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envoyer par mail à un amiDominique Manotti a accepté de répondre aux questions des abonnés de Mauvais genres du 18 au 23 avril 2005.
Cécile Langeois : Tout d’abord, merci beaucoup pour "Sombre sentier", "à nos chevaux" et "Kop", dans l’ordre. "Nos fantastiques années fric" étant trop court, je le boude un peu !
Mes questions portent autour des ambiances que tu choisis pour tes livres : Pourquoi ces sujets qui font le fond de tes histoires policières ? Est-ce qu’un jour ils t’apparaissent en lisant le journal ? Est-ce un livre (comme le salon du prêt à saigner, de Bialot), un film, une personne rencontrée dans le couloir du métro qui déclenchent cette envie ? J’ai une formation d’économiste, et toi d’historienne. Quelles techniques de recherche utilises-tu pour mettre l’ambiance dans tes livres ? S’agit-il de techniques de recherche historique ?
Merci.
Dominique Manotti : C’est à moi de vous remercier de me lire...
Les ambiances sont effectivement très importantes pour moi. Je pense que ce sont les ambiances qui sont à l’origine de la mise en route de la mécanique romanesque, pour moi. Mais le choix ne répond pas toujours aux mêmes mécanismes. Sombre Sentier : J’ai été syndicaliste dans le Sentier, et j’ai participé à la grève que je raconte. J’ai toujours eu la certitude que l’écrirai un jour sur cette aventure, car c’en était une. Quand j’ai décidé d’écrire un roman, treize ans plus tard, il était évident que ça ne pouvait être que sur la grève du Sentier. je n’ai lu le livre de Bialot qu’après avoir publié le mien. Et je pense que tous les personnages du roman "sortent" de ce quartier, de cette grève.
Pour les trois suivants, ce fut différent. J’ai voulu raconter l’explosion des "années fric" entre 1980 et 1990. Immobilier, foot et trafic d’armes s’imposaient. Je n’y connaissais pas grand chose, j’ai donc travaillé. Oui, beaucoup comme une historienne, on ne se refait pas. D’abord, je focalise sur un sujet et une date. Ex : foot, 1990 (Tapie, OM, évidemment). Je lis les journaux sur une année, pour retrouver l’ambiance. je me fais une bibliographie. J’assiste à des matches, je vais aux entraînements, je lis France Football pendant un an, et je termine par des interviews. Je prends l’exemple du foot, parce qu’au départ, c’est un sujet que je ne connaissais pas du tout, ma famille est rugby.
Donc, une forme de travail entre histoire, journalisme et roman que je me suis bricolée à ma manière. Voilà .
Réponse à une question qui n’est pas posée : Nos fantastiques années fric n’a que 20 pages de moins qu’A nos chevaux, et 50 de plus que Kop. N’empêche que tu n’es pas la première à me dire qu’il est trop court. Cela signifie sans doute que la fin est frustrante.
Merci de ton courrier.
Pierre : Tout d’abord , j’ai lu Le corps noir l’été dernier, en pleine période de célébration de la Libération. Le décalage entre les commémorations et votre livre est énorme. Je suppose que ce n’est pas un hasard si votre livre est sorti à ce moment là . Pourquoi avez-vous choisi cette période là assez occultée dans l’histoire officielle ? Est ce la confusion, la rencontre d’individus qui n’auraient jamais du se rencontrer qui vous a attirée ? Y-a-t-il d’autres périodes historiques qui vous inspirent ?
Dominique Manotti : Si ! La sortie du Corps Noir en pleines commémorations du 60° anniversaire du débarquement est un pur hasard. D’abord parce que je mets à peu près deux ans à écrire un livre. Et que personne ne pouvait supposer, à ce moment là , que le 60° anniversaire donnerait lieu à tant de cérémonies. Plus que le cinquantième. Sans parler du vingtième, auquel le Général de Gaulle n’avait pas voulu participer. Cela répondait sans doute à la nécessité, pour Chirac, de se rabibocher avec Bush, après l’Irak. Le choix de ce sujet correspondait à une nécessité personnelle forte. J’avais depuis longtemps le désir d’écrire sur la guerre et la collaboration, parce que chez moi, on n’en parlait pas, et de façon officielle, on n’en parlait pas non plus. Ma génération a été en partie façonnée par ce silence. J’avais envie d’aller y voir de près. En plus, comme toutes les périodes de crise et les périodes tragiques, elle se prête bien au roman noir. Confusion, rencontres improbables, vous avez raison. Mais je n’ai pas l’intention de faire du "roman historique". Le Corps Noir, pour moi, c’est l’histoire de ma génération (je suis née en 42), comme le sont mes autres romans, ce n’est pas un roman historique.
Pierre : Quand j’ai lu A nos chevaux, moi qui ne connaissait rien au milieu des courses, j’étais totalement immergé dedans. Je pouvais presque sentir l’odeur du crottin ! Comment choisissez vous ces milieux ? Est ce à la suite de rencontres ? Comment vous documentez-vous (surtout pour obtenir ce réalisme) et pendant combien de temps, car vous écrivez à un rythme soutenu ?
Dominique Manotti : Je pense y avoir partiellement répondu dans la réponse à CL. Après avoir choisi une ambiance, un thème, je fais à peu près six mois de documentation intensive avant de me mettre à construire une histoire. J’écris en moyenne un roman tous les deux ans. Ce n’est pas énorme.
