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Les figurants – Cités perdues Camarades de classe Daeninckx par Daeninckx Missak, l’enfant de l’Affiche rouge Missak Lire Didier Daeninckx
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Rencontre avec Didier Daeninckx

Mise en ligne le Décembre 2006 | 7594 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

A l’occasion de la publication de son dernier roman « Je tue il » à la série noire, Didier Daeninckx a accepté de répondre aux questions des abonnés de Mauvais genres du 2 au 6 février 2004.


Agnès Ladurée : La nouvelle « La mort en dédicace » est poignante. Dedans, vous écrivez « Je ne pouvais pas me rendre compte, en posant ma question, que je signais pour trente ans ». La phrase m’a tellement choquée que j’ai posé votre livre (pour le reprendre tout de suite, je vous rassure !). Cette phrase, c’est un effet d’écrivain, parce que vous écrivez une nouvelle, que ça doit être court, comme une flèche lancée vers sa cible, ou vous croyez vraiment à la fatalité ?

Dans « Mourir n’est peut-être pas la pire des choses », Pascal Dessaint a écrit « Tu commences à écrire, tu as la fraîcheur, la spontanéité, c’est ton essence, toute ta richesse, tu ne le sais même pas... et puis tu acquiers du métier, et tu y perds, tu y perds ton âme... Tu aurais pu tout simplement laisser tomber....Ouais... mais peut-être... peut-être que la chose était pour moi plus importante que je ne le croyais, et qu’il fallait que j’en crève, mais que je n’en avais pas le courage... ».

Avez-vous jamais ressenti cette peur d’avoir trop de métier, de savoir trop bien ficeler un roman ? Avez-vous jamais pensé arrêter d’écrire, pas forcément pour toujours mais parce que vous en aviez assez, ou pour faire autre chose ?

Didier Daeninckx : Non, je n’ai jamais eu cette impression d’avoir "trop de métier", peut-être, tout simplement parce que je ne considère pas l’écriture comme un métier. J’ai même le sentiment, souvent, qu’écrire sert à désapprendre, à se libérer des pensées toutes faites, des réflexes uniformes. Le personnage que fait parler Pascal Dessaint évoque "la fraîcheur, la spontanéité". J’écris principalement sur ce qui me pose problème, sur les choses que je ne parviens pas à comprendre, et mes personnages sont comme des éclaireurs qui avancent en contrée ennemie. Le moteur de mes fictions est la colère, l’injustice toujours endémique, toujours recommencée. La hargne est la même qu’au premier jour.

Quand je trace cette phrase, dans "La mort en dédicace", je définis le parcours d’un personnage dont tous les rêves sont trahis dans la même seconde : l’amour qu’il porte instantanément à cette femme en rouge et noir, ses idéaux. Chéri-Bibi se serait contenté d’un énorme "Fatalitas".

Agnès Ladurée : Il paraît que vous aviez aimé lire Les Thibault. Avez-vous vu sa version télé récente avec Jean Yanne, et si oui, qu’en avez-vous pensé ?

Didier Daeninckx : Je me souviens précisément de la lecture de cette saga historique et sociale. Je m’y suis plongé au milieu des années soixante, à la recherche de cet alourdissement de l’air, avant 1914, de cette sensation de nuées noires qui s’accumulent au-dessus de l’Europe. J’essayais alors de comprendre ce qu’avaient vécu mes grands-parents, de suivre le fil qui se brise à Sarajevo sans me douter alors que cette rupture diviserait à nouveau l’Europe au coeur des années 90. L’oeuvre de Roger Martin du Gard avait été publiée dans la collection du Livre de Poche que le voisin du dessus, monsieur Trioux, collectionnait. J’étais ami avec ses enfants, et je pouvais prendre ce que je voulais dans sa bibliothèque, la seule que je connaissais. C’est grâce à lui que j’ai lu quelques centaines de bouquins, de manière hasardeuse, éclectique. Par la suite, lisant "Les Beaux quartiers" ou "Les voyageurs de l’Impériale" de Louis Aragon, je me suis retrouvé, pour part, dans l’univers d’avant l’apocalypse décrit par Martin du Gard. Et difficile de citer cet écrivain sans rappeler qu’il fut, avec Queneau et Gide, l’un de ceux qui se penchèrent dès le début sur les manuscrits de Jean Meckert.

Agnès Ladurée : Comme il y a souvent des télés allumées dans vos romans, est-ce que vous la regardez beaucoup ? Si oui, quels types de programmes ?

Didier Daeninckx : Il y a en effet pas mal d’allumés dans mes romans, dont des télés. On ne peut pas dire que cela soit une métaphore de la "lumière intérieure". J’ai été assez marqué par les premiers films de Wim Wenders, par ces personnages qui vivent la musique, le rock souvent, pour lesquels elle est un élément d’absolue nécessité, une partie de la sensibilité, et qui se retrouvent coincés dans des chambres d’hôtels où une télé repeint les murs en bleu blafard. Quelquefois en panne mais allumée. C’est une compagnie aussi importante que le clignotement d’un enseigne au néon. Ou un chien qu’on aurait même pas besoin de caresser. On a une icône de l’humain pour se persuader que le contact existe. J’ai encore écrit, la semaine dernière, une nouvelle sur la télé et je m’apprête à en bâtir un autre dans les heures qui viennent. Sur le thème éternel que l’écran sert autant à masquer qu’à révéler. Quand je m’étais mis à "Zapping", un recueil d’un vingtaine de nouvelles sur les étranges lucarnes, c’était à partir d’une réflexion : à force de regarder le monde au travers du rectangle lumineux, la cornée perdait de sa souplesse, de sa sensibilité et devenait aussi dure que le verre bombé ou l’écran plat. Le monde électrifié dîne devant le spectacle des massacres. Je ne pense pas que cela soit sans effets.

Agnès Ladurée : Le principe de la collection Polarchives fait immédiatement penser à votre travail. Il y a plein de différences, bien sûr, c’est une série avec personnages récurrents, éléments imposés, et plusieurs auteurs. Mais je dirais que la plus grosse différence avec vos romans assez pudiques, c’est que le personnage d’Antoine, l’ami de l’héroïne, doit être « Ã©rotomane ». J’aime l’énergie de cette collection, mais au moment de faire passer cet Antoine à la casserole, on dirait que les auteurs de la série sont plombés, comme s’il n’y avait aucun rapport entre le principe de la collection et cet impératif. Peut-on savoir ce que vous en pensez ?

Didier Daeninckx : Le problème des rapports amoureux s’était déjà posé, dans le cadre d’une collection, avec le Poulpe. J’ai toujours préféré suggéré, à la manière des cinéastes qui font l’ellipse quand la chute du couple creuse l’édredon. Comme le Poulpe et Chéryl (Cher il ?) se fixaient des gageures pour la nuit, j’avais trouvé cette réplique qui pour moi vaut une scène (d’amour) : "Sans les mains !". Je suis assez peu voyeur, plus amateur de trouble comme dans les films d’Hitchcock bourrés d’indices freudiens, balisés par le désir, sans qu’il soit jamais, sur l’écran, dans son accomplissement. Qu’on se souvienne d’un couple sur une couchette de wagon lit et du train, avec sa fumée, entrant en sifflant dans un tunnel obscur. Ou de certain pique-nique, toute charcuterie dehors, près de la maison du Docteur Edwards.

Gérard Streiff : Qu’il nous parle un peu de son séjour en Nouvelle Calédonie ; compte-t-il écrire sur le sujet ? un polar ?

Didier Daeninckx : Je suis retourné en Kanaky, à la rencontre des arrières-arrières petits-enfants des Kanak exposés en 1931 derrière les barreaux du Jardin d’Acclimatation, lors de l’Exposition coloniale, puis dans les zoos d’Allemagne. Tous les gens de la tribu de Canala avaient lu "Cannibale" et la grande majorité avaient découverts cet épisode de leur histoire par le biais du livre. Depuis, toute une partie du vécu remonte à la surface, et les établissements scolaires, les bibliothèques du coin rassemblent tout ce qui s’est écrit, s’est photographié, s’est enregistré. L’émotion est palpable, et je dois y retourner, en juin ou juillet, pour poursuivre cet inventaire de faits et d’émotions. La révélation de cet épisode datant de 70 ans a sensiblement modifié les lignes du débat, en Calédonie. J’ai pu participer à de nombreuses rencontres avec des écrivains, des historiens, qui défrichent la réalité du colonialisme sur une terre dévolue à un "peuplement pénitencier", et où la tentation de l’éradication d’un peuple a été suivi d’effets. J’ai tissé, là-bas, des liens très profonds, et je me sens vraiment concerné par les efforts que font nombre de Kanak et nombre de Caldoches pour créer ensemble un pays souverain.

Sinon, à partir de al rencontre avec Olsa, une gamine de Canala, j’ai écrit un texte "L’enfant du zoo" qui sera publié au printemps dans la collection romanesque de Rue du Monde où figurent déjà des fictions de Bernard Chambaz ou Dominique Sampiero.

J’ai des projets d’histoires se situant en Calédonie, ou de fragments d’histoires qui s’insèreront dans des fictions "métropolitaines". J’ai surtout en tête les bribes d’un roman ou d’un récit ancré dans un archipel proche, le Vanuatu. Le "Snark" de Jack London, racheté par un planteur, a longuement frôlé les côtes d’Efate, de Tana, mouillé dans les eaux de Port-Vila... Je laisse les choses venir lentement pour me garantir de tout. "folklorisme".

Gérard Streiff : Question annexe : quand nous (me) fait-il un POLARCHIVES, sur les coulisses du journal Le Monde par exemple ?

