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envoyer par mail à un amiLa sortie de la version 2 du Dictionnaire des littératures policières est annoncée pour le 22 novembre. Il nous a semblé opportun de publier sur Bibliosurf.com les réponses de Claude Mesplède - avec son aimable autorisation - aux questions des abonnés de la liste de discussion publiées sur site Mauvais genres en octobre 2003.
Bernard Strainchamps :Est-ce qu’Internet a modifié ta façon de travailler ?
Claude Mesplède : Bien sûr, comme tout le monde, j’ai modifié ma façon de travailler à cause d’Internet. Savoir par exemple que je peux faire lire un texte quelques secondes après avoir fini de l’écrire est extraordinaire. On a tendance à trouver ça normal parce qu’on s’habitue trop rapidement aux évolutions techniques, mais pour ma part je reste toujours émerveillé comme un gosse par toutes ces possibilités nouvelles qui nous sont offertes. Avec Internet on peut copier de la musique, des films et travailler des textes d’une autre façon. Il y a donc ce premier changement : pouvoir soumettre texte ou interrogations en temps réel. Ce que je n’ai pas manqué de faire avec l’ami Marc Madouraud qui m’a épaulé dans mes travaux. Je l’indique au passage. Marc a signé environ 180 fiches. Il a aussi accepté de lire tel un correcteur l’ensemble de l’ouvrage pour traquer les sottises éventuelles ainsi que les fautes et coquilles inhérentes à ce type de travaux de longue haleine. Grâce à Internet Marc et moi communiquions chaque jour et parfois à plusieurs reprises. Il en a été de même avec d’autres collaborateurs comme Jacques Finné qui habite Zurich, Romain Brian de Dijon, Paul Bleton et Norbert Spehner qui vivent au Canada, ou encore mon amie Lourdes Perez, la traductrice de Manchette en Espagne et qui vit à Gijon. C’est sûr qu’on gagne du temps...
Le deuxième changement dans ma façon de travailler a été la possibilité de me connecter en direct sur les sites des Bibliothèques nationales et d’avoir accès aux divers catalogues afin de retrouver la date de sortie d’un livre, son premier éditeur, etc. J’ai souvent consulté les catalogues de la Bibliothèque Nationale, de la bibliothèque du Congrès à Washington, celle de Londres, la bib. Royale de Belgique et épisodiquement la Bib. de Berlin. On n’y trouve pas toujours ce que l’on cherche, notamment à la BN où pas mal de polars sont absents, mais ça aide bien quand même. Dans le même esprit, on trouve sur le Net des tas de sites consacrés au polar. Certains sont excellents, d’autres non. On peut donc consulter des biographies et des bibliographies, c’est à dire des éléments qui sont à la base du dictionnaire. Mais cette profusion (pas pour tous les auteurs au demeurant) de renseignements ne doit pas griser le chercheur. Il faut toujours vérifier ce qu’on trouve sur le Net. C’est indispensable car certaines informations ne sont pas fiables. Lorsqu’on trouve deux dates de naissance différentes pour un romancier comment doit-on faire par exemple ? Enfin, la facilité de communiquer avec des romanciers du monde entier s’est bougrement améliorée. Prenons un exemple. En 1983, lorsque je me suis mis à écrire le deuxième volume du "Voyage au bout de la Noire", j’ai dû écrire plus de trois cents lettres à des auteurs américains, anglais et quelques Français. La marche à suivre était la suivante en ce qui concerne les étrangers. Je prenais contact avec les agences parisiennes qui détiennent leurs droits afin de connaître les noms des écrivains qu’ils géraient. Une fois connu ce renseignement, je faisais parvenir mes lettres aux diverses agences avec un chèque représentant les prix des timbres et j’attendais les retombées. Généralement diverses réponses sympathiques souvent accompagnées d’une photo de l’artiste mais autant d’enveloppes renvoyées avec "n’habite pas à l’adresse indiquée". Aujourd’hui, on arrive souvent à trouver les adresses électroniques des auteurs et beaucoup ont même un site. Par exemple, je ne trouvais pas la date de naissance de Judith Kelman (un auteur de suspense féminin intéressant, soit dit au passage). Je lui ai envoyé un e-mail à 10 heures du matin à New York. A treize heures, sans faire sa coquette elle m’envoyait un message avec sa date de naissance précise et quelques mots d’encouragement à propos de mon livre. Une autre fois, j’ai écrit à James Grady sur lequel j’avais peu de renseignements biographiques. Le lendemain, je recevais quatre pages détaillées sur sa biographie, un inestimable cadeau car il s’agissait d’informations de première main que personne ne possédait en France. Donc sans conteste, Internet est un outil très performant dans la recherche de documents et pour la rapidité de la communication. Il est évident que tous ces éléments ont modifié ma façon de travailler.
Arno Servant : Avec toutes tes notes de lectures tu dois être en mesure de "dénombrer" combien de polars tu as lu. Te souviens-tu du premier ?
Claude Mesplède : Non, j’en suis incapable de savoir combien de polars j’ai lus. Je lis des romans depuis l’âge de huit/neuf ans, des polars depuis que j’ai une douzaine d’années et à l’époque, je ne faisais évidemment pas de fiches de lecture. Je n’en possède d’ailleurs pas pour chaque livre que je lis et même, à présent, j’ai tendance à ne plus en faire tant l’écriture de ce dictionnaire m’a procuré une overdose de lecture et d’écriture. C’est ainsi que durant l’été, j’ai dû lire à peine une dizaine de livres seulement alors que ma cadence était pratiquement celle d’un roman par jour. Même diagnostic pour la fiche de lecture : je n’en ai plus le goût actuellement.
