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Rencontre avec Fabrice Colin

Mise en ligne le Décembre 2006 | 1269 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Fabrice Colin a accepté de répondre aux questions des abonnés de mauvaisgenres.com du 25 novembre au 29 novembre 2002


Laurent Greusard : Dans Projet oXatan, la violence, la mort est décrite de manière parfois difficilement soutenable (la mort d’un ogre, le récit de la dégradation du milliardaire). Je ne sais comment cette littérature jeunesse a évolué mais cela fait un fossé depuis mes tendres années (Fantomette, Lieutenant X, le club des 5, ....) Comment vous situez-vous dans cette littérature ? Pensez-vous qu’il existe des thèmes difficilement racontables ? Des choses que vous vous interdiriez ?

Fabrice Colin : J’évite les scènes de sexe explicite et les démonstrations politiques pontifiantes. Pour le reste, je ne m’interdis rien. Je ne connais pas très bien la littérature jeunesse de mon époque, ni celle d’il y a trente ans, mais je pense que d’une façon générale, les choses ont évolué vers plus de réalisme, plus de crudité. Désormais, on ne prend plus de pincettes. Je crois que ce serait presque indécent de le faire, étant donné le changement de contexte, la médiatisation de la violence à laquelle notre lectorat est confronté. Par exemple, tous les enfants ont vu à la télé des avions rentrer dans les tours. Tous les enfants ont dû se "débrouiller" avec ça, c’est-à-dire imaginer ce que c’était que de mourir brûlé, écrasé, pulvérisé, ou de sauter du centième étage, ou de perdre quelqu’un de très cher. Les psychiatres insistent sur la nécessité de formuler la violence plutôt que de la laisser dans l’ombre. Ils demandent aux gamins de faire des dessins. Je pense que c’est la même chose en littérature. Dire qu’un personnage est mort, décrire sa mort, c’est sortir du tabou de la mort et, paradoxalement, confronter le lecteur enfant à la vie, même si c’est dans ce qu’elle peut avoir de plus cruel, de plus sale, de plus intolérable. Ce qui ne signifie pas qu’on ne puisse écrire sur des choses beaucoup plus légères...

Laurent Greusard : Dans ce roman chez Mango ou dans les nouvelles que j’évoquais, vous laissez diffuser un message politique (une critique du capitalisme dans certaines de ses finalités). Avez-vous une connaissance de vos prédécesseurs dans ce qui fut appelé la SF politique française (Andrevon, Hubert qui furent des compagnons d’anthologie) ? Comment vous situez-vous par rapport à eux ? Quelles limites fixeriez-vous à vos engagements ? A la différenciation entre écriture et militantisme ?

Fabrice Colin : Mon militantisme politique se limite à sa plus simple expression : je me contente, comme beaucoup de mes contemporains, de dénoncer le libéralisme systématique et les dérives qu’il entraîne. A vrai dire, la politique est un sujet qui ne m’intéresse guère parce qu’il y a à mes yeux un fossé énorme entre théorie et pratique. Ce que je veux dire, c’est que je ne comprends même pas, sur le papier, comment on peut être de droite. J’en conclus que je n’ai pas compris ce qu’était la droite vraiment - parce que je la vois avec mes yeux de type de gauche. Pour répondre à la première partie de votre question, je ne connais pas très bien ce qu’ont fait Andrevon et Hubert, mais de toute évidence, ils sont nettement plus "militants" que moi. Il y a dans la sf française une tradition politique qui m’ennuie pas mal, pour les raisons évoquées plus haut. Je ne dis pas que c’est inutile. Je dis que moi, en tant que lecteur, ça ne l’intéresse pas.

Laurent Greusard : Question plus technique : j’ai été ennuyé dans la lecture du projet oXatan par le prologue qui m’indiquait déjà de clefs (et qui surtout m’indiquaient déjà des victimes) ; Comment "justifiez" vous, "défendez" vous cette ouverture ? Quelle est son importance pour vous ?

Fabrice Colin : Je me suis posé pas mal de questions au sujet de ce prologue. Annoncer la couleur d’entrée, c’était tuer un peu le mystère mais, en contrepartie, c’était aussi instaurer une tension dans la dramaturgie, primordiale pour le reste du bouquin. En gros, on sait que ça va mal finir mais on ne sait pas comment. Je crois qu’inconsciemment, j’ai pioché cette idée dans "le Maître des Illusions" de Donna Tartt (un livre très important pour moi) où, dès le début, on sait qu’il y a un meurtre, on connaît la victime et les coupables et où la seule question qui reste est "comment". C’est un choix.

Laurent Greusard : Vous étiez annoncé comme roman à venir dans la collection Macno chez Baleine. Pouvez-vous nous en dire plus sur le roman prévu ? Ce livre était-il prêt ? Comment vit-on ce genre d’aventure ? C’est sans doute déjà difficile de proposer des manuscrits et d’attendre le réponses mais un projet en passe d’être finalisé et qui s’interrompt ? Comment vous insérez dans un projet collectif comme l’était Macno ? Et en corollaire, par rapport aux confessions d’un automate mangeur d’opium, comment concevez-vous l’écriture à deux personnes ?