Didier Daeninckx : Le problème, c’est le temps ! (et je ne dis pas ça simplement parce que le vénérable Monde a succédé en 1945 au quotidien Le Temps, reprenant ses locaux mais aussi la typo du titre, en faux gothique. J’aime bien le principe de Polarchives, et un texte comme "La route du Rom" qui, au détour d’une enquête du Poulpe, révèle l’existence d’un camp destiné au Gitans de la Manche, en 42-44, aurait pu y prendre sa place. D’autant que j’ai pu retrouver des textes historiques, des documents administratifs, établissant le fonctionnement de cet espace de relégation alors qu’aujourd’hui tout en a été effacé, jusque dans les mémoires. pour les coulisses du Monde, ou de Libération, ou du Figaro, je vais relire Bel Ami. Il me semble que Maupassant était un voyant.

David Melling : Tout ce que je sais du Bauhaus, c’est que c’était une école d’architecture et que les élèves recevaient l’enseignement d’artistes et d’artisans. Pourquoi cette école vous intéresse-t-elle ?

Didier Daeninckx : J’ai connu le Bauhaus grâce à un ami dessinateur et peintre, Jean-Pierre Coureuil, en 1969. Ce qui m’a surtout fasciné dans cette expérience artistique et pédagogique, c’est la recherche de liaison entre la création et l’industrie. Des peintres comme Kandinsky ou Paul Klee se frottaient aux créateurs de matériaux, de pigments, utilisaient les matières les plus courantes, n’hésitaient pas à croiser l’architecture, la sculpture, la poésie, l’imprimerie, à inventer le design. C’étaient des "décloisonneurs", des défricheurs de perspectives, pas étonnant que les nazis aient fermé l’école et classé ces irréductibles humanistes dans les "dégénérés" . à l’époque, j’étais ouvrier imprimeur et le soir, après le boulot, je filais à Bobigny où Coureuil animait une sorte de phalanstère. On bossait les textes du Bauhaus, on sculptait du carton ondulé, on dessinait à la déchirure... Je ramenais de l’atelier tout ce qui normalement était destiné au boulot : des plaques offset, des buvard, le caoutchouc des blanchets, les tubes d’encre et les pistolets. On détournait les éléments du travail pour en faire des peintures, des mobiles, des stabiles. L’air de rien, ça a à voir avec l’écriture : on prend les mots du quotidien, les décors négligés, méprisés d quotidien, et on fait apparaître leur densité poétique et romanesque. Sinon, Bauhaus ça devrait dire quelque chose comme bâtisseur.

David Melling : Je suis venu à vos livres par vos albums avec Tardi. En conséquence, j’ai trois questions à vous poser.  ? Que pensez-vous d’Adèle Blanc-Sec ? Didier Daeninckx : Frankenstein, le Docteur Cornélius, le docteur Folamour... Le roman populaire ne serait rien sans les savants fous. Et à chaque fois, la force de ces personnages vient du fait qu’ils sont intégrés à la réalité la plus ordinaire, la plus banale. On est dans le possible du fantastique. Tardi, plus d’un demi-siècle plus tard, a réussi à créer des archétypes, à faire du nouveau avec des situations et des caractères qu’on croyait révolus.

David Melling : Quelles sont vos héroïnes de fiction préférées ?

Didier Daeninckx : Nadja de Breton, Irène d’Aragon, Youki de "The night of loveless nigths" de Desnos :
« Celles au coeur profond, celles aux belles jambes,
Celles dont le sourire est subtil et méchant,
Celles dont la tendresse est un diamant qui flambe,
Et celles dont les reins balancent en marchant »

David Melling : Dans « La route du Rom », vous avez créé Alma. J’ai vu le film de Gatlif auquel vous faîtes référence, et je me souviens de la scène incroyable où les femmes font du flamenco sur le plateau du camion. Dans mon souvenir, elles étaient plus belles les unes que les autres. Vous, vous mettez en valeur Alma. Votre Alma existe-t-elle, l’avez-vous rencontrée, avez-vous son numéro de téléphone ?

Didier Daeninckx : Non, Alma n’existe que dans le roman. Cette scène répond pour une part à une question précédente sur l’érotisme. Elle est fabuleusement belle et extrêmement troublante. Elle vous poursuit durablement et rien n’est montré. Ce sont des regards, des ondulations, des respirations. Le spectateur a le sentiment que tous ces gestes s’adressent à lui. Alma emprunte en fait beaucoup à un autre film de Tony Gatlif, Gadjo Dilo, et à cette comédienne chanteuse de rock manouche et peintre à ses heures : Rona Hartner. Qui n’a pas vu sa fuite éperdue, souriante et nue, dans la neige, est orphelin d’une pure beauté.

Juliette Chaperon : Vous avez créé une sorte de littérature engagée-dégagée (au sens que Prévert donnait à ce dernier mot). Vous avez aussi créé le genre polar (ou roman noir si vous préférez) de la mémoire, avec travail sur archives qu’on ressort du passé. Avez-vous l’impression de reconnaître votre influence chez des auteurs comme François Muratet avec ses deux premiers romans, ou Romain Slocombe avec son dernier ?

Didier Daeninckx : Rien ne se crée, tout se transforme ! Je pense avoir systématisé, ou rendu plus apparent, évident, ce qui existait déjà dans nombre de romans noirs. Je me souviens du choc que m’a procuré la lecture de "L’affaire N’Gustro" de Jean-Patrick Manchette, premier livre abordant l’un des scandales majeurs de la présidence gaulliste : l’enlèvement et l’assassinat du principal opposant à Hassan II, Medhi Ben Barka, par une coalition de flics français et marocains et de malfrats manipulés par les services secrets. Quelques temps plus tard, Jean Amila a publié " Le Boucher des Hurlus" qui fouaillait les terres gorgées de sang de la "der des ders". Les Américains n’étaient pas en reste avec Tom Topor et son "Orchestre des Ombres", avec Thimothy Harris, avec John Douglas qui ravivait le souvenir des luttes syndicales aux états-Unis (bien avant le génial "Go By Go" de Jon A. Jackson). Et aussi cette merveille de Andrew Bergman, "Le pendu d’Hollywood" grâce auquel il auscultait la chasse aux sorcières et le rôle essentiel de cet épisode dans la carrière de Richard "Dick" Nixon. On pourrait aussi évoquer une victime de ce même Nixon, Howard Fast, depuis son "Spartacus" jusqu’à "Max" publié par l’Atalante. En Espagne, Montalban n’était pas en reste, avant que Ledesma s’y mette. Dans cette filiation, le livre "Pieds rouges" de François Muratet prend sa place, comme la série japonaise de Romain Slocombe, mais aussi la trilogie "années 30" de Noël Simsolo au Seuil, les albums de Roger Martin sur le mouvement ouvrier américain à La Martinière, "Les caves de la Goutte-d’Or" de Gérard Streiff, le travail de Robert Deleuse et de René Merle sur Marseille, "La charrette pleine d’étoiles" de Fajardie ou le "Belleville-Barcelone" de Patrick Pécherot.

Juliette Chaperon : D’ailleurs, peut-on savoir pourquoi ce dernier (Slocombe) vous met dans sa liste de remerciements ?

Didier Daeninckx : Je suis allé plusieurs fois au Japon où j’ai fait la connaissance de gens impliqués dans un travail de réflexion historique sur cet archipel. Un pays où l’Empereur, personnage intouchable, a pourtant toléré puis couvert et enfin incarné le militarisme démentiel, le colonialisme le plus assassin, les massacres de civils chinois, l’esclavage sexuel des femmes coréennes, le totalitarisme nazi et ses docteurs Mengele. à l’ombre de cette statue quasi religieuse de l’Empereur se sont abrités tous les criminels de guerre (militaires ou civils, généraux ou banquiers) rescapés du procès de Tokyo, pendant asiatique du procès de Nuremberg. J’ai pu avoir accès à quelques études sur la manière dont l’Histoire est réécrite, sur les combats difficiles que mènent des intellectuels, au Japon, pour que ce qui a été soit dit et transmis. Lors d’une conversation, à Concarneau je crois, j’ai parlé de cela avec Romain Slocombe qui pensait déjà balader son photographe Woodbrooke sur les traces brouillées du passé nippon. Je lui ai fait parvenir quelques articles et l’ai mis en contact avec un chercheur qui publie régulièrement des analyses concernant le négationnisme japonais sur le site amnistia.net Dont un ensemble sur l’un des vecteurs les plus efficaces de cette idéologie, les mangas. Ce chercheur est également remercié par Romain Slocombe dont le principal défaut n’est donc pas l’ingratitude.

Juliette Chaperon : Le métro parisien apparaît énormément dans vos romans, dans Meurtres pour mémoire avec le métro Charonne, Nazis dans le métro, et puis toutes les scènes ici et là (le Poulpe prend le métro, Gocéné prend le métro dans cannibale et soixante dix ans après, dans Le retour d’Ataï »). Vous pouvez nous expliquer pourquoi vous avez tellement l’air d’aimer ça ?

Didier Daeninckx : "Bordel pour bordel, je préfère le métro. D’abord c’est moins cher et puis c’est plus chaud" écrivait Aragon dans les années 20. J’ai même écrit un roman intitulé "Métropolice", ce qui aggrave mon cas. Je suis passionné en effet par les réseaux souterrains... Cela doit venir de l’enfance. Ma grand-mère maternelle vendait les tickets, dans une guérite de la Porte de la Chapelle, et les rares fois où l’on m’emmenait à Paris, je tombais sur elle, en uniforme de la RATP, et j’avais l’impression que tout de Grand-Huit enterré lui appartenait, qu’elle en possédait les clefs. J’ai le souvenir précis du bonheur que c’était d’être bousculé dans les wagons Sprague, de glisser sur les banquettes en bois, de la fascination des éclats de mica dans le minéral des escaliers, des languettes publicitaires sur le nez des marches et du claquement qu’on provoquait avec le bout des galoches, du suspens toujours neuf et pourtant basique des publicités Dubo, Dubon, Dubonnet, en rouge et blanc sur l’obscur des voûtes, le clignement des lumières, la stridence dans les courbes, jusqu’à l’irruption soudaine à la lumière sur les Grands-Boulevards. Par la suite, j’ai croisé Roger-Henri Guerrand, historien du logement social, de l’architecture hygiéniste, des lieux, et du métro.

