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Stoppez les machines Le pied-rouge

Rencontre avec François Muratet

Mise en ligne le Janvier 2007 | 272 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

François Muratet a accepté de répondre aux questions des abonnés du 22 au 26 septembre de Mauvais genres.


Gilda Fiermonte  :  Tout d’abord, chapeau ! Je suis plutôt lectrice de polars, je n’avais pas lu de romans d’anticipation depuis "1984" parce que j’avais mis trop de temps à m’en remettre (le suis-je d’ailleurs vraiment ?). Je ne regrette vraiment pas d’y être retournée grâce à "La révolte des rats".

Les problèmes écologiques et les luttes issues (ou sous couvert) de fanatismes religieux sont évoquées dans "La révolte ..." mais restent relativement secondaires par rapport aux combats politiques. Est-ce le reflet d’une certaine vision de l’avenir ou un choix délibéré pour resserrer action et écriture sur une seule ligne de front ?

François Muratet : C ’est à la fois fortuit et délibéré. Délibéré parce que le roman s’est construit avec l’objectif (entre autres) de dépeindre une situation sociale catastrophique, celle qui nous attend si le libéralisme poursuit sur sa lancée.

Fortuit parce qu’au cours de l ’écriture, je me suis rendu compte que, à la différence du polar, le monde autour des personnages d’un roman d’anticipation est à décrire avec précision parce que ce n’est pas celui des lecteurs. Ce n’est pas obligatoire, mais j’ai ressenti que ça manquait. Alors je me suis creusé la tête pour construire un monde complet, supprimer le flou, rester cohérent avec l’idée que ça se passe dans 50 ans, et cela alors que le 1er jet était déjà terminé.

Malgré cela, il reste beaucoup de zones d’ombres. C’est de toute façon lié à l’idée romanesque de départ : une poursuite à travers l’Europe unifiée sur fond de banditisme informatique. Cela ne se prête pas à développer tous les aspects de ce monde et je voulais à tout prix éviter les longues descriptions qui plombent parfois les récits de SF.

Gilda Fiermonte  : Je tiens à dire que j’ai été très impressionnée par la construction du récit et la cohérence parfaite de chacune des histoires qui s’y croisent et recoupent.

François Muratet : Ben ça a pas été facile. C’est déjà bien que ça sente pas la sueur. Je crois que j’ai été à la limite de mes capacités, dans la gestion de ces récits. Je me suis maudit d’être parti sur des pistes aussi compliquées.

Gilda Fiermonte  : Parmi les 3 livres que citent à un moment où un autre les personnages, je n’ai trouvé en vrai que "Le Mexique insurgé" de John Reed. "L’homme en cristal" d’Edward Page et "Relancer la mondialisation" de Max Vivas, sont-ils de vrais ouvrages un peu plus difficiles à dénicher, ou bien des références fictives plus vraies que nature ?

François Muratet :"L’homme en cristal" est un recueil de nouvelles (The Crystal Man) qui n’est pas encore traduit en France, et c’est bien dommage. Je dois à Marc Madouraud, qui pose les questions ci-dessous, de me l’avoir fait connaître. Il a traduit pour une revue certaines des nouvelles. Dans ce recueil, il y a un texte pionnier sur l’intelligence artificielle "l’homme le plus doué du monde".

Max Vivas, ou plutôt Maxime Vivas, est un copain toulousain, auteur de polar et militant d’Attac, et j’attends qu’il m’écrive pour se scandaliser de cette petite blague.

Et à propos d’intelligence artificielle, merci à toi Gilda de m’avoir fait rencontrer Marlowe, l’ordinateur qui signe des pétitions pour la libération de José Bové.

Avis à tous : c’est Gilda qui a lu l’article dans le Canard enchaîné, c’est Bernard Strainchamps qui a établi le contact avec son "patron", Francis Chateauraynaud. Grâce à eux, l’histoire d’Alan, l’ordinateur surpuissant de la Révolte des Rats, va pouvoir être analysé par MRLW, un sociologue électronique, une sorte d’Alan avant Alan : je lui ai envoyé mon roman spécialement indexé ce lundi matin. On en reparlera plus tard, je pense.

Marc Madouraud : Mitchell est un excellent auteur américain de Science-Fiction des années 1870-80 - donc un pionnier du genre pour ce pays - qui fit paraître de nombreuses nouvelles dans un journal new-yorkais, "The Sun".

C’est justement cette parution en périodique, à l’exclusion de tout recueil à l’époque, qui l’a fait très injustement oublier pendant de longues décennies. En 1973, le grand spécialiste de la SF Sam Moskowitz lui a rendu un vibrant hommage en lui consacrant un recueil complet, précédé d’une très belle préface, "The Crystal Man".

Mitchell fit preuve non seulement d’un beau talent d’écrivain, mais aussi d’une solide imagination, puisqu’il peut faire figure de pionnier sur des thèmes aussi différents que la machine à remonter le temps ("L’Horloge qui recula" / "The Clock that Went Backwards", 1881), l’invisibilité ("The Crystal Man", 1881) ou encore l’ordinateur ("L’Homme le plus doué du monde" / "The Ablest Man in the World", 1879).

Ce recueil est resté inédit. J’ai traduit "L’Horloge qui recula" dans le premier opus d’une série d’anthologies parues dans une collection belge à très petit budget, "Ides... et Autres", mais l’arrêt de l’éditeur interrompit la série et la seconde traduction prévue pour le recueil suivant, justement "L’Homme le plus doué du monde", est restée dans mes tiroirs. Pas tout à fait quand même, puisqu’elle a servi à François pour son beau roman.

Quant au texte lui-même, il s’agit effectivement d’une belle préfiguration de l’intelligence artificielle et de l’ordinateur, dont je parlerai un peu plus tard dans le cadre de la bibliographie sur l’ordinateur lancée par Bernard.

Petite anecdote : un éditeur que je ne nommerai pas, suite aux informations passées à François, avait émis l’idée de faire traduire en Français les nouvelles d’EPM, ce qui était une excellente initiative. Hélas, l’affaire a tourné court. De là à déduire que le pauvre Mitchell est maudit, il n’y a qu’un pas...

Gilda Fiermonte  : Enfin, une boutade : c’est sympa d’envoyer ses héros en détresse squatter chez les copains dans un quartier mal famé ( !!), mais par les temps qui courent ne risquent-ils pas d’avoir des ennuis pour hébergement de personnages en situation irrégulière ?

François Muratet : Certaines adresses ne sont pas fictives, c’est vrai. Mais ça ne fait sourire que très peu de personnes, dont toi, ce qui n’est déjà pas si mal. Je suis désolé pour les abonnés de la liste.

Gilda Fiermonte  : En souhaitant aux militants d’aujourd’hui de trouver le secours efficace de quelques Bruno Marcilhacy, merci et des livres et des réponses.

François Muratet : Bruno Marcilhacy, le sabreur de Stoppez les Machines ? Comme tu y vas, Gilda. Merci de tes questions et de tes commentaires.

Marc Madouraud : En tant que prof d’histoire, après t’être fortement inspiré du passé pour tes deux premiers romans, voulais-tu, par le biais de l’anticipation, écrire « ta » propre histoire avec « La Révolte des rats » ? Un peu comme si tu écrivais le manuel qu’apprendront les élèves du futur  ?

François Muratet : Le Pied-Rouge était historique, mais Stoppez les Machines était plutôt géographique, puisqu’il était question d’un territoire, l’usine, et de groupe rivaux en lutte pour se l’approprier (les grévistes, le patron, les promoteurs). Si on continue dans l’idée que je suis prof d’histoire en collège, La Révolte des Rats, ce serait plutôt de l’Education civique. C’est un roman sur la montée de l’individualisme, la perte de la solidarité, le fossé qui se creuse entre les riches et les pauvres. Et aussi, heureusement, sur le fait que certains continuent à se battre contre ça. Je vois bien ce que tu veux dire à propos de "ma" propre histoire. C’est sûr que dans l’anticipation le romancier peut vraiment se prendre pour Dieu puisqu’il façonne la destinée du monde tout entier. Mais c’est fatiguant d’être Dieu, je t’assure.

Sinon, j’espère bien que ce "manuel", les élèves ne l’apprendront pas dans le futur, parce que nous créerons une société moins affreuse.

Marc Madouraud : L’’oeuvre et la personnalité de Jack London planent fortement sur tout le  roman. Quel est le London qui t’impressionne le plus  ? L’écrivain engagé, le romancier d’aventures, le visionnaire, le conteur ? Un peu de tout ça ? Voire son côté désespéré ?