Concernant mes souvenirs sur mes premières lectures, je me rappelle avoir commencé mon exploration du genre avec des romans de Leslie Charteris que des amis avaient offert à mon père. Il y avait deux titres : « Le Saint au Far-West » et « Le Saint conduit le bal ». Je crois que dans la première histoire, alors qu’il se retrouve dans une délicate situation, Simon Templar réussit à s’en tirer grâce à son étui à cigarettes qui contient une cigarette truquée. A moins que ma mémoire me joue un tour car je n’ai jamais relu ce bouquin. Un autre titre qui m’a marqué à la même époque est un petit récit de Peter Cheyney intitulé « La dernière enquête de l’inspecteur Ralston » publié dans la collection LeVerrou. J’avais été frappé par la chute de l’histoire. Le coupable était un faux paralytique qui, pour donner le change, passait son existence sur une chaise roulante. Certes, on peut trouver mieux mais j’avoue qu’à douze ans, je suis resté aussi scotché à la fin de cette lecture que je l’ai été il y a quinze jours en achevant l’ excellent « Shutter Island » de Dennis Lehane.
Arno Servant : La famille Mesplède sévit dans le polar (cf Les trottoirs de belgrano série noire n°2393 de Pierre-Alain Mesplède).
Claude Mesplède : Jean-Pierre Mocky a pris une option sur « Les trottoirs. » et j’ai lu le scénario qu’il a écrit. Ce n’est pas mal du tout. Reste à trouver les comédiens et le fric pour tourner. Mais mon frère a également écrit un Poulpe (E pericoloso for Jersey) ainsi qu’un roman historique bien ficelé axé autour de la mort de Jeanne d’Arc à propos de laquelle il émet une hypothèse audacieuse (« Il était une foi »). Ce dernier bouquin est paru chez Méréal qui a mis la clé sous la porte il y a deux ans. Mais je précise que la famille Mesplède ne sévit pas que dans le polar. Mon second frère, Jean-François, journaliste sportif à Lyon, est également un critique gastronomique réputé dont les articles dans les revues spécialisées peuvent contribuer à améliorer le remplissage d’un établissement peu fréquenté. Lui aussi écrit des livres mais axés sur la cuisine et la gastronomie. Son plus beau titre reste « Trois étoiles au Michelin » paru chez Gründ où il raconte l’histoire de tous les grands chefs qui ont reçu trois étoiles dans le guide Michelin. Il a mis dix ans à l’écrire et à recueillir des témoignages et des documents. En fait, ta question me fait découvrir que ce que je fais dans le polar (où je connais beaucoup d’auteurs) mon frangin le fait dans la cuisine (où il est pote avec tous les grands comme Bocuse).
Arno Servant : Quelles sont les références de tes romans ?
Claude Mesplède : Je n’ai écrit qu’un seul roman. C’est un Poulpe intitulé « Le cantique des cantines ». J’ai eu plaisir à l’écrire même si ce n’est pas un roman impérissable car j’ai pu parler du milieu ouvrier dans lequel j’ai baigné depuis l’âge de 15 ans. Comme j’ai été pas mal d’années délégué syndical et également délégué au comité d’entreprise, j’ai agrémenté mon récit de quelques unes des magouilles que j’ai eu à connaître, principalement dans la gestion des restaurants. Mais il y a eu pire dans la gestion des centres de vacances.
Arno Servant : Est-ce après en avoir beaucoup lu que tu as "chopé" le virus. Ou est-ce l’ampleur de la difficulté t’as plus poussé vers la critique ?
Claude Mesplède : Non ce n’est pas l’ampleur de la difficulté. C’est tout simplement parce que je n’ai rien à apporter par le biais d’un roman. D’autre part, lorsque je lis Vargas, Oppel, Dessaint, Pennac, Raynal et quelques autres, je trouve ma façon d’écrire bien plate. Alors laissons le soin d’écrire des romans à ceux qui font cela très bien. Je n’ai aucune ambition littéraire. Par contre, j’ adore transmettre le virus de la lecture aux autres. J’aime faire partager mes passions et comme je suis né à une époque où le polar était vilipendé, j ’ai eu envie de le défendre et de faire ce qu’on n’avait encore jamais fait. Un ouvrage consacré à la vie et à l’ouvre de tous ces romanciers méprisés par l’intelligentsia afin qu’il reste une trace d’eux, qu’ils ne soient pas complètement oubliés. C’est ainsi qu’est né mon premier dictionnaire sur la Série Noire, écrit avec Jean-Jacques Schléret. Mais tous ceux qui me connaissent vous diront que je réagis de la même façon pour tout. Par exemple lorsque j’animais des émissions de jazz sur une radio toulousaine, j ’avais confectionné des fiches sur les jazzmen, sur tel ou tel standard. Je suis un autodidacte et je construis mes connaissances en fabriquant sur tous les sujets des fiches écrites à la main. En ce moment je me passionne pour les musiques de films. Si vous avez des questions à ce propos, ne vous gênez pas, je vais devenir imbattable..
Arno Servant : Pour finir cette question que j’ai déjà poser sur une autre liste. Pourquoi le "petit éditeur" (et ce n’est pas péjoratif)Joseph K n’a t-il pas mis en place un système de souscription à tarif préférentiel qui aurait permis d’en vendre déjà , de mon coté, un certain nombre ?
Claude Mesplède : Le petit éditeur n’a pas les moyens matériels de suivre une souscription tout en faisant parallèlement tourner sa boutique. Il faut savoir que Franck Lhomeau, le patron des éditions, est seul pour tout faire avec une employée qui vient deux journées par semaine s’occuper de la mise en page des ouvrages. Dans ces conditions, il faut parer au plus pressé. C’est le lot des petits éditeurs. Je souligne que dans cette aventure, Franck Lhomeau a tenu la barre très haut, m’a fait compléter certains articles, revoir certains détails. Il m’a, à diverses reprises bien cassé les burnes et si j’ étais colère sur le coup, je dois reconnaître avec le recul, qu’il a eu raison d’être exigeant à propos de ce livre car c’est une marque de respect vis à vis des lecteurs. C’est aussi la marque d’un vrai directeur littéraire.
Arno Servant : Finalement une dernière, et le Festival de Granville "Les visiteurs du noir" ça ne te fait pas envie. Janvier sur les côtes de la Manche l’ambiance et la lumière se prêtent extrêmement bien au polar......