Et reste valable cette phrase de Kafka, dans ses Notes de voyage : "Grâce à la compréhension facile qu’il permet à l’étranger impatient dont les forces sont limitées le métro est ce qui fournit la meilleure occasion de s’imaginer qu’on a compris d’emblée, correctement et vite, l’essence de Paris".

Juliette Chaperon : « Cannibale » a fait l’objet d’une édition chez Magnard pour les élèves de collège et lycée. A la fin, on peut y trouver un dossier avec des questions sur le paratexte de votre roman, l’utilisation de la rhétorique, du discours théâtral, des didascalies, de la périphrase, la métaphore, le traitement du temps, etc. Quel effet cela vous fait-il de voir votre roman découpé ainsi ? Regrettez-vous que les critiques ne passent pas autant de temps à réfléchir sur le schéma initial ou les types de discours utilisés, ou considérez-vous qu’étude et critique sont deux choses distinctes ?

Didier Daeninckx : Pour cette édition chez Magnard, j’ai longuement rencontré ,et à plusieurs reprises, Josiane Grinfas qui a rédigé tout le dossier accompagnant "Cannibale". Je lui ai ouvert ma documentation, fourni toutes sortes d’indications, d’éclairages sur le texte. Elle a consacré plusieurs semaines à l’analyse du paratexte, à la présentation des sources. Il s’agit là d’une étude très minutieuse qui est inenvisageable pour un journal ou un mensuel. Aucun ne dispose de cette latitude. Ce roman est très largement diffusé en milieu scolaire, et je constate, lors de toutes les rencontres, que ce "découpage" n’altère en rien l’émotion ressentie par les lecteurs. Ils placent leurs pas dans ceux de Gocéné, de la jungle des villes à celle de Kanaky.

Juliette Chaperon : Quand vous avez été invité en Nouvelle Calédonie, vous avez découvert une culture orale et vous dîtes avoir raconté vos romans et vos nouvelles. Comment avez-vous vécu cette expérience de retranscrire quelque chose conçu pour être écrit (avec un soin pour la langue, le choix de mots, la fluidité du style, etc), à une narration orale, les yeux dans les yeux avec les gens ?

Didier Daeninckx : La question essentielle en littérature se résume pour moi à celle du point de vue. Savoir qui parle, à quelle hauteur, de quel point de vue. "Cannibale" se présenterait de manière toute différente si j’avais adopté le point de vue d’un visiteur de l’Exposition coloniale, celui d’un employé, d’un opposant surréaliste. Cette histoire était en partage, entre Canala et Paris, et j’ai choisi d’en faire un récit se passant pour l’essentiel dans la capitale, en 1931, par le truchement des souvenirs de Gocéné.

Dès les premières lignes, il se retrouve face à de jeunes Kanak révoltés qui rejettent un ami de Gocéné sur son seul faciès occidental. Gocéné ne dit rien tout d’abord, puis il se met à raconter sa vie, à transmettre son passé d’homme ravalé à la condition de bête, derrière les barreaux des zoos européens. Un récit où se croisent, malgré tout, les solidarités, dont celle d’un Blanc... Le récit se déroule comme une parole de veillée, une parole de "veille", de vigilance. Le conte joue son rôle d’interrogation du passé pour éclairer le présent.

Pour le choix des mots, la langue, cela part d’une réflexion identique. Je ne prend pas les mots que Gocéné a sur la langue, sur les lèvres, mais ceux qui naviguent entre son cerveau et son coeur.

Un ami cinéaste, Med Hondo, parle un français parfait, sans accent et il double nombre de grands d’Hollywood comme Eddy Murphy, Ben Kingsley ou Danny Glover que j’ai croisé chez lui, porte de la Chapelle. Quand on le félicite sur sa diction, il répond qu’il parle en fait la bouche pleine de cailloux. C’est ainsi que dans les années 50 on lui a fait perdre son accent : des cours de diction avec des pierres bloquées à l’intérieur des joues.

Je crois que le lecteur entend ce choc dans le parlé d’apparence apaisée de Gocéné.

Juliette Chaperon : Est-ce que c’est un pays où vous allez souvent ? Et autre question, votre rencontre avec la maison d’édition Verdier, est-ce que c’est un hasard, vous aviez un manuscrit et vous avez pensé à eux, ou vous les connaissiez déjà, vous leur avez parlé d’histoires sur la Nouvelle-Calédonie et ça les a intéressés ?

Didier Daeninckx : Je viens d’écrire un roman sur Canala, et c’est comme si j’y étais. J’y ai fait deux voyages pour le moment, un autre en projet. C’est François Bon qui m’a mis en relation avec les éditions Verdier. J’ai fait la connaissance de François Bon en 1982, à l’occasion de la parution de son premier livre "Sortie d’usine" aux éditions de Minuit. J’étais alors libraire (ça a duré trois ou quatre mois) et le livre m’a tellement accroché que j’ai organisé une signature à "L’arc en terre", rue Lafayette aujourd’hui remplacé par une crêperie bretonne. Quelques années plus tard, la faillite des éditions L’Instant laissait mon premier recueil de nouvelles en déshérence. Il m’a conseillé de le présenter aux éditions Verdier qui le publiaient ainsi que Pierre Michon ou Pierre Bergougnoux. Je l’ai fait, pensant aller au casse-pipe. J’ai découvert des gens attentifs, curieux et exigeants. Une autre manière aussi de vivre les idées, la littérature, puis de la solidarité, denrée rare, et de l’amitié. Avant Cannibale, j’avais publié cinq textes chez Verdier, et il venait juste après "Le goût de la vérité", un essai pour lequel ils ont pris tous les risques.

Juliette Chaperon : Dans « Le retour d’Ataï », votre première phrase, c’est « Une année entière avait passé sur la mort de Minoé, et Gocéné s’était alors senti libre de quitter la tribu de Tendo ». Ces noms étrangers donnent tout de suite une coloration exotique, on sent qu’on est ailleurs, c’est l’aventure. En même temps, on n’identifie pas leur provenance, ça peut être déstabilisant. Vous avez mis beaucoup de temps à la choisir comme première phrase, ou ça s’est fait tout seul ?

Didier Daeninckx : J’ai commencé ainsi pour nommer le village de Tendo, une tribu située près de Tiendanite où vivent les proches Jean-Marie Tjibaou. J’y ai été reçu, on m’a donné la case centrale construite par les militants du Palika, le Parti de Libération Kanak... Ces livres "Cannibale" et "Le retour d’Ataï" n’existeraient pas sans ce séjour dans ce village de la chaîne. J’ai récemment écrit une nouvelle sur la révolte de 1917, en Calédonie, quand les Kanak refusaient d’être enrôlés dans l’armée française. Un détachement français a attaqué Tiendanite, en décembre 1917. Une dizaine de morts, une colonne de fuyards s’est dirigée vers Tendo. Rattrapée par l’armée. Vingt morts, dont la grand-mère de Jean-Marie Tjibaou qui portait un enfant dans ses bras : le propre père de Tjibaou. La révolte vient de loin...

Tjibaou a été assassiné par les siens, le 5 mai 1989, sur l’île d’Ouvéa, alors qu’il venait de ratifier les accords de Nouméa. On m’a confié qu’il était venu un jour trop tôt. En effet, le 6 mai 1988, l’attaque de la grotte d’Ouvéa par les gendarmes français avait fait une vingtaine de morts kanak sur cette île. Les chefs d’Ouvéa considéraient que Tjibaou avait trahi leur mémoire en signant les accords de Nouméa. Ils n’ont pas accepté qu’il foule le sol de leur île alors que le deuil de ces combattants n’était pas terminé. Ce deuil dure un an, et Tjibaou est venu la veille de la date fatidique.

Cette phrase porte symboliquement trace ( Une année entière avait passé...) de cette effroyable fatalité.

Juliette Chaperon : Quand Gocéné quitte la Nouvelle Calédonie, on lui demande quand il rentrera, et il répond « Le temps qu’il faudra pour effacer les traces ». La phrase est belle mais elle m’a étonnée, venant de vous qui essayez toujours de montrer que les traces ne s’effacent pas (si on veut bien se donner la peine).

Didier Daeninckx : Je crois que la fin du récit peut l’éclairer : les traces dont il parle ne sont pas celles de la colonisation, mais celles qui se rapportent à sa propre histoire, à la responsabilité de son clan dans la trahison et la mort d’Ataï.

Juliette Chaperon : Plusieurs fois, vous montrez que même si Gocéné parle français, les mots n’ont pas le même sens pour lui que pour les occidentaux. Je pense notamment aux moments où il dit « Je ne sais pas que ça veut dire « s’intéresser » », ou quand il explique qu’il n’est pas déçu, qu’il accepte les choses telles qu’elles sont. Est-ce que c’est dur ou évident de se mettre dans la peau de ce vieux monsieur de 90 ans à la culture si différente de la vôtre ?

Didier Daeninckx : Non, j’ai vraiment été porté par le texte. Je savais exactement ce qu’il en était de sa quête.

Juliette Chaperon : Toujours dans ce livre, vous parlez de rites funéraires pour protéger les morts, notamment avec la scène de la vente des chambranles. Vous semblez sensible au fait que des Français incultes et prétentieux ne sachent pas comprendre ces rites, mais je me demandais si au delà de la dénonciation du colonialisme, vous n’étiez pas tout simplement sensible à cette idée rassurante que le mort n’est pas seul, qu’il dispose de rituels pour l’aider à entrer dans ce nouvel état ?

Didier Daeninckx : Là-bas, on m’appelle "le vieux". Les premiers cheveux blancs vous dotent de la sagesse...

C’est vrai que l’on y ressent physiquement la durée de la vie humaine, que tous ses âges y sont différenciés. Et l’âge saisi par l’éternité.... On ne cesse de se cogner aux ancêtres, ils ne sont pas relégués dans des cimetières mais occupent une partie de l’espace dévolu aux vivants. C’est encore plus sensible au Vanuatu et en Nouvelle Guinée où les disparus sont matérialisés, sous forme de statuettes renouvelées chaque année. Ce qu’accomplit Gocéné, dans "Le retour d’Ataï" fait partie de ces rites : il veut que la tête exposée dans les musées reçoivent les soins des vivants avant de rejoindre le royaume des morts. Le hasard a voulu que lorsque j’écrivais ce texte, en 2002, la France restitue enfin la dépouille de la Vénus Hottentote à l’Afrique du Sud.