Fabrice Colin : Le livre avait commencé à être écrit, en collaboration avec Mathieu Gaborit. En fait, j’avais dit oui à Baleine à un moment de mon parcours où ça paraissait une bonne idée de publier ailleurs, mais les contraintes "Macno" m’ennuyaient - et c’était la même chose pour Mathieu. Nous avons donc entamé la rédaction d’un roman à quatre mains pour honorer nos engagements vis-à-vis de notre éditeur, mais nous avons laissé tomber, faute d’enthousiasme et de pression de leur part. L’histoire était somme toute assez banale : la copine d’un type se suicide et se retrouve à sa demande dans un monde virtuel victorien, qui est en fait un terrain de chasse pour bourgeois pervers en mal de sensations fortes - le type paie et, l’espace de quelques jours, poursuit une jeune fille sans défense dans un Londres décadent fin de siècle. Je crois que nous avions 50 000 signes, peut-être plus. Il me semble même que Mathieu Gaborit a publié quelques chapitres sur son site, après que le projet a définitivement avorté. Je ne peux pas dire que cette expérience m’ait laissé un souvenir impérissable, pas plus que j’en suis sorti traumatisé. Simplement, de même que certains livres surgissent de nulle part, d’autres, qui devaient être écrits, restent à l’état de foetus. L’écriture à deux personnes est un de mes grands plaisirs. On a beaucoup de bonnes idées à deux, enfin, beaucoup plus vite en tous cas. Avec Mathieu, nous avons conçu l’histoire de conserve et nous nous sommes partagés le travail, un chapitre chacun, un personnage chacun, en alternance. Ensuite, nous avons échangé nos pages pour harmoniser le tout. Quand on s’entend bien avec la personne, ce genre d’exercice ne pose aucun problème (cf. Atomic Bomb avec David Calvo).

Marc Madouraud : Pour débuter, une question (doublement) tarte à la crème. Pourquoi s’être lancé dans la littérature pour la jeunesse ? Est-ce un défi personnel, ou est-ce que Denis Guiot paie mieux que les autres ?

Fabrice Colin : Bonjour ! Tout a commencé avec les enfants de la lune, dont la première version a été rédigée il y a quatre ans. Je savais que Denis cherchait des textes, sa collection me paraissait sérieuse, et le bouquin a été pris. Ensuite, les choses se sont enchaînées. Il n’y a rien eu de calculé, ni d’intéressé. Et aucune question d’argent non plus.

Marc Madouraud : Je suppose que le titre ne contient aucun clin d’oeil aux aventures de Bob Morane (référence à un de ses adversaires, le docteur Xhatan) ?

Fabrice Colin : Pas la moindre. J’ignore tout de Bob Morane.

Marc Madouraud : D’ailleurs, les moches et intelligents qui survivent, les beaux et bêtes qui y passent, n’est-ce pas un peu facile ? Ou ce " Mars Story " est-il une parodie inversée et radicale de " Loft Story ", où les plus superficiels et racoleurs gagnent ?

Fabrice Colin : Si j’avais fait mourir les plus bêtes, ça aurait été encore pire, non ? Je ne prévois pas ce genre de choses, ça n’a rien de conscient. Quant à Loft Story, c’est une comparaison intéressante - si les organisateurs se promenaient dans le loft avec des fusils à lunette, ça mettrait sans doute un peu de sel.

Marc Madouraud : Toujours en matière de référence et d’inversion, oXatan serait-il un peu le négatif des " Coucous de Midwich " de John Wyndham (devenu " Le Village des damnés " au cinéma), avec une bande de surdoués ici plus " positive " que celle des petits monstres froids de Wyndham ?

Fabrice Colin : Désolé. Je ne connais pas ce livre.

Marc Madouraud : Pourquoi choisir la planète Mars, et non pas une autre planète du système solaire, voire totalement imaginaire ? Ces dernières années, Mars a été mise a toutes les sauces, tant en littérature qu’au cinéma (et pas toujours très heureusement dans ce dernier cas). N’y a-t-il pas un risque de " réchauffé " ?

Fabrice Colin : Je voulais qu’il y a quand même des références à un monde réel et connu pas trop éloigné. Je ne pense pas qu’on puisse terraformer une planète autre que Mars dans un avenir proche. Et je ne pense pas non plus que mon lectorat soit allé voir Mission to Mars ou Ghosts of Mars, si c’est bien à ces films que vous faites allusion. De toute façon, le propos n’était pas de présenter un cadre original. Projet oXatan est plus un conte de fées qu’un roman de hard science.

Marc Madouraud : Le thème de la terraformation n’est que mentionné. Cela revient donc à ma question précédente : pourquoi Mars, si sa terraformation n’est pas exploitée dans l’intrigue ?

Fabrice Colin : Ce que vous me dites, en gros, c’est que ça aurait été une bonne idée d’exploiter Mars si la question de la terraformation avait été plus exploitée ? Mais une fois encore, ce n’était pas vraiment le propos. On ne peut pas tout mettre dans un bouquin de 230 000 signes ! Une autre réponse à cette question, c’est que j’avais l’intention de faire une suite à Projet oXatan, en milieu urbain cette fois.

Marc Madouraud : L’idée des cuves ne fait-elle pas penser à une scène du film " Matrix " ? (Même s’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, car des auteurs du début du vingtième siècle comme Jean de Quirielle avaient déjà pensé à de tels procédés pour leurs créatures artificielles.)

Fabrice Colin : Oui, j’avoue que cette image m’a traversé l’esprit. Mais c’est vrai que ça avait déjà été fait. Vous savez, je ne cherche pas à tous prix à faire des choses qui n’ont jamais été faites - en tous cas pas avec ce roman-ci. Je ne m’y connais pas assez en sf de toute façon.

Marc Madouraud : Pourquoi ne pas avoir davantage insisté sur les pouvoirs paranormaux des enfants, qui sont sous-utilisés dans l’intrigue ?

Fabrice Colin : Parce que je ne voulais pas trop basculer dans le fantastique ?