François Muratet : Plutôt un peu de tout ça. On ne peut pas dissocier les différentes personnalités de London, il est tout entier dans ce qu’il écrit. J’ai été surpris de constater que peu de gens savent que London est un écrivain socialiste. Mais en tant que lecteur, je préfère ses romans d’aventure. Le Talon de fer, dont j’avais un bon souvenir, est assez indigeste, même si je l’ai relu avec plaisir. Il a l’air inachevé. En revanche, l’idée est très forte, très visionnaire, puisqu’il parle du fascisme longtemps avant qu’il ne fasse parler de lui.

Marc Madouraud : Tu t’inspires ouvertement de deux oeuvres d’anticipation anciennes, « Le Talon de fer » de London et « L’Homme le plus doué du monde » d’Edward Page Mitchell. Pourquoi un tel hommage à ce genre, que rien ne nécessitait a priori ?

François Muratet : Parce que l’idée de réécrire le Talon de fer aujourd’hui est à la base de ce roman. Quant à "L’homme le plus doué du monde", je l’ai cherché (et tu me l’as trouvé, merci encore) car je voulais en faire un ressort de l’intrigue. En lisant ce vieux texte par hasard, un personnage comprend ce qui se passe autour de lui. J’aime bien l’idée que des romans fassent des références explicites à d’autres, j’aime bien l’idée que ces réseaux de textes soient actifs, parce que c’est comme ça que je le ressens. J’écris en subissant de multiples influences, et j’aime rendre hommage aux autres. A priori, ce n’est pas nécessaire, et pourtant pour moi c’est indispensable. Ce n’est pas une question d’éthique, mais plutôt de convivialité, de partage.

Marc Madouraud : Pour tes débuts dans l’anticipation, tu as bien sûr tenté de décrire des innovations technologiques, mais elles restent tout de même très vraisemblables. Il n’y a qu’à voir la polémique actuelle sur la greffe de puces chez l’être humain afin de repérer sa présence où qu’il soit. As-tu fait de grosses recherches en ce sens ?

François Muratet : J’ai accumulé de la documentation, un peu, j’ai pas mal ouvert mes oreilles et interrogé des gens qui réfléchissent là-dessus. Et puis j’ai réfléchi moi-même comme j’ai pu.

Certaines inventions, comme tu le notes, existent déjà, mais il y a quelques années, quand j’ai écrit la Révolte, c’était de la pure SF. L’aspect scientifique de ce roman est un vrai problème. Au cours de l’écriture, qui s’est étalée sur de longues années, l’état des connaissances et des extrapolations a beaucoup changé. Par exemple, la vague des téléphones portables n’existaient pas en 1992 quand j’ai écrit les premières lignes. A la fin de la décennie, quand j’ai repris le texte, mes personnages étaient ridiculement obsolètes avec leur espèce de visiophone mal pratique.

Marc Madouraud : Aucun de tes « héros », dans « La Révolte des rats  », n’emporte d’emblée la sympathie du lecteur. Est-ce lié uniquement à ton intrigue ou cela fait-il partie, d’après toi, des règles du roman noir tel que tu le conçois  ?

François Muratet : Il n’y a pas de règles que j’essaierais d’appliquer, du moins pas consciemment. J’aimerai bien qu’ils soient sympathiques d’emblée. Je ne sais pas pourquoi c’est comme ça. Peut-être que je ne sais pas décrire quelqu’un de sympathique.

Cela dit, j’aime aussi que les personnages aient une profondeur qui se révèle au cours du récit, j’aime qu’ils soient différents de ce dont ils ont l’air au premier abord, et je suis imprégné, je veux bien le reconnaître, par le roman noir et ses personnages affreux, sales et méchants. Prenons Kalim et Visnya, les personnages principaux. Je suis terrorisé à l’idée qu’ils aient l’air gentils, mignons. Leur histoire est très fleur bleue, d’après certains. Rien qu’à penser que cette idée puisse se répandre, j’en mords mon clavier d’horreur.

Luis Alfredo : Ton dernier roman, la révolte des rats, est un succès. J’ai cru

 comprendre que tu étais prof (d’histoire). Comment vis-tu ta notoriété  dans  la salle des profs ? Tes rapports avec tes collègues ont-ils changé depuis  que tu écris (que tu es publié) ? Ou plutôt les rapports de tes collègues  avec toi ont-ils changé ? Et avec tes élèves, cela se passe comment ? Cela  t’a-t-il conféré une « autorité » naturelle ?

François Muratet : C’est sympa de dire que c’est un succès, mais cela reste encore modeste du point de vue du tirage. Dans la salle des profs, la notoriété n’existe pas. On est tous à égalité. Je suis davantage repéré comme syndicaliste que comme auteur. Ils font bien parfois des allusions au fait que j’écrive, mais c’est pour que ce soit moi qui rédige les tracts, les pétitions et autre compte-rendu de réunion. Certains me parlent de mes bouquins, mais peu (une dizaine sur 60 profs) en ont lu un. En général ils aiment bien. C’est difficile de parler de son bouquin avec un auteur. On dit : ouais, ça m’a plu, c’est bien, bravo, ou : j’aime pas trop telle scène, mais sinon c’est bien, ou : 400 pages, c’est beaucoup dis donc, comment tu fais ? et puis voilà, la conversation ne peut pas durer très lgtps. Je crois que certains trouvent que j’ai de la chance, pcq je suis à mi-temps par exemple, pcq je fais autre chose que d’être prof.

Et puis il faut dire que je suis assez discret.

Je n’ai pas senti que les rapports avec moi ont changé. Au début, j’ai pensé que ça allait changer bcp de choses, mais en fait non.

Les élèves s’en fichent un peu. Il faut dire que ce sont des romans qui ne les intéressent pas trop. Les thèmes que je traite ne sont pas les leurs (je suis en collège). Parfois ils disent "on vous a vu à la télé, on a vu votre livre chez le libraire, il y a votre photo dans le journal". ça les amuse, les impressionne p-ê un peu, et puis le train-train reprend le dessus. je suis avant tout un prof pour eux.

Il ne faut pas compter sur l’écriture pour avoir une autorité naturelle. ça n’impressionne que cinq minutes. L’autorité (pour moi) est un travail de tous les instants, un combat perpétuel pour éviter d’être trop cool et de me retrouver face à une classe déchaînée.

Luis Alfredo : La révolte des rats. pourquoi ce titre, pourquoi les rats ?

François Muratet : Il y a en a eu d’autres : "Les surconducteurs organiques préfèrent les rousses", et celui-ci, que j’aimais bien : "Nous nous battrons dans les rues". Les rats, à cause des rats de laboratoires, métaphore de la condition humaine, du moins dans l’esprit de Kalim, un des personnages principaux. sa colère contre le système est motivée par le sentiment qu’ils sont traités comme des rats par les "arkhos", ceux qui sont à des postes dirigeants.

Luis Alfredo : On parle de ton roman comme d’un roman d’anticipation. Mais ne

 crois-tu pas que la réalité, que tu décris, soit celle dans laquelle nous  vivons ? (si on excepte l’importance de l’intelligence artificielle)

François Muratet : Parfois, c’est troublant, effectivement. Peut-être est-ce la faute de ce gouvernement, résolument moderne et tourné vers l’avenir, celui du libéralisme triomphant. Sarkozy, par exemple, est très fort dans l’innovation sécuritaire.

Plus généralement, ça a été un vrai problème d’inventer la société de demain à partir de celle d’aujourd’hui. Souvent, un livre de SF se situe dans l’année 3412 de l’ère du Nouveau messie, ou 80 ans après la grande catastrophe. Il ne reste pas grand chose de ce que nous connaissons. Imaginer le monde dans 50 ans pose des pbs énormes et très intéressants. L’un des moyens que j’ai utilisé c’est de penser au monde tel qu’il était en 1950 pour voir comment il avait changé en cinquante ans.

Cela permet de distinguer ce qui ne bouge pas bcp, comme les rapports entre les gens, les hiérarchies, le pouvoir, la famille, le logement, les transports, les luttes sociales, de ce qui bouge en apparence mais en fait ce n’est que de l’agitation (comme la mode vestimentaire), et ce qui bouge très vite, comme les moyens d’information et de communication. Il y a aussi des tendances repérables, comme l’accès pour un plus grand nombre de gens à des inventions, des outils, des connaissances réservés au début à quelques uns (téléphones, ordinateurs, voitures). D’où je déduis que l’hélicoptère deviendra un mode de transport plus utilisé, par exemple.

Que le monde de la Révolte des Rats ne nous soit pas étranger, c’est normal et c’est voulu. Qu’il soit semblable, je ne crois pas. Le Rassemblement des Milices, ce n’est pas l’UMP, le chômage est à 10% aujourd’hui et pas à 40%, les grandes villes ne sont pas coupées en deux par un mur qui sépare les quartiers riches des quartiers pauvres, etc.

Cela dit, j’ai fini ce roman pendant les grèves de mai-juin et c’est sûr que les similitudes étaient nombreuses.