Il faut dire, pour être complète, que je suis cavalière moi même, et que j’ai mis au moins une scène de chevaux dans tous mes romans jusqu’à maintenant, sauf Kop. Après, si vous sentez le crottin, c’est un grand compliment pour moi. Ecrire avec des mots matière disait Simenon. C’est ce que j’essaie de faire.
Voilà une réponse sommaire, à des questions qui ne l’étaient pas.
Merci de votre courrier.
Eric Maneval : Madame Manotti, j’ai lu deux de
vos romans ( Kop et Nos fantastiques années fric), je
profite donc du bonheur que provoque en moi l’idée qu’il
m’en reste d’autres à lire..( il me semble que lire un
Manotti tous les deux trois ans est une bonne cadence)
Bon deux questions :
Combien de temps vous faut-il pour créer de si parfaits
scenarios ( ou scenaris ?)
Dominique Manotti : Un Manotti tous les deux ou
trois ans, c’est tout juste mon rythme de production, ce
doit donc être une bonne cadence, j’imagine !
Personnellement, j’accorde beaucoup d’importance Ã
l’histoire, au scénario, comme vous dites. Pour moi, un
polar est d’abord une mécanique qui doit fonctionner.
Quand je travaille sur un roman, je commence toujours
par environ six mois de documentation, période pendant
laquelle je n’écris pas, mais je m’imprègne du milieu,
de l’ambiance, des histoires multiples qui y traînent. A
la fin de cette période, j’ai une idée des principaux
protagonistes. Je commence alors à bâtir mon scénario.
Dans une histoire comme celle de Kop, il y a plusieurs "champs" : L’assassinat de Nadine S et de Romero ; le club de foot, politique, matchs truqués, dopage ; le "grand commerce international", cocaïne, transferts et blanchiment. Sur de grandes feuilles de papier, je construis chaque "champ" séparément, ensuite, je les recoupe. Quand j’ai ce tableau complet, alors, je commence à écrire. Ensuite, au cours de l’écriture, il arrive que des personnages bougent, prennent de l’importance ou s’estompent, que des faits se précisent. Je ne le refuse pas. La difficulté est alors qu’il faut retoucher tout ce qui précède, pour que cela reste cohérent. Bref, c’est du boulot.
Eric Maneval : Un de vos policiers est homo,. J’ai tenté de comprendre
pourquoi vous aviez tenu à ce qu’il en soit ainsi , car je considerais que cela
n’amenait rien au récit, pas plus que ça n’enlevait quelque chose, j’ai eu la
stupéfiante impression, à la lecture des passages de tendresse, d’être en
communion avec l’esprit du grand Joseph Hansen. Etais-ce le but ?
Dominique Manotti : Répondre à la deuxième question est beaucoup plus
difficile. Daquin est né dans Sombre Sentier, un livre qui retrace une grève de
travailleurs clandestins dans le Sentier, en 1980. Un milieu exclusivement
masculin, un lieu où observer l’"amitié virile", cette façon d’être des hommes
entre eux, si fascinante pour une romancière parce que radicalement extérieure.
Le goût de Daquin pour le rugby comme son homosexualité ont quelque chose à voir
avec cette atmosphère. De plus, cela m’aide à le situer dans son milieu
professionnel : une homosexualité assumée comme il l’assume lui donne une
distance par rapport à l’institution dont j’ai besoin pour mon personnage.
Enfin, cela joue aussi dans ses rapports avec ses inspecteurs : aucune
familiarité n’est possible.
Mais derrière votre question, j’en trouve une autre : L’homosexualité de
Daquin est construite dans Sombre Sentier, en rapport très étroit avec le milieu
et l’histoire qui s’y déroule. Se justifie-t-elle encore avec autant de force
dans les deux romans suivants ? Autrement dit, est-il légitime d’avoir des
personnages récurrents ? C’est parce que j’avais des doutes là dessus que j’ai
arrêté Daquin et ses flics (momentanément ?).
Le but n’était donc pas d’évoquer le grand Hansen, mais évidemment, cette
évocation ne peut que me faire plaisir.
Ouf ! Je n’ai pas été trop longue ?
Arno Servant : Bonjour Dominique,
Je n’insisterai pas sur le plaisir, les plaisirs de lectures que j’ai eu en
dévorant tes romans. Celui de lire et faire lire le Corps Noir au moment de sa
sortie (printemps 2004 en pleine "commémoration du soixantième") n’a pas été des
moindres. Merci d’avance pour les réponses à mes questions un peu sèches. Au
plaisir d’une prochaine rencontre au hasard d’un festival mais surtout d’une
prochaine lecture d’un roman inédit.
As-tu eu des retours négatifs du Corps Noir. Des lecteurs te reprochant ta
vision de l’histoire ?
Dominique Manotti : Bonjour Arno ,
C’est toujours un plaisir de te retrouver ! Quelques réponses rapides.
Non, je n’ai eu aucun retour négatif sur le Corps Noir, ce qui ne signifie
nullement qu’il n’y en ait pas eu, mais enfin, personne ne m’en a fait parvenir.
Arno Servant : Après les questions sur l’ambiance de tes romans, évoquons
un peu leurs personnages centraux Daquin et Domecq. Comment t’es apparu Daquin ?
Son raffinement et sa subtilité est-ce un choix délibéré ?