Marc Madouraud : L’hypothèse d’une schizophrénie possible des enfants n’est qu’esquissée. Etait-ce une piste qui a été abandonnée ?

Fabrice Colin : Non.

Marc Madouraud : Quel est a été le modèle de Gettleheim, à part le bon docteur Mengelé ?

Fabrice Colin : Je ne sais pas. Il y a un peu de savant fou dans Gettleheim. Un peu de Bettleheim aussi. Un nazi ? Pourquoi pas. Je suis assez obsédé par le nazisme, et je compte aborder ce thème de façon beaucoup plus frontale dans Nemo, mon prochain "gros" roman.

Marc Madouraud : De même, qui a inspiré Armistad ? Un peu Howard Hughes ? Ou des > magnats actuels de l’informatique ?

Fabrice Colin : J’essaie de ne pas trop m’inspirer de modèles existant. Je pense que ces modèles s’imposent déjà suffisamment à mon inconscient. Donc, oui, il y a forcément du Hughes ou du Bill Gates dans Armistad. Mais ce n’est pas vraiment fait exprès.

Marc Madouraud : La description de la Terre future est des plus sombres. Est-ce pour sensibiliser les jeunes aux problèmes de pollution ?

Fabrice Colin : Non. C’est juste comme ça que je la vois s’il ne se passe pas quelque chose de très grave d’ici là. Je pense que la Terre est malade, un peu comme un alcoolique. Si la crise cardiaque n’arrive pas bientôt, elle mourra de cirrhose - lentement. Je préférerais une crise cardiaque parce qu’au moins, il y a une chance de s’en sortir.

Marc Madouraud : Ce que j’apprécie le plus dans la SF pour la jeunesse, c’est la poésie qui s’en dégage quelquefois. Rien d’étonnant donc à ce qu’un Stéfan Wul ait été réédité dans des collections juvéniles. Oxatan ne manque pas de poésie (cette ambiance évoquant les légendes, avec les ogres, la pyramide, la Terre natale inconnue), mais elle est essentiellement sombre - il est vrai que les idées de Wul l’étaient très souvent. Quelle est votre position sur la « poésie SF pour la jeunesse » ?

Fabrice Colin : Je n’en ai pas. J’essaie d’avoir une écriture musicale. Je suis vraiment navré, mais je ne connais pas grand-chose à la littérature jeunesse, même si j’admire profondément Stéfan Wul. Peut-être votre question était-elle une façon détournée de me demander ce que je pensais de l’importance du style en jeunesse ? Si c’est le cas, je pense que cette importance est primordiale.

Brigitte François : J’ai pu entre temps faire lire "Projet oXatan" à deux jeunes profs en lycée/collège : ils ont beaucoup aimé, et aimeraient le soumettre à leurs élèves, avec cependant une interrogation : pour vous ; quel âge ont les adolescents concernés par la lecture de ce livre ? ou pour faire plus clair, quel âge avez-vous "ciblé" lors de l’écriture ? En tout cas, mes lecteurs sont tombés d’accord sur la clarté du propos.

Fabrice Colin : Le livre s’adresse au 10-14 ans je pense, avec des variables naturellement. Merci en tous cas d’avoir contribué à diffuser le livre !

Brigitte François : Si nous, adultes de la vieille génération (les 45 et +), sommes peut-être choqués de la violence de certaines "morts", je ne crois pas qu’il puisse en être de même des adolescents à qui est destiné le bouquin : leur perception est bien différente.

Fabrice Colin : Je suis bien d’accord.

Brigitte François : Une question technique : pouvez-vous détailler le cheminement d’une telle rédaction : plan/pas de plan, documentation ou non, création des personnages en amont, "brouillons", repères sur les relations entre les personnages etc...

Fabrice Colin : Je fais toujours un plan. Je fais un plan au stylo sur papier, de quelques pages. J’essaie d’établir une chronologie des événements, et j’écris 4/5 lignes sur chaque personnage. Aucune documentation n’a été nécessaire pour ce livre, si ce n’est la consultation de quelques sites internet sur les légendes maya, les pyramides, etc. Je suis passé rapidement à la rédaction. Les événements se sont enchaînés d’eux-mêmes en toute logique, et les interactions des personnages n’ont pas eu besoin d’être définies avant l’écriture - je dirais qu’elles se sont imposées d’elles-mêmes en cours de route, comme c’est souvent le cas. Est-ce que je réponds à votre question ?

Brigitte François : Est-ce volontaire si, par instants, Mademoiselle Grace semble incarner l’amour maternel, dans toute la douceur et parfois l’horreur que cela peut représenter (possessivité, refus de vois ses ’petits’ grandir...), et si finalement, c’est son côté monstrueux qui l’emporte presque ?

Fabrice Colin : Tout est volontaire dans ses romans. Tout et rien. Mademoiselle Grâce est une créature éminemment possessive - nous sommes tous confrontés, à un moment ou à un autre de notre vie, à ces manifestations "limite" de l’affect maternel, hyper-possessivité ou au contraire, désintérêt ou abandon. Je ne sais pas si la possessivité est une expression de l’amour. Certaines mères, en tous cas, ne connaissent que celle-ci.

Jean-Pierre Brethes : Une question toute bête et peut-être idiote à Fabrice Colin : est-il indispensable de donner dans la mode de plus en plus dictatoriale (voir la non-traduction de titres de films américains ou britanniques, ou le fait de donner des titres originaux en anglais à des films chinois, japonais, iraniens, ... et même français,, c’est encore assez peu répandu en littérature) du titre en anglais, alors que la formulation équivalente en français sonne aussi bien ?