Juliette Chaperon : Du coup, question indiscrète, et j’espère que vous n’y verrez pas d’impertinence, mais comment aimeriez-vous mourir et comment aimeriez-vous être enterré ?

Didier Daeninckx : Un éditeur m’avait demandé, l’année passée, de rédiger ma propre nécrologie. La voici :

Didier Daeninckx 1949-2003. Né en marge de la capitale, il a choisi de s’exprimer dans celles de la littérature, avec une prédilection pour le roman noir, genre qui, par définition, ne tire pas à blanc.

Ses textes, sous l’apparence de fictions policières, interrogent l’opacité du présent et formulent des hypothèses sur son élucidation. Ouvrier imprimeur, il est venu au roman grâce à Raymond Barre, meilleur économiste de France, qui fit voter une loi indemnisant les chômeurs, un temps, à hauteur de 110% de leur salaire. Ne lui manifesta aucune gratitude en attaquant l’un des ministres de son gouvernement, Maurice Papon, dans son deuxième livre, Meurtres pour mémoire. La suite de son travail, dans divers domaines d’écriture, montre que cette attitude fut constante.

Celui qui se définissait comme un " raconteur d’Histoires " est décédé en octobre 2003, lors de l’épidémie connue sous le nom de " peste de l’encre " qui décima les lettres françaises, ôtant au génie de ce peuple 400 de ses plus brillants esprits. Sur son tombeau ce simple mot : " FIN ", mais en majuscules.

Juliette Chaperon : Enfin, ce n’est plus une question, mais je voulais vous dire que tout ce que vous transmettez sur le respect des anciens, des ancêtres, et sur la mort, dans « Le retour d’Ataï » est très apaisant. C’est un livre qui fait du bien.

Didier Daeninckx : Merci à vous : c’est la première fois que l’on qualifie l’un de mes livres "d’apaisant".

Brigitte Maindron : Il y quelques années (2001) est sorti un film "la repentie" de L.Masson avec Adjani. En lisant le synopsis je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement avec votre roman "la repentie" mais nulle part n’a été mentionné que c’était l’adaptation de ce roman, pourquoi ?

Didier Daeninckx : Les relations avec le monde du cinéma sont très compliquées. Il y a quelques années, Gérard Krawzick s’était appuyé sur Play-Back pour écrire le scénario de Héroïnes, avec Virginie Ledoyen, et les traces du roman étaient visibles. Pour La Repentie, il était évident, à la lecture du scénario écrit par Laetitia Masson, que seul le titre avait un rapport avec le texte original. Et la première scène, quand une fille paumée prend le premier train en partance. La mienne atterrit à Saint-Nazaire et s’embarque dans une histoire d’amour avec un plongeur industriel bossant dans le port, celle du film se retrouve dans un palace de la Côte d’Azur embourbée dans une romance avec un milliardaire. La mienne "vole" un journal d’annonces gratuites dans une boîte aux lettres. Miss Adjani prélève une paire de lunettes de soleil sur un présentoir de marques. La nécessité d’un côté, le futile de l’autre. Nous avons préféré, d’un commun accord, que la source, qui se résumait au titre, ne figure pas au générique.

Fabien Colt : M Daeninckx, avez vous d’autres projets avec Tardi ?

Didier Daeninckx : Après "Le der des ders" et "Varlot soldat", il est envisagé de se mettre, un jour, sur "Meurtres pour mémoire". Sans date. Jacques Tardi termine le quatrième volume du Cri du Peuple, avec Vautrin et je crois savoir qu’il y a du Burma et du Blanc-Sec au menu.

Pour ma part, j’ai terminé le scénario du premier épisode d’un "western" avec Mako aux pinceaux. Une histoire évoquant les colonies utopistes quittant l’Ancien-Monde, au milieu du XIXème siècle, pour créer une société idéale au Texas, puis en Floride.

Sylvain Fontaine : "Le chat de Tigali" est devenu un classique du polar pour la jeunesse. Comment ce livre est-il né ?

Didier Daeninckx : Je m’en souviens parfaitement. J’étais en vacances dans le sud de la France, vers Saint-Rémy de Provence. En tribu. Une nuit d’août, en regardant les étoiles, allongés sur l’herbe. L’une de mes nièces, une douzaine d’années alors, s’est confiée. Elle a commencé à me raconter ses malheurs de petite fille, malheur venus du simple fait qu’elle porte un nom algérien, ma soeur ayant épousé un Berbère. La gamine ne se remettait pas d’avoir été choisie, avec sa classe mosaïque, pour être le groupe pilote de la lutte contre les poux... J’étais désemparé. Je ne savais quoi répondre. Le lendemain, je me suis mis à l’ordinateur et j’ai écrit, dans la journée, Le chat de Tigali. J’en ai fait un tirage pour Vanessa, un autre pour sa soeur Sabrina, un autre pour son frère Olivier. Ce que j’avais à exprimer a pris la forme de cette métaphore.

Sue Neale : Vous insistez que vous n’êtes pas un écrivain engagé, car le mot implique trop, mais vous vous occupez toujours de la politique et de la société dans vos romans. Existe-t-il un mot convenable à vous qui peut exprimer votre engagement politique dans vos fictions ?

Didier Daeninckx : Je ne renie pas le sens "d’écrivain engagé", mais l’histoire oblige à prendre des distances avec ce que nous renvoie l’alignement de nombre d’intellectuels, des années 30 aux années 50. J’ai toujours en mémoire cette réponse glaçante d’éluard quand on lui demandait, au début des années 50, de porter son nom sur une pétition en défense des "dissidents" de Prague qui seraient bientôt pendus : "J’ai trop à faire avec les innocents qui crient leur innocence pour prendre la défense des coupables qui disent leur culpabilité". L’ "d’engagement", dans les conditions de la montée du fascisme, de la guerre mondiale, puis de celles de la guerre froide, a poussé à une extrême radicalisation des positions. Il se confondait avec une prise de parti. On était alors sommé de "choisir son camp", de prendre place d’un côté ou de l’autre de la barricade. Je ne rechigne pas à prendre position, mais ce n’est pas en termes de "fidélité", "d’obéissance" à une quelconque ligne, à de précises directives. Je crois que mes personnages sont affectés par l’injustice, l’inégalité croissante, l’abandon dans lequel sont maintenus plusieurs milliards d’humains. Ils vivent dans ce monde et ne se résignent pas à baisser les yeux pour fuir le désastre.

Sue Neale : Pourquoi avez-vous abandonné Cadin ? A l’heure actuelle considérez vous que les journalistes jouent le rôle de détective que les policiers ne remplissent plus ?

Didier Daeninckx : Le suicide de l’inspecteur Cadin date de 14 ans maintenant, et je m’en explique précisément, par le biais de la fiction et du commentaire ironique, dans ma dernière Série Noire : "Je tue il". La mort de Cadin, et l’abandon du personnage de flic sont annoncés dans "Lumière noire" en 1986, un roman au sujet des "charters de la honte" initiés alors par Air-Pasqua. Le ministre de l’intérieur inventait, dans le même temps la notion de "vrai-faux passeport" pour se sortir d’un mauvais pas. Quand le réel passe dans le "vrai-faux", que reste-t-il au romancier ? Lumière noire est donc aussi un texte sur l’épuisement littéraire du personnage de roman policier. Je mets en scène toute la cohorte des stéréotypes en action dans le noir : le flic proche de la retraite qui se refuse à la dernière saloperie, le journaliste fringuant de Libé, l’ennemi public au grand coeur à la Mesrine etc... Aucun ne va jusqu’au bout de l’histoire, et force reste non à la loi mais à l’ordre. En fait, les personnages les plus intéressants restent pour moi les "donneurs d’alerte", des individus du quotidien qui garde en eux une capacité d’insurrection.

Sue Neale : Il me semble que comme Simenon les paysages, les temps etc possèdent une fonction importante dans vos romans (en particulier ceux avec Cadin). Un choix délibéré avec un peu d’hommage au cinéma et à Simenon ?

Didier Daeninckx : Le personnage principal de nombre de mes romans est, d’évidence" la géographie, le paysage. C’est peut-être plus sensible dans la série des "Cadin", dans "Play-back" aussi, parce que ces romans accompagnent l’éradication du passé industrielle de la vieille Europe. Les années 80 sont encore inscrites dans un univers d’usines, de fumées, de cortèges habillés de bleu, dans un esprit de révoltes, de hargne, de revendications. La défaite ouvrière n’est pas entièrement "consommée". Puis vient le moment de l’effacement, de la transformation radicale du paysage. Ce changement de décor est un marqueur essentiel de l’époque. La manière dont on le traite aussi : par l’explosif pour contenir l’explosion sociale. J’ai assisté aux premières destructions de barres, quand on drainait les foules pour le spectacle. En fait les applaudissements étaient rares et pesait sur l’assistance le sentiment du désespoir, l’idée de la mort.

Snezana Pesah : Je viens de découvrir votre Å“uvre, il y a trois jours en lisant Nazis dans le métro. Ai-je tort de considérer qu’il s’agit, dans une large mesure, d’un roman à clefs ?

Didier Daeninckx : Non, il s’agit, de manière délibérée, d’un roman-pamphlet dirigé, à sa parution en janvier 1996, contre les intellectuels français qui prenaient fait et cause pour Slobodan Milocevic et ses soudards Madlic ou Karadzic, qui niaient la réalité des massacres, des opérations d’épuration ethnique. Un certain Roger Garaudy y est également évoqué. Ce n’est que quinze jours après la parution de "Nazis dans le métro" qu’éclatera la nouvelle de son ralliement aux thèses négationnistes et son adhésion à la secte de La Vielle Taupe.

