Américain" ? Puis Frankie, c’est le petit nom de Sinatra, ou de Franck Fernandel.
Luis Alfredo : Peut-on dire que : "compositeur trop moyen vous avez préféré vous consacrer à l’écriture de peur de dire un soir, en entendant un inconnu chanter : « cette chanson, je la connais mieux que toutes les autres au monde. mais je ne l’ai jamais entendu comme ça jouée avec autant d’évidence. Et ces paroles ridicules, si belles soudain. Cette chanson sublime qui me fait monter les larmes aux yeux, je l’ai écrite. Et je ne l’ai jamais jouée à personne. A dégun. »"
François Thomazeau : Non, non. J’étais un très bon compositeur. J’ai écrit des centaines de tubes imparables qui auraient dû me rapporter des milliards. Mais y a que mi et ma mère qui sommes convaincus de mon talent musical. Alors j’ai vendu mes grattes, démonté le home studio et, en effet, je me suis mis à écrire. Bizarrement, c’est moins stressant, moins usant... moins narcissique et moins onaniste.
Luis Alfredo : Plus sérieusement, êtes-vous le Frankie Dégun des éditions de l’écailler ?
François Thomazeau : Vous voulez dire quoi ? L’éminence grise ? L’invention pure de cette jeune maison d’édition ? Non, je suis un être de chair et de sang qui ai investi mes petites économies dans cette petite et stupide entreprise, dont je suis le gérant à en croire 3615 Euridile.
Luis Alfredo : Avec La faute à Dégun, vous entamiez une carrière d’écrivain « sombre et désespéré », puis est venue la série des « qui a fait ça » qui met en scène un duo d’enquêteurs Rmistes. Pourquoi un tel virage ?
François Thomazeau : En fait, j’ai toujours aspiré à être un écrivain comique, mais j’avais envoyé quelques manuscrits dans ce genre déconnant qui avaient tous eu droit à le fameuse lettre type où même la signature est photocopiée (le sommet du mépris et de la grosse claque aux petits égos). Alors je me suis dit : "Ah, c’est du noir que vous voulez ? En voilà du noir..." Et j’ai écrit la Faute à Dégun. Une fois le premier publié, j’ai réussi à fourguer mes manuscrits comiques sans difficultés.
Luis Alfredo : En toile de fond, à Qui a brûlé le diable et Qui a noyé l’homme grenouille, plane l’ombre de l’occupation. Marseille est-elle marquée à ce point par cette période de notre histoire ?
François Thomazeau : Ah, ça c’est une question intéressante... Oui. Disons que Marseille est une ville de non-dits et que, située en zone libre, elle a eu un rapport assez ambigu avec l’Occupation. Mais c’est vrai que la destruction du quartier du Panier par les Allemands, qui ne faisaient qu’exaucer les voeux de la bourgeoisie locale, fut une belle dégueulasserie dont on ne parle plus guère. Des tas de famille modeste furent spoliées et des opérations immobilières juteuses réalisées par des bons bourgeois bien français qui n’ont jamais payé après la Guerre. La ville était aux mains de Sabiani, un genre de Mussolini aux petits pieds lié au Milieu dont on préfère ne pas se souvenir à Marseille.
Son fantôme ne demandait qu’à ressortir, déguisé en Mégret ou d’autres ces dernières années. Oui. Je crois que Marseille est foncièrement une ville de gauche avec un fond de roulement de fachos qui oscille depuis toujours autour des 20%. Une ville populaire, chamarée, paradoxale.
Luis Alfredo : Pensez-vous sérieusement que la ville de Marseille soit plus belle que Barcelone ?
François Thomazeau : J’ai écrit ça ? Alors je dois le penser. Non, c’est une question de lumière. Les deux villes se ressemblent beaucoup et il y a des quartiers excentrés, près du parc Guell par exemple, où j’ai l’impression d’être dans le quartier de mon enfance. Mais la lumière est plus rasante à Marseille, je trouve. Et la ville est moins riche, plus brute de décoffrage. On n’a pas de grande banque, pas de Generalitat de Marsilho. On est une ville plus cosmopolite, qui n’a pas été maintenue dans la naphtaline du franquisme. Du coup, Marseille a pris les tournants foireux et industrialistes des années 70 (construire des raffineries en plein choc pétrolier) que Barcelone n’a pas pris. Et le paradoxe, c’est que Barcelone a évité de grosses conneries et s’est réveillée comme la grande bourgeoise alanguie qu’elle était aussi.
Luis Alfredo : Qui a noyé l’homme grenouille se termine par un immense éclat de rire, un rire forcé mais un rire tout de même. Pensez-vous qu’il faille rire de tout ? Et en particulier que l’on puisse rire des déboires de l’OM, comme vous le faites dans Sang et mort ?