Fabrice Colin : J’ai choisi le titre "or not to be" parce qu’en l’occurrence, je trouvais que ça sonnait mieux qu’en français. Le titre "Atomic bomb" a été choisi avec David Calvo, peut-être justement pour qu’on nous pose ce genre de questions (et la réponse est kwak). D’autre part, Atomic Bomb est un roman 100% anglo-saxon et d’une manière générale, je me sens beaucoup plus proche des cultures anglaise et américaine que de la culture française. Quant à Dreamericana, il aurait été impossible de trouver un titre pareil en français.

Jean-Marc Laherrère : A propos de "A vos souhaits". Pourquoi avoir choisi Londres comme théâtre d’une histoire "fantaisiste". Comme vous n’êtes pas le seul à avoir fait ce choix (Voir Neverwhere par exemple), est-ce que vous trouvez que cette ville à quelque chose appelle ce genre de fiction, davantage que Paris ou Rome par exemple qui sont aussi des villes qui ont une longue et vieille histoire ?

Fabrice Colin : Oui, j’adore Londres, même si j’apprécie aussi énormément Rome et Paris. Rome est une ville baroque extraordinaire. Mais Londres possède une atmosphère unique, indéfinissable, et a l’avantage de n’être qu’à trois heures de Paris. S’il y avait un eurostar Paris-Rome, j’écrirais peut-être des romans se passant là-bas ?! Non, en fait, ce n’est pas seulement la question car avant tout, j’aime l’Angleterre et la culture anglo-saxonne.

Jean-Marc Laherrère : Par certains aspects, votre roman fait aussi penser à d’autres romans et d’autres auteurs. Neil Gaiman pour le lieu (Neverwhere) ou Terry Pratchett pour l’humour, bien que votre livre ne ressemble à aucun roman de ces deux auteurs. Est-ce que ce sont des auteurs que vous lisez, et qui vous ont influencé ?

Fabrice Colin : J’ai lu le Sandman de Gaiman, et Neverwhere aussi, et c’est sans doute l’auteur dont je me sens le plus proche actuellement, même si je ne me réclame pas de lui. Je connais Pratchett, bien sûr, mais je n’ai dû lire qu’un bouquin de lui, il y a longtemps

David Strainchamps : J’ai lu "projet oXotan" comme j’ai toujours lu, c’est à dire comme un gamin qui se laisse emporter par l’histoire. Le roman qui se trouve sous la forme d’un journal d’un enfant de treize ans garde un suspens intense jusqu’aux dernières pages. L’intrigue est pourtant simple : la folie humaine qui en 2500 accomplie le projet de l’humain artificiel sans père, ni mère, les bébé étant livrés jusqu’à l’age de trois ans à l’emprise d’une IA qui s’occupe d’eux. L’objectif : développer des pouvoirs extra-sensoriels chez ces enfants artificiels.

Avez vous le sentiment d’écrire de la science-fiction ? Si oui, quelles sont vos motivations pour ce genre ? une paranoïa des mondes futurs possibles, une lecture objective de la pente humaine ?

Fabrice Colin : Je n’aime pas beaucoup la science-fiction en tant que genre. Essayer d’imaginer le futur n’est pas ce qui m’intéresse. A tout prendre, je préfère réinventer le passé, le réinvestir de mes propres obsessions. Ce n’est pas très différent mais je préfère travailler sur l’espace que sur le temps, si vous voyez ce que je veux dire. Je n’ai aucune vision du futur, ni bonne, ni mauvaise. En allant même plus loin, je rejoindrais le jeune Veen du Ada de Nabokov : pour moi, le futur n’existe pas, il n’y a que le passé ou le présent étiré. Donc imaginer quelque chose qui se passe en 2500, ça ne signifie rien, c’est juste une projection assez diffractée de ce que je connais déjà.

Mélanie Fazi : En tant qu’auteur spécialisé dans les littératures de l’imaginaires, est-ce que tu considères les genres dans lesquels tu écris comme un grand espace de liberté, ou est-ce que tu ressens au contraire l’existence des codes liés à chaque genre comme une contrainte ?

Fabrice Colin : Mm. En fait, je ne connais pas très bien les codes, et je pense que c’est plutôt une bonne chose. Il est très difficile de répondre à ta question et surtout, c’est un peu tôt pour le faire car je considère n’être qu’à l’orée de ce que je veux dire et j’ai l’intention d’aller voir du côté de la littérature générale - c’est quand j’aurai échoué, ou réussi, dans ce domaine que je pourrais y voir plus clair. Mais a priori, l’imaginaire est un grand espace de liberté, tout ce que j’ai voulu publier l’a été, c’est une période assez faste pour les gens comme toi et moi.

Jean-Paul Bazart : C’est plié de rire (je viens de terminer "à vos souhaits", grâce à "Mauvais Genres") que je vous fait parvenir quelques questions pour la rencontre.

Vous semblez écrire aimer avec un complice. Comment procédez-vous et qu’est-ce que ça vous apporte ?

Fabrice Colin : ça dépend du complice ! Avec Mathieu Gaborit, nous avons écrit la trame ensemble et nous nous sommes répartis les chapitres, avant une révision finale conjointe. Avec David Calvo, ça a été beaucoup plus spontané, erratique, chaotique. Mais dans les deux cas, j’ai pris beaucoup de plaisir. Ecrire à deux permet d’accoupler des imaginaires plus ou moins compatibles (plutôt plus quand même) et de réfléchir sur ses propres idées - c’est joie de donner, plaisir de recevoir.