Snezana Pesah : Ainsi, Ivan Astrapov m’évoque Edvard Limonov et André Sloga ressemble fort à Jean Meckert. De même, l’auteur épinglé au détour d’une phrase sous le nom de Mac Daube ne renverrait-il pas un diariste contemporain, fort amateur de jazz, par l’intermédiaire de l’humoriste Mac-Nab ? On pourrait en ajouter d’autres et les silhouettes de Kevin Kervan et Thierry Tégret, par exemple, rappellent fort Jean-Edern Hallier et Patrick Gofman.

Didier Daeninckx : Sloga (Meckert) et Astrapov (Limonov) sont exactement antagonistes dans le récit. Ils se combattent. On pourrait poursuivre le petit jeu : le journal "Fureur continentale" ressemble furieusement à "L’Idiot International", cette feuille antisémite des années 90 qui symbolisait le rapprochement de dandys d’extrême-droite et de communistes en déshérence... Si vous ouvrez un dictionnaire à "Jumel", nom d’un autre protagoniste rouge-brun du roman, vous tombez sur "jumeau" dont l’un des synonymes est "besson", dérivé du latin "bis" qui veut dire "deux" etc... Disons que c’est davantage qu’un roman à clef : il y a tout le trousseau.

Snezana Pesah : Cela ne risque-t-il pas de provoquer (et ce aux dépens éventuellement des objectifs que vous vous fixez), chez certains lecteurs, un effet un peu court de connivence, chez d’autres, un sentiment de frustration, voire, tout simplement, et c’est peut-être mon cas, un pur et authentique délire interprétatif ?

Didier Daeninckx : Cette variété de réactions m’enchante ! J’ai bien conscience, avec "Nazis dans le métro", d’avoir écrit un "roman de circonstance", un texte dicté par l’urgence. C’est le cas aussi de quelques nouvelles. Ils n’existent que par défaut : l’absence d’une presse véritablement libre et offensive, le poids paralysant des connivences. Ce qui n’était pas "tolérable" dans l’espace quadrillé du journalisme pouvait éclater, grâce à la folie d’un Pouy et le courage d’un Kerversaud, sous la couverture du Poulpe.

Snezana Pesah : Une preuve de ce délire ? Je ne peux m’empêcher de rapprocher le nom de Sloga du mot serbo-croate homonyme, qui signifie "union". Mais cela n’explique pas grand-chose et c’est sans doute une simple coïncidence.

Didier Daeninckx : Jean Meckert, quand Duhamel lui avait demandé de se trouver un pseudo américain pour la Série Noire avait proposé "Amilanar", qui s’est réduit en "Amila". Vous m’apprenez que le nom de l’homme solitaire que je mets en scène, Sloga, signifie "union". J’y vois d’avantage qu’une coïncidence : une confirmation.

Luis Alfredo : Dans meurtres pour mémoire, vous évoquez à la fois la guerre d’Algérie au travers de la répression dont étaient victime les Algériens vivant en France et la politique de déportation du gouvernement de Vichy ; dans le bourreau et son double, vous revenez sur la guerre d’Algérie pour évoquer la torture ; dans La Der Des Ders vous situez votre roman au sortir de la guerre de 14-18. Peut-on dire que vous écrivez pour mémoire ?

Didier Daeninckx : Je suis entré en collision avec l’Histoire il y a exactement 42 ans, le 8 février 1962, quand la police parisienne a tué une dizaine de manifestants au métro Charonne. Quelques jours auparavant, un commando de l’OAS avait jeté une grenade contre le domicile d’André Malraux, alors ministre de la Culture du général de Gaulle, et l’explosion avait défiguré une gamine, Delphine Renard. La manifestation entendait protester contre cet acte terroriste et exiger la paix immédiate en Algérie. Mes proches y participaient. Et dans la nuit est venue la nouvelle du massacre. La mère d’un copain de classe, Suzanne Martorell, figurait au nombre des victimes. Une autre voisine, madame Renaudat, grièvement blessée, est demeurée vingt ans au fond d’un lit, sans plus jamais prononcer une parole : le personnage de la mère aphasique, dans Meurtres pour mémoire, lui doit beaucoup. Inutile de préciser que les responsabilités, dans ces assassinats policiers, Papon au "premier chef", n’ont jamais été fixées, que les familles n’ont dû leur survie qu’à la solidarité qui les entourait. Il est évident que cette journée est essentielle dans mes choix d’écriture. En travaillant sur la reconstitution de cet événement, en 1983, j’ai pris conscience de cet autre massacre tenu dans l’ombre, celui des manifestants Algériens d’octobre 1961, victimes de la même police paponienne. J’ai alors compris l’importance symbolique de cette date, qui explique en grande partie son occultation. Le 17 octobre 1961 marque la fin de l’aventure coloniale. Pour la première fois, un peuple colonisé se dresse au coeur même de l’Empire. Il défie le Centre. Une manifestation se donne pour objectif Paris et sa place de l’étoile.

Je ne cesse d’interroger ces moments délaissés de l’Histoire : la torture ordinaire dans Le Bourreau et son double et surtout dans Corvée de bois, les mutineries des régiments russes en mai 1917 dans le Der des Ders, les débuts de la guerre froide dans La mort n’oublie personne. Je ne sais si j’écris "pour mémoire", mais je suis persuadé d’écrire contre l’oubli.

Luis Alfredo : Dans Nazis dans le métro, vous « partez » en guerre contre les liaisons bruns-rouges. Ces liaisons contre nature, et qui pourtant sont bien réelles. A votre avis quel est le socle de ces liaisons ? En vous posant cette question je pense à Léo Malet, qui a tenu, à la fin de sa vie, des propos ignobles

Didier Daeninckx : Là encore, c’est l’équation personnelle, familiale qui est à l’origine de cette sensibilité aux compromissions "rouges-brunes". Mon grand-père maternel, cheminot, avait été élu maire communiste d’une ville de banlieue, Stains, en 1935. Il s’est battu pendant plusieurs années contre le maire de la ville voisine, Saint-Denis, Jacques Doriot, ancien dirigeant communiste devenu guide suprême d’un parti nazi, le Parti Populaire Français. En 1939, mon grand-père a refusé la logique rouge-brune du pacte germano-soviétique et démissionné de son parti. C’est sûrement cette connaissance intime de l’histoire des années 30 qui m’a fait violemment réagir, dès 1989, aux premières manifestations de collusion. J’ai conservé cet exemplaire de l’Idiot International vendu par les militants CGT, lors d’une manifestation parisienne dont le titre proclamait "Krasucki président", alors que juste au-dessous figurait un article violemment antisémite titré "La lâcheté juive à l’élysée". Il a fallu les guerres de Yougoslavie et les exactions meurtrières du "national-communisme" pour que beaucoup de gens se rendent compte que ces liaisons avaient une réalité.

Le cas de Léo Malet me semble différent, surtout depuis la lecture de l’étude d’un historien, Gilles Pidard, dans le livre "Violence et colonisation" paru en juin dernier aux éditions Syllepse. Sa communication s’intitule "La "Série brune", racisme anti-arabe et guerre d’Algérie dans le polar français". une part importante est consacrée au père de Nestor Burma, et souvent, comme dirait Pécherot, "le nez s’tord". Le racisme anti-noir, anti-arabe anti-gitan, anti-juif, se donne libre cours dans l’oeuvre de Malet, et bien avant son déménagement forcé auquel il fait remonter sa haine de l’humanité dans nombre de ses interviews. On peut également consulter un mémoire de DEA de Cédric Perolini, à Paris 3 : "De la Trilogie noire à la Vache enragée, l’espace autobiographique chez Léo Malet". Cédric Perolini écrit par exemple : "Si on a parfois reproché à certains romans de cet auteur des relents nauséabonds, c’est sans doute dans Le soleil n’est pas pour nous (1949) que la xénophobie atteint des sommets intolérables, et on est parfois au-delà de l’incitation à la haine raciale".

C’est également ce livre qui m’avait éloigné de Malet, alors qu’il est de bon ton de mettre en avant cette Trilogie noire pour dire son génie.

Luis Alfredo : Dans une interview publiée dans la revue MV Montalban disait : « Le roman noir a une architecture appropriée pour traiter ce thème (comme la guerre d’ Algérie) parce qu’il est justement né pour refléter la minceur de la frontière entre politique et délit ». Partagez-vous cette vision du roman noir et est-ce là une des raisons qui vous ont conduit à ce genre ?

Didier Daeninckx : Depuis plusieurs décennies, le travail est devenu, pour des millions de personnes une fiction. Et les télés bruissent des malheurs du "meilleur d’entre-nous", mis au chômage de la vie politique, par la justice, pour des emplois fictifs. Ce simple rappel de l’actualité conforte l’analyse de Manuel Vazquez Montalban. J’ai pour ma part choisi le roman noir pour sa capacité à brouiller les frontières entre passé et présent, ou plutôt pour la possibilité qu’il offre de rendre visible la part de passé dont se gorge le présent. C’est toujours un hommage a ce qui a disparu.

Luis Alfredo : Dans toute une série de roman vous mettiez en scène l’inspecteur Cadin, puis vous l’avez fait disparaître. Dans un entretien avec la revue ligne noire vous expliquez que "c’était un personnage ancré dans la problématique des années 80. L’accélération de l’évolution du monde ne lui laissait pas d’ autre solution que le suicide". Est-ce vraiment la seule raison de sa disparition de votre univers romanesque ?

Didier Daeninckx : C’est la raison littéraire essentielle. Les deux premier textes de "Je tue il" livrent les deux autres motivations, l’une qui tient au littéraire encore, par le biais de Cervantès et du Chevalier à la Triste Figure, l’autre à la disparition de mon père.

Luis Alfredo : Meurtres pour mémoire, avait été porté au petit écran dans les années 80, à l’époque où la télévision se piquait de série noire. Quels sont aujourd’ hui vos rapports avec le monde de la télévision ?