Dominique Manotti : Daquin, grosse affaire, pour moi. D’abord, c’est un personnage du Sentier (voir ma réponse à Eric Monneval). De plus, je voulais construire un flic qui soit à son aise dans l’institution, pas un flic malheureux et bourré de remords. Mais il fallait quand même qu’il garde un degré de liberté, une sorte de distance. Je l’ai donc fait venir d’un milieu friqué, avec des études, une culture qu’on ne trouve pas fréquemment. Raffinement et subtilité, comme tu dis. Je n’ai jamais cherché à ce qu’il soit l’incarnation du "bon flic". Il est violent, cynique, maître chanteur, hors de la légalité , et plein d’autres choses encore. Mais je voulais qu’on puisse éprouver pour lui attirance, désir, et une forme d’estime. Tout un programme !
Domecq est tout autre. En travaillant sur la période de la guerre, j’ai été
très frappée par la qualité et l’abondance des renseignements économiques dont
disposait le BCRA, Ã Londres. Renseignements dont on n’a finalement rien fait,
puisque la ligne a été, après la victoire, la réconciliation nationale. Domecq
est un hommage à ces hommes. Il prend tous les risques, se vit dans l’ambiguïté
totale, est constamment déchiré, toujours courageux, effroyablement solitaire,
et craint de ne servir à rien.
Arno Servant : Comment es-tu venue à l’écriture et le polar en
particulier ?
Dominique Manotti : Je suis venue à l’écriture parce que je ne voyais
plus aucune perspective de changement de la société dans laquelle je vivais. Je
suis venue à l’écriture parce que l’espoir (d’autres disent l’utopie) était mort
pour ma génération. Tu imagines bien qu’avec un tel état d’esprit, ça ne pouvait
être que du roman noir...
Arno Servant : Peux-tu sans rien "trahir" nous donner des indices sur ton
futur éditorial" ?
Dominique Manotti : Mon prochain roman est en cours d’écriture. Le
point de départ en est la tentative avortée de privatisation de Thomson en 1996.
J’en ai rédigé déjà à peu près la moitié, ce qui signifie que le travail est
déjà bien avancé. Pour les délais et modalités de publication, je ne sais rien,
ce sont des problèmes que je ne me pose qu’une fois le manuscrit terminé.
Arno Servant : Pour finir, depuis KOP, regardes-tu ce qui se passe dans
le monde du foot ? Quel est ton regard ?
Dominique Manotti : Depuis Kop, je regarde les matchs de foot, ce qui ne
m’arrivait jamais avant. Je les trouve rarement passionnants. Mais on continue Ã
les regarder, car on a peur de manquer la mi temps de rêve... Pour le reste, je
ne sais pas comment fonctionnent aujourd’hui les transferts. Mon histoire, celle
de Kop, remonte à 1990. Les mécanismes et les trafics sont très probablement
très différents de ce qu’ils étaient alors. Mais je ne crois pas que ce soit
simplement, comme l’écrit la presse, des affaires d’intermédiaires véreux. A mon
sens, il y a là matière à très beaux romans. Noirs.
Voilà . Toutes mes amitiés à André, et à bientôt.
François Muratet : Dans tes romans, les personnages sont rarement sympas. Je dis pas que c’est dommage (quoiqu’un peu), mais je constate. Alors, hein, pourquoi ? Une vision pessimiste de l’âme humaine ? Une couleur sombre indispensable à tout bon roman noir ? (ou alors tu les trouves sympas ?).
Dominique Manotti : Question à laquelle il est bien difficile de répondre. Sympa, d’abord. Je pourrais me débarrasser du problème en te disant que toi, tu n’en trouves pas de sympas, mais que d’autres lecteurs peuvent réagir différemment. Mais ce serait une dérobade.
Ce que je cherche absolument à éviter, c’est le personnage qui incarne le bien, auquel l’auteur s’identifie, et somme son lecteur de s’identifier. Ce personnage, défini comme positif, n’est qu’une convention littéraire comme une autre. Comme l’auteur est totalement libre d’inventer ses personnages, pourquoi pas ? Mais moi, c’est une construction que je refuse, parce qu’elle est contraire à ce que je cherche. Je cherche à cerner la complexité chez chacun de mes personnages. Je cherche à atteindre le noyau noir au coeur de chacun. Ellroy a dit que "Chandler peint son privé comme lui rêve d’être, et Hammett comme il a peur d’être." Je suis définitivement Hammettiennne. C’est cette peur que j’essaie d’attraper.
Donc, pas de personnage positif, pas de porte parole de l’axe du Bien. Est-ce à dire pour autant qu’ils ne soient pas "sympathiques", mes personnages ? Je n’en sais rien. Moi, je me sens en sympathie, par moments, avec beaucoup d’entre eux. Dora Belle, dans le Corps Noir, couche avec un capitaine SS. OK. Mais moi, je la comprends. Elle a lutté comme elle a pu pour sortir d’une situation de misère extrême, elle a été manipulée par ses hommes, elle a fait ce qu’elle a pu pour survivre, avec une véritable rage. Et j’ai laissé une ambiguïté totale sur la question de savoir si elle renseigne Domecq et la résistance en connaissance de cause, ou non. Le lecteur la verra à sa façon.
En y pensant, j’ai l’impression que mes femmes ont souvent cet élan vital, Anna Béric dans Sombre Sentier, ou Noria dans les Années Fric. Des victimes programmées qui ne se laissent pas faire. Tu ne trouves pas ça sympathique ? Après, elles font ce qu’elles peuvent avec le peu qu’elles ont au départ. Daquin est plus compliqué. Est-il sympathique ? Non sans doute. Mais je le trouve attirant, désirable. Et estimable. Parce qu’il a une éthique à lui, à laquelle il se conforme, en rendant sa liberté à Soleiman, son amant, dans Sombre Sentier par exemple. J’espère qu’on a, vis à vis de Daquin, des sentiments ambigus parce qu’on est ambigu soi même.