Jean-Paul Bazart : Quelle différence pour vous entre écrire un livre pour les adultes et un pour les enfants ?

Fabrice Colin : La différence se joue surtout au niveau de la structure, du style et des enjeux. Je m’interdis, pour les enfants, des constructions trop alambiquées comme celles de Or not to be ou de Dreamericana, par exemple. J’essaie d’écrire simplement. Et je raconte avant tout une histoire : si des enjeux sont perçus, tant mieux, mais le but premier reste de divertir.

Jean-Paul Bazart : J’ai l’impression que l’humour et le délire sont plus facile à incorporer dans un roman de Fantastique que dans un roman de SF. Je me trompe ?

Fabrice Colin : Ah, ah ! Moi j’aime bien l’humour en sf, je crois même que je n’aime que ça. J’adorerais écrire un grand roman parodique de sf, parce que je n’y connais rien et que je suis sûr que ça ferait hurler les puristes. Le coup des poires dans atomic bomb, c’est déjà un peu ça. Ce qui me plaît en science-fiction, c’est l’esthétique, le décorum - détourner tous ces codes. Savoir comment marche un vaisseau, je m’en fous. ça ne me dérange pas de dire qu’il marche au jus de betterave. Pour répondre à votre question, je crois que ce n’est pas plus difficile de faire de l’humour en sf : simplement, est-ce que c’est encore de la sf ?

Jean-Paul Bazart : 4. Valk, Nik, Kwak, de "Atomic bomb" sont tellement crédibles que je ne crois pas que vous les ayez inventés. Existent-ils réellement ?

Fabrice Colin : Bien sûr. Sauf kwak. Parce que kwak est kwak.

Jean-Paul Bazart : Combien d’heures d’écriture par jour ?

Fabrice Colin : Trois ou quatre quand tout va bien.

Jean-Paul Bazart : Votre imagination incroyable est-elle le fruit d’un long travail ou un don de la nature qu’il vous suffit d’exploiter au mieux ?

Fabrice Colin : Mon imagination est le fruit d’une consommation méthodique de stupéfiants couplée à une pratique assidue du yoga tantrique. Tout le monde dispose d’une imagination incroyable - tout le monde possède un inconscient. Des gens qui pensent n’avoir aucune imagination peuvent faire des rêves de toute beauté. Seulement, il y a ceux qui s’échinent vaille que vaille à forcer les portes et ceux qui, pour des raisons très diverses, répugnent à les ouvrir trop. Je pense que tout se joue durant l’enfance.

Bernard de Bruxelles : Malgré tout le respect et l’admiration que m’inspire celui que je considère comme le meilleur auteur français de fantastSFfantasy actuel, je ne peux me retenir de te poser une question qui me brûle les lèvres : comment se poursuit la charmante relation qui unit Phyllis et Arthur, les enfants du projet oXatan ? C’est pas marqué dans le livre !

Fabrice Colin : Pour tout vous dire, je compte (comptais ?) écrire une suite à Projet oXatan, où la relation que vous évoquez serait notamment développée.

Stéphane Gireau : J’ai rencontré Fabrice Colin un jour d’automne, comme ça, sans y penser, sans rien chercher, simple détour de curiosité sur l’unique étagère du rayon SF d’une librairie de quartier. Une rencontre éprouvante et troublante, merveilleuse sans doute, cauchemardesque, certainement. Mon guide, liquide alchimique planétaire, Mercure, allait m’emporter dans les tréfonds d’un univers dont je n’allais plus vouloir sortir... Entre l’Angleterre Victorienne, les peintres et les muses, Shaekspeare dans le texte, ou retraduit, Fabrice Colin est un faiseur de mondes. Et comme tout inquisiteur qui se respecte, c’est à mon tour de lui demander si les Terres qu’il imagine sont vraiment rondes... Place aux questions ! :-)

Vos premiers romans sont marqués par des univers sombres (Neuvième Cercle, Les Cantiques de Mercure) puis vous avez basculé vers un univers plus baroque, plus poétique aussi. Cette première étape était-elle un cheminement nécessaire, comme un exorcisme, pour atteindre une forme de créativité plus onirique ?

Fabrice Colin : Certainement. Rétrospectivement, je me rends compte que mes premiers romans ont été aussi écrits à une période plus sombre de ma vie. Aujourd’hui par exemple, la violence d’un livre comme Neuvième Cercle me stupéfie, et j’ai un peu de mal à m’y reconnaître (je ne sais pas encore ce que je ferai de ce bouquin et des Cantiques de Mercure quand il faudra les réécrire pour J’ai Lu). Mais plus prosaïquement, ces premiers ouvrages ont aussi été écrits parce que Stéphane Marsan, alors directeur éditorial chez Mnémos, cherchait à lancer une collection "terreur". Où est la cause, où est la conséquence ?

Ce que je sais, c’est qu’avec Arcadia, j’ai senti que je franchissais un cap et que je trouvais *vraiment* mon univers. Il y a eu une sensation d’apaisement.

Stéphane Gireau : Par ailleurs, le lecteur attentif remarquera que ces premiers romans ont en point commun certains événements auxquels il est fait allusion, ou bien un étrange personnage aux lunettes bleutées, volatilisé par la suite (après le cycle d’Arcadia). Etait-ce pour présenter dans ces différentes histoires un point de vue différent sur la manifestation du Mal (l’Enfer, la Peste, la fin du monde...) ?

Fabrice Colin : Oui. Les quatre premiers romans racontent la même histoire à des moments différents, sous des angles opposés - votre analyse est juste.