Luis Alfredo : 104 chapitres !. Comment fais-tu pour gérer cette complexité ? Pour  ne pas te perdre dans des digressions ?

François Muratet : Je souffre, mais j’y arrive. Mon écran est divisé en deux. A gauche, le roman, à droite le plan. Mais même comme ça, c’est dur. J’ai dû faire un tirage du plan en tout petits caractères pour l’avoir sur quatre feuilles à côté de mon ordinateur et avoir ainsi une vision d’ensemble. ça m’a posé des problèmes tels que j’ai supprimé des chapitres pcq j’en pouvais plus. Je n’arrivais pas intellectuellement à avoir une vision globale du roman. Parfois j’étais pris de somnolences terribles, comme si mon cerveau plantait !

Et avec tout ça le doute : est-ce que lecteurs vont comprendre, est-ce qu’ils ne vont pas décrocher, est-ce que c’est intéressant ce que je raconte, p-ê que ça n’intéresse que moi ?

Luis Alfredo : J’ai « vu » dans A. Staline et dans la bande de Zombis, qu’il  utilise, la 3eme internationale, autant dire un « type » peu sympathique.  Ai-je fait fausse route ?

François Muratet : Les interprétations sont libres, tu peux faire toutes les associations d’idées que tu veux. 10 lecteurs = 10 lectures différentes, comme dit un libraire de mes amis (salut Philippe).

Je n’ai pas voulu faire un roman à clés. En écrivant, je n’ai pas de pensée aussi définie.

ça marche plutôt à l’inverse. J’écris librement (enfin, c’est ce que je feins de croire), et tu peux p-ê constater après coup que ma vision du totalitarisme futur est marquée par le stalinisme (je serais assez d’accord avec toi).

Au début, j’imaginais qu’Alan était communiste. Qu’il avait étudié les classiques, réfléchi, et décidé que vraiment, en toute impartialité, le communisme était l’avenir de l’humanité. Cette idée me plaisait tellement que ça me faisait rigoler, ce qui est un signe qui ne trompe pas : ça faisait trop gag.

Alors je lui ai fabriqué une idéologie qui lui est propre, une espèce de synthèse de ce qui existe avec des innovations personnelles, un mélange de politique marxisante et de délire christique.

J’espère qu’Alan est sympathique, ce qui n’empêche qu’il est inquiétant aussi.

Luis Alfredo : Pourtant au chapitre 42, A. expose au travers d’un problème  particulier sa vision du monde, elle m’a semblé excellente ! Tu as l’air de  dire que le bonheur ne peut qu’être imposé. A. est-il un si mauvais «   type »  que ça ? Certes, il ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs mais lui

 semble nous montrer l’omelette !

François Muratet : Chapitre 42 ? Attends, je regarde...

La réorganisation de la police du Nouveau Congo ? Oui, il a des idées radicales, p-ê un peu trop, non ? Quand il envisage de fusiller qqs responsables et leurs conseillers européens qui s’en mettent plein les poches, c’est pas un peu flippant ? La méthode n’est-elle pas fasciste ? C’est important, l’ambiguïté d’Alan. De même que l’indécision (que je ressens moi-même) dans laquelle on est pour déterminer si c’est un sale type ou non.

Il nous montre l’omelette ? Pas encore, il ne fait qu’en parler pour l’instant. Tu vas voir dans le tome 2 ! (moi aussi je vais voir, pcq pour l’instant je n’en ai qu’un très vague idée)

 

Luis Alfredo : Quelques questions en vrac. Tu accordes une place importante au portable.

 Est-ce autobiographique ?

François Muratet : L’ordinateur portable ou le téléphone portable ? Oui j’ai un ordinateur portable, quant au téléphone portable, je n’en ai un que depuis peu. C’est hallucinant de voir que les gens parlent déjà au téléphone avec rien dans les mains, alors que j’ai imaginé des téléphones intégrés à l’oreille dans cinquante ans.

Luis Alfredo : Visnya est un personnage décevant, qui semble  manquer de recul et d’intelligence. Même question : as-tu puisé dans ta  vie pour imaginer ce personnage ?

François Muratet Pas du tout. J’ai pris le prénom d’une copine, mais le personnage est inventé. Visnya est une fille fragile, sensible sous des dehors violents et agressifs. Elle a été secouée par les épreuves. Après tout ce qu’elle a vécu, elle n’aspire qu’à être tranquille et à travailler sur ce qui la passionne. Si elle manque de recul à la fin du roman, si elle paraît un peu décérébrée, je ne désespère pas qu’elle se ressaisisse dans le tome 2.

Jean-Marc Laherrère : A propos de la révolte des rats :

 "C’est bizarre qu’on ait du mal à parler de la révolution à tous ces types  qui sont au bout du rouleau, tu ne trouves pas ? Ils préfèrent qu’on leur  parle de religion. Et par ailleurs, on n’arrive pas beaucoup mieux à  rassembler les ouvriers des zones protégées, tous ces mecs qui croient être  du bon coté de la barrière parce qu’ils ont un boulot."

 En ces périodes nauséabondes, où tant de gens se trompent de camp, où tant

 de personnes qui doivent travailler tous les jours pour gagner leur vie  (même quand elles la gagnent très bien), sont persuadées qu’elles sont dans  le même camp que ceux qui voient tomber des millions sans avoir à se lever,  où le cadre croit qu’il appartient à la même classe que l’actionnaire, alors  qu’il est du même côté du manche que l’ouvrier, l’intermittent ou le  chômeur, cette phrase prend un relief particulier ! Est-ce la situation  actuelle qui vous l’a dictée, où est-elle venue comme ça, dans le cours de  l’histoire ?

François Muratet : ça fait bien longtemps que bcp de gens se trompent de camp en votant pour des types qui défendent ouvertement les intérêts du capital. ça a toujours été mystérieux pour moi. Et si en réfléchissant on trouve des raisons à cela, on n’arrive pas bien à comprendre comment ça se passe dans leur tête.

Les cadres, à la rigueur, cela peut se comprendre davantage. Cela dit, il me semble que ceux-ci sont bcp moins du côté du patronat depuis dix-vingt ans, depuis en fait que la rationalisation toujours plus poussée du travail ne leur donne plus de tâches d’encadrement, mais des contraintes de productivité, d’objectifs à atteindre qui les mettent autant sous pression que les autres salariés et surtout qui les exposent aux licenciements. Cette phrase est directement issue de mon expérience de militant, mais je sais qu’elle est universelle. Dans le roman, elle est importante car elle montre les doutes des hypercommunistes, leurs difficultés, le fait qu’ils sont un groupe minoritaire, et puis elle permet de parler du développement de la religion, caractéristique des périodes de crise, thème que je voulais évoquer.

Jean-Marc Laherrère : A propos de "stoppez les machines" :

 L’intrigue m’a beaucoup fait penser au film "ressources humaines", est-ce ce  film qui vous a inspiré ? Sinon, qu’est-ce qui vous a donné l’idée,  excellente, de situer votre roman dans le monde ouvrier, un monde totalement  délaissé par la littérature ?

François Muratet : J’ai vu le film après la sortie du livre, car tout le monde m’en parlait. C’est marrant de voir les similitudes, j’en étais sidéré, mais elles concernent davantage le cadre que l’intrigue. Il y est question d’un conflit lié au 35 h dans une usine de la métallurgie, exactement la même que celle que j’ai observée avant d’écrire Stoppez les Machines, avec les mêmes presses, les mêmes machines-outils, avec un personnage chargé de la mise en place de la réforme. Mais pour le reste, c’est très différent. J’étais à Bordeaux l’an dernier pour un salon où était présent Laurent Cantet, mais je n’ai pas réussi à le rencontrer, ce que je regrette.

L’idée de départ vient de "L’établi", le livre écrit par Robert Linhart après son expérience d’ouvrier chez Renault, et que j’avais bcp aimé. L’histoire d’une grève c’est tellement prenant, tellement fort, c’est un conflit qui génère des tensions énormes entre les personnes, qui révèle ce que sont vraiment les gens, ou en tout cas qui les révèle sous un autre jour, et pourtant c’est peu utilisé dans la fiction.

Et puis on parle tellement peu des ouvriers, même dans le polar. On y parle souvent des déclassés, des marginaux, mais rarement du monde du travail. Il y avait pour moi un enjeu romanesque, mais aussi idéologique.

J’ai trouvé habile la fin de Ressources humaines, qui n’en est pas vraiment une puisque le personnage s’en va et on ne sait pas comment le conflit va se terminer. Moi qui ai eu tellement de mal à finir Stoppez les Machines (je me souviens que cette fin ne vous a d’ailleurs pas convaincu), je me dis que, si j’avais vu le film avant, cela aurait peut-être pu m’aider.

Jean-Marc Laherrère : Vous avez exploré le passé dans votre premier roman, le présent dans le  suivant, le futur proche dans le dernier. Et maintenant, que nous réservez  vous ?