Quand j’étais militante, je n’ai jamais cru aux avant gardes autoproclamées et sûres de détenir la vérité. Y a-t-il un rapport avec ma façon d’aborder mes personnages ?
François Muratet : Sinon mon préféré, c’est vraiment Nos fantastiques années fric (j’ai pas fini Le Corps Noir, cela dit, ). Je le trouve fort, original, épuré, impitoyable, j’ai adhéré à fond. Et toi, tu as un préféré ? (c’est une question un peu naze, je sais, mais la réponse ne le sera pas, je le sais aussi)
Dominique Manotti : Oui, j’ai un roman préféré, mais ça n’a rien à voir avec la qualité littéraire. Je suis d’ailleurs profondément incapable de juger de la qualité de ce que j’écris, ce qui me surprend toujours. Mon préféré, c’est Sombre Sentier, parce que c’est le premier, une vraie aventure dans laquelle je me suis lancée l’année de mes cinquante ans, et sans être sûre d’arriver au bout, ni d’écrire quelque chose de lisible. Il y a donc une sorte d’émerveillement : ça a marché. Et puis c’est un roman qui raconte une grève que j’ai vécue, et qui reste pour moi le souvenir le plus fort de mes années de syndicaliste. Le seul de mes romans avec lequel j’ai un lien aussi personnel. Enfin, cette grève a été victorieuse, la dernière des grèves des années 70, avant l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, et l’entrée dans les années fric. Donc, à mes yeux, Sombre Sentier est un roman profondément optimiste. Les clandestins gagnent, sans aucune restriction. Toute l’ambiance du roman s’en ressent : Soleiman devient un homme libre, et son histoire avec Daquin est, je crois, la seule vraie histoire d’amour que je sois parvenue à écrire. Quand je l’ai écrit, le roman avait pour titre : Passage du Désir. L’éditeur l’a refusé, parce que déjà pris, et m’a proposé Sombre Sentier. J’ai été stupéfaite : Ce n’est pas une histoire sombre, c’est une histoire flamboyante. Ce fut à son tour d’être stupéfait, en contemplant cette petite bonne femme très correcte qui trouvait qu’une histoire pleine de crimes, trafics
et violences diverses n’était pas sombre, tout au plus un peu rouge flamboyant. Romantique ?
François Muratet : Je trouve qu’il y a dans ton écriture un travail d’épuration et de densification qui est graduel depuis Sombre sentier jusqu’à Le Corps Noir. Jusqu’où cela va s’arrêter ? Vas-tu supprimer les articles, les sujets, faire des / à la Ellroy ?
Dominique Manotti : Je suis consciente de ce travail d’épuration, qui correspond à ce que j’ai toujours aimé en littérature. Il y a une espèce de rêve impossible, parvenir à écrire un roman dont on ne pourrait pas retrancher un seul mot sans que tout le sens s’écroule. Quand je corrige et que je reprends, une grande partie du travail consiste à supprimer. Ceci dit, le travail d’écriture comporte une part de non maîtrisé qui m’étonne. J’écris au présent. Ce n’est pas un choix, c’est un fait. Et le rythme de la phrase a aussi tendance à s’imposer, en fonction de la nature du récit, je suppose. Ainsi, mon prochain roman commence par un récit de grève, et j’ai l’impression que le rythme de la phrase est dicté par le rythme du travail à la chaîne. Dans cette partie là , autant que je puisse m’en rendre compte, le style sera assez différent des Années Fric. Donc, pour l’instant, je ne suis pas partie sur les traces du White Jazz d’Ellroy.
François Muratet : Et pendant qu’on y est, Ellroy, quel rôle a-t-il joué dans ton écriture ? Et quel rôle joue-t-il encore ? Te reconnais-tu d’autres influences ?
Dominique Manotti : Ellroy a joué un rôle décisif dans ma vie : c’est la lecture du Quatuor de Los Angeles qui m’a décidée à tenter d’écrire. Pour moi, Ellroy est un très grand de la littérature américaine de le deuxième moitié du 20° siècle. Son influence littéraire sur ma façon d’écrire a du être considérable. Mais j’ai bien conscience que la société dont je parle reste très différente de la société américaine. Hormis Ellroy, il me semble que l’auteur qui m’a le plus influencée dans ma façon de concevoir un roman et de l’écrire est Dos Passos, que je lis depuis une bonne trentaine d’années. Et Hammett, bien sûr.
François Muratet : Pourquoi avoir changé d’éditeur et être revenue au Seuil ? C’était pas bien, Rivages ?
Pourquoi Le Corps Noir n’est-il pas dans une collection de polar ? Parce qu’il aurait pu y être, non ? Est-ce une envie de changer d’étiquette, de sortir du ghetto, ou bien penses-tu que ce n’est pas un polar ?
Dominique Manotti : J’avais tendance à penser que le Corps Noir n’était pas exactement un polar. Pas d’enquêtes, pas de suspens. Quand l’histoire commence le 6 juin 44, on sait comment elle se terminera le 25 août. C’est pour cela que je le voyais comme un roman, plus que comme un polar. Et c’est pour ça que je l’ai proposé au Seuil. On ne va pas épiloguer. Je pense que j’ai eu tort.
Par ailleurs, Rivages me parait être la plus belle collection de romans policiers et noirs française, celle dans laquelle je me sens "à mon aise", ou "à ma place".