Stéphane Gireau : Après ces premiers ouvrages, vous vous êtes peut-être un peu plus intéressé à la nouvelle (la dernière d’entre elles, publiée dans l’anthologie de fantasy urbaine, Traverses, est remarquable de poésie et de nostalgie enfantine). Est-ce un format qui vous séduit d’avantage ? Si oui, pourquoi ? Et à quand le recueil de nouvelles d’Arcadia ?

Fabrice Colin : J’ai commencé à écrire des nouvelles parce qu’on m’avait dit que ça m’aiderait à me faire connaître. Il y a quelques années, les anthologies Fleuve Noir constituaient effectivement un tremplin appréciable. Et puis l’exercice m’a plu. La nouvelle est un excellent moyen de développer des idées trop "justes" pour un roman. Et comme je fourmille de telles idées, je suis heureux de ne pas avoir à les laisser de côté. Le recueil de nouvelles d’Arcadia verra certainement le jour - j’ai déjà les synopsis des nouvelles, qui sont toutes reliées les unes aux autres - mais je ne peux pas vous dire quand.

Stéphane Gireau : Depuis quelques temps, vous semblez vous intéresser à la littérature jeunesse. Les Enfants de la Lune est l’exemple parfait du roman que j’aurais aimé lire adolescent ! Qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer ce genre ?

Fabrice Colin : J’ai eu l’opportunité de le faire, et ça a été très agréable.

Stéphane Gireau : Quelle(s) difficulté(s) devez vous surmonter pour adapter vos univers au jeune public ?

Fabrice Colin : Aucune en particulier.

Stéphane Gireau : Est-ce pour vous une "récréation" entre deux romans sérieux ou une réelle envie ?

Fabrice Colin : Les deux. Au niveau de l’écriture et de la thématique, je suis content de pouvoir me reposer un peu, dans la mesure où des ouvrages comme Or not to be, Dreamericana ou le "Nemo" à venir me demandent un investissement émotionnel plus important (en gros, j’en rêve la nuit, et c’est d’ailleurs essentiel, mais ça fatigue) qu’un ouvrage jeunesse, et beaucoup plus d’efforts dans l’écriture. Ceci étant, écrire pour la jeunesse est aussi une réelle envie et un plaisir énorme, et je compte bien mener les deux "carrières" de front : -))

Stéphane Gireau : Inspiré par H. G. Wells, vous avez également décidé d’explorer la fiction radiophonique : à quoi pouvons-nous nous attendre par rapport à cet ambitieux projet ? Et, surtout, quand pourrons-nous écouter votre travail ? En quoi la différence de support change-t-elle la forme de la narration ? Dans vos romans, vous multipliez souvent les exercices de style, passant du narrateur externe, au "je" introspectif, puis à la réécriture théâtrale : la fiction radiophonique est-elle l’accomplissement de cette démarche ? Un pas vers un futur scénario de cinéma ? (Et la présence de Kubrick dans Dreamericana ne serait pas si innocente !)

Fabrice Colin : Une pièce a déjà été écrite : L’échappée belle, qui a été diffusée en juin dernier sur France Culture. Une deuxième est en cours de rédaction (un polar fantastique, dans l’esprit du Gosford Park de Robert Altman) et je travaille aussi sur une adaptation en feuilleton des Elixirs du Diable de E.T.A.

Hoffmann. Une pièce radiophonique consiste en une continuité dialoguée assortie de quelques indications scéniques (de bruitages principalement). Les informations quant aux diffusions / rediffusions de mes textes seront disponibles sur mon site www.fabrice-colin.net le moment venu. Quant à la multiplicité des moyens d’expression qu’on retrouve dans certains de mes livres, elle correspond à une réelle nécessité. J’ai le sentiment que, pour chaque idée, il existe une forme idéale qui parfois se révèle plus tard, après qu’un projet a été lancé puis abandonné. C’est d’ailleurs dans cet esprit que je commence à me lancer dans la BD. Le cinéma et la télé sont aussi des pistes mais j’ai le sentiment que la liberté consentie aux auteurs est beaucoup moins grande dans ces domaines, alors rien ne presse.

Stéphane Gireau : Les éditions J’ai Lu ont judicieusement choisi de rééditer la saga Winterheim. Sans rentrer dans les détails, peut-on savoir pourquoi Winterheim 3 n’était jamais sorti chez Mnémos ?

Fabrice Colin : Stéphane Marsan a quitté Mnémos avant que je commence à écrire Winterheim 3. Après quelques tergiversations, j’ai décidé de le suivre et de reprendre les droits de mes romans. Il y a eu procès, puis transaction. Je ne suis plus lié à Mnémos maintenant, mais à J’ai Lu. Je m’excuse auprès des lecteurs des frustrations qu’ont pu occasionner tous ces bouleversements, mais je dois dire que je n’avais guère le choix.

Stéphane Gireau : Sur la nouvelle version du Fils des Ténèbres, quel a été la part du travail de réécriture ? Quels passages ont été retravaillés et pourquoi ?

Fabrice Colin : Aucun chapitre n’a été supprimé. Les révisions sont principalement des révisions de style, visant à plus d’efficacité et de clarté. Idem pour le tome 2.

Stéphane Gireau : N’est-ce pas frustrant pour un auteur, de devoir être trop explicite pour le lecteur (je pense notamment à la rêverie commune de Janes et de Livia, qui avait fait l’objet d’une note dans le second tome chez Mnémos, et qui jouit dans la réédition d’une mise en page plus évidente - trop ?)

Fabrice Colin : Oh, c’est toujours un peu gênant. Mais quand le premier tome a été publié chez Mnémos, des lecteurs ont appelé pour demander "pourquoi il y avait une erreur" et dans ce cas-là, on se plie généralement à la loi du, hum, lecteur le moins éclairé.