Didier Daeninckx : J’ai écrit ou participé à une dizaine de téléfilms au cours des années 90 dans un environnement un peu moins formaté qu’aujourd’hui. J’ai eu la chance de travailler avec un producteur, Jérôme Minet, qui assumait la part ingrate des négociations avec les chaînes et empêchait ainsi que l’énergie des scénaristes se consument dans cent réunions stériles et contradictoires. Une collaboration enthousiasmante aussi avec Maurice Failevic et la productrice Véronique Frégosi (Streap-tease) pour une fiction-documentaire : "Le premier qui dit non". Depuis, je me consacre à l’écriture de récits, de nouvelles. Quelques petites choses sont en préparation, mais en adaptation, pas en scénarios originaux.

Laurent Greusard : Tout d’abord une question qui peut fâcher mais ce n’est pas mon but : Il y a quelques temps, il y a eu une volonté de votre part pour empêcher, sur des critères compréhensibles, un livre aux éditions Baleine : un poulpe écrit par quelqu’un de louche, proche de l’extrême droite et des milieux pédophiles si j’ai bien compris. Le livre n’est pas paru. Avez-vous le sentiment de ne pas peser le même "poids moral" auprès de Gallimard afin d’éviter la parution d’ouvrages policiers aussi étranges comme le dernier ADG ? Que pensez-vous également de la récente polémique autour de Dantec ?

Didier Daeninckx : Cette histoire est tellement embrouillée que je dois, avant de répondre à vos questions établir la manière dont les choses se sont passées. Au tout début de l’aventure du Poulpe en janvier 1996, quatre titres étant parus, Jean-Bernard Pouy m’a fait part de sa perplexité vis-à-vis d’un manuscrit. Une rumeur désignait la personne qui l’avait présenté comme ayant été un militant négationniste issu de l’ultra-gauche. Jean-Bernard savait que je travaillais depuis plusieurs années sur ces basculements teintant de brun des parcours commencés dans le rouge. Il a suffi de quelques discussions avec des historiens, de quelques lectures en bibliothèque, pour retrouver les multiples traces, sous pseudonyme, de ce militant qui souhaitait figurer dans le Poulpe. Le plus curieux, c’est que l’essentiel de ses écrits tendaient à faire le procès de l’antifascisme. Le délire politique de ce personnage l’amenait à considérer que le principal frein à la Révolution était le mirage de la lutte contre le fascisme. C’est à partir de ce premier supposé qu’il en venait à considérer que les chambres à gaz n’avaient pas existé. L’histoire de cette dérive a aujourd’hui été analysée, disséquée, et le dernier ouvrage en date est celui de Christophe Bourseiller : "Histoire générale de l’ultra-gauche" paru en octobre dernier aux éditions Denoël. On peut utilement s’y reporter.
Dès que j’ai pu vérifier que le prétendant au Poulpe avait fait un bout de chemin avec Faurisson et La Vieille Taupe, j’ai averti Pouy et les éditions Baleine. J’ai précisé que j’avais fourni un manuscrit (Nazis dans le métro) sur la base de la "commande morale" stipulant que le Poulpe était une collection de romans "antifascistes", et qu’il me serait donc impossible de maintenir mon texte si celui de ce personnage était publié. Les éditions Baleine, découvrant par la suite un autre texte de cet écrivain intitulé "Amis pédophiles, bonjour", décidèrent de refuser le manuscrit. Je n’ai donc pas "empêché" la parution de ce texte, j’ai simplement usé de mon droit le plus strict qui consiste à ne pas cautionner une collection lancée sur une base "antifasciste" dès lors qu’elle aurait publié un "anti-antifasciste" auteur de textes faurissonniens. (les journalistes disposent eux de la "clause de conscience).

De la même manière, je ne suis jamais intervenu auprès d’un éditeur pour freiner, différer, voire interdire un texte. J’ai accepté que mes romans soient publiés dans la collection Série Noire, en 1984, alors qu’ADG y publiait déjà depuis plusieurs années.

Que je sache, la Série Noire n’est pas une collection qui se définit sur un projet politique, comme le Poulpe. Je n’ignorais pas, en plaçant mon nom au catalogue, qu’elle avait publié Raf Vallet, un auteur de droite et de grande qualité, ou le médiocre au succès démesuré A.L. Dominique, pseudo de Dominique de Ponchardier, barbouze parmi les barbouzes, qu’elle avait publié Baroin, flic des RG infiltré à la direction du Grand Orient, et d’autres encore.

J’avais lu ADG, à l’époque, et toute une série de vannes rancies, à la Léo Malet dernière période, m’étaient restées sur l’estomac. On me trouvera peut-être trop délicat, mais je ne goûte que peu ce genre de sorties :"Gérard Cétieux était aussi le fondateur, avec un animateur télé connu dont l’intérêt pour les petits garçons n’était un secret pour personne, d’une association qui entendait prôner le droit qu’ils avaient de librement disposer de leur sphincter autrement que pour des besoins naturels". Et ça continue avec "les pédales", les "fiottes", "le grand pédé". Aperçu des pages 113 et 114 de la première édition de décembre 1980 :
"- On ne parle pas dans l’entrée, dis-je avec un bon sourire.
pouvons-nous pénétrer ?

- C’est pas des choses à dire à une tante, fit remarquer Machin (...)

- Ben voilà, dis-je en m’appuyant contre le mur, le canon toujours dirigé vers le bas. On est venu causer.

- Sûr qu’on n’est pas venus se faire enculer, dit Machin d’une voix d’outre-tombe.."

Et ainsi de suite. Certains louent le style des premiers bouquins d’ADG. Celui que je cite ici en fait partie, c’est même l’un de ceux qui est souvent mis en avant pour ses qualités : ça s’appelle "Pour venger pépère". à l’époque de sa parution, on ne pouvait remarquer l’hommage appuyé d’ADG qui baptisait son personnage principal Maître Delcroix, avocat. On n’a su quelques années plus tard que ce Maître Delcroix existait vraiment, quand il a publié un texte intitulé "La Police de la pensée contre le révisionnisme" puis quand il s’est présenté aux élections municipales et aux législatives sous les couleurs du Front National. L’historienne Valérie Igounet peut écrire de lui " avocat de négationnistes et convaincu, depuis longtemps, des thèses de ses clients". (Histoire du négationnisme en France, Le Seuil mars 2000). Le dernier livre d’ADG publié récemment dans La Noire n’est pas de cette eau saumâtre, et je ne vois pas ce qui aurait pu conduire à l’écarter de cette collection. Je suis par contre assez dubitatif quand, lisant certaines critiques nationales, on exonère ADG de ses combats "identitaires" repérables même par un lecteur borgne.

Pour le reste : j’ai aimé "La sirène rouge" de Dantec, puis j’ai décroché. L’écrivain cannibalisait ses personnages. Il devenait plus omniprésent encore que Christiine Angot. Ce qu’il a récemment écrit en rejoignant les "Identitaires-Unité Radicale" ne diffère pas vraiment de ce que l’on trouve dans les deux tomes de son Théâtre des opérations. Pour l’anecdote, j’avais été convoqué par la brigade criminelle, quelques temps après la tentative d’assassinat de Jacques Chirac, sur les Champs-élysées. Ceux qui allaient devenir les potes de Dantec avaient listé une dizaine de personnes, et il semblait bien qu’ils préparaient quelques mauvais coups. Je faisais partie des cibles, en compagnie de Sollers qui portait alors Dantec au pinacle. On n’a pas suffisamment souligné que ce ralliement de Dantec venait dix jours après les embrassades de Houellebecq et du mouvement raélien, les déclonés du cerveau. Pour les huîtres, il faut éviter les mois sans "r". Pour les écrivains, c’est la malédiction des noms en "ec" qui semble-t-il a frappé. Sans dec... (Fais pas le con, Embarek !)

Laurent Greusard : Sinon, dans vos ouvrages, à côté de l’Histoire et de l’intrigue policière, vous avez écrit une série de textes qui prenne comme cadre la Nouvelle Calédonie (deux récits chez Verdier et le dernier Série Noire). Est-ce du à une promenade là-bas, un intérêt lié aux circonstances géopolitiques, ou autre chose....

Didier Daeninckx : Non, à une passion pour ce bout de terre où résonnent si fort les échos d’ici. Ce n’est pas rien de fouler le sol de la colonie pénitentiaire où étaient déversées les "classes dangereuses", de refaire le parcours des déportés de la Commune, de se sentir frôler par les fantômes de Louise Michel ou de Maxime Lisbonne, de s’arrêter en pleine brousse devant les carcasses rouillées des pickup où furent flingués 10 membres de la tribu de Jean-Marie Tjibaou, à l’intersection des pistes de Tiendanite et de Tendo, d’entendre Olsa, à Canala me raconter l’histoire de son prénom allemand, de discuter avec la poétesse Déwé Gorodé qui s’est battu pour que les noms des Kanak morts dans les tranchées du Chemin des Dames, en 1917-1918 soient enfin inscrits sur le monument, qui domine Nouméa. Ce n’est pas rien de voir se rapprocher les irréductibles, de se dire qu’un miracle est aujourd’hui possible et qu’arrivera peut-être à se créer un pays associant tous ces destins. Pas rien de se promener dans la province nord où surgissent, à côté des plaques de lieux françaises, des panneaux sculptés redonnant la mémoire des dénominations kanak. C’est absolument saisissant. Imagine-t-on la résurgence des noms indiens d’avant l’escroquerie qui permit au Hollandais Peter Minuit de s’emparer de l’île de Manhattan ?

Laurent Greusard : Ensuite, vous avez collaboré à une série télévisée qui s’est arrêtée après quelques épisodes. Je dois avouer que l’adaptation écrite d’un des épisodes chez Gallimard est le livre de vous qui m’a le moins enthousiasmé ? Etait-ce un livre de commande, une volonté propre ? Pourquoi avoir choisi cet épisode-là ?