François Muratet : Je fais quoi du paquet de croquettes même pas ouvert ?
Dominique Manotti : Il faut que je revienne bouffer chez toi, pour le récupérer. Amitiés à toi, et à Anissa,
Maïté Bernard : Bonjour. Dans une interview à L’Ours Polar, vous disiez ne pas aimer écrire des nouvelles. En revanche, aimez vous en lire, et si oui, de quels auteurs ?
Dominique Manotti : Je n’aime pas les nouvelles qui sont des romans raccourcis, avec une histoire, des personnages. Je les trouve forcément schématiques, desséchées. J’aime lire les nouvelles de Carver ou d’Hemingway : un geste, une ambiance, une attitude, un regard, quelques mots. Elles créent un autre monde que le roman court. En France, j’aime très souvent les nouvelles de Marc Villard. Moi, jusqu’à maintenant, je ne me suis pas sentie capable de faire ça. mais ça peut venir. Je n’ai pas d’opposition de principe.
Maïté Bernard : Je vous ai entendue dans des festivals polar, j’ai lu quelques unes de vos interviews sur le net, je vois qu’on vous interroge souvent sur votre amour pour Ellroy, l’homosexualité de votre commissaire Daquin, votre engagement politique, votre féminisme, la place des femmes dans le polar français. Quelle est la question que vous en avez marre que l’on vous pose ? Quelle est celle dont vous ne vous lassez pas ? Et quelle serait celle qu’on ne vous a encore jamais posée et que vous espérez entendre un jour ?
Dominique Manotti : Il faut dire d’abord que ces questions, même si elles reviennent régulièrement, m’ont été utiles. J’ai commencé à écrire sans m’en poser aucune. Pas plus sur l’homosexualité de Daquin que sur le reste. Daquin s’est imposé, et je l’ai pris. Mais j’ai bien été forcée de réfléchir, et je crois comprendre un peu mieux pourquoi il s’est imposé. jJessaie de ne pas répéter toujours la même chose. J’ai dû dire ou écrire à un moment : "écrire un roman, c’est continuer le combat militant par d’autres moyens". Dans les discussions, je me suis aperçue que c’était trop ambigu, et je ne le dirai plus sous cette forme.
Je suis donc prête à répondre à toutes les questions, parce qu’elles me permettent d’avancer. La seule dont j’ai vraiment assez, c’est la place des femmes dans le polar. Cette question revient en boucle depuis plus de dix ans, et on fait du surplace. Pourquoi ne la pose-t-on pas à un panel d’hommes ? Les cardinaux sont bien capables de discourir sur la place des femmes dans l’Eglise, pourquoi pas les auteurs de polars sur la place des femmes dans le polar ? Ca changerait, et ce serait amusant (une fois, pas plus).
Quant à la question que j’espère entendre un jour, je n’en sais rien. J’allais vous dire : je vais y réfléchir, mais je n’en suis pas sûre. L’intérêt des questions, c’est qu’elles sont posées par d’autres. La question qui m’a enchantée venait d’un prisonnier, dans un débat en prison : "Pourquoi utilisez vous des parenthèses dans vos dialogues (pour décrire un geste, une attitude, un sourire à l’intérieur même du dialogue) ? Le signe typographique casse le rythme."
C’est exactement la sensation que j’ai, sans me l’être formulée aussi clairement. Voilà peut être les questions qu’on espère entendre, je ne sais pas.
Maïté Bernard : Merci
Dominique Manotti : Merci à vous,
Thierry Reboud : Bonsoir, Dominique.
Ce qui me frappe le plus, à la lecture de tes romans, c’est leur incroyable cohérence. Sans que cela pèse jamais sur la lecture, on (je) sent qu’il y a derrière un travail, presque un métier au sens artisanal du terme. Et puisque je n’ai jamais eu l’occasion de te poser la question de vive voix, pourrais-tu nous en dire plus sur ta méthode d’écriture ? Comment tu fais, par quoi tu commences, ce qui te donne le plus de mal. Tout, quoi !
Dominique Manotti : Tout, ça va peut être être difficile ! Métier et artisanat sont des mots qui me conviennent parfaitement. Je me suis bricolé des méthodes de travail à partir de mon métier d’historienne. Quand j’ai choisi un axe de roman (Gestapo française en 44 pour le Corps Noir par exemple), je commence par m’imbiber du sujet, en prenant des notes, mais sans rien écrire. Livres, témoignages, films, tout ce que je peux trouver. Dans ce cas précis, j’ai lu beaucoup de Mémoires, et travaillé avec un historien spécialiste de la période. Je cherche à saisir une ambiance, une atmosphère. Les personnages principaux commencent à se dessiner à ce moment là . Je n’écris jamais de romans "à clé", le personnage romanesque me parait beaucoup plus fort que le personnage réel. Ces silhouettes, qui sont l’émanation de l’ambiance , préexistent à l’histoire. Ce travail de maturation dure à peu près six mois. Ce n’est pas une règle, mais de fait ça se passe à peu près comme ça.