Claude Mesplède : Je connais bien Granville où je suis allé une année avec Vargas et Picouly. On y a mangé la fameuse soupe aux bulots. Mais j’avoue que hormis mes destinations favorites qui restent Bergerac, Lamballe et Frontignan, je suis un peu fatigué par les voyages. Car c’est toujours une expédition lorsqu’on va de province à province.
Jean-Marie David : Comment peut-on entreprendre un travail d’une telle ampleur - et qui n’a jamais été fait - sans s’arracher les cheveux ?
Claude Mesplède : Lorsque ce projet est né, je n’avais pas mesuré l’ampleur du travail qui m’attendait. Par exemple, j’avais calibré les articles à venir d’une façon simpliste. Les grands auteurs auraient droit à trois feuillets (soit 4500 signes), les « moyens » auteurs seraient traités avec un ou deux feuillets, et les « petits » auteurs (on se croirait dans l’histoire de Boucle d’or et des trois ours !!!) se verraient accorder royalement un demi, voire un feuillet par protection. C’est ainsi que j’ai fait mes premières recommandations au petit carré d’amis qui avaient accepté de travailler bénévolement pour moi. Je me suis rendu compte au bout de quelques semaines de l’inanité de mes propositions. Je me retrouvais brimé dans ma façon d’écrire, dans l’impossibilité de développer des informations intéressantes parce qu’il fallait tout dire en deux feuillets. Du coup, nous avons décidé (je dis « nous » car du début à la fin, ce projet a été discuté, conçu et amélioré avec l’aval de mon éditeur Franck Lhomeau) de ne plus calibrer les articles, mais d’écrire sans retenue ni contrainte. Déjà , cette modification par rapport au projet initial, a modifié bien des choses et transformé le petit annuaire de départ en énorme dictionnaire de plus de 1800 pages. Je ne supposais donc pas, lorsque je me suis lancé dans cette entreprise, arriver à une telle accumulation d’informations et de matériaux. Ceci dit, une fois que j’étais lancé, il convenait d’aller jusqu’au bout. J’ajoute (mais peut-être l’ai-je déjà dit) que lorsque ma copie a été rendue à Franck Lhomeau, vers mars 2000, aucun de mes articles ne mentionnait les éditeurs des ouvrages cités. On trouvait dans le corps de l’article plusieurs titres de l’auteur à propos desquels je me hasardais à faire un commentaire et, à la fin de l’article, sous la bannière « autres titres », j’énumérais tous les romans de cet auteur non mentionnés dans l’article. J’estimais, à tort, que mes lecteurs devaient faire un effort de recherche pour retrouver les éditeurs eux-même ou avec l’aide de leur libraire. Quant à la bibliographie, ils devaient la reconstituer en additionnant les titres de l’article aux titres cités hors article. Mais Lhomeau a dit « halte-là » : « Claude, il te faut reprendre ton livre et compléter chaque fiche (auteurs et personnages) par une bibliographie complète ». J’ai pesté une fois de plus, mais me suis vite rendu compte que c’était un super bonus pour l’ouvrage et me voilà reparti durant une bonne année au moins, voire dix-huit mois, pour reconstituer ces satanées bibliographies. Je souligne au passage l’aide inestimable que m’a apporté Marc Madouraud. Outre les 180 fiches (voire plus mais je n’ai pas fait le décompte exact) qu’il a écrites, son efficacité dans le domaine des biblios d’auteurs anciens est redoutable. Et puisque c’est toi qui as posé la question, cher Jean-Marie David David, tu sais aussi bien que moi la dépense de temps et d’énergie que demande la confection d’une bibliographie (tu as d’ailleurs accepté de relire plusieurs des miennes et de les compléter). Mais aussi quel plaisir une fois la biblio achevée. Arrivé là je ne sais pas trop si j’ai répondu à ta question. Je ne me suis pas arraché les cheveux, mais mon projet initial s’est modifié en cours de route si bien qu’une fois engagé, il fallait tenir jusqu’au bout même si les objectifs s’étaient modifiés.
Jean-Marie David : Comment peut-on prendre la décision de boucler ce travail qui nécessite pour bien faire une mise à jour perpétuelle (biographie et bibliographie des auteurs...), du moins pour les auteurs encore en vie ?
Claude Mesplède : Lorsqu’on publie un livre, il faut bien s’arrêter un jour et c’est ce que nous avons fait. Mais tu as raison, ce dictionnaire est un boulot perpétuel et qui ne sera jamais conclu puisque chaque année apporte son lot de nouveaux écrivains tandis que les anciens sortent des livres régulièrement. C’est une chose que j’ai bien connue entre le moment où j’ai rendu mon manuscrit et l’instant où il est parti chez l’imprimeur. Presque trois ans se sont écoulés durant lesquels une de mes principales occupations (outre de confectionner plus de 1500 bibliographies) fut celle de surveiller toutes les nouvelles parutions et d’en lire le maximum afin de faire une mise à jour des fiches de tous les auteurs contemporains. Je dois avouer que c’est exténuant et toutefois indispensable sinon personne ne comprendrait qu’un livre publié en 2003 arrête ses références en 2000. On pourra nous rétorquer qu’il manque pas mal d’articles sur des auteurs contemporains. Ils figureront dans une éditions ultérieure. De son côté, Marc Madouraud, ce nouveau pape du roman populaire ancien, m’a déjà envoyé pour une éventuelle seconde édition, une dizaine de fiches consacrées à des auteurs du début du siècle dernier et j’avoue n’en connaître aucun. Donc, sournoisement, nous travaillons déjà à une prochaine édition car comme tu le dit, lorsqu’on tombe là -dedans, on ne peut plus s’arrêter.
Jean-Marie David : Comment avez-vous opéré vos choix pour présenter telle ou telle personne dans votre encyclopédie ? Ancienneté, notoriété dans le milieu, coup de cœur, jeune talent ?