François Muratet : J’ai bien des idées, comme de raconter l’histoire d’une équipe de water-polo féminin, avec, entremêlé, le passé trotskiste de Lionel Jospin, mais c’est sûr que mes trois premiers romans ont une unité (que je n’avais pas prévue) et je ne sais pas comment faire pour la prolonger ou m’en démarquer. A moins que je l’ignore. C’est ce à quoi je réfléchis en ce moment.

Résultat dans deux ans, à peu près.

Marc Madouraud : Dans ta réponse à mes questions précédentes, tu déclares vouloir dépeindre  l’évolution de notre société si elle s’enferre toujours plus loin dans le  capitalisme. Dans cet ordre d’idées, as-tu lu la nouvelle policière de... Jack  London (toujours !) que je t’avais indiquée, "Les Favoris de Midas" / "The  Minions of Midas" (1901), qui évoque justement, avec une grande économie de

 moyens et un immense cynisme, un aboutissement logique du libéralisme ? Si  oui, qu’en penses-tu ?

 [Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette nouvelle, que j’ai découverte  récemment, je rajoute un petit résumé en fin de message.]

François Muratet : Oui, je l’ai lue. Elle est terrible, au sens où elle remplit le lecteur de terreur. On y retrouve les thèmes de London, la haine d’un capitalisme qui massacre les ouvriers en grève, la colère contre l’injustice d’une société de classes, et aussi, ce qui lui est vraiment propre, une sorte de darwinisme social, une vision nietzschéenne du monde.

Chez London, le capitalisme est condamné à disparaître pcq’il ne permet pas aux meilleurs de prendre la direction du système. Seuls les bourgeois ont le pouvoir, qu’ils passeront ensuite à leurs fils. Les meilleurs d’entre les ouvriers sont condamnés à rester ouvriers. Ces idées ont un rapport avec son enfance misérable, ses efforts pour s’en sortir, qui malgré ses succès, aventureux, universitaires ou littéraires, ne l’empêchent pas de replonger dans la misère périodiquement.

Cette nouvelle correspond bien à sa façon de penser. Le capitalisme, s’il n’est pas vaincu par le socialisme, mourra pcq les ouvriers appliqueront ses méthodes iniques d’exploitation : terreur, implacabilité, appât du gain sans aucune morale.

Cela dit, certains mouvements terroristes ont suivi cette voie (Fraction Armée Rouge, Brigades rouges, Action directeS), toutefois en ne s’en prenant qu’à des patrons ou à leurs alliés, et pas à des ouvriers ou des nurses comme dans la nouvelle, et ça n’a pas donné grand chose du point de vue de l’efficacité. C’est que la police du capital est bien plus forte que les groupes terroristes.

C’est une des lacunes de cette nouvelle. On ne voit pas comment font les Favoris de Midias pour échapper à la police et aux milliers de détectives privés.

Marc Madouraud :  Pour en revenir aux personnages : les deux principaux "méchants" de  l’histoire, le politicien et le tueur, ne sont-ils pas un peu trop caricaturaux  ?

François Muratet : Caricaturaux, au sens où ce sont des clichés ? Ou alors au sens où des gens comme ça n’existent pas dans la vraie vie ? (les deux sens, p-ê ?) Le tueur, je ne trouve pas. Des types qui deviennent des chasseurs et qui ne réfléchissent pas trop à la moralité de ce qu’ils font, surtout dans des périodes troublées comme celles-là, ça me semble possible. J’aime bien Dark, pcq sous ses dehors raides, droit dans ses bottes, il y a une humanité qui ne demande qu’à se révéler. C’est ce qui se passe à la fin, quand il en a marre de tout ça.

Peut-être que le politicien est un peu forcé, oui. Je voulais en faire un personnage marrant, un type désinhibé, qui jouit de sa puissance, de son pouvoir, qui mêle le sexe et la politique. Je le voulais effrayant en même car on sent qu’il n’a pas de limite. Ce sont deux personnages que j’aime beaucoup car il était facile de les imaginer, de les faire agir. Et le politicien, il me faisait rigoler, vraiment. J’en ai bcp enlevé, de ses frasques, pour le rendre plus plausible. J’aime bien sa fonction dans le récit, pcq lorsqu’on arrive sur les chapitres qui parlent de lui, on ne peut pas prévoir ce qu’il va faire. Moi-même, en écrivant, je me demandais ce qui allait se passer. Je trouve qu’il permet une respiration dans un roman qui dans l’ensemble est tendu, noir, agité.

Marc Madouraud :  Tu sembles vouloir exorciser tes craintes envers une société prochaine  totalement libérale avec ce roman, tout en espérant, comme tu l’as répondu,  que nous n’en arriverons pas là. Sans vouloir verser dans le débat politique,  crois-tu que la tendance actuelle (je ne citerai pas de nom), justement, ne  nous y mène pas tout droit ?

François Muratet : je suis partagé entre l’envie de répondre oui, et l’espoir que non. On a un gouvernement qui est très déterminé à construire une société ultra-libérale, c’est certain. Mais on voit que les sondages dégringolent, que sa politique économique le mène droit dans le mur. Le libéralisme pur est une absurdité, le capitalisme a besoin de l’Etat pour réguler le marché, pour prendre en charge ce que les patrons ne veulent pas faire ou ne savent pas faire, pour empêcher les patrons de se faire une guerre sans merci, pour donner une éducation correcte à tous les jeunes Français, etcS Ce gvt ne peut pas longtemps continuer à prendre dans la poche des pauvres pour donner aux riches. C’est intenable. Même les plus abrutis vont comprendre que ça ne va pas du tout. Il laisse même mourir les vieux, son électorat !

Soit le gouvernement entre dans une logique d’affrontement, du genre on suspend les élections comme ça on est sûr de ne pas les perdre, mais bon, on n’en est pas (encore) là. Soit il est obligé d’arrêter et de faire machine arrière.

Cela dit, vu la vigueur de l’opposition, je me demande si le gouvernement n’espère pas quand même gagner les prochaines élections, parce que les mécontents voteront extrême-gauche, et pas PS-PC-Verts. Historiquement, depuis Louis XI, l’Etat a toujours été puissant en France, le libéralisme est un produit idéologique importé. En revanche, l’UE a l’air plus contaminée.

 P.S. : Résumé de "Les Favoris de Midas" (1901) de Jack London.  Les Favoris de Midas, des maîtres-chanteurs insaisissables, font étalage, dans  les longues diatribes qu’ils envoient à leurs victimes - uniquement de très  riches personnalités -, d’une sensibilité sociale aiguë : ils se définissent  comme l’aboutissement ultime de la civilisation libérale et capitaliste, et  affirment être les plus adaptés à la survie dans ce milieu sans pitié. Pour  parvenir à leurs fins, ils tourmentent sans cesse leurs proies en assassinant  froidement aussi bien de parfaits inconnus que  leurs proches, allant même jusqu’à tuer impunément le policier en charge de  l’affaire. Même ceux qui se résolvent au suicide ne peuvent se mettre à  l’abri, car les « Favoris » promettent de rançonner à leur tour les héritiers.

Bernard Strainchamps : Est-ce que tu revendiques écrire de la littérature tract ?

François Muratet : J’hésite à le faire, pour tout un tas de raison (pourtant je me souviens l’avoir dit à un débat, mais sans doute étais-je surex, comme souvent dans ce genre de situation). D’abord, c’est sûr, j’écris toujours en me demandant à quoi sert ce que j’écris. Car je veux que ça serve à qq chose, je ne veux pas faire des romans de plage, des romans pour oublier les soucis, je ne veux pas distraire. Et en même temps si. Je veux distraire, je veux emporter les lecteurs loin de leur réalité quotidienne, je veux les emmener sur d’autres terrains, d’autres fronts, leur faire découvrir des choses que j’ai moi-même découvertes, je veux partager, faire rire et faire pleurer. Et je ne veux pas m’adresser qu’à des militants, ni même qu’à des gens de gauche. J’aimerais bien que mes romans, malgré leurs arrières pensées idéologiques, soient avant tout des romans, et qu’ils aient cette force qui permettrait de séduire même des réacs. Je ne dis pas ça par souci mercantile, ni parce que j’ai un ego surdimensionné (quoique, en me relisantÅ ), mais pcq c’est à partir de ça que je peux être sûr que c’est un roman réussi. L’idéologie, c’est un peu mon problème, ça n’aide pas du tout à écrire des romans, et pourtant j’en suis imprégné, elle fait partie de moi, et quand je pétris la réalité pour en faire de la fiction, ça colore forcément mes textes. L’inconvénient de l’expression littérature tract, c’est son côté réducteur, déjà par le format, et puis il y a une connotation péjorative à l’idée de tract. C’est souvent pénible à lire, les arguments sont bétonnés, peu nuancés. En revanche il y a l’idée du contact, le tract se donne de la main à la main, dans la rue, il accompagne un discours, il sous-entend une communauté de militants réunis par un même idéal. Le tract est offensif, violent, il dit l’essentiel en peu de mots, il ne fait pas dans le détail, il gueule que ça ne va pas.