Quand je commence à écrire, je travaille sur deux choses : 1) Des fiches sur les personnages. J’essaie de savoir de la façon la plus précise possible ce qu’ils ont fait avant : enfance famille, études etc... Même si je ne m’en sers pas directement, ça m’aide à les faire vivre. Par contre, je m’interdis de réfléchir à ce qu’ils vont devenir après la dernière ligne. 2) Je mets en place une histoire. Pour cela, je repère tout ce dont on parle à ce moment là : répression aveugle, pillages, faux flics, bureaux d’achat et marché noir, les "agents secrets" de tous les bords. Quelques fêtes remarquables aussi, comme la première de Carmen le 8 aout au cinéma Normandie. Je mets en place le cadre chronologique. Ici, il est très contraignant : c’est l’avancée des armées alliées. Dans Sombre Sentier, il l’était aussi, j’avais repris la chronologie de la grève telle qu’elle s’était déroulée. Dans les autres romans, moins. Puis je me lance à partir de ces données et de ces silhouettes, et j’invente. Quand j’attaque le Corps Noir (j’ai beaucoup travaillé la chronologie de la guerre, qui n’a pas été facile à faire) j’ai Bauer, le capitaine SS, Dora Belle, sa maîtresse, sa fille Ambre, j’ai évidemment Deslauriers, le gestapiste français, et Bourseul, le patron collabo. Domecq est beaucoup plus évanescent. Il est celui grâce auquel l’histoire peut se mettre enplalce, mais d’abord sans beaucoup de personnalité propre. Les autres personnages apparaissent au fur et à mesure de la construction de l’histoire. Je la construis par "filières" ou
"champs". Pour le Corps Noir : Bourseul, Deslauriers, Domecq. Quand j’ai un enchaînement qui se tient et qui rentre dans la chronologie de départ, je crée des passerelles entre les filières, et c’est là que les personnages secondaires se multiplient. Trop nombreux, me dit on souvent. Quand tout cela est avancé, pas forcément totalement fini, je commence à écrire le texte. Pas forcément par la première scène. Et je réajuste en cours de route, à peu près pendant la première moitié de la rédaction, ça continue à bouger. Ensuite, c’est calé. J’ai eu pour le Coirps Noir une difficulté majeure : insérer l’insurrection parisienne, que je ne pouvais pas zapper totalement, mais qui n’est pas du tout centrale dans mon récit. Comment lui faire une place, sans entrer dans le récit héroïque, quel ton adopter ? Je m’en suis sortie par le récit qu’Ambre en fait à Domecq, en continu et au passé. Je ne sais pas si c’est réussi.
L’écriture : je recherche deux choses. Les mots matière (dixit Simenon).Peu nombreux, mais qui pèsent lourd. Le rythme des phrases. Je me corrige beaucoup, par petits bouts, en revenant souvent en arrière.
Thierry Reboud : Par ailleurs, et de cela nous avons déjà parlé mais je ne me lasse pas, je suis toujours très impressionné par la féconde ambiguïté de tes personnages. De ce point de vue, LE CORPS NOIR est une exceptionnelle réussite, mais la figure de Daquin était déjà assez gratinée, dès SOMBRE SENTIER. Raconte-nous un peu comment tu construis tes personnages. Est)-ce que tu les aimes mieux quand ils ne sont pas aimables ?
Dominique Manotti :L’ambiguïté des personnages. C’est un problème qui tracassait déjà beaucoup François Muratet hier. Oui, je crois que je la recherche avant tout. Prenons Bourseul. Grand patron français, qui collabore avec la SS et fait fortune dans le marché noir. Ce serait facile d’en faire un salaud intégral. Réaction horrifiée du lecteur, qui se trouve en même temps rassuré : je n’ai rien à voir avec ce type d’individu. Moi, je cherche l’inverse : ce collabo vraiment collabo est aussi un homme qui aime sa famille, son fils même résistant, et qui n’attend que son retour, avec une sorte de tolérance d’esprit. Autrement dit, cet homme là , dans d’autres circonstances, aurait peut être pu être un bon bourgeois capitaliste moyen, un homme comme tout le monde. Et c’est là , à mon sens, que ça devient intéressant. Insinuer le doute : suis je sûr d’être si différent de cet homme là ? Le roman noir comme le roman de l’angoisse de ce qui est en nous tous. Et Daquin, c’est ça aussi, enfin je l’espère. Un flic, vraiment flic, violent, hors la loi, plus ou moins maître chanteur, et séduisant, attirant. Enfin, à mon avis. Tu as raison. Je les aime mieux pas aimables. Le 20° siècle ne l’a pas été.
Thierry Reboud : Enfin, une dernière question (parce qu’il faut bien que quelqu’un se dévoue pour la poser) : dites-nous, Madame Manotti, sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Question subsidiaire à la lectrice : quelle lecture as-tu faite du dernier roman de François Bon ?
Dominique Manotti : Je travaille sur un polar, dont le point de départ est la privatisation manquée de Thomson en 1996 (le fameux un franc symbolique de Juppé) qui impliquait le coréen Daewoo. Ce que tu savais certainement pour me poser cette question sur François Bon ! J’ai beaucoup aimé son travail sur le langage des ouvrières, sur la façon de le restituer. Je préfère la pièce de théâtre au livre. Ce qu’il fait est un travail rare dans la littérature française. Mais je suis très éloignée de ce type de travail, comme d’habitude, il va y avoir beaucoup d’action. J’espère finir à l’automne.
Thierry Reboud : Je t’embrasse.
Dominique Manotti :Moi aussi, et à bientôt,
Antoine Renaud : Bonjour Dominique,
Très intéressé par la période de notre histoire décrite
dans "Le corps noir", et curieux de connaître les
ressorts de ses différents acteurs, j’ai lu avec
jubilation votre livre dans lequel vous donnez une bonne
consistance à l’ensemble de vos personnages.