François Thomazeau : Oui. Je crois que le rire est non seulement le propre de l’Homme, mais sa seule raison d’être. Le rire est le meilleur moyen de dire au Bon Dieu qu’on l’emmerde... Le vrai Guigou, l’homme qui a inspiré le héros des Rmistes justiciers, disait toujours : "Moi je n’ai qu’un but dans la vie : rigoler." C’est une philosophie d’une redoutable efficacité.
Luis Alfredo : Dans Qui a brûlé le diable vous évoquez les massages birmans. Où et comment avez-vous découvert ces massages ? Et, surtout, pouvez-vous nous en dire plus sur cette pratique ?
François Thomazeau : Les massages birmans, je croyais les avoir inventés et puis, un jour, une copine versée dans les arts martiaux m’a expliqué qu’ils existent vraiment, mais ne sont pas du tout birmans, plutôt chinois... Je me demande même si Houellebecq n’évoque pas ce genre de pratique dans Plateforme. L’idée me plait assez de cette quête de l’inachevé, de l’inacessible, de ces massages où l’on ne se touche pas, où l’on évite sciemment le contact, l’orgasme, une jouissance feutrée et contrôlée. Infinie.
Luis Alfredo : Qui a brûlé le diable se termine d’une étrange façon ! Guigou semble "découvrir un monde" et sombre dans un océan de perplexité. Pensez-vous vraiment qu’il faille se méfier à ce point, des femmes ?
François Thomazeau : Oui. Je pense qu’elles ont (en tout cas celles que j’ai connues) un sens de la survie bien plus aigu que le mien. Du coup, nous n’avons pas exactement la même morale. Mais je pense que ce sont elles qui ont raison, pas moi. Si j’étais une femme, je me méfierai de moi.
Luis Alfredo : Avec Sang et mort, une nouvelle fois, vous changez de style et adoptez un ton plus sérieux. Est-ce à mettre en relation avec votre situation d’éditeur ayant pignon sur rue ?
François Thomazeau : Non, je m’étais remis à la littérature avec un grand L (comme m’avez dit un grand con de critique qui avait traité mes Rmiste de littérature de gare Saint-Charles) avec Bonne Mère, histoire de faire plaisir aux lecteurs qui avaient aimé La Faute à Dégun. Sang et Mort était une commande, que j’ai pris beaucoup de plaisir à honorer et un moyen de briser l’image à la con d’écrivain régionaliste. Je devenais du même coup régionaliste du Nord...
Luis Alfredo : Vous écrivez « ils (les gens, surtout les personnalités) donnaient l’impression en vous accordant un court instant de leur temps précieux, de se rabaisser au niveau fangeux de l’intervieweur ». En répondant aux questions des abonnés de cette liste, êtes-vous dans cet état d’esprit ?
François Thomazeau : Pas du tout. J’ai trop essuyé en tant que journaliste sportif le mépris de footballeurs analphabètes et péteux pour en infliger en retour à quiconque me fera l’honneur de me questionner.
Luis Alfredo : Vous faites, de temps à autre, référence à l’OM. En particulier vous écrivez (page 147) « des magouilles à l’OM, ce n’est pas vraiment un scoop, c’est la routine ». Pourtant le retour de Bernard Tapie a été salué par les supporters comme l’arrivée du sauveur. Qu’en est-il réellement ?
François Thomazeau : Ben, il est plus là . Marseille aime bien le grand guignol et les hommes providentiels. Il y avait un côté messianique dans Tapie. Il s’est pris les pieds dedans, dans le tapis, lors de son retour. Maintenant, les choses ont l’air de s’améliorer. Le nouveau président, Christophe Bouchet, est un bon pote. Il a l’air de s’amuser à ce qu’il fait. Comme dirait Guigou ; c’est ça le secret.
Luis Alfredo : Vous avez choisi Lens comme décor à ce roman policier. Dernièrement Lens a battu les Espagnols de la Corogne 3-1 en ligue des champions. Cela vous a-t-il fait plaisir ?
François Thomazeau : Oui. J’aime bien Lens. J’aime bien cette ville, j’aime bien les briques rouges, j’aime bien la bière. C’est un club qu’on ne peut pas ne pas aimer. Cela dit, j’adore la ville de La Corogne, on dirait un petit Marseille (même si ça pue à cause de la décharge municipale). La lumière est la même. Celle qui manque à Barcelone...
Luis Alfredo : Le monde du football est régulièrement secoué par des scandales financiers ou politiques, pourtant vous n’avez pas choisi cette optique de résolution dans ce polar. Est-ce pour préserver vos illusions sur le monde du sport ?
François Thomazeau : Non. Simplement parce que je trouvais ça trop facile de dénoncer des magouilles qui s’étalent partout dans les journaux. Quand la réalité dépasse la fiction, autant écrire un bouquin de témoignage, un document. Dire que le football est pourri, rongé par le fric, ce n’est pas faire oeuvre d’écrivain, c’est enfoncer des portes ouvertes. Dire "Le racisme ne passera pas", on est tous d’accord : mais ça ne suffit pas à faireun bon bouquin. Dire "le foot est pourri", c’est pareil.