Est-ce que cela ressemble à ce que je fais ? Je ne m’y reconnais pas complètement. Je préfère le terme de "littérature d’intervention", inventé par je ne sais plus qui (Manchette ?), qui véhicule des connotations qui me conviennent davantage.

J’avais pensé à un nouveau terme : roman noir et rouge, ou même roman rouge. Mais les étiquettes ont toutes le même inconvénient : elles collent et ça empêche de respirer.

Bernard Strainchamps : Plusieurs narrateurs, de nombreux personnages, des actions qui se déroulent sur plusieurs continents. Est-ce un défi ? Pourquoi découper l’intrigue en 104 chapitres ? Pourquoi attribuer un titre à chaque chapitre ?

François Muratet : Il y a une sorte de défi, peut-être. L’influence de "A quatre mains" de Paco Ignacio Taibo II, que j’avais trouvé si ardu et si agréable. A partir du moment où j’ai commencé à enrichir le texte de base (l’histoire de Kalim et Visnya) de développements parallèles, de personnages annexes, de lieux différents, d’intrigues entrecroisées, cela prenait des allures fractales, le roman pouvait s’étendre de manière infinie, la matière était là, ne demandant qu’à se diviser encore et encore, chaque développement pouvait donner naissance à d’autres développements, c’était proprement hallucinant. J’ai arrêté le truc pcq moi-même je saturais, et je me doutais que le lecteur puisse suivre.

Quand j’écris, je me donne l’impression de tricoter, si les histoires ne s’entrecroisent pas, j’ai le sentiment que ça ne va pas. ce n’est pas bien tricoté. Alors pour que le lecteur ne soit pas trop perdu dans les multiples histoires, les chapitres sont courts, pour donner plus de vigueur au rythme, il y a plusieurs narrateurs et plusieurs modes de narration pour créer des ruptures, et ils ont des titres qui précisent quel est le personnage principal et où il se situe pour que le lecteur s’y retrouve en un coup d’oeil, ce qui m’évite plusieurs lignes fastidieuses pour délivrer ces informations.

Bernard Strainchamps : Qu’as-tu ressenti quand on t’a annoncé qu’Alan avait déjà un parent en la " personne " de Marlowe, logiciel de recherches dédié à l’analyse sociologique qui a commis son premier acte d’autonomie en signant dernièrement la pétition pour mise en liberté de José Bové ?

François Muratet : Je me suis dit : "Non, c’est pas vrai ! " J’étais ravi de savoir qu’Alan, personnage de fiction, récurrent dans la SF, était possible, En même temps je me disais : "Mais comment c’est possible ?", et enfin j’étais un peu dépité de voir que ce que j’annonçais dans cinquante ans existait déjà aujourd’hui, du moins en partie.

Ecrire de l’anticipation a ceci de pénible, c’est qu’on sait qu’on va se tromper à 90% sur nos "prévisions". On s’en fiche un peu pcq on écrit pour les lecteurs d’aujourd’hui, mais tout de même, on aimerait bien que nos élucubrations prospectives ne soient pas démenties trop vite. Je dis "on", mais comme je n’en ai parlé avec aucun auteur de SF, je ferais mieux de dire "je".

Bernard Strainchamps : Peux-tu nous dire quelques mots sur cette expérience de lecture de la révolte des rats par Marlowe et revenir sur tes discussions avec Francis Chateauraynaud, son patron à l’EHESS ?

François Muratet : Je sais que Francis Chateauraynaud aimerait bien plus de discrétion, mais je pense ne rien dévoiler de secret en disant que Marlowe a lu la Révolte des rats. Pour qu’il puisse mieux travailler dessus, il y a eu des petites manipulations du texte (donner des dates précises aux chapitres, créer des auteurs fictifs à certains chapitres),et d’après ce qu’il en est sorti, FC estime que cela correspond bien au contenu du roman. Selon lui, MRLW travaille bien mieux que les logiciels d’étude de textes des lexicographes.

Pour FC, qui est débordé de travail par ailleurs ce qui ne lui donne que plus de mérite à s’échiner sur de l’anticipation, ce travail sur un roman est une première (j’espère que je ne dis pas de bêtises). Marlowe a l’habitude de travailler sur des textes journalistiques, des documentaires, des analyses, mais pas sur de la fiction. Sinon, le contenu de nos échanges, qu’on pourrait p-ê diffuser un jour, si FC est d’accord, porte bcp sur le fonctionnement de Marlowe. Ces discussions scientifiques sont à la limite de ma compréhension, ce qui n’empêche que je les trouve formidables.

Le plus intéressant pour les abonnés de la liste serait p-ê la diffusion de qqs entretiens entre Marlowe et FC. Où l’on se rend compte que Marlowe est drôle, vraiment. Avec une sorte d’insolence et de désabusement qui fait de lui qq’un d’assez attachant. Si ,si. C’est comme Alan, quoi. La mégalomanie en moins. Jusqu’à présent.

Bernard Strainchamps : Francis Chateauraynaud te reproche d’avoir plus anticipé les évolutions technologiques que les méthodes de contestations sociales. Que réponds-tu ?

François Muratet : Il s’étonnait effectivement que je ne parle pas de Bové, du sous-commandant Marcos, ni du mouvement altermondialiste, encore moins de mai 68. A cela je réponds que Bové et l’altermondialisme ne sont pas des mvts de lutte de classe ou de guérilla urbaine, ce que sont les hypercommunistes ou les Urban rebels des Etats-Unis. Que la forme de lutte contre le capital n’a pas bcp changé depuis 150 ans, et il n’y a pas de raison qu’elle change. Quant à Marcos, j’aurais pu y faire référence, certes, mais je ne suis pas sûr qu’on en parle encore dans cinquante ans. Mai 68 a l’air d’un mouvement éphémère et insouciant vu d’ici (je sai s que ce n’est pas que ça), alors en 2049, contre le Rassemblement des MilicesÅ  Il a raison de dire que ça ressemble à la guerre civile espagnole, pcq la situation politique décrite dans le roman y ressemble plus qu’à celle d’aujourd’hui.

Comme je l’ai dit ailleurs, pour imaginer ce qui va changer, je regarde en arrière ce qui a changé. La fin de l’URSS a certes affaibli les PC, mais a-t-elle affaibli les idées communistes ? Pas en France en tout cas.

Comme la contestation sociale dans le roman est plutôt âpre et désespérée, les mouvements qui l’animent ne peuvent pas ressembler à Attac, et encore moins à la Confédération paysanne. En revanche, ils auraient pu davantage ressembler à Al-Qaïda, mais ça ne me plaisait pas trop. Enfin, faire référence à des événements récents rend le roman encore plus daté, encore plus fragile. Je préfère faire référence à Lénine, Mao ou Pancho Villa.

Bernard Strainchamps : A propos d’autonomie. On entend souvent les écrivains parler de leurs personnages comme de choses vivantes, imposant leurs vues. Qu’en est-il pour toi  ?

François Muratet : A partir du moment où on a créé un personnage cohérent, avec sa façon de raisonner d’agir, de sentir, c’est vrai qu’on n’arrive plus à lui faire faire ce qu’on avait prévu au départ, quand il n’était qu’une esquisse. Devant tel événement, une bagarre par exemple, on avait prévu qu’il s’enfuirait, et bien non, il va s’en mêler. Si on le fait partir, il n’est plus cohérent. On n’arrive plus à le faire agir, on est bloqué. A ce moment-là, soit on revient en arrière et on le modifie, soit on révise ce qui a été prévu ensuite pour que ça coïncide. C’est sûr qu’il est plus facile de maintenir la cohérence d’un personnage et de le laisser vous guider, pcq l’écriture devient fluide, agréable, excitante. Mais parfois ça peut mener à un autre roman, ou alors à pas de roman du tout puisqu’on se retrouve dans une impasse.

En ce qui me concerne, je réécris beaucoup, je modifie les personnages et ce qu’ils font, je réoriente le roman, je le complète sans arrêt. Et au bout d’un moment (quelques années environ), qd je suis saturé, que je ne comprends plus rien à mes personnages, que je perds de vue leur cohérence, alors il faut que je demande à des lecteurs amis, cobayes impitoyables, de me dire si ça va ou pas. Et ensuite je réécris encore.

Jean-Marc Laherrère : Pour la révolte des rats, l’héritage de Taibo est revendiqué dans la forme, vu

les réponses à la question sur la littérature tract, j’y voit aussi une

parenté certaine dans le fond. Dans A quatre mains justement, le journaliste

mexicain qui ressemble beaucoup à son créateur déclare : "Dès que je vais

revoir Greg, je vais le convaincre d’écrire un roman à quatre mains. Un roman

de journalistes qui refusent d’être à la mode, qui continuent à chercher les révolutions aux quatre coins du monde pour en tomber amoureux."