Didier Daeninckx : Ce livre "Un château en Bohème" est une sorte d’auto-fiction maquillée en roman policier. Il s’appuie sur une expérience vécue : ma participation à une rencontre internationale d’écrivains du noir, en février 1989, à Prague. Entre le moment de l’invitation et la réunion, l"écrivain dissident Vaclav Havel avait été arrêté et incarcéré à la prison de Ruzin. Avec Laura Grimaldi, Marco Tropéa et Jean-François Carrez-Corral, nous avions décidé de nous rendre à Prague afin d’exprimer notre solidarité à Vaclav Havel. Dès la première rencontre avec un public trié sur le volet, dans les locaux de l’Union des écrivains, les phrases qui fâchent ont été prononcées, et tout le programme de la semaine a été annulé. On nous a confinés dans un château splendide, Dobris, en Bohème. à quatre, nous n’avons cessé de réclamer que tous les écrivains adoptent une motion exigeant la libération immédiate du plus grand écrivain tchèque. La grande majorité des "collègues" s’y est refusée. On m’a alors proposé d’être traduit dans toutes les langues de l’Union soviétique, de transformer mes droits d’auteur à venir (des roubles non transférables) en une datcha sur la Mer Noire... Laura Grimaldi s’est vue proposer des diamants. Visitant les étages du château en compagnie de Jean-François Carrez-Corral, nous sommes tombés sur une petite pièce où officiait un type qui se faisait passer pour le correspondant de l’agence de presse cubaine "Prensa Latina". Il avait un casque sur les oreilles et la pièce était encombrée de matériel d’écoute. Si j’avais été seul, je crois que je douterais encore de la réalité de cette vision, du regard chaviré de l’espion découvert... J’en ai souvent reparler avec Jean-François, comme pour me convaincre encore de ce que nous avions vécu. à la fin, mon séjour a été écourté et on m’a mis dans un avion en partance pour Paris. Ce livre a fixé, par le détour de la fiction, cette illusion finissante, à l’Est.

Laurent Greusard : Etant professeur en lycée professionnel, je constate que de plus en plus sont utilisés certaines de vos nouvelles ou des extraits (votre version parodique des héros du quotidien avec un jeune homme qui met le feu à une ferme pour retourner à la télévision, une description tirée du Facteur Fatal, etc). Que pensez-vous de cela, comment le vivez-vous ?

Didier Daeninckx : Il y a quelques temps, je me trouvais dans un lycée professionnel. Un élève avait passé une semaine à fabriquer un objet sur les tours à bois. Il me l’a offert. Un jeu du "solitaire", parce que c’était ce qu’évoquait pour lui le mot "écrivain". En ce moment, je me rends régulièrement avec ma compagne au lycée professionnel Camille Claudel de Mantes-la-Ville. Une classe de techno m’a proposé, suite à une rencontre littéraire, de créer mon site internet. Je vis les choses de cette manière, tranquillement.

Gilda Fiermonte : Si ce n’était déjà fait, je vous aurais volontiers posé celle qui concernait le métro. On dirait qu’il y a comme une connivence entre vos lecteurs ! Dans une des réponses précédentes vous citez votre auto-nécrologie, avec cette phrase parmi d’autres : " Ouvrier imprimeur, il est venu au roman grâce à Raymond Barre, meilleur économiste de France, qui fit voter une loi indemnisant les chômeurs, un temps, à hauteur de 110% de leur salaire. " Vous avez déjà en bonne partie répondu sur vos motivations à l’écriture, mais je me demandais, sans la période de chômage que je crois deviner dans ces lignes, vous y seriez vous mis ?

Didier Daeninckx : C’était en 77-78, et pour la première fois je me retrouvais au chômage sans trop d’espoir de retrouver le même boulot qu’avant : la crise de l’imprimerie parisienne était au plus fort. Curieusement, je me suis retrouvé embarrassé de mon temps. J’ai comblé ce trop-plein par l’écriture, m’imposant huit heures de face à face avec la page blanche chaque jour. Je me souviens des regards, autour de moi, des interrogations que cette affirmation suscitaient, du soutien sans faille de ma femme. Je me plaçais hors de la norme et l’on essayait de m’y ramener.

Gilda Fiermonte : Toujours dans le même ordre d’idées, et devant la force de vos contributions au devoir de mémoire ou de témoignage, qui peuvent prendre chez vous des formes aussi variées que dans " Les figurants " ou " Meurtres pour mémoire " ( c’est vraiment histoire de n’en citer que 2), est-ce que ce ne serait pas dans la nécessité de cet effort-là que vous puissez votre énergie pour votre travail, plus encore que dans la hargne ou la colère devant les injustices ?

Didier Daeninckx : Je n’ai jamais pensé que le meilleur mot à accoler à "mémoire" soit celui de "travail". Toujours eu le sentiment que la mémoire ne pèse pas qu’elle allège, et que c’est son brouillage ou son occultation qui appesantit la conscience.

Gilda Fiermonte : Question peut-être un peu déplacée, puisque précisément pour vous le fond est important, mais travaillez-vous longuement vos pages ou vous viennent-elles d’entrée de jeu avec ce style ?

En tant que lectrice, j’apprécie beaucoup cette sorte de fluidité sans mots inutiles et l’humour qui affleure toujours mais sans insistance. Il se trouve que j’ai relu récemment " Meurtres pour mémoire " dont je me souvenais fort bien, et que dégagée de la lecture au ras des pages, puisque je connaissais l’histoire, j’y ai été particulièrement sensible.

Didier Daeninckx : Quand j’ai commencé à écrire et que je m’imposais le rythme de l’usine, huit heures-midi, deux heures-six-heures, je ne cessais d’être confronté à ce fameux vertige de la page blanche. Jusqu’au jour où je me suis aperçu que mon rythme "naturel" était de travailler par séquence de deux heures suivies par des activités annexes pendant deux autres heures. Je me mets à écrire quand les phrases sont prêtes, arrondies dans mon esprit, et ce que vous lisez est très proche de cette première version.

Gilda Fiermonte : Dans un tout autre domaine, parvenez-vous en tant que lecteur des autres, à faire la part entre ce qui peut être, disons, du talent d’écriture (je ne trouve pas les mots justes) et des engagements ou prises de positions politiques de la personne qui les écrit ? Je pense par exemple à Céline, et puis aussi, après une conversation que nous avions eue il y a quelques années à la bibliothèque de Clichy, à Léo Malet, que je ne parviens plus à lire avec un Å“il neutre ou indulgent, alors que ses Nestor Burma firent mon régal autrefois.

Didier Daeninckx : Je lis Flaubert qui vouait les Communards aux feux de l’enfer, et Zola ou George Sand qui ne lui cédaient en rien sur ce point. Le Feu Follet de Drieu la Rochelle ou cette Curieuse solitude du jeune Philippe Sollers. Une admiration sans borne pour Balzac qui était tout sauf progressiste. Je crois que cela se passe dans "l’intolérable" qu’évoque Cédric Perolini quand il lit "La Trilogie noire" de Léo Malet. Ce que porte alors la parole de l’auteur met le texte à nu. Ce sentiment, je l’ai jamais ressenti plus violemment qu’en lisant "L’instinct de mort" de Jacques Mesrine. L’auteur jouit en décrivant la manière dont il poignarde un Algérien, en région parisienne, avec le poignard qu’il utilisait déjà en Algérie. Il y a l’agonie dont il se repaît, le type enterré vivant... Comme souvent la fiction me permet de réfléchir, j’ai intégré cette lecture à une nouvelle, "La mort en dédicace".

Gilda Fiermonte : Pour terminer, je voulais dire que moi aussi je peux trouver vos livres apaisants, y compris les plus noirs, entre autre " Le facteur fatal ", parce qu’une injustice ou une horreur dénoncée perd un petit peu de sa violence dans ce vague espoir que si quelqu’un a trouvé le courage d’en parler, d’autres auront peut-être celui de s’unir pour que ça ne revienne pas. Merci encore pour les heures de bonnes lectures.

Pierre 425ème : Ne reprochait-on pas à Simenon de trop écrire ? " La qualité première d’ un écrivain, c’ est d’écrire", répondait-il ! Tu es présent sur plusieurs fronts, sur tous les fronts, diraient certains : littérature noire ( romans, nouvelles ), littérature jeunesse, bande dessinée, presse, scénario TV, Internet ( amnistia.net ).Penses-tu qu’ un écrivain " populaire" doit occuper le terrain ( au sens politique du terme) ? Ton oeuvre romanesque ne souffre-t-elle pas de ton engagement au quotidien ? Te sens-tu l’ héritier des feuilletonistes du XIXème ?

Didier Daeninckx : J’ai l’impression, au contraire, de ne pas assez écrire. J’ai cinquante histoires à raconter, en permanence et toute ne partie de ce que j’estime nécessaire à figurer dans la fiction y échappe. Je ne renie rien de ce que j’ai écrit, même si je suis conscient de certaines faiblesses, de pages lancées sur les rotatives alors que la solution formelle n’était pas aboutie. J’ai simplement "réhabilité" mon premier roman "Mort au premier tour", réécrit de fond en comble vingt ans après sa composition. Je viens de faire paraître "Le crime de Sainte-Adresse", un "roman-photo" sur le Havre en compagnie du photographe Cyrille Derouineau. C’est né d’une rencontre, d’un coup de coeur pour le reportage minéral sur la cité des dockers, sur la porte du Nouveau Monde... Le texte s’est écrit très rapidement, porté par les regards de Cyrille et la découverte époustouflante pour moi avec mon nom en "inckx" que le Havre fut, pendant quatre ans, la capitale de la Belgique. C’est toujours ça qui me donne l’énergie : être pris à contre-pied, avoir droit à un clin d’oeil du destin qui signifie : il y a du nouveau à raconter. En décembre, j’étais à signer à Montigny, au salon du polar. Un lecteur vient me voir et me dit : "Pour "Carton jaune", sur le Red-Star, vous vous êtes bien sûr inspiré de Rino Della Negra ?