Luis Alfredo : Ne pensez-vous pas que le départ de Madame Emma Peel a tué la série Chapeau melon et bottes de cuir ?
François Thomazeau : Ah diable ! C’est vrai que c’est la femme idéale, mais j’ai aussi une grand tendresse pour le côté poupin de Tara King. Elle a tourné dans quelques uns des meilleurs épisodes de la série. Après y avait les jambes de Purdey, très fraîcheur de vivre Hollywood chewing gum... La mère Joanna Lumkey a bien tourné d’ailleurs (cf Absolutely Fabulous).
Pierre Serisier : L’ensemble de ton oeuvre mérite bien ma première intervention sur ce forum. Ma question est simple : le journalisme embrassé il y a maintenant presque 20 ans était-il une vocation ou simplement l’arbre qui cachait une forêt plus vaste, celle du besoin d’écrire, de raconter des histoires, de se servir du réel pour plonger dans la fiction ? En clair, as-tu voulu devenir journaliste et découvert en route la littérature ou as-tu choisi la voie de la plume pour te rapprocher du livre ?
François Thomazeau : Au risque de te surprendre, mon bon Pierre, je ne vois pas de grandes différences entre les deux. J’ai toujours essayé de me servir de l’écriture comme d’un outil pour rendre compte de ce que je voyais, de ce que je ressentais, en collant au plus près de la réalité. De trouver le mot juste, la pirouette, la métaphore, le bon mot qui parvienne à traduire une ambiance, un instantané de vie. Oui. C’est ça. Ercire permet de figer des instantanés de vie. Et j’y suis arrivé parfois en tant que journaliste, parfois en tant qu’écrivain. Mais la démarche intellectuelle est la même.
Patricia Mevel : Journaliste, écrivain, éditeur, vous cumulez bien des casquettes, des activités on ne peut plus prenantes ! Comment parvenez-vous à harmoniser tout cela ?
François Thomazeau : Je n’y parviens pas. Je suis constamment débordé et je bâcle tout. Mes femmes successives sont parties et je n’ai pas d’enfant. J’ai laissé mourir mon poisson rouge. J’aspire à la sérénité totale, mais je n’ai pas le temps de la chercher. Je fais partie de ces vrais paresseux qui n’arrêtent pas de bosser.
Patricia Mevel : Laquelle de ces activités vous monopolise le plus ?
François Thomazeau : La plus lucrative et la plus régulière, celle de journaliste. C’est mon gagne-pain principal. Le reste, c’est des hobbies. Il faut bien se rendre compte que de nos jours, comme au XVIIe siècle, la littérature et l’édition sont souvent des activités réservées aux élites fortunées qui n’ont pas besoin de ça pour vivre. Mélanger l’argent et la Litterature ? Pouah ! C’est sans doute pour ça que la littérature française se vend mal.
Patricia Mevel : Quelle est celle qui vous apporte le plus de satisfaction ? Pour quelles raisons ?
François Thomazeau : écrire des bouquins. Parce que j’écris les histoires que j’aimerais qu’on me raconte et que je me fais rire tout seul.
Patricia Mevel : Vous inscrivez vos histoires dans le registre le plus noir - de "La faute à Dégun" se dégagent nostalgie et mélancolie - ou dans celui de l’humour décalé - Qui a brûlé le Diable ? - avec, semble-t-il, autant de plaisir, de facilité que de talent. Vous sentez-vous cependant plus à votre aise dans l’un ou l’autre de ces registres ?
François Thomazeau : Je trouve beaucoup, beaucoup plus facile d’écrire du roman noir. Faire pleurer dans les chaumières, en rajouter dans le glauque et le déprimant, c’est extrêmement aisé et ça marche à tous les coups. Faire rire est beaucoup plus difficile, demande plus de travail, de fulgurances, de recherche, de style et d’esprit. Hélas, comme souvent, le boulot le plus ingrat est le moins reconnu. Chaque fois que j’écris un bouquin comique, on me demande quand je vais me remettre à écrire un VRAI bouquin. Si on sait lire, on se rendra compte que le style de mes bouquins comiques est sans doute d’une meilleure tenue littéraire (écrit au passé simple, à la 3e personne, avec plus de vocabulaire). Mais les lecteurs, et mes critiques, confondent le style et le sujet. C’est con.
Patricia Mevel : Savez-vous avant de démarrer l’écriture de chacun de vos romans dans quelle veine ils vont s’inscrire ?
François Thomazeau : Absolument.
Patricia Mevel : Quelles sont les limites de ces deux registres ?
François Thomazeau : Ils sont aussi artificiels l’un que l’autre, en fait. L’idéal serait d’écrire un bouquin comme la vie, avec ses rires gras et ses dépressions aiguës. Mais le mélange des genres passe assez mal dans une France littéraire très cartésienne et compartimentée.