Stéphane Gireau : Vous aimez beaucoup jouer sur la typographie dans vos textes. Je pense notamment à Arcadia quand une petite fille (j’ai oublié son nom) parle de son cousin et rature les passages méchants puis les réécrit. Ou encore celui ou une jeune femme s’exprimer avec des & pour remplacer les "et" dans ses phrases... Avez-vous lu "La Maison des Feuilles" de Danielwski ? Pensez-vous que dans une oeuvre la forme puisse avoir des effets sur le fond ?

Fabrice Colin : Ce jeu a été repris dans Dreamericana, au grand désespoir des compositeurs de J’ai Lu. Oui, j’adore travailler la forme, le texte est une matière vivante pour moi, et je suis persuadé que la forme peut avoir une influence sur le fond, même s’il ne faut pas surestimer cette influence. Danielewski n’est certes pas le premier auteur à jouer avec là-dessus (cf. l’Oulipo et certains post-modernes, je n’ai plus les exemples en tête), mais j’ai l’impression qu’il est le premier à le faire de façon si radicale. J’adore son livre, je suis ravi de son existence et fasciné par l’expérience, quel objet quand même ! - bon, je ne pense pas que ce type de bouquin soit l’avenir de la littérature, mais certainement une voie intéressante, très intéressante, oui.

Olivier Noël : Avec Or Not To Be et Atomic Bomb, vous êtes l’auteur de deux des romans les plus passionnants de l’année. Ca méritait d’être dit et redit. Voici mes questions : Vous avez semble-t-il participé à l’écriture de Chaos puissance 5, chez Mnémos en 1997, avec le collectif "le groupe des X". Pouvez-vous revenir en quelques mots sur cette expérience ? Plus précisément : pourquoi, et comment ?

Fabrice Colin : Cela remonte à l’époque où Mnémos fonctionnait comme une sorte de communauté affiliée à Multisim, éditeur de jeu de rôle. Chaos Puissance 5 devait accompagner la sortie du jeu Imago. Plusieurs auteurs de jeu de rôle ont donc participé à sa rédaction, parmi lesquels Stéphane Marsan. Cette expérience m’a laissé un souvenir tellement impérissable qu’en toute honnêteté, je l’avais quasi oubliée avant que vous me la rappeliez ; - ))

Olivier Noël : Pour certains lecteurs, Atomic Bomb est un simple délire. Pour d’autres - dont je suis - cette bombe littéraire, sous ses dehors burlesques, prend des accents très noirs. Ca ressemble à du William Burroughs passé à la moulinette Monty Python, en pire. Il y est question de mort, de finitude, et de l’absurdité de la vie, comme l’ont fort bien vu Denis Guiot ou Pascal Patoz (lire son excellente critique sur Noosfere). Cet arrière-plan désespéré était-il prévu dès le départ ou s’est-il glissé à votre insu (et à celui de David Calvo !) dans la trame de votre récit ?

Fabrice Colin : Non, il était là depuis le départ, mais pas parce que nous l’avions planifié. En vérité, nous sommes comme ça, David et moi. L’amitié décrite dans Atomic Bomb est peu ou prou la nôtre. Nous sommes à la fois très enthousiastes et très pessimistes, nous nous adorons, je donnerais une main pour lui, et lui c’est pareil, et je lui donnerais bien une baffe aussi parfois, c’est ce qui nous unit, c’est ce qui donne à notre duo son caractère unique, sur un plan créatif. Nous allons d’ailleurs poursuivre l’aventure avec un projet beaucoup plus ambitieux qui verra certainement le jour en littérature générale. Je ne peux pas en dire plus pour l’instant.

Olivier Noël : L’idée, dans Or Not To Be, d’une définition d’une forme de schizophrénie comme la possession par une entité cohérente remontant des profondeurs de l’inconscient collectif, m’a beaucoup séduit. Plus bien sûr en tant que moteur fictionnel que comme véritable modèle psychanalytique ! Avez-vous inventé cette théorie pour les besoins du roman, ou l’avez-vous puisée quelque part (et où ?) ?

Fabrice Colin : Non, l’idée spécifique est de moi. Mais le terreau est de C.C Jung, assurément. Je n’ai fait que prolonger certaines de ses théories, les mélanger les unes aux autres.

Olivier Noël : Plus généralement, un grand nombre de vos romans s’intéressent explicitement ou implicitement à la schizophrénie - j’ai tenté maladroitement d’en cerner les contours dans mon article. Il me semble que pour vous, cet éclatement de la personnalité, cette déréalisation est un extraordinaire carburant fictionnel. Qu’il s’agisse de Projet oXatan, du cycle d’Arcadia, de Or Not To Be ou de Atomic Bomb, l’interprétation schizophrénique est toujours possible. D’où vous vient cet intérêt pour la schizophrénie ?

Fabrice Colin : Tout d’abord, je veux vous dire que votre article est, au contraire, assez remarquable : il sort des sentiers battus, me semble lucide et objectif, et est sans doute le premier à tenter d’unifier mon - excusez cette prétention, mais je ne vois pas d’autre mot - mon oeuvre. Je n’ai pas de réponse toute faite à votre question. Je suppose que je suis moi-même un peu schizophrène, dans mon rapport à mes livres, aux autres, à moi-même. Ce que je veux dire, c’est que les gens ont souvent une image de moi forgée à partir des livres, et que cette image s’avère régulièrement fausse, ou à tout le moins schématique. Mais c’est une piètre explication. Non, je suppose que je m’intéresse à l’esprit, l’esprit en tant que moteur de la création, les dérèglements du moteur en question. Je suppose que c’est ça.