Claude Mesplède : Pour ma part, j’ai tendance en toutes choses à fonctionner au coup de cœur. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’écrire une série de fiches consacrées à des auteurs que j’apprécie. Il y a les anciens comme Jean Amila dont je parle un peu partout depuis plus de vingt ans et les nouveaux comme Woodrell, Pelecanos, Lehane, Grady, Stephen Hunter ou encore Kent Harrington, un type injustement méconnu qui est un clone de Jim Thompson. Bien sûr je ne me suis pas limité aux Américains, mais je ne vais pas énumérer tous mes choix. J’ai essayé dès le départ d’établir une liste la plus complète possible de tous les auteurs à traiter. Certains s’y sont rajoutés en route comme Marie-Elizabeth Braddon (1835-1915) prêtresse méconnue du suspense à la fin du 19e siècle. Lorsque l’éditrice Joelle Losfeld a réédité plusieurs de ses ouvrages, il devenait intéressant de parler de Braddon car des textes étaient disponibles. Idem pour le Sud Africain Deon Meyer qui a été traduit en 2002, puis en 2003. Vu la qualité de ses textes, il fallait l’intégrer immédiatement. Donc les choix ont été très divers. Certes la notoriété, mais il existe des tas de romanciers dont on ne se rappelle plus du tout aujourd’hui alors il a fallu examiner les catalogues, dresser des inventaires et choisir parmi tous ces noms. Il est des choix plus fantaisistes et qui ont parfois hérissé mon collaborateur préféré MM. J’ai retenu Isidore Isou, à l’origine du lettrisme ( que ceux qui ne connaissent pas ce mouvement littéraire fassent une recherche sur Google) parce que ce patronyme m’amusait follement. J’avais aussi sur ma liste un certain Népomucène Jonquille que Lhomeau a impitoyablement supprimé. Donc parfois il y a des choix simplement pour le plaisir comme d’y classer Françoise Sagan bien qu’elle n’ait écrit qu’une nouvelle policière. L’anecdote est marrante. Elle a publié son texte aux Etats-Unis dans la revue Ellery Queen Mystery Mag. L’édition française a voulu la publier à son tour mais comme le manuscrit français avait été perdu, ils ont traduit la version américaine.
Jean-Marie David : et pour les auteurs qui flirtent avec plusieurs genres, présentez-vous leur oeuvre partiellement ou en totalité ?
Claude Mesplède : Pour les auteurs qui flirtent avec plusieurs genres, on a essayé d’équilibrer les choses. Par exemple pour Asimov, on a évoqué rapidement son œuvre, parlé de ses romans typiquement policiers, puis de ceux où il mêle SF et polar. Tout dépend aussi de l’auteur. Mais nous avons pas mal d’écrivains qui sont à cheval sur la SF et le polar comme Jack Vance, Poul Anderson, Fredric Brown, Jean-Marc Ligny, Roland Wagner, etc.
Jean-Marie David : Comptez-vous réhabiliter certains auteurs avec votre encyclopédie ? Pour prendre un exemple, Pierre Bellemare est systématiquement écarté des études sur le polar alors que "ses" livres font partis des meilleurs ventes, qu’ils sont classés en librairie au rayon polar/sociologie et que ses lecteurs sont des lecteurs de polars (et je sais qu’il ne sera pas dans l’encyclopédie !). Qu’en est-il également de Paul-Loup Sulitzer ?
Claude Mesplède : Je ne sais si certains auteurs seront réhabilités dès lors qu’ils figurent dans ce dictionnaire. J’espère qu’on les négligera moins au niveau des amateurs toujours en quête de découvrir des livres captivants. La question que tu poses au sujet de Bellemare et de Sulitzer, je me la suis également posée. J’avais retenu Sulitzer mais pas Bellemare car ses histoires (à moins que je ne sois dans l’erreur) tirées de faits divers réels ne s’apparentent pas à des romans. Pour Sulitzer par contre on peut s’interroger. Je ne l’ai pas retenu par paresse : je n’avais ni le temps et encore moins l’envie de lire ses livres.
Jean-Marie David : Est-il difficile de parler d’auteurs qu’on ne connaît pas ou mal ? Vos collaborateurs se sont proposés dès le début de s’occuper des auteurs qu’ils connaissaient bien ou leur avez-vous vous-même suggéré tel ou tel auteur ?
Claude Mesplède : Il est de toutes façons difficile de parler d’un auteur, qu’on le connaisse bien et à plus forte raison si on ne le connaît pas. Oui c’est difficile car on n’est jamais sûr de sa propre lecture de l’œuvre et on peut passer à côté de choses essentielles. Mais en général, on arrive à écrire un article circonstancié sur un romancier lorsqu’on a lu un certain nombre de ses livres. On tente de traquer les constantes, le fil conducteur et les thèmes favoris. On apprécie ou non l’écriture et les personnages. Quant on connaît mal, on s’efforce de lire ses livres pour le mieux connaître. C’est ce qu’il m’a fallu faire pour nombre d’auteurs ne relevant pas du genre noir. Lorsque j’ai pris contact avec chacun de mes futurs collaborateurs, je savais en gros les sujets sur lesquels ils étaient imbattables et naturellement ce sont sur ces sujets que je leur ai proposé d’écrire (à l’exception de Madouraud qui, après avoir accepté d’écrire des fiches sur des auteurs que je lui désignais, a eu l’audace de proposer d’autres noms ).
Jean-Marie David : Comment arrivez-vous à mener à bien tous vos travaux (rédaction d’articles de presse/sur internet, direction de collections, écriture...) On vous voit sur tous les fronts !!!
Claude Mesplède : J’anime aussi des stages de formation polar auprès des bibliothécaires…. Mon secret ? Je dors peu (5 à 6 heures quotidiennes) et surtout, j’ai une femme extraordinaire qui a pris en charge beaucoup de choses pour me permettre de consacrer tout mon temps à finir ce livre.
Marc Madouraud : "Quand on y réfléchit, ne faudrait-il pas une fiche sur le polar sur Internet, vu les multiples sources d’informations que l’on peut y trouver ("Mauvais Genres" n’étant pas la moindre) ?"