Patricia Mevel : Vous arrive-t-il de vous laisser déborder par vos personnages ou par les situations que vous mettez en scène ?
François Thomazeau : Oui, souvent. Je les mets dans un lieu et je les laisse se débrouiller. Le tout est qu’ils m’amènent ni vu ni connu vers la scène suivante que j’ai en tête.
Patricia Mevel : Selon vous, un roman noir ou un polar se doit-il toujours d’être critique ?
François Thomazeau : Non. Je pense qu’un roman noir ou un polar se doit avant tout d’être bon. ça aussi, c’est un héritage du roman engagé d’après guerre et du monopole imposé par le Nouveau Roman sur le style qui veut que seule la forme prime, ou le message. Selon ces points de vue, un roman pour être valable doit soit véhiculer un message politique, une critique de la société, ou bien être un travail élitiste sur la forme même. Dans les deux cas, on se fout éperdument de la seule chose qui compte vraiment pour moi : l’histoire.
Patricia Mevel : Vous considérez-vous comme un "amuseur" ou bien pensez-vous avoir un "message" à faire passer à vos lecteurs ?
François Thomazeau : Je suis un amuseur dont le message est le suivant. Riez !
Patricia Mevel : Quelle a été la genèse de ces trois livres ?
François Thomazeau : La Faute à Dégun, je l’ai écrit par dépit parce que j’avais du mal à faire publier des textes comiques. J’ai rajouté couche sur couche de noir pour faire un mélo rock et ultra noir. Je voulais faire un truc encore plus triste qu’un des auteurs qui m’a marqué le plus : Robin Cook.
Avec les Rmistes justiciers, je voulais faire un "Amicalement votre" du pauvre. Dans la série, Brett Sinclair et Danny Wilde sont désoeuvrés parce qu’ils sont riches, Schram & Guigou sont désoeuvrés parce qu’au chômage. Dans les deux cas, on utlise cette oisiveté pour leur faire mener des enquêtes loufoques. A l’époque je lisais beaucoup Kinky Friedman, qui met ses propres amis en scène. C’est ce que je fais aussi, par pure imitation.
Sans et Mort était une commande d’une méaison d’édition qui cherchait des polardeux aimant le foot. Voilà .
Patricia Mevel : Qu’est-ce qui vous séduit dans le polar ou le noir ? D’autres genres vous tentent-ils ?
François Thomazeau : Non. Pas vraiment, ou alors des petites chroniques, des choses vues. Je tenais une chronique sur les bistrots au début de l’hebdo parisien Zurban, c’était court, c’était impressionniste. Je me suis beaucoup amusé.
Patricia Mevel : Ecrire pour la jeunesse vous titille-t-il ?
François Thomazeau : Oui. J’ai un petit projet d’ailleurs en ce sens, mais pas le temps.
Patricia Mevel : Pour vous, est-ce le fond ou bien la forme qui prime ?
François Thomazeau : L’histoire, l’histoire et l’histoire.
Patricia Mevel : Un journaliste a toujours son rôle à jouer dans les 3 romans que j’ai pu lire ("La faute à Dégun", "Qui a brûlé le Diable ?" et "Sang et Or"). Cela n’est certainement pas anodin ! Déformation professionnelle ou bien quoi d’autre ?.
François Thomazeau : Les détectives privés, honnêtement, personne n’y croit. C’est aussi anachronique et typé qu’un cowboy, un Indien, un Martien. Les seules personnes que je connais qui mènent des enquêtes sans être des flics, en buvant comme des trous et en portant des regards amusés sur le monde sont les journalistes.
Christophe Dupuis : Et bien d’abord bonjour, Monsieur Thomazeau et, si une question a déjà été posée, ne vous embêtez pas à y répondre une deuxième fois. Bon, alors allons-y et commençons par le commencement, à savoir "La faute à Dégun". Ce livre sort en 1996 et c’est ton premier polar mais que faisais-tu avant ? Et quelle mouche t’a piqué ?
François Thomazeau : J’étais et je suis toujours journaliste sportif. La mouche qui m’a piqué c’est que j’ai eu 30 ans et que je me suis dit, merde, te voilà vieux et tu n’as pas encore écrit de bouquin. Faut te bouger, mon gars.
Christophe Dupuis : Aujourd’hui, que penses-tu de cette "oeuvre de jeunesse" ?
François Thomazeau : Je crois que c’est pas si mal, qu’il y a une voix qui parle au lecteur. L’intrigue est assez invraisemblable, c’est trop court, un peu larmoyant. Mais j’aime assez et c’est un de mes bouquins qui a touché le plus de gens profondément. Ceux qui se sont reconnus dedans.
Christophe Dupuis : Ce livre sort chez Méditorial comment es-tu arrivé là -bas ? Connaissais-tu le sieur Carrese à l’époque (qui lui avait sorti trois jours d’engatse chez le même éditeur) ?