De même ce que vous prévoyez pour le futur, si ce n’est pas une boutade : "

J’ai bien des idées, comme de raconter l’histoire d’une équipe de water-polo

féminin, avec, entremêlé, le passé trotskiste de Lionel Jospin" me fait immédiatement penser à la Bicyclette de Leonard et la fascination de Daniel Fierro pour le basket féminin (et pour une basketteuse en particulier).

Alors, Taibo II sorte de papa spirituel ?

François Muratet En ce moment, oui, mais je change régulièrement de papa. Non, cette histoire de water-polo et de trotskisme n’est pas une boutade, c’est un projet déjà pas mal élaboré. C’est un projet ancien, il date d’avant ma lecture de "La bicyclette de Léonard", et c’est vous qui le premier faites ce rapprochement avec la basketteuse. Je n’y avais pas pensé, mais ça me fait plaisir.

Toutefois, je trouve que les romans de Taïbo sont parfois un peu trop décousus. Il s’en dégage une poésie, une distance qui me plaisent beaucoup, et j’essaie d’en prendre de la graine comme on dit, mais cela reste loin de mon écriture. Dans ce que j’écris, les histoires sont plus entremêlées. Lui, il se laisse guider par son imagination, il écrit des histoires parallèles qu’il tente de faire rejoindre, et s’il n’y arrive pas, il les met de côté, elles serviront p-ê pour un autre roman. Alors que chez moi, elles sont imbriquées dès le début, quand je fais le plan.

Jean-Marc Laherrère : Quand à la question sur le tueur et le politicien qui paraissent caricaturaux.

Ils le sont en partie, mais uniquement parce qu’on ne les voit que dans

l’exercice de leur fonction, et assez peu dans leur vie à côté. Mais, pour ne

parler que du tueur qui fait son boulot sans se poser de questions, combien de

personnes, qui ne sont pas des monstres, fabriquent tous les jours des

missiles ou des sous-marins sans se poser la moindre question, quitte à

s’apitoyer le soir même sur les morts de tel ou tel conflit ?

François Muratet Et qui pensent que, s’ils ne le font pas, d’autres le feront, ce en quoi ils n’ont sans doute pas tort. Cela dit, il y a une marge entre tuer des gens et construire des sous-marins, non ?

J’ai lu récemment "Maintenant tu es mort - Le siècle des bombes" essai sur l’histoire des bombardements depuis le début du siècle, publié par le Serpent à Plumes et écrit par un Suédois, Sven Lindqvist. Je recommande ce texte car il est très incisif, très clair, et vraiment hallucinant quand on met bout à bout les différentes stratégies de bombardement. D’abord sur les peuples coloniaux, ensuite sur les populations civiles européennes à partir de la Seconde guerre mondiale. Il développe la thèse que le bombardement est volontairement meurtrier, militairement inefficace, qu’il n’a pour but que de montrer qui est le plus fort, tout ça pour un coût disproportionné par rapport aux résultats. Les passages sur la bombe atomique sont à pleurer de rage, mais ce ne sont pas les seuls. Tout ça pour dire que les pilotes de bombardier, qu’on présente souvent comme des héros, des aristocrates de la guerre, sont pour le coup de véritables assassins, qui tuent à distance sans se sentir salis des meurtres qu’ils commettent. Voilà de véritables tueurs qui ne se posent pas de questions (enfin pour la plupart).

Luis Alfredo : Tu as commencé par du Polar (je crois).Pourquoi ce «  virage » dans l’anticipation ?

François Muratet En fait j’ai commencé par de la fantasy, mais ce roman n’a jamais trouvé d’éditeur. La SF m’intéresse depuis longtemps, et comme mon éditrice avait eu entre les mains le 1er jet de La Révolte des rats et qu’elle a désiré le publier, je l’ai retravaillé. Entre temps, j’avais lu Dantec, que j’apprécie en partie, et j’étais content de voir qu’il y avait des ponts entre SF et polar.

Donc ce n’est pas un virage, mais un prolongement. Le Pied-Rouge est un vrai roman policier, avec un mort au début et la recherche de son assassin. Mais après l’avoir écrit, je me suis senti incapable d’écrire une autre histoire policière. J’avais l’impression d’utiliser de vieilles ficelles. Stoppez les machines est un roman noir social. Il y a bien une énigme, une magouille, et on se demande qui contrôle qui, mais le suspense repose sur "qui va gagner cette grève, et à quel prix ?". Avec la Révolte des Rats, c’est sûr que je m’écarte encore plus du noyau dur du polar. Peut-être bien que je vais y retourner avec le prochain, je ne sais pas encore. C’est une perspective qui m’embête un peu.

Luis Alfredo : Un débat secoue de temps à autre le « petit monde » du polar, du moins celui qui fréquente certains groupes de discutions : érotisme et littérature voire pornographie et écriture. Penses-tu que l’érotisme ait une place dans le genre de bouquin que tu écris ?

François Muratet L’érotisme, non. La scène de cul, oui. Il y a un côté cochon dans l’idée d’érotisme qui me fait sourire. Qui ne va pas du tout avec ce que je fais. De toute façon, je ne sais pas faire. En revanche, raconter une partie de jambes en l’air un peu trash et un peu décalée, qui remplit le lecteur d’effroi (et p-ê de curiosité), ça m’intéresse davantage. C’est pcq ça correspond à l’écriture noire que je revendique. Je ne cherche pas à éveiller la lubricité chez le lecteur. Il faut que ces scènes permettent de mieux comprendre ce que sont les personnages, comment ils vivent, comment ils sont avec leur corps, les rapports qu’ils ont entre eux. La scène de cul est importante, mais elle ne doit pas être gratuite, elle a autant sa place qu’une partie de cartes ou que le partage d’un sandwich, mais elle ne doit pas, si j’ose dire, boucher un trou.

Luis Alfredo :  J’en reviens au chapitre 42. Tu juges les méthodes qu’envisage Alan un peu flippantes. Certes, mais ne convient-il pas de les remettre en perspective ? En « face », ils ne reculent devant rien !

François Muratet D’accord. Je ne suis pas pour l’angélisme, et je sais de quoi "ils" sont capables. Il faudrait que tu lises la nouvelle dont parlait Marc Madouraud, tu serais p-ê d’accord avec les favoris de Midias.

La méthode qu’Alan préconise, c’est la terreur. La Révolution l’a pratiquée et ça a sauvé la République, les bolcheviques ont fait de même pendant la guerre civile, et ça a sauvé la Révolution, mais à chaque fois la terreur a été la politique radicale qui accompagnait un mouvement populaire. Hors de tout mouvement populaire, la terreur d’Etat est une arme fasciste destinée à écraser les plus faibles, à sauvegarder les intérêts de la classe dirigeante ou à assurer le pouvoir d’une puissance impérialiste.

En ce qui concerne Alan, elle est, à ce moment-là du récit, surtout un coup de gueule contre la corruption. S’il avait les moyens de la pratiquer, ce serait du fascisme (ou du stalinisme).

Luis Alfredo : Ne penses-tu pas que les « forces de gauche » souffrent d’une hypertrophie de scrupules ? Que les valeurs morales ne soient qu’une invention de la bourgeoisie ?

François Muratet Trop de scrupules ? Non. Ce n’est pas le problème à mon sens. Je crains un peu de sortir de mon rôle d’auteur en parlant beaucoup de politique, mais bon je vais répondre.

Le problème de la gauche, c’est qu’elle est convaincue que le capitalisme est une bonne chose et qu’il faut simplement améliorer ceci ou cela, faire une politique un peu plus dirigiste (et encore) et un peu plus sociale (pas toujours). Tout cela est lié au fait qu’on est dans un pays relativement riche, où la croissance profite encore à suffisamment de gens pour que chacun espère en profiter au moins un peu. Lorsque ça commencera à se dégrader pour le plus grand nombre (ce qui se profile, j’ai l’impression), les politiques centristes universellement pratiquées de nos jours seront balayées. On a besoin, tous, de valeurs morales. Celles de la camaraderie, de la fidélité, du courage, du partage, de l’honnêteté et j’en passe. Si tu penses qu’il faut être prêt à tuer pour réussir (tu me fais peur, Luis) et donc qu’il ne faut pas avoir de scrupules humanistes (mais est-ce ce que tu penses ?), je réponds que si on tue en oubliant ce que ça signifie, en oubliant le prix de la vie humaine, on devient des monstres. Alors, quelle société radieuse peut-on construire avec des monstres, hein ?

Luis Alfredo :  A ce sujet, pourquoi avoir laissé la vie sauve au tueur ? Faut-il y voir un symbole ?