Je lui avoue mon ignorance. En fait, en Rino Della Negra, ailier droit vedette du Red Star des années 40-43 était l’un des 22 résistants communistes du groupe Manouchian (l’Affiche Rouge) fusillés le 23 février 43 au Mont-Valérien. J’ai, dans la foulée écrit un livre pour enfants qu’illustre Pef en ce moment, ainsi que deux articles et une nouvelle pour un recueil que prépare l’ami Roger Martin. Je n’ai pas l’intention d’occuper quelque terrain que ce soit : ce que je traverse me passionne.

Pierre 425ème : La plupart des lecteurs connaissent bien l’ auteur de romans et le nouvelliste ; moins ton oeuvre illustrée. Tu travailles beaucoup avec des dessinateurs de BD, confirmés ou non ( Tardi, Mako ou Hannouka). Tes ouvrages en direction de la jeunesse font place au talent de divers illustrateurs ( Pef, Boucher ou Wattecamps). Ta collaboration avec Tignous, Gutierez ou Lapie est une réussite. Les textes qui accompagnent les photographies du grand Willy Ronis prennent place dans la continuité de ton oeuvre. Peux-tu nous parler de ta " confrontation " avec ces artistes et de cet exercice qui consiste à sortir de la relative solitude de l’ écrivain ?

Didier Daeninckx : J’ai appris à lire dans les bandes dessinées et les romans-photos, sur les "unes" de Détective, les pages en héliogravure sépia de l’Illustration, avant de faire connaissance des romans. à Stains, dans le pavillon voisin de celui du grand-père habitait une femme seule avec une ribambelle de mômes, la mère Paul. Elle gagnait sa vie en livrant la presse, à vélo, dans tout le quartier. Elle passait les invendus à ma grand-mère qui se faisait des frayeurs, en ces temps sans télé, en regardant les cadrages diaboliques de Di Marco. J’en profitais également. Et de tous les "illustrés" de l’époque, de la vogue des romans-photos, histoires-Harlequin à l’eau de rose et en noir et blanc souvent venues d’Italie. Cela ne se sait pas trop, mais j’ai commencé par publier, à compte de patron, un livre accompagné de dessins de Coureuil, que je délirais en sa compagnie, après l’usine et que cela a donné quelques planches publiées par Hara-Kiri, en 75 ou 76 où apparaît un certain Cadin.

C’est donc sans aucun problème de hiérarchie que j’aborde le travail en commun avec des dessinateurs (Tardi, Mako, Hanouka, Gutierez, Tignous, Pef, Boucher, Wattecamps), des peintres (Strubel, Ouzani), des sculpteurs (Lapie) ou des photographes (Ronis, Lambourg, Choquer, Do Duc, Gouby, Derouineau).

La rencontre avec Willy Ronis est l’un de ces moments où vous avez conscience que les lignes ont bougé, que vous êtes différend l’instant d’après. Pas un hasard si tant de nos préoccupations sont communes et que la route de Ronis a croisé durablement celles de Prévert qui inventa le nom de Série Noire, celle de Marcel Duhamel qui créa la collection. Ce monsieur est l’humanité incarnée, et pour ne pas tomber dans le sentimentalisme qui affleure, faisons dans le grandiloquent : c’est le Mandela de la photo.

Luis Alfredo : Le Bourreau et son double. Le titre nous informe du contenu de cet ouvrage. Mais le "double" n¹a pratiqué la torture que contraint et forcé, il a obéi aux ordres, à en être malade. Qu¹elle est sa part de responsabilité ? Pensez-vous que ce genre de faute ne puisse jamais être effacé ?

Didier Daeninckx : Le personnage du "Bourreau et son double" est un petit peu plus vicieusement composé. Jeune appelé vaguement opposé à une guerre dans laquelle il est embarqué, comme des centaines de milliers d’autres jeunes citoyens français, il ne torture pas. Il est présent, par inadvertance, dans un centre de torture, quelques minutes, et ne refuse pas d’accomplir un geste presque insignifiant. Remplir une baignoire. Il sait ensuite, pour la fin de ses jours que ce geste l’a fait basculer du côté des bourreaux. Il ne peut le retrancher de sa main ni de sa conscience. Il vit ensuite à l’image de ses personnages de Léonardo Sciascia qui ont ouvert une porte et on vu ce qu’ils devaient ignorer. Leur reste cette alternative : se persuader qu’ils n’ont rien vu et se vivre en déserteur de leur propre existence, ou affronter la réalité et perdre la vie. Je n’y avais pas pensé, mais le fait d’avoir évoqué hier cette porte de cagibi ouverte dans un château, en Bohème, d’avoir vu le visage chaviré du journaliste de Prensa Latina, est une répétition de ce thème, imposée par le réel.

Je ne sais comment on se sort de cette pesanteur dans la vie, je me contente de tracer des trajectoires de personnages de fiction. Peut-être indiquent-elles le sens de la plus grande pente.

Luis Alfredo : Pourriez-vous nous parler de vos activités à amnistia.net ? De ce qu’ elles vous apportent dans votre travail d¹écrivain

Didier Daeninckx : Je brasse une quantité de documents qui attirent mon attention et j’ai envie d’en rendre compte sur le moment. Internet possède cette qualité d’offrir la réponse immédiate (et en diffusion mondiale) à cette envie. Le mois dernier, Claude Mesplède m’a offert une collection de vieux papiers, des revues "Commune" et "Europe" des années 30, bourrées d’inédits de Eugène Dabit, l’auteur de "L’Hôtel du Nord" et créateur du personnage de "Lecouvreur". Il y a mille choses à en faire. Je tombe également sur les réponses (en anglais et latin) de Karl Marx au "Questionnaire de Proust" avant même l’invention du fameux questionnaire ! C’est que c’était un jeu à la mode depuis longtemps sous le nom de "Confessions". J’ai immédiatement publié l’interview exclusive de Marx sur amnistia.

Le site, visité chaque jour par plus de 3000 personnes et intégralement financé par plusieurs centaines d’abonnés, permet surtout de mener des enquêtes approfondies, de suivre des pistes sur plusieurs anées. Amnistia.net a été un outil essentiel pour la révélation des dysfonctionnements de l’université lyonnaise, l’emprise de négationnistes sur Lyon III et dans une moindre mesure sur Lyon 2. Le travail d’enquête et la publication en ligne de documents a permis que Serge Thion, l’un des principaux militants négationnistes mondiaux soit mis à la porte du CNRS. Tout le monde nous disait qu’il était inamovible, que notre combat était voué à l’échec. La publication en ligne des preuves qu’il utilisait le matériel du Cnrs pour sa propagande lui a été fatale. à une dizaine de rédacteurs, nous suivons des dossiers comme celui de la Corse (une spécialité d’amnistia) du pays asque, de la guerre en Irak (après un suivi de celles de Yougoslavie ou d’Afghanistan), de l’activité de l’extrême-droite, des diverses tentatives rouges-brunes dont les dernières autour de Tarek Aziz et des subventions en équivalent-pétrole de Saddam Hussein au temps de sa splendeur.

Ce travail permet de demeurer en éveil, d’échanger des points de vue avec les membres de la rédaction, d’affiner sa réflexion. Une gymnastique de l’esprit qui doit avoir des effets toniques sur le travail d’écriture... Amicalement

Benjamin Coste : Il y a quelques années, feu l’excellente et regrettée émission "Qu’est-ce qu’elle dit Zazie ?" était venue vous rendre une bien sympathique visite dans votre pavillon à Aubervilliers. Si ma mémoire est bonne, la caméra était montée jusqu’au dernier étage, lieu où se tenait votre mac de travail. Et là, face à votre ordinateur, sur un pan de mur, un plan assez large avait montré votre bibliothèque bien remplie. Et puis, en y regardant de plus près, la caméra, de plus en plus scrutatrice, avait remarqué quelques livres qui, de prime abord, semblaient mal rangés. Mais, bien vite, le téléspectateur comprit que ces ouvrages étaient sciemment mal disposés, c’est à dire mis volontairement de façon à ce qu’ils dépassent, posés sur leurs tranches. Vous aviez alors expliqué cette "originalité" par le fait que votre fille (je crois) vous demandait régulièrement quoi lire et que par ce moyen vous répondiez indirectement et habilement à sa demande. J’avais et je trouve encore - à l’heure où moi aussi je suis papa - l’idée excellente. Qu’en est-il aujourd’hui ? L’astuce a-t-elle portée ses fruits ? Que lui proposez-vous à l’heure actuelle ?

Didier Daeninckx : Vous me parlez d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. "Votre fille a vingt ans..." Cinq de plus, en fait. à l’époque, elle se refusait à la lecture, bloquée par le fait que je passais avec les livres une trop grande partie du temps dont elle estimait être la véritable propriétaire. C’était ma plus violente critique. Rien de ce que j’écrivais ou publiais ne trouvait grâce à ses yeux. Elle était d’autant plus sincère et convaincante qu’elle ne lisait rien de ce qui portait mon nom en couverture. Puis un jour elle m’a demandé que je lui écrive une histoire. C’est devenu un livre, "La papillonne de toutes les couleurs". Aujourd’hui, elle me fait partager ses enthousiasmes, en littérature et surtout en cinéma. Hier soir, j’ai visionné un film auquel elle a participé avec une dizaine de ses proches, des jeunes de Pantin, d’Aubervilliers, du quartier de la Villette : un atelier théâtre autour de Roméo et Juliette. Des mômes des cités confrontés pendant un an à la langue de Shakespeare, à la subtilité du désordre amoureux. Les premières séances, c’est le parlé imposé par les Guignols qui affleure, cette image que l’on veut leur imposer d’eux et qu’ils adopte pour être dans la norme. Puis ils s’émancipent peu à peu du cliché, du lieu commun dans lequel on veut les confiner. La métamorphose est à couper le souffle. Une petite heure devant l’écran de ce miracle quotidien vous redonne de l’énergie pour écrire pendant dix ans. ça fera plaisir à certains et en plongera d’autres dans la consternation. Ce sont les buts recherchés.

Merci de toute cette attention et longue vie à mauvaisgenres.


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