François Thomazeau : Je ne connaissais Carrese que de nom et j’ai atterri chez Méditorial parce que ma mère avait vu un reportage sur "Trois jours d’engatse" sur France 3 Marseille. C’est elle qui m’a forcé à envoyer le manuscrit de Dégun à Méditorial. Comme Carrese, je ne rendrai jamais assez hommage au patron de cette maison, Paul-André Bungelmi, un honnête homme comme on n’en fait plus. Il a arrêté l’édition faute d’argent et tient un bar de nuit extrêmement sympa à Ajaccio. On amène sa bouffe, y a une cheminée au fond pour faire cuire le rata, et lui fait payer le vin.
Christophe Dupuis : Tu semblais plus musique qu’écriture à cette époque. Est-ce toujours d’actualité ? Et t’en as écrit des chansons quand tu étais jeune ?
François Thomazeau : J’ai écrit des dizaines de chansons, mais comme dans la littérature, j’avais choisi le côté sucré. J’écrivais des mélodies pop de trois minutes avec des paroles déconnantes. Je rêvais d’être Ray Davies, le chanteur compositeur des Kinks. Mais personne ne connaît Ray Davies en France, où les Kinks ont dû vendre trois albums. Ma carrière s’est arrêtée au bout d’un disque et demi avec mon groupe, les Chers Disparus.
Christophe Dupuis : A la fin tu laisses un "petit nécessaire de lecture", une sélection musicale qui doit accompagner la lecture. Aurais-tu aimé que le livre sorte avec un CD ?
François Thomazeau : Ouais ! C’était le but. J’ai toujours pensé qu’on ne mélangeait pas assez les genres. Roman, BD, musique. Maintenant que je suis éditeur, je sais que c’est surtout un problème de distribution. Les libraires ne veulent pas vendre de disques et les disquaires ne veulent pas vendre de livres. Et les diffuseurs ne mélangent pas les torchons et les serviettes.
Christophe Dupuis : Et d’abord bravo pour ce travail à L’Ecailler du Sud, en ces temps où se créent des maisons d’édition qui surfent n’importent comment sur la vague de succès du polar, ça fait du bien de voir des projets cohérents menés par des gens compétents (et je suis sincère). Alors, d’où vient cette petite étincelle qui fait qu’on se dit qu’on va monter une maison d’édition ?
François Thomazeau : Ben, ça vient un peu de ça justement. Les gens au départ du projet lisions beaucoup de polars étrangers, avions une expérience de la relecture et de l’écriture en tant qu’auteurs ou journalistes et on ne trouvait pas toujours ce que nous cherchions dans les gondoles. Du coup, on s’est lancé.
Christophe Dupuis : Tu avais des velléités de publier des auteurs étrangers, de sortir des inédits de "grands" du polar et ça ne se fait pas, peux-tu nous raconter ce long parcours éditorial semé d’embûches ?
François Thomazeau : ça va venir, mon bon Christophe, ça va venir. On sort un auteur brésilien en janvier, un Australien en mars. C’est vrai qu’on s’est heurté au début aux "agents", ces officines qui négocient les droits en France pour les éditeurs ricains ou anglais. Chaque fois qu’on avait une envie de publication que les autres avaient ratée, on s’est retrouvé à servir de rabatteurs pour les gros. Les agents appelaient Rivages ou la Série Noire et disaient, y a l’Ecailler du sud qui a proposé tant. On s’est fait avoir à chaque fois. Depuis, on contourne les agents et on deal directement avec les auteurs ou les éditeurs et ça marche ! Pour les Burnett qu’on devait sortir, je n’ai pas renoncé, je pense que c’est surtout une affaire de gros sous et que la personne qui détient les droits a envie de faire monter les enchères. Quand on aura des sous, on paiera.
Christophe Dupuis : Vous étiez partis sur des formats "poche" et vous créez la "spéciale" en grand format. Alors, ce n’est pas si facile que ça que de diffuser la lecture "pas cher" ?
François Thomazeau : On continue les poche, mais y a des bouquins qui ne se prêtaient pas trop au format ou qui étaient trop gros pour sortir en poche. On les a donc sortis en plus grand format. Tu sais comme moi que ça ne se vend pas forcément plus mal et qu’on peut ensuite les refourguer plus facilement à des gros éditeurs de poche.
Christophe Dupuis : Vous alternez le "régionalisme" (avec ses hauts, ses bas, ses excellentes rééditions comme Antoine le Vertueux) et autres textes. Ce petit panachage est salutaire pour votre entreprise ?
François Thomazeau : C’est sûr qu’on a un petit fond de commerce régionaliste qui nous a bien aidé au début. Maintenant, on espère être considéré comme un éditeur national installé à Marseille.
Christophe Dupuis : Et, une petite pour finir, vous publiez un bouquin intitulé "La boite à chagrins" ; Le titre original était L’Homme de Vitruve. Alors, pourquoi mettre en première page une expression gaullienne ?