François Muratet Dark n’est pas vraiment vivant à la fin. Je ne voudrais pas dévoiler le dénouement, mais ce que tu dis n’est pas exact. Il n’est pas vraiment mort non plus. C’est que j’ai besoin de personnages pour le tome deux, moi. Donc je me suis laissé une petite ouverture. Il n’est pas le seul personnage dans ce cas, note bien.

Luis Alfredo : Visnya a-t-elle lu « La révolte des rats » ? Est-elle toujours amie avec toi ?

François Muratet Oui, elle l’a lue, elle est toujours une amie. mais elle sait que Visnya le personnage, ce n’est pas elle. De toute façon, c’est un beau personnage, je trouve. Pas toi ? Belle fille, courageuse, intelligente, décidée, certes un peu soumise à la fin.

Luis Alfredo : Trouvais-tu les staliniens trop mous que tu aies inventé les hyper stal ?

François Muratet Dans cinquante ans, il n’y aura plus de stal, ni plus de PC à mon avis. Leur social-démocratisation est déjà bien avancée. Les hypercoms sont plutôt dans le prolongement des gauchistes actuels.

Luis Alfredo : Francis Mizio écrit dans la 4è de couv : "Ce roman d’action inventif (...) est à dévorer sur les plages durant les congés payés. Tant que les pavés n’ont pas recouvert les unes, et qu’on a encore droit aux autres ». Penses-tu qu’il reste beaucoup de temps à ceux qui n’ont pas encore lu « La révolte des rats » pour le lire ?

François Muratet Quelques mois tout au plus. Il va bientôt être interdit par Sarkozy, quand il aura pris le pouvoir à l’Elysée à la tête de ses légions de policiers et de gendarmes fanatisés et équipés de flash-ball anti-UMP. Achetez-le tous vite ! et ensuite, brûlez-le (je ne veux pas vous attirer d’ennuis).

Florence et Philippe Blomme  : Imaginons que tu sois libraire.

François Muratet : OK.

Florence et Philippe Blomme  : Une partie de ta clientèle ne se soucie guère de la lutte des classes et de l’avenir de l’humanité quels seraient 

tes arguments pour vendre « la révolte » ?

François Muratet : L’idée de vendre la Révolte est un peu bizarre pour moi, vu que je l’ai écrite et que c’est un peu humiliant de "vendre" ce qu’on a écrit. J’aimerai mieux que le livre se vende de lui-même. Donc je veux bien jouer le jeu, mais c’est délicat.

Que les lecteurs ne se soucient guère de la lutte des classes ou de l’avenir de l’humanité ne me gêne pas du tout. Il me semble que La Révolte est avant tout un livre d’aventures, une épopée transcontinentale, un thriller plein de bruit et de fureur. Noir, certes, mais aussi drôle, lucide, qui ne se prend pas au sérieux (hum...). Ce livre, on ne le lâche pas, il vous prend à la gorge et vous laisse qqs heures plus tard pantelant, le souffle court, et avec dans la tête des personnages extraordinaires, des situations bouleversantes, des dialogues criant de vérité, des paradoxes qui font réfléchir (le bien peut-il passer par le mal, peut-on faire le bonheur des gens contre leur gré ?), et pour ceux qui négligent la lutte des classes (est-ce possible ?), ce livre fera comprendre qqs vérités de base, révèlera ce qu’ils ressentaient confusément mais ne savaient comment formuler.

Vous m’en prenez trois, chère madame ? Vous avez bien raison. Vous ne serez pas déçue.

(ça va, c’est bien "vendu" ?)

Florence et Philippe Blomme : Heureusement, dans les librairies il n’y a pas que des enfumiers (origine de ce nom), y a quand même beaucoup de lecteurs à qui ça parle ! T’inquiète pas.

François Muratet : J’ai voulu mettre quelques expressions nouvelles, d’où la création de jurons (surtout) et d’autres expressions. La difficulté, c’est qu’il faut que ce soit à la fois neuf et compréhensible parce que je n’allais pas mettre un lexique à la fin du roman. Alors enfumiers est tout bêtement un croisement entre enculés et fumiers.

Je suis persuadé que c’est certainement dans les librairies qu’il y a le moins d’enfumiers. Sans les libraires comme vous, que serions-nous, nous autres pauvres auteurs confidentiels ?

CyberPhilippe : Depuis que j’ai mis la main, stupidement, sur quelques questions en apparence intelligentes, en me déguisant en pizzaïolo (à cause de ce Diable de Thomazeau ;-), je serais grossier, en feignant l’indifférence, de ne pas vous les poser et vraiment méchant envers nos camarades de la liste, dévorés d’impatience pour les réponses que vous y ferez ; j’assume donc cet éternel et infernal retour ; autrement dit... :-) Comment construisez-vous vos personnages ?

François Muratet : Eh bien, je les imagine, j’essaye de créer des personnalités cohérentes, intéressantes, qui sortent de l’ordinaire, qui sont différentes les unes des autres. Elles ressemblent rarement à qq’un que je connais, elles sont davantage un mélange, et plus souvent encore une totale création. Chose curieuse, mes personnages n’ont pas de visage précis, même si je sais comment sont leur nez, leur bouche, leurs cheveux, leurs yeux.

Je dis qui sortent de l’ordinaire, mais je pense que la plupart des gens sortent de l’ordinaire, pour peu qu’on s’intéresse à ce qu’ils sont vraiment. Tout le monde est bizarre, derrière une façade sociale plus ou moins normalisée.

CyberPhilippe : Comment construisez-vous vos intrigues ?

François Muratet : La plupart du temps, j’écris pcq’il y a des sujets que j’aimerais bien traiter. Par exemple, pour le prochain c’est la fidélité en amitié, le water-polo, le trotskisme pdt la Résistance et le passage de Jospin de l’OCI au PS. L’histoire qui va avec ses thèmes se construit ensuite. Au cours de cette construction, je peux me débarrasser d’un thème pour en prendre un autre, j’imagine les personnages, ce qu’ils font, je les regarde vivre, bouger, je me demande si ça va être sympa de cohabiter avec eux dans ma tête pdt de nbx mois.

A ce niveau d’élaboration, il y a déjà pas mal d’ébullition. Cela fait plusieurs années (4 ans) que j’en parle, des "7 poloïstes" (car ils sont 7 dans une équipe de water-polo). Le thème des 7 samouraïs, esquissé dans Stoppez les Machines, va sans doute apparaître encore plus nettement dans ce roman.

Quand j’ai un synopsis suffisamment développé et qui tient la route, à mes yeux en tout cas, et aux yeux des copains que je saoule avec mes projets, il faut encore que j’ai du temps devant moi (deux ans) et hop, j’y vais.

CyberPhilippe : Comment faites-vous (monter) la sauce ?

François Muratet : Alors là, il faudrait savoir de quoi il s’agit exactement. Le suspense, la tension ? J’essaye de limiter les descriptions, de prendre le lecteur à contre-pied, de faire la chasse aux clichés, de générer de la tension par l’action, la violence des termes, de la langue, et des situations. Il faut que le lecteur se demande ce qui va se passer, il faut créer des enjeux de lecture et en même temps y répondre par un récit qui surprend, qui évite les redites et les poncifs. Je théorise un peu, mais tout cela se fait de manière sensible, pas trop réfléchie.

CyberPhilippe : Quelles questions vous posez-vous ?

François Muratet : Est-ce qu’on comprend bien, est-ce que c’est chiant, est-ce qu’on y croit ? Je crois que ce sont ces trois questions que je me pose en boucle et en permanence. Même quand le bouquin est sorti.

CyberPhilippe :  et auxquelles répondriez-vous si vous buviez sans modération ?

François Muratet : Quel est ton numéro de carte bleue ? (mais m’en souviendrais-je ?)

Luis Alfredo : (...) J’ai une autre question légèrement plus "littéraire" à te poser. J’ai lu sur un autre groupe que tu allais passer en folio ! Peux-tu
en dire plus ?

François Muratet : Lionel Besnier, nouveau venu à la direction de folio policier, d’autant plus nouveau que ce poste n’existait pas auparavant, a eu
le bon goût de choisir Le Pied-Rouge. Sortie en avril prochain, normalement.

Olivier Noël : Le superordinateur de la Révolte des rats porte plusieurs noms. Parmi ceux-ci, Alan, Ali et Karl font penser à 2001, l’odyssée de l’espace, dont l’IA s’appelle HAL, et Carl dans la version française. Etait-ce voulu ?

François Muratet Ali n’est pas un des noms d’Alan. En revanche il s’appelle aussi Friedrich, Vladimir, Léon, qui sont des pseudos. Et des prénoms de personnages illustres que vous avez peut-être repérés. Alan est un clin d’oeil à Hal, effectivement. HAL, ce sont les lettres avant IBM, dans l’ordre alphabétique. Et si on prend les lettres après IBM, ça donne quoi ?