La richesse de la documentation sur laquelle vous fondez
votre récit nous permet d’approcher leur sinistre
humanité sans jamais sombrer dans le manichéisme.
Ce livre semble la genèse de "Nos formidables années
fric" qui l’a pourtant précédé.
Comment expliquez vous la grande proximité entre les
personnages principaux de ces deux ouvrages qui
développent une vision pessimiste du pouvoir politique
et économique (notamment au travers de portraits de
Bourseul et de Bornand) ?
Dominique Manotti : Vous avez tout à fait raison,
le Corps Noir est la genèse des Années Fric. VoilÃ
comment les choses se sont enchaînées. Je travaillais
sur les Années Fric, et donc sur le trafic d’armes en
1985, sous Mitterrand. Dans mon travail de
documentation, je suis tombée à plusieurs reprises sur
des groupes d’amis-complices dont la proximité et la
solidarité renvoyaient aux années de l’Occupation, avec
un enchevêtrement entre résistance et collaboration tout
à fait remarquable. On peut penser à la personnalité de
Bénouville par exemple, résistant qui a contribué, en
toute connaissance de cause, Ã blanchir quelques
collaborateurs, mais pas seulement lui. Il m’a semblé
que ce qui s’était passé pendant l’occupation était
vital pour comprendre la génération au pouvoir entre
1980 et 1990. Bornand a donc un passé de milicien,
rapidement blanchi. En fabricant ce personnage, certains
souvenirs et interrogations de ma propre génération sont
remontés, en particulier le silence sur cette période.
Chez moi, on parlait de tout très librement, mais pas de
"ça", l’occupation. Donc, évidemment, envie d’aller
voir. Là dessus, en plein travail sur les Années Fric,
en train d’écrire Bornand et son passé, je rencontre
Alfred Eibel, qui me donne à lire un bouquin publié il y
a longtemps au Fleuve Noir sur Lafont et les gestapistes
français de la Carlingue. Il m’a semblé que la Gestapo
française était l’angle d’attaque idéal pour entrer dans
le sujet. Idéal pour un roman noir, évidemment. La
proximité entre Bornand et Bourseul vient de là . La
génération au pouvoir entre 1970 et 1990 vient de la
façon dont se sont soldés les héritages de la résistance
et de l’occupation. Bornand aurait pu être le fils de
Bourseul. D’ailleurs, il est le neveu et l’héritier d’un
industriel qui n’est pas loin de Bourseul, juste un peu
moins voyant.
Oui, ma vision du pouvoir politique et économique en
France est franchement pessimiste. C’est la mienne. Je
pense que la deuxième moitié du 20° siècle a vu une
impressionnante flambée de l’argent sale, des paradis
fiscaux et de la corruption dont il n’est pas sûr
qu’elle ne débouche pas sur une crise majeure du
capitalisme, bouffé de l’intérieur par ces mécanismes
qu’il a lui même mis en place. Je voudrais faire les
romans de ces liaisons dangereuses, avec épaisseur,
complexité, vie. J’aimerais d’ailleurs arriver Ã
raconter comment s’y intègre le terrorisme, mais pour
cela il faut sans doute être américain.
Antoine Renaud : Dans votre dernier livre vous
abordez brièvement les luttes entre les différents
réseaux de résistance, au point de laisser votre
personnage principal, agent gaulliste, entrevoir
furtivement qu’il aurait pu être victime d’un règlement
de compte d’un réseau communiste.
Avez vous, en tant qu’historienne, fréquemment relevé ce
type de luttes d’influence ?
Leurs portées pouvaient-elles s’avérer aussi tragiques ?
Dominique Manotti : J’ai quelques difficultés Ã
retrouver mes sources sur ce point précis en quelques
minutes, mais oui, effectivement, il y a eu de tels
règlements de compte, au sein même de la police où on
assista, autour de la prise de contrôle d’un stock
d’armes, en juillet août 44, à la liquidation physique
de traîtres dont la trahison ne fut jamais prouvée. Et
pendant l’épuration où un commissaire de police non
communiste, rescapé de la rafle du café Zimmer en 43 et
d’un long séjour dans les camps de concentration, mit
plus de deux ans pour être réintégré dans la police : un
brigadier communiste avait été promu à sa place.
Ceci dit, je suis historienne du 19° siècle. Sur la guerre de 40, je n’ai
travaillé que de deuxième main, mais j’ai pris la précaution de consulter des
historiens spécialistes.
Antoine Renaud : Le personnage pivot de Deslauriers, bien que
nauséabond, conserve un curieux charisme, y compris après sa disparition quasi
rédemptrice.
Pourquoi avez vous ainsi marquer une telle différence avec la personnalité des
autres salopards gestapistes ?
Souhaitiez vous signifier qu’une personnalité, aussi crapuleuse soit-elle, est
amendable, a fortiori lorsqu’elle le paie de sa vie ?
Dominique Manotti : Personnalité de Deslauriers : J’espère qu’il a
effectivement cette espèce de charisme dont vous parlez. Je crois d’ailleurs que
Domecq y est plus ou moins sensible. On rejoint peut être les interrogations de
Muratet et Reboud sur les personnages sympathiques, ambigus. J’ai marqué une
telle différence avec les autres gestapistes parce qu’il en est le chef, qu’il
les domine nettement, qu’il est un personnage central du roman, donc complexe.
J’ai cherché d’autre part à ne pas réduire mes gestapistes à un "portrait de
groupe". Si le groupe existe, chaque individu a une histoire propre. Je crois
qu’un roman vit à travers ses personnages.