François Thomazeau : Je trouvais que "L’homme de Vitruve" n’était pas un bon titre. ça ne dit rien à personne et ça ne claque pas, ça n’intrigue pas. En plus, c’était un "spoiler" qui expliquait en partie le pot aux roses pour ceux qui savent ce qu’est l’homme de Vitruve. Moi je voulais appeler le bouquin "Votez Bertin !" tout simplement, mais l’auteur, Philippe Arnaud, trouvait ça trop racoleur je pense. D’où la Boîte à chagrins.
Jacques (Black Jack) : j’ai trouvé qu’il y avait pas mal de similitudes entre ton "La faute à Dégun" et le "Faithless", "gueule de Bois" de John L. Williams dont tu as parlé sur cette même antenne. Un certain esprit rock, tous les 2 commencent par une allusion à un ou des groupes de rock, je cite : Thomazeau -" la dernière fois que j’ai vu Frankie Dégun, nous n’avons pas parlé des Beach Boys" Williams - "Un jour il lui dirait que son truc c’était le rock- Toto, Foreigner, les Doobie Brothers, Steely Dan aussi, bien sur". Ensuite tous les deux nous racontent (entre autres ) une histoire d’amour un peu branque. Enfin tous les deux sont un véritable Guide du routards des bars (et pubs) branchés (à l’époque ) de la ville.
La question ? En fait il n’y en a pas vraiment, c’est plus une remarque comme ça. Si il devait y en avoir cela serait est ce que tu penses que Toto, les Doobies et Steely Dan c’est vraiment du rock ? Mais cela nous éloignerait un peu de sujet.
François Thomazeau : Toto (et pourtant c’est mon surnom), c’est vraiment de la daube lourdingue concoctée par des requins de studio opportunistes et moi, en musique, je suis comme en littérature : la technique m’emmerde. Les Doobies, c’est autre chose, y a eu du bon, un peu basique mais du bon, et du beaucoup moins bon. Bref à classer entre Chicago et le Steve Miller Band. Quant à Steely Dan, je ne vous pas grand chose à redire sur leur ouvre, mais du rock, non certainement pas. Voilà . Fallait pas me brancher musique, voilà que je ramène ma science. Sur la similitude avec Faithless, oui, à 100%. Ce sont deux romans générationnels. Williams est né en 61 comme moi, a cherché à faire de la musique dans une ville glauque loin des centres de décision (Marseille pour moi, Cardiff pour lui). On est deux collectionneurs fous qui arpentons les magasins de disques d’occase (Tiens je passe une annonce, je cherche le vinyl de "Just another Diamond day" de Vashti Bunyan, cultissime !) Au début des années 80, on lisait les mêmes bouquins de Robin Cook (Derek Raymond pour lui puisque c’est sous ce nom que publiait Cook en GB). Bref, on a le même "background". D’ailleurs tu devrais lire "Cardiff Dead", l’autre bouquin de Williams qui vient de sortir, ça te rappellera des choses à toi qui, je le sais, as traîné dans le milieu rock provincial à l’époque du punk et du ska. Dernière anecdote et puis j’arrête. A l’époque, en 79, j’avais monté mon premier groupe Toto et les Engatses, qui s’était fait massacrer par un journaliste de Best descendu à Marseille. Son nom ? Michel Embareck, qui je crois est désormais abonné de la liste "Mauvais Genres". Le monde est petit.
Philippe Arnaud : Tu est un Extra- T.rien dans la catégorie : SPECULATEURS ( alors que Scotto par exemple est dans la catégorie : FAISEURS DE TRAITS.) Peux-tu nous en dire un peu plus sur cette étrange secte ?
François Thomazeau : Oh la la, je fais partie de tellement de sectes que je vois pas bien de laquelle tu veux parler. L’Overlittérature ? La secte des amis du chien Saucisse ? Les adorateurs de l’Oursin d’Or ? La confrérie des Anisetiers ? Le fan club de Robert Dalban ? L’amicale des vieux mods démodés ? Le mémorial Josip Skoblar ? Les antiploumistes ? Les Lolobrigidistes ? La Gordon Bennett Society ? Oui j’avoue, j’appartiens à toute ces sectes (et c’est sérieux en plus !) En l’occurrence, cette secte à laquelle tu fais référence c’est tout simplement une revue littéraire marseillaise qui s’appelle Maoos sus-Peck et qui publie un texte de moi dans sa dernière livraison... Voilà .