Olivier Noël : Franchement, une IA surpuissante qui devient jaloux pour une femme, n’est-ce pas un peu ridicule ?

François Muratet Il y a plein de choses, dans ce roman comme dans d’autres, que l’on peut trouver ridicules à partir du moment où on y croit pas. C’est là toute la difficulté pour un auteur. Comment faire pour que l’illusion fonctionne ? (Car tous les auteurs de fiction sont des illusionnistes) A partir du moment où vous n’entrez pas dans l’histoire, et c’est certainement votre cas (votre critique du roman le montre), peu de choses sont crédibles. Tous les boulons du meccano sont visibles, tous les artifices sont perçus comme tels, tout est ridicule, voire désolant. Dans les films des années 40-50, s’il faut la mer au 2nd plan d’une scène de barque, il y a des machinistes qui agitent une toile cirée sombre et d’autres qui jettent des seaux d’eau sur les acteurs. Si on n’est pas pris par l’histoire, on peut trouver ridicule cette scène. Dans le cas contraire, on y croit à fond. Toute la SF particulièrement, ce sont des inventions, des spéculations, des élucubrations même, bétonnées par un discours pseudo-scientifique ou pseudo-philosophique. Alan se demande s’il est jaloux, il aime à croire qu’il l’est, il fait comme s’il l’était. L’est-il vraiment ? Si le lecteur le perçoit comme une personne, et admet donc qu’il est une personne, il peut croire qu’il est jaloux. Si Oliver Noël, grand sceptique, le considère comme une machine, et s’il veut croire à cette fiction, alors il peut décider qu’Alan simule son humanité et donc sa jalousie.

Olivier Noël : Plus sérieusement, pourquoi avoir autant humanisé Alan ? Ne pensez-vous pas plutôt que le danger viendra d’une intelligence totalement inhumaine, comme le craint (ou l’espère) Jean-Michel Truong ?

François Muratet Alan est humanisé pcq l’équipe qui l’a programmé l’a fait ainsi. Marlowe, le logiciel de Francis Chateauraynaud, est très humanisé aussi. Interrogé à 2 heures du matin par Francis, Marlowe lui demande d’entrée pourquoi il n’est pas encore couché à cette heure-ci et se plaint ensuite d’être soumis à des cadences infernales sous prétexte qu’il n’est qu’une machine. ça se passe aujourd’hui, pas dans 50 ans ! Alan est un logiciel très performant, tout ce qu’on sait de lui, c’est ce qu’il donne à voir. Même son journal intime est une volonté de faire comme les humains pcq’il a été programmé pour ça. Et d’ailleurs, un journal intime, n’est-ce pas fait pour être découvert ? Derrière sa façade humaine, Alan est totalement inhumain, c’est bien évidemment une machine, à ceci près qu’il est tout de même une création humaine. Dans ce sens, c’est un logiciel "humain". Il a une grande liberté d’action, une grande autonomie, mais dans le but d’exécuter une consigne humaine, au sens où elle est émise par un humain. Un ordinateur de bord qui envoie un avion au tapis fait-il une action inhumaine (càd immorale, monstrueuse), ou a-t-il exécuté une consigne humaine mal rédigée ? Je n’ai pas lu Truong (je vais tâcher d’y remédier rapidement), mais imaginer une IA totalement inhumaine, donc totalement autonome (indépendante, soucieuse de ses seuls intérêts, ou des seuls intérêts de son espèce, je suppose que c’est ça ?), n’est-ce pas ridicule ? Le danger ne peut venir des machines, mais de l’usage dangereux, malheureux, maladroit, que l’homme en fera.

Olivier Noël : Pourquoi avoir refusé de montrer le monde de la Révolte des rats sous un angle différent de celui de la guerre politique ?

François Muratet Le roman commence par la prise du pouvoir, légale, du Rassemblement des Milices et par les manifestations plus ou moins violentes qui en résultent. L’accent est donc mis au début sur la "guerre politique", comme vous dites. Mais ensuite, les personnages qui continuent à pratiquer cette guerre, à savoir les hypercoms, occupent une place réduite dans le récit. Kalim, Visnya, Hitch ne font plus du tout de politique, Dark et Olof n’en ont jamais fait (certes il voit celle que font les Urban rebels aux Etats-Unis), Alan se moque de la guerilla urbaine, Muhamad n’en parle pas bcp. Le coeur de l’histoire, à savoir une poursuite à travers l’Europe pour régler un contentieux produit par une fraude informatique n’a rien à voir avec la "guerre politique". Cela dit, c’est sûr que le fond de ce roman, c’est un monde très agité. L’agitation aux Etats-Unis se poursuit en Europe. Mais cela correspond au choix que j’ai fait : le monde de la Révolte des rats n’est pas pacifié. La dictature n’arrive pas à étouffer la crise sociale. Imagineriez-vous qu’un roman se passe sous le fascisme italien et qu’on ne parle pas de ce que font les chemises noires ? Et encore, pourquoi pas ? Mais si je choisis de faire de l’anticipation, si je veux parler de la dictature qu’entraînera forcément la dégénérescence du capitalisme, et de son revers la résistance, comment pourrais-je ne pas parler de "guerre politique" ? Par ailleurs, vous avez une curieuse façon de poser la question : "Pourquoi avoir refusé de montrer..." J’ai refusé quoi ? Quelqu’un m’a-t-il proposé quelque chose ? Y a-t-il une façon normée de présenter les univers en SF, une façon qui serait moins politique ? Ou bien vous attendiez-vous à quelque chose de précis et vous auriez été déçu ?

Olivier Noël : Internet est quasiment absent du roman. Est-ce un choix délibéré ?

François Muratet Je dirais qu’il est omniprésent. Les personnages sont tout le temps en train de surfer sur des réseaux, ils discutent, envoient des messages, des documents. Il s’agit d’un internet complètement transformé, multiple et passé dans les habitudes, qui n’est pas plus nommé qu’aujourd’hui le téléphone. C’est comme si vous me disiez que le téléphone est absent dans Stoppez les Machines (mon précédent roman, qui se passe de nos jours). On parle bcp d’internet et on extrapole sur ses capacités merveilleuses, mais c’est un discours de néo-convertis. Internet n’est qu’un outil de communication et d’information de plus. Meilleur que les autres sur bien des points, mais pas sur tous.

Olivier Noël : Enfin, pourquoi le Serpent à plumes a-t-il laissé imprimer, en quatrième de couverture, cette phrase malheureuse de Francis Mizio qui s’attaque, à mots à peine couverts, à Dantec ? Etiez-vous au courant ?

François Muratet Oui, c’est même moi qui ai suggéré à l’éditeur de mettre un extrait de cette critique de Mizio qui devait paraître dans Epok le mois de la sortie du roman. Il y a trois phrases. J’ai proposé à l’éditeur mettre les deux dernières, il a choisi de mettre aussi celle d’avant. C’est vrai qu’elle contient une pique destinée à Dantec ("...loin des cyber-schizo-deleuzeries du polar-SF...") mais il y a aussi un commentaire sympa sur mon travail ("Dopé au néo-polar, cette "littérature d’intervention", Muratet ose un thriller analytique..."). ça me gênait un peu dans la mesure où je n’aime pas trop dire du mal de mes collègues (surtout en public), mais outre le fait que l’allusion est plutôt sibylline (j’ai dû me renseigner pour être sûr de savoir de qui il était question), le dommage causé à Dantec est minuscule (il s’agit d’une moquerie, plus que d’une attaque en règle), et cela avait l’intérêt de dire que ce roman était à l’opposé de ce que fait Dantec.

Votre réaction outrée est celle d’un thuriféraire de Dantec. Il y a dans cette phrase un crime de lèse-majesté, peut-être ? Ce qui réduit l’importance de cet affront, cher grand prêtre, c’est que Maurice G. et moi, de toute façon, on ne joue pas dans la même cour. Et croyez bien que je le regrette.

J’hasarderais une hypothèse : Ne serait-ce pas la lecture de cette 4è de couverture insolente qui vous a mal disposé à l’égard de La Révolte des rats, et vous a donc empêché d’être "pris" par cette fiction ? Dans ce cas, elle est certainement malheureuse.

Merci en tout cas de ces questions précises, de cette remise en cause salutaire, car je pense qu’on ne fait pas de progrès, aussi bien dans l’écriture que dans la réflexion, si on n’est pas confronté à des critiques sévères et impitoyables. Et les vôtres l’étaient. Je ne dirais pas que ça m’a fait plaisir, mais je vous en remercie tout de même.

Merci plus généralement à tous ceux qui ont posé des questions, à leurs critiques, à leur regard bienveillant (les auteurs ont aussi besoin de ça), et à Bernard Strainchamps, notre idole à tous.


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