Je ne sais pas si Deslauriers est amendable. Je m’efforce, en écrivant, de ne
pas avoir d’idées sur ce que mes personnages peuvent ou vont devenir après la
dernière page, pour les laisser plus ouverts. Je veux surtout que l’on sente Ã
son contact qu’il est humain, que l’horreur est humaine, et que nul n’est quitte
de s’y confronter.
Antoine Renaud : Un thème majeur se dessine-t-il en filigrane à travers
vos romans ? Lequel ?
Dominique Manotti : Oui, je le sens. C’est pour l’instant un travail
assez cohérent, mais je ne serais pas capable de formuler clairement cet axe
central.
Antoine Renaud : Merci.
Dominique Manotti : Merci à vous de ces questions, même si je n’ai pu
répondre de façon satisfaisante à toutes.
Baptiste Madamour : J’ai l’impression que vous avez trouvé votre style
après "Sombres Sentiers" (qui me paraît moins abouti que les suivants), votre
cadre (ainsi la datation des passages, le mode de construction des
interrogatoires) et que depuis vous cherchez à le préciser, à le rendre de plus
en plus efficace, est-ce qu’à un moment vous avez eu ce sentiment d’aller dans
la bonne direction, d’avoir trouvé votre style, votre personnalité ? Si oui,
comment cela vous est-il venu ? Est-il important pour vous épanouir en tant
qu’écrivaine d’avoir ainsi un cadre précis ?
Dominique Manotti : Je répondrai d’abord sur la question du cadre précis. Oui, pour moi, c’est très important d’avoir ce cadre. Je pense que cela vient de ma formation d’historienne. Pour imaginer un personnage, j’ai besoin de savoir quand, exactement, l’action se passe. J’ai une sorte de conviction qu’un individu ne sera pas le même, qu’une rencontre entre plusieurs individus ne se déroulera pas de la même manière si ça se passe en 1980 ou en 1990. La chronologie est une des premières choses que je construis quand je m’attaque à mon histoire. On me demandait hier comment je fais pour être aussi précise dans la construction de l’action : la chronologie m’y aide considérablement. Pour l’instant, ce cadre chronologique très précis m’est indispensable pour pouvoir imaginer librement. Je ne m’y tiendrai peut être pas toujours aussi rigoureusement, mais enfin, pour l’instant, je ne peux pas m’en passer.
Pour le reste de la question, j’ai beaucoup de mal à vous répondre. J’ai très
peu conscience, ou pas du tout, d’une éventuelle évolution de mon style. Je ne
relis pas ce que j’ai écrit une fois que c’est publié. Je ne suis pas capable
d’un véritable jugement sur ce que je fais. (A Chambéry, pourtant, il y a une
quinzaine de jours, j’ai entendu une lecture à haute voix de deux passages de
Kop, et j’ai trouvé ça drôlement bien. Mais c’était bien lu.) Quand j’écris, je
me confronte à une histoire précise, à un personnage précis, que j’essaie de
cerner le mieux possible. Ce serait presque à chaque fois comme une première
fois, mais ce n’est certainement pas vrai, car il y a des habitudes et des
savoirs faire, même inconscients, qui s’installent. Et je n’ai jamais
l’impression d’aller dans la bonne direction. Je suis toujours dans une
situation de doute et d’incertitude plutôt pénible. Je ne sais trop comment
expliquer. A force de travailler une scène, il y a un moment où je me dis :
voilà , c’est ça. et je n’y touche plus. Mais je n’ai pas ce sentiment de quasi
certitude sur l’ensemble d’un livre.
Baptiste Madamour : Il me semble que votre sujet de prédilection est la
bourgeoisie et comment elle s’en sort ou continue de vivre de la même façon
quelque soit le contexte (que ce soit pendant l’occupation ou sous Mitterrand
(sans bien entendu comparer les deux périodes)), vous semble-t-il important de
travailler sur ce milieu là (alors que le roman noir est souvent vu du côté des
perdants) ? Et pourquoi ?
Dominique Manotti : Sur les rapports entre la période Mitterrand et celle
de l’Occupation, tels que je les vois, j’ai écrit quelques lignes dans la
réponse à Antoine Renaud, juste au dessus de votre courriel.
Oui, vous avez raison, j’ai plus écrit sur la bourgeoisie, et ses marges que sur les ouvriers, ou d’autres perdants. Je suis très marquée par le décalage qui existe entre le discours dominant : nos valeurs, démocratie, loi, ordre, et la réalité des luttes pour le pouvoir et pour l’argent telles qu’elles se déroulent sous le discours, "dans la vraie vie". Je suis également frappée par la bonne conscience des hommes du pouvoir et de l’argent, l’espèce de certitude qu’ils ont d’être dans leur bon droit, leur profonde absence d’esprit critique à l’égard d’eux mêmes. Ils font l’histoire, en ce moment, et j’ai envie de raconter comment.
Le roman noir est souvent du côté des perdants, mais pas toujours : Hammett a raconté comment gangsters et politiques tenaient et géraient le pouvoir, de son temps.
Ceci dit, j’aimerais raconter ce que fut le communisme dans ce pays, son
utopie et son horreur. Là , ce serait bien une histoire du côté des perdants.
Mais l’entreprise me parait tellement casse gueule que j’hésite à m’y lancer.
Baptiste Madamour : Merci (désolé pour la longueur des questions)
Dominique Manotti : Merci à vous. Les questions ne sont pas longues. La
difficulté est plutôt que je ne sais pas bien y répondre.