Claude Mesplède : Je crois savoir qu’au départ cette question a été envoyée à notre webmaster chéri sous la forme d’une boutade, mais comme elle m’est posée, j’y réponds. « Mauvais Genres » est un site génial pour la foule d’informations diverses qu’on peut y trouver. L’amateur de polar et de SF y trouve son compte à chaque visite. Mais « Mauvais genres » est aussi un site génial parce que son webmaster, le populaire Bernard, incite sans cesse les abonnés à participer à améliorer le contenu du site en envoyant leur contribution personnelle. Et chaque abonné, lorsqu’il ouvre ce site, devrait chercher à apporter lui aussi sa petite critique, son information, enfin quelque chose pour que ce site soit encore mieux. J’ajoute que, à l’occasion des trophées 813, j’ai voté pour que le prix Maurice Renault soit attribué à ce site et j’espère que d’autres auront eu la même idée. Mais pour revenir à la question, il n’y a pas de fiche sur Internet dans mon dictionnaire, seulement un certain nombre d’adresses électroniques de sites français, parmi lesquels figure en bonne place « Mauvais genres ».
Luis Alfredo : Comment peut-on avoir l’idée d’écrire une telle encyclopédie ?
Claude Mesplède : C’est bien la question que je continue de me poser cinq ans après avoir commencé à l’écrire. Non je plaisante. Je venais de finir la réécriture des « Auteurs de la série noire » qui m’a quand même occupé dix-huit mois et peu avant, j’avais aussi bossé plusieurs mois avec Michel Lebrun à « La crème du crime », une anthologie de 88 nouvelles policières francophones. Lorsqu’on vient d’achever de tels travaux, on se demande ce qu’on va faire après car je ne sais pas rester sans m’occuper. Il y avait bien ce vieux projet sur le cinéma que nous voulons faire, François Guérif et moi. Nous avons recensé tous les films policiers français depuis le début du parlant. L’idée est de les mettre en fiche (résumé, distribution, appréciations), le tout assorti d’une histoire sur l’évolution du genre au cinéma. J’ai comptabilisé près de 1500 films et grâce aux chaînes du câble, on peut voir ou revoir des tas de polars, y compris des nanars introuvables ailleurs. J’ai donc dans ma besace près de 400 fiches à peu près achevées dont j’ai écrit le résumé en visionnant le film. Je précise cela car dans de vieilles revues ou même dans « La saison cinématographique » on trouve des boulettes qui sont reprises ensuite dans les journaux de télé et qui font autorité. Par exemple, dans la critique du film « La septième cible », on peut lire que la fille adoptive de Lino Ventura est pianiste. L’ennuyeux c’est qu’elle est violoniste. Un détail certes, mais qui illustre les imprécisions des résumés faits à une époque où les magnétoscopes n’étaient pas très répandus. Donc on a ce projet, mais il va rester encore longtemps en plan vu que François est pas mal occupé aussi. Je me suis demandé alors à quelle nouvelle étude j’allais m’attaquer. J’ai d’abord pensé à un “ dictionnaire exhaustif des auteurs de roman noir ”, mais après quelques jours de réflexion, j’ai trouvé cette idée très casse-gueule car j’allais me heurter aux personnes qui définissent le roman noir d’une autre façon que moi et j’imaginai le type de discussions stériles que susciterait un tel ouvrage. “ Et pourquoi y a untel ” “ Et pourquoi y a pas untel ”. J’ai réalisé qu’il me fallait vite trouver une autre voie. Dès lors, la seule qui me paraissait viable était celle qui réunit toutes les formes du roman policier sans exclusive. J’y ai rajouté les auteurs de récits d’espionnage et les précurseurs du genre qu’il s’agisse du courant gothique anglais ou du roman judiciaire à la française.
Je dois confesser ici que je suis fatigué d’entendre des propos du genre « le noir y’a que ça de vrai » ou inversement « les chambres closes, c’est l’avenir du genre ». J’extrapole évidemment, mais chacun aura compris ce que je veux dire. Ce n’est pas un hasard ni une clause de style si mon livre s’appelle « dictionnaire des littératures policières ». Il n’existe pas, en effet, une forme unique de roman policier, mais divers genres et courants spécifiques, et même si j’apprécie par dessus tout le roman noir que je défends depuis plus de vingt ans, je trouve inconvenant de dénigrer les autres genres. La bourgeoisie bien pensante et l’intelligentsia (par ce mot, je pense à ces critiques qui sévissent à la télévision ou sur certaines radios et qui rabâchent encore que les polars sont mal écrits et sans intérêt) nous ont tenu pendant un demi-siècle dans un ghetto. On commence tout juste à en sortir alors est-ce bien raisonnable d’avoir une attitude aussi destructrice envers les autres genres ? On ne va pas à notre tour refaire des ghettos, non ? Je crois qu’en ce domaine, il faut avoir l’esprit ouvert, curieux et tolérant. Je le dis d’autant plus volontiers que pendant des années, j’ai manifesté un certain sectarisme à l’égard de Simenon avant de me rendre compte que c’était un géant de la littérature. Mais quel temps j’ai perdu en répétant comme un automate « le noir y a qu’ça de vrai ». Non y a pas qu’ça et c’est aussi ce que j’ai voulu démontrer en écrivant ce dictionnaire ouvert à la fois sur la production planétaire mais aussi sur tous les genres comme l’énigme et les mystères de chambre close, le suspense psychologique, la déduction, les procédures policières, les thrillers médicaux ou judiciaires…
Luis Alfredo : Il existe déjà Voyage au bout de la noire (que tu avais rédigé) et un semblable voyage au Masque. Des « bouquins mythiques" ! Es-tu parti de l’ expérience de ces deux livres pour rédiger ton Encyclopédie ?