Olivier Noël : La schizophrénie, au cinéma comme en littérature, a généré beaucoup d’oeuvres marquantes ces dernières années : Spider (McGrath / Cronenberg), Naked Lunch (Cronenberg), Mulholland drive (Lynch), American Psycho & Glamorama (B.E. Ellis), etc, avec le plus souvent en filigrane la troublante proximité entre création artistique et folie. Pour moi, on peut ajouter à ces oeuvres Atomic Bomb et surtout Or Not To Be. Alors Fabrice : votre travail est-il assimilable à la folie ? Plus sérieusement, vous sentez-vous proche de la démarche des artistes cités (Ellis et Cronenberg en particulier) ?

Fabrice Colin : Je me sens très, très proche de David Lynch et de Bret Easton Ellis, pour des raisons bien différentes. J’aime la bizarrerie naïve de Lynch, son appétit de vivre, sa gentillesse. J’ai lu beaucoup d’interviews de Lynch et de bouquins sur lui. C’est quelqu’un qui trouve son inspiration n’importe où : une cafétéria pourrie de Philadelphie, c’est inspirant. Un type qui arrose son jardin, c’est inspirant. Il y a une vitalité extraordinaire là-dedans, dans le regard porté sur les choses. C’est quelque chose qui me plaît énormément. J’essaie de vivre ça au quotidien. Tout est matière à créer. Une gare de banlieue est pour moi un endroit extraordinaire. Ellis, c’est différent. Il n’y avait rien de "fou" dans ses bouquins avant American Psycho. Bien sûr, j’a toujours aimé son humour ravageur, son style clinique, très travaillé, sa façon de parler de L.A., les coyotes, la coke, le cancer. Mais c’est avec Glamorama qu’Ellis est devenu énorme pour moi. Glamorama est un roman époustouflant, totalement nouveau, un chef-d’oeuvre. Cronenberg... j’ai beaucoup de respect pour lui, mais ses derniers films (quoique je n’ai pas vu Spiders) m’ont laissé froid. Crash, je me suis tiré avant la fin, je n’étais pas choqué, j’avais juste très sommeil. Par contre j’ai adoré Faux Semblants.

Olivier Noël : Vous poussez de plus en plus loin le jeu réflexif dans vos textes. Vous vous mettez en scène dans Naufrage mode d’emploi, vous apparaissez (enfin, un auteur apparaît) dans A vos souhaits, vous êtes Nik, Ko et Collins dans Atomic Bomb et il est impossible de ne pas vous inclure dans la diégèse de Or Not To Be (le roman étant l’histoire d’un personnage qui n’est rien d’autre que fiction, la figure de l’auteur, dés-incarnée par Shakespeare, est omniprésente). Mais tandis que l’immense majorité des écrivains tentent de fictionnaliser le réel - c’est "l’autofiction" -, vous faites le contraire en réalisant la fiction : vous anéantissez les frontières entre l’un et l’autre. Les quelques informations que l’on détient à propos de Dreamericana (pardon d’avoir écorché le titre en "Dreamamericana" dans mon article !) montrent que vous creusez encore dans cette direction. Qu’est-ce qui motive ce système de mises en abymes ?

Fabrice Colin : Votre question est très intéressante. Je n’ai malheureusement pas de réponse. Je ne sais pas.

Olivier Noël : A travers tous vos romans s’exprime une grande admiration pour la culture victorienne (et pour Shakespeare). Sur votre site, vous faites référence à d’autres artistes, à d’autres époques. Pour quelle raison accordez-vous une si grande part à la culture anglaise dans vos récits ? En quoi le XIXe siècle vous intéresse-t-il ?

Fabrice Colin : Je l’ignore. C’est dans les gênes. La première fois que je suis allé à Londres, je suis littéralement tombé amoureux. De tout : des boîtes aux lettres, des gens, des écureuils, des tabloïds, des haricots rouges. C’est assez inexplicable. Je n’ai aucune objectivité par rapport à l’Angleterre et à son passé. Je trouve que les villes anglaises, et Londres en particulier, sont habitées par leurs fantômes de façon très intense. Si je vois la maison de Balzac à Paris, je ne ressens rien. Si je passe dans Bloomsbury, je pense à Virginia Woolf, ça me donne envie de pleurer, je pourrais rester là des siècles. L’époque victorienne... Well, j’imagine que j’aurais aimé vivre à Londres en 1890. Avec un bon compte en banque s’entend. J’ai beaucoup de mal à vous répondre : c’est l’amour. Le même que j’éprouve pour New York, par exemple, même si sur le papier, beaucoup de choses ont changé. Mais j’en reviens à Lynch pour finir : Lynch est un cinéaste amoureux des clichés. Il adore ça : la tasse de café, la blonde vénéneuse, le motel moisi, les grosses bagnoles, le jet d’eau sur la pelouse dont je parlais plus-haut. Pourquoi ? Parce qu’il prend du plaisir à les pervertir. C’est à la fois un acte de création et un acte d’amour de pervertir les clichés. Alors je sais bien que le Londres que j’imagine et que je "vis" quand je vais là-bas n’est pas le vrai. Mais je m’en fous. Je suis heureux comme ça. Et je suis bien déterminé à continuer de transformer ce bonheur bizarre en livres.

Olivier Noël : Vous n’avez pas répondu à ma question : To kwak or not to kwak ?

Fabrice Colin : Le problème n’est pas là, et vous le savez : le problème est que kwak fait kwak.


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