Philippe Arnaud : Dans A sec ( Folio Policier ) J.B. POUY écrit : " Le football, c’est un jeu pratiqué par vingt deux abrutis, sélectionnés qui plus est, suffisamment si peu sûrs d’eux-mêmes qu’ils s’entourent de remplaçants pour pallier leurs béances, et d’arbitres pour éviter les fautes". Et il ajoute : "Ils n’étaient pas loin de penser que ce sport de dégénérés du bulbe était le pire marigot dans lequel le corps social pouvait être plongé." Qu’en pense l’auteur de Sang et mort qui a été écrit dans la collection Footpolar et qui a pour toile de fond le LOSC ? Plus sérieusement, le sport est assez rarement un sujet de roman ( même Blondin qui a écrit de fabuleuses chroniques n’a pas fait de romans sur un sujet qui le tenait pourtant particulièrement à coeur ), comment expliques -tu cela ?
François Thomazeau : D’abord, en toile de fond c’est le RC Lens, pas le LOSC (y peuvent pas se saquer !) Mais c’est une bonne question. Y a des bouquins sublimes sur le sport comme "Le combat du siècle" de Norman Mailer (mais bon, Mailer est l’un des trois plus grands écrivains de l’après-Guerre), ou "Ma vie sportive" de David Storey, enfin traduit récemment à la Fosse aux Ours, ou "La Solitude du coureur de fond" d’Alan Sillitoe ; mais c’est vrai, il y a peu de romans et pas tant de films que ça non plus sur le sport. Je crois que c’est parce que le sport trimbale déjà trop d’enjeux, trop de mythologie, trop de lyrisme par lui-même. Chaque match est un roman plus ou moins réussi dont on sait comment il commence, mais jamais comment il finit. Ecrire sur le sport, c’est un peu comme mettre des poèmes en chanson. C’est trop lourd, indigeste. Et puis le sport trimbale son jargon, ses références, sans lesquelles on ne peut pas totalement piger son intérêt. Prends le bouquin de Dessaint sur le rugby, je trouve que c’est ce qu’il a fait de moins bon parce qu’il se sent obligé (ou qu’on l’a obligé) d’expliquer les règles du rugby pendant 20 pages qui plombent le récit, et que l’amateur de rugby zappe forcément. Le sport est un peu un exemple de ces domaines où la réalité dépasse la fiction. Il y a des histoires humaines et des aventures extraordinaires qui dépassent l’imagination. Quand tu vois un grand match, avec le suspense, l’émotion, la beauté des gestes, un roman sur ce même match sera toujours moins fort, moins direct, moins charnel.
Philippe Arnaud : Tu as commencé récemment , en tant qu’éditeur à publier des auteurs hors de la zone géographique des Bouches du Rhône. Dans le même ordre d’idée penses-tu élargir ton catalogue à d’autres littératures que le polar ?
François Thomazeau : Bouches du Rhône, tu es dur. Disons Sud, quoi. On a déjà publié une bio "Quai du Belge", et un livret d’opérette "2001 l’Odyssée de l’Estaque". On sort le mois prochain un bouquin de cuisine de Del Pappas, "Mémoires d’un goûte-sauce". On a tous envie de sortir des bouquins de "blanche", mais jusqu’à présent nous n’avons pas trouvé le texte fort, le texte fondateur qui permettrait de lancer une collection. En plus, on n’a pas trop envie de s’éparpiller. On voulait aussi sortir des tout petits bouquins pas chers, des recueils de textes à travers les siècles sur des thèmes comme l’immigration, le complexe de Marseille, l’identité méditerranéenne, la drogue. Mais on n’a pas avancé pour l’instant.
Philippe Arnaud : La série qui a tué ... fait dans le genre polar comique. On sent une vraie jubilation à inventer des situations loufoques et des personnages farfelus et ces romans sont agréables à lire. Pourtant et cet avis n’engage que moi, je trouve que c’est dans le genre noir que tu réussis le mieux. Bonne mère est un beau livre sombre et grave, avec des personnages denses et complexes. La fuite de cette jeune femme et de son enfant dans une ville hostile dont Carrèse écrit qu’elle est " séropositive ", Marseille, est une vraie réussite. D’autres que moi partage t’il cet avis ? As-tu l’intention de refaire dans le noir ?
François Thomazeau : La majorité des gens partagent ton point de vue. C’est drôle venant d’un auteur de polar déconnant comme "la Boîte à chagrins" que tu aies ce point de vue-là . Mais on me dit souvent ça, c’est vrai. Tant pis, je continuerai à écrire des romans comiques. Je m’amuse plus à le faire et c’est aussi ce que j’aime lire. "Bonne Mère", je l’ai écrit en deux semaines justement parce qu’on me disait qu’il fallait que je réécrive un texte "sérieux" après trois Rmistes justiciers et aussi parce que mes copines me disaient que mes bouquins manquaient de personnages féminins. C’est pour ça que j’ai pris une héroïne qui parle à la première personne. Par défi. Quitte à manier le paradoxe, mes deux bouquins "noirs" sont ceux où j’ai mis le moins de moi-même, les moins sincères sans doute. J’ai écrit pas mal de nouvelles à droite, à gauche également, et toutes sont loufoques. C’est le ton, le genre qui me vient le plus naturellement sous la plume. J’ai fait mon éducation littéraire avec PG Wodehouse, Damon Runyon, des auteurs anglo-saxons déconnants et jetant sur le monde un egard plus décalé qu’engagé. On me reproche du coup que mes bouquins manquent de chair. J’assume. Mais sinon, je referai du noir, bien sûr.