Claude Mesplède : J’aurai tendance à répondre oui et non. Oui, puisque on retrouve dans mon dictionnaire un certain nombre de fiches qui figuraient déjà dans « Voyage au bout de la noire ». Il y en a plusieurs centaines. Mais j’ai pris le soin de les actualiser ou même de les corriger. Par exemple, je peux vous révéler qu’une partie de la biographie de mon vieil ami Jean Amila était fausse. Son père n’a jamais été fusillé pour l’exemple en 1917. Vous trouverez des détails sur tout cela. Autre exemple d’actualisation. Contrairement à ce qu’a rapporté François Truffaut, Charles Williams ne s’est pas suicidé sur son bateau. D’abord il n’avait pas de bateau. Il vivait dans un appartement à Los Angeles, avait perdu sa femme des suites d’un cancer, ne réussissait plus à vendre ses livres ni ses scénarios et se trouvait donc dans la mouise. Il s’est suicidé effectivement mais dans sa chambre en laissant dans une enveloppe adressée à sa fille, l’argent destiné à couvrir ses funérailles. Donc même si certaines fiches de mon premier livre ont été reprises, elles ont aussi été réécrites et mises à jour. Si le livre du Masque m’a fourni quelques pistes, je ne m’en suis pas pour autant inspiré car ce n’est pas moi qui l’ai écrit (à l’exception de quelques articles) et j’ai toujours pour méthode de vérifier les renseignements que je n’ai pas moi-même collectés. Bien m’en a pris d’ailleurs car plusieurs numéros référencés sont erronés tout comme certaines dates. Mais ce genre de choses guette tous ceux qui se lancent dans des travaux d’étude de ce genre. Sans doute, quelques érudits trouveront des imprécisions ou même des erreurs dans mon livre. Donc je ne jette la pierre à personne mais j’ai pour méthode de vérifier plutôt deux fois qu’une les infos recueillies dans d’autres livres.
Luis Alfredo : Quel public vises-tu et quel est le but de ton travail ?
Claude Mesplède : Je crois qu’il s’agit d’un livre tout publics, les amateurs bien sûr qu’ils soient débutants ou chevronnés, les bibliothécaires qui trouveront quelques appréciations sur des auteurs qu’elles n’ont pas toujours le temps de lire, les lecteurs curieux et sans préjugés qui pourront débuter une promenade à travers les formes diverses du polar
Le but de mon travail est d’abord de fournir un outil à tous ceux qui sont débordés par la surproduction qui existe dans le polar depuis plusieurs années. De 700 titres par an, on doit avoisiner les 1400 aujourd’hui. Comment dans ces conditions choisir ses lectures sans les conseils de spécialistes ? Car ce qui risque d’arriver, c’est que le lecteur ignorant va acheter une daube (comme dit Mizio) et laisser passer un chef d’œuvre qui, du coup, restera inaperçu. Je connais ça avec mes deux petites collections « Mystère » et « Suspense » éditées au Rocher. Elles vont sans doute être arrêtées par le grand patron faute de se vendre suffisamment. Pourtant, tous ceux qui ont lu ces ouvrages (et ils sont de tous âges) les ont trouvé formidables, mais ils ne sont pas assez nombreux surtout si on les compare aux ventes de Mary Higgins Clark même si ses livres récents ne sont pas géniaux…
Mais il y a un autre aspect dans mon livre, le même que dans mes précédents ouvrages. J’aime les romanciers pour lesquels j’éprouve respect et bienveillance car je sais combien il en coûte pour écrire un roman. Alors mon livre constitue une sorte d’hommage à tous ces forçats de la plume, ces oubliés et méprisés de la littérature populaire. Ils ont pourtant distrait des tas de gens et leurs noms n’évoquent plus rien. Je souhaite leur redonner vie et garder leurs traces dans la mémoire collective. C’est sans doute prétentieux mais l’expérience de mon premier livre et les marques de sympathie qu’après sa sortie, m’ont manifesté des dizaines de lecteurs, démontrent que j’ai raison de faire ce travail de recherche. Ils sont beaucoup en effet à m’avoir écrit pour me remercier de leur avoir fait découvrir tel ou tel auteur. Il y a même un de ces lecteurs que je revois environ tous les cinq ans, qui m’avait expédié un litre de gnôle faite maison afin de me marquer sa reconnaissance.
Luis Alfredo : Enfin, pour finir (pour l’instant). Ton travail me semble une continuation de celui de M Lebrun et de ses Almanachs. Ne penses-tu pas que M Lebrun fut un des plus grands auteurs de polar français et penses-tu qu’on ait la chance un jour de voir la réédition de ces polars (comme L’envoûteur Est Dans L’escalier)
Claude Mesplède : Je suis entièrement de ton avis. Michel Lebrun est un auteur méconnu. Moi-même, je l’avoue, n’ai pas lu tous ses livres. Certains sont moyens mais la qualité d’ensemble tient la route avec des chefs d’œuvre comme « Le géant » « Autoroute » ou « rue de la soif ». Et tu as raison Luis, lorsque tu parles de continuation des travaux de Michel. Je lui ai d’ailleurs dédié ce livre et j’ai marqué tout au début la phrase suivante « Tout au long de la rédaction de ce dictionnaire, le visage amical et souriant de Michel Lebrun m’a accompagné. Ce livre lui est dédié ainsi qu’à tous les amis connus et inconnus de l’association 813 ». Et pour que Michel soit encore plus présent, j’ai emprunté quelques un de ses articles pour en faire des fiches. Il y en a au total une quarantaine signés de lui, comme s’il était encore parmi nous.
Paul Maugendre : Enfin l’Arlésienne sort officiellement. N’aurait-il pas été judicieux de le sortir pour le Salon du livre du Mans ?
Claude Mesplède : Jusqu’au début du mois de septembre, nous n’étions pas certains de la date précise de sortie. Il était donc délicat d’annoncer avec la direction du salon du livre une telle initiative sans pouvoir être certains de la tenir. Pour ma part, j’avais d’autres engagements qui ne me permettaient pas d’être au Mans durant ce salon et il me semblait tout de même important que je puisse assister à la sortie du dico. Toutefois, avant même que l’ouvrage soit en librairie, Franck Lhomeau sera au Mans samedi 11 octobre avec des exemplaires du dico pour ceux qui souhaiteraient en faire l’acquisition (notamment les adhérents de 813).
Paul Maugendre : N’as-tu pas eu des moments de découragements, lorsque par exemple tu n’arrivais pas à trouver la biblio d’un auteur ou sa biographie ?
Claude Mesplède : On a toujours des moments de découragement lorsqu’on travaille presque cinq ans sur un projet. C’est inéluctable même lorsqu’on est bien trempé. On se dit que ce qu’on fait est du domaine du futile alors que des mecs se font tuer en Irak ou ailleurs, que ce qu’on écrit n’intéressera personne et ainsi de suite. Et puis ça passe après une bonne nuit de sommeil. Mais si nous ne doutions pas de temps en temps, on deviendrait vite invivables. Par contre je n’ai jamais eu des moments de découragement parce que je ne trouvais pas tel ou tel renseignement. C’est peut-être une question d’âge, mais certains désagréments qui jadis m’auraient mis en rogne, me laissent aujourd’hui presque indifférent. Je crois que je relativise l’événement. Il y a quelques mois, par exemple, à la suite d’une mauvaise manœuvre, j’ai effacé tout le contenu informatique de ma bibliothèque. J’avais mis en fiches informatisées 4000 romans durant un mois de travail intensif, le tout avec des tonnes de renseignements (mots clé en particulier). Tout est parti en brioche en une minute. Je m’en suis remis. Il y a des choses plus importantes dans la vie.
Paul Maugendre : Penses-tu éditer des ajouts, annuels par exemple, afin de coller à l’actualité des titres parus, de l’émergence de nouveaux auteurs ou autre ?
Claude Mesplède : Non, je ne pense pas que l’édition d’ajouts soit viable. D’autre part, l’objet de ce dictionnaire n’est pas de coller à tout prix avec l’actualité. On le voudrait qu’on ne le pourrait pas. Il y a des revues et des fanzines qui n’y arrivent pas eux-même alors qu’ils paraissent plusieurs fois dans l’année. Justement, nous devons avoir un certain recul car on ne peut pas recenser systématiquement tous les auteurs dans ce livre. On doit faire des choix ce qui implique de ne pas se presser. Par contre, nous envisageons déjà une seconde édition dont la date dépendra des bonnes ventes ou non de cette première édition. Nous rajouterons des auteurs anciens et nouveaux, et surtout nous étofferons la plupart des fiches d’auteurs publiés au Fleuve noir car celles-ci sont trop schématiques ou manquent de renseignements à propos des ouvrages de l’auteur. Nous procéderons sans doute aussi à un tri plus sélectif pour rayer certaines fiches de la liste.
Sophie Colpaert : Ne pourrait-on envisager, à termes, pour maintenir l’encyclopédie dans le flot de l’actualité, une base de données régulièrement mise à jour et qui fonctionnerait comme celle que les éditions Encrage mettent en place autour de l’ADF (L’Année de la Fiction) ?
Claude Mesplède : Cette question recoupe la précédente. Ma réponse ira donc dans le même sens. Nous ne pouvons pas tenir à jour une base de données parce que nous n’en avons pas les moyens à la fois humains et financiers. Il faudrait s’impliquer en permanence pour des résultats et un service rendu impossible à apprécier. On voit trop de sites dont la mise à jour date d’une année voire plus. Si on s’engageait dans un tel projet cela signifierait que chaque jour on devrait bosser sur le site. Outre que je n’ai pas envie d’une telle astreinte quotidienne, j’ai d’autres sujets d’intérêt qui sont le cinéma et la musique et je les ai trop négligés ces derniers temps.
Jean-Marc Laherrère : Tu as tout lu, tu as rencontré tous les auteurs de polars qui comptent, la plupart sont tes amis ... Est-ce que malgré tout cela tu arrives encore à être surpris par un roman, est-ce que tu as toujours autant envie de lire, de rencontrer des auteurs ?
Claude Mesplède : Non cher Jean-Marc, je n’ai pas tout lu. Loin s’en faut. Depuis le début de l’année, Hubert Artus a lu bien davantage de livres que moi. J’en suis jaloux d’ailleurs, sacré Hub’. C’est une réputation qu’on me fait, mais elle est en grande partie usurpée et je m’accommode mal avec cette légende car la réalité est tout autre. Par contre, il est vrai que j’ai lu une grande quantité de romans parus à la série noire entre 1945 et 1996. Pratiquement tous sont passés entre mes mains sauf les 150 titres de carter Brown que je n’ai pas lus tous. Et comme je retiens bien ce que je lis, il m’arrive de bluffer mes interlocuteurs en leur racontant de mémoire les intrigues de ces livres, ce qui les étonne toujours. à côté de ça, j’ai de sacrées lacunes dans des domaines comme les romans d’énigme britanniques. Je n’en ai pas lu plus d’une centaine. Côté français, si je connais bien la production contemporaine, je suis assez cancre sur le polar français ancien. J’en ai lu pas mal, évidemment, mais je n’ai pas du tout mémorisé les intrigues.