Philippe Arnaud : Dans The guide of Provence on peut lire cette remarque ( j’espère que c’est une galéjade ! ) : Peter Mayle a vendu plus de livres que Giono. Si tu avais un seul choix en tant qu’éditeur tu préférerais les tirages d’une année en Provence de P. Mayle ou Giono dans le catalogue de l’écailler ?
François Thomazeau : J’enverrai Giono dans le Nord de l’Angleterre écrire "Une année dans le Yorkshire" histoire de brouiller un peu les pistes et de démontrer que l’Ecailler n’est pas un éditeur régionaliste. Ou alors, je publie Peter Mayle et avec les recettes faramineuses que j’en tire, je rachète tous les droits de Giono que je republie in extenso.
Nicolas Tixier : Vous êtes journaliste sportif, et j’attendais qu’au cours du récit, vous glissiez quelques descriptions de match. Que vous mélangiez ou alterniez en quelque sorte les deux formes d’écriture qui sont les vôtres. Faire le commentaire d’un match de fiction, nous le donner à suivre, nous le montrer par votre regard exercé, comme Serge Daney parfois le proposait pour le tennis. Et là , à part un très court passage, on est hors stade. Est-ce une auto-censure délibérée ? La trame de l’histoire n’y aurait pas gagné, mais cela aurait été (pour moi) un plaisir de lecture supplémentaire.
François Thomazeau : Ben vous avez répondu vous-même à la question. "La trame de l’histoire n’y aurait pas gagné". J’avais bien envie de monter une intrigue dans le match lui-même, qui durerait une heure 45 (mi-temps comprise) genre 24 heures chrono. Mais j’ai écrit Sang et Mort avec une "bible" et des personnages imposés et ça ne s’y prêtait pas tant que ça. En plus c’est vrai que j’aurais eu l’impression d’être au bureau. J’ai décrit un peu les entraînements, l’odeur de la pelouse mouillée et du tartan ; du goudron. ça, je crois que c’est des sensations que les gens qui ont fait du sport reconnaîtront.
Nicolas Tixier : Par contre, ce plaisir là , on l’a avec les passages qui montrent comment les journalistes font leur travail avant, pendant, et après un match (rédaction des textes, envois, échange de photo, repas, connaissance des acteurs, etc...). Ces descriptions nous informent sur un métier, un milieu. Sans doute cela était une volonté de votre part de révéler cette dimension...
Est-elle conforme ? Concernant le métier, Boildieu, c’est vous ?
François Thomazeau : Oui, c’est assez juste, sauf que dans la vraie vie on bosse beaucoup plus que Boildieu, qui ne passe guère de temps à écrire ses papiers. Mais la mêlée médiatique devant le Palais de Justice, l’ambiance des tribunes de presse, les rédac chef qui ne parlent que de comptabilité et de réduction des coûts, jamais de contenu, ça c’est du vécu, coco.
Nicolas Tixier : Vous présentez le plus souvent "Laurent Fournis" comme quelqu’un finalement de sympathique. Connaissant peu le foot et encore moins ce qui se passe à Marseille, je n’ai aucun avis là -dessus. Mais j’ai été gêné de me sentir en tant que lecteur un peu forcé à prendre votre point de vue. D’autant plus qu’il revient souvent dans l’histoire, sans être utile au noeud même de ce qui fait le sujet du roman (mine / football).
François Thomazeau : Moi je trouve qu’il est très utile au déroulement de l’histoire. C’est lui qui découvre l’assassin en fait, c’est lui qui est soupçonné des crimes au départ, et c’est lui qui me permet de démontrer un des trucs que je voulais dire dans ce livre : que Lens et Marseille, par bien, des aspects, c’est du pareil au même. J’ai pas de point de vue sur Laurent Fournis puisque c’est un personnage de fiction !
Nicolas Tixier : La préface de Jean-Marie Leblanc ???
François Thomazeau : C’est un ami. J’ai couvert 15 Tours de France et j’adore le vélo. C’est un de mes sports préférés. Là aussi, j’aurais pu écrire un bouquin pour dénoncer les dérives du cyclisme. Mais bon. Il en est sorti 100, tous aussi chiants, et là encore, la réalité dépasse la fiction. J’ai écrit le scénario d’un film sur le dopage qui est passé sur Canal Plus, "Contre la montre", j’ai trouvé ça un peu préchi précha au bout du compte, ce qui me gonfle un peu chez les auteurs de polar engagés. C’est souvent trop manichéen. Or je crois que le monde est gris, fait de demi-lâches et de demi-enfoirés. Hélas.