Cette mise au point faite, je réponds à ta question : Oui il m’arrive encore d’être surpris. Tu conviendras avec moi que le dernier roman de Lehane a de quoi surprendre. Mais en règle générale, je suis assez bon public dans mes lectures et sans forcément être surpris, je me laisse captiver facilement. A la dernière partie de ta question, je suis obligé d’avouer que non, en ce moment, je n’ai même pas du tout l’envie de lire mais je suis bien obligé de m’y coller parce que j’ai plusieurs engagements à tenir et des chroniques à écrire. En fait, c’est parce que j’ai dû travailler autant de temps sur ce livre en me privant de faire d’autres choses que j’ai à présent envie de faire. Toutefois j’ai confiance. Je sais que dans peu de temps, le plaisir de lire va revenir au galop Jean-Marc Laherrère : c’est la question tarte à la crème, tant pis, c’est moi qui m’y colle : dans tous ces romans, et tous ces gens passionnants que tu as rencontrés, tu as forcément tes favoris, ceux qui t’ont marqué plus que les autres. Tu peux nous donner quelques exemples ? Mon roman fétiche restera à jamais « La moisson rouge » de Hammett pour deux raisons. C’est tout d’abord un bon roman, bien fait, bien écrit (même si la traduction devrait être revue car très imparfaite) et très subtil à propos du comportement du Continental Op. Ensuite, parce que j’y ai découvert un microcosme de l’Amérique de la prohibition et de la répression syndicale qui m’a littéralement laissé scotché. Avant d’avoir lu ce livre, j’ignorais qu’un polar puisse décrypter de façon aussi claire la société capitaliste. Hammett me l’a fait comprendre et surtout, il m’a incité à découvrir le roman américain dans sa diversité. Parmi d’autres livres qui m’ont marqué il y a « Pierre qui brûle » et « Sheherazade » de Donald Westlake. Le second titre n’est pas un polar mais l’histoire d’un écrivain de romans pornos atteint d’une crampe d’écriture. Il ne peut plus rien sortir, alors il explique les trucs du métier. Comment il va réutiliser une scène gaillarde du troisième chapitre avec un autre passage salace du 20e et ainsi de suite. C’est un livre à ne pas rater. Hilarant en diable… Il y a aussi plusieurs livres de Jim Thompson, « vendredi 13 » et « sans espoir de retour » de Goodis, « Fantasia chez les ploucs » de Charles Williams. Si l’on regarde le reste du monde, parmi les grands titres qui me viennent spontanément en tête, je retiendrais dans le désordre : « Macaroni » de Loriano Machiavelli, « les terroristes » de Sjowall et Wahlöö, « Les meurtres de la saint Jean » de Henning Mankell, « La lune d’Omaha » de Jean Amila, « le coucou » et « bunker parano » de Georges J. Arnaud, « Docherty » de William McIlvaney, « Comment vivent les morts » de Robin Cook, « la dame de Cachemire » de Gonzales Ledesma, « Un thé en Amazonie » de Daniel Chavarria, « A quatre mains » de Paco Taibo, le dernier Fred Vargas, « géant » de Michel Lebrun et plein d’autres encore car il y a, malgré la surproduction actuelle, de bons romans chaque mois comme par exemple « Etoiles cannibales » que vient de publier Claude Amoz. Parmi les auteurs qui ont compté pour moi, il y a Michel Lebrun avec lequel je m’entendais vraiment très bien. Il y avait une grande complicité entre nous. C’était également le cas avec Robin Cook comme je l’ai déjà évoqué sur ce site, tout comme avec Jean Amila avec lequel je suis entré en correspondance irrégulière mais toutefois assez suivie. Il m’avait encouragé lorsque je suis devenu directeur de la collection « Mascaret noir ». il m’avait même suggéré de créer une collection dont le concept était que chaque roman se déroulait dans un train, ou une gare. Et ce qui est drôle, c’est qu’une collection de ce type est née il y a quelques mois, inaugurée avec un roman de Pouy. Mais je ne voudrais pas terminer sans évoquer Robert Soulat, qui dirigeait la série noire avant Raynal. Durant quelques années, il a joué pour moi le rôle d’un père spirituel. Nous avons fait connaissance à l’occasion de la sortie de mon premier bouquin sur la série noire et il avait été tellement enthousiasmé par ce livre qu’il m’a tout de suite pris en amitié. Je pouvais passer n’importe quand à la série noire, il était disponible pour m’amener boire un canon, me fournir un livre épuisé, m’autoriser à fouiller dans les archives de la maison. J’étais avec lui comme un roi du pétrole. J’ajoute qu’il avait un humour féroce et des connaissances encyclopédiques époustouflantes. Avec lui, j’ai appris des tas de choses en littérature. C’était aussi un poète, mais non publié et je crois qu’il en a souffert d’autant qu’en plus, ses propres romans se vendaient mal. Après sa mort, nous avons tenu, Jeanne Guyon et moi, à ce que plusieurs de ses poèmes soient édités dans la revue 813 et à leur lecture, on pouvait découvrir la grande souffrance qui habitait cet homme à l’aspect jovial mais qui, pour cacher ses désillusions et ses fêlures intérieures, utilisait la dérision. Par exemple lorsqu’il traduisait une série noire, il signait du nom de Robert Falstaff et pour vous le rendre proche, je terminerai par une petite anecdote qui concerne Carter Brown, un auteur anglais, naturalisé australien dont le succès était considérable durant les années 60/70. Ses romans étaient réputés pour leur humour (et une pincée d’érotisme même pas torride) mais Soulat me confia un jour que lorsqu’il traduisait un de ces romans, il ajoutait une vanne toutes les deux pages. La plus célèbre reste celle du type qui sonne à la porte d’un écrivain médiocre. Le gars lui dit : « j’ai lu tous vos livres » et le romancier répond : « Ah ! c’est vous ! »â€¦.
Marc Madouraud : Dans le passé, notamment en langue anglaise, y a-t-il eu des ouvrages aussi ambitieux ?
Claude Mesplède : En France c’est clair, il n’y en a jamais eu. Aux Etats-Unis, on trouve une excellente encyclopédie de mystère et de détection signée par Steinbrunner et Otto Penzler, deux grandes pointures au niveau de l’histoire du genre et de l’édition. Ce livre mêle des fiches d’auteurs et de personnages comme je l’ai fait, mais il se limite à ces deux aspects et ne s’intéresse qu’aux auteurs anglo-saxons. Comme il date de 1975, il est obsolète, mais je le feuillette encore avec plaisir. L’autre monument dans le genre s’appelle « Guide to crime et Mystery ». Il contient six cents articles environ, essentiellement sur des anglo-saxons à l’exception de Simenon, Japrisot, Boileau-Narcejac et Sjowall & Wahlöö. Malgré de fréquentes rééditions, les rédacteurs persistent à croire que le polar n’existe qu’aux USA et au royaume uni. Donc en conclusion, je ne crois pas qu’un livre qui embrasse autant de sujets ait déjà été publié.
Marc Madouraud : Quand on est avant tout un spécialiste du polar noir, comment doit-on s’y prendre pour faire un ouvrage qui traite de tous les genres du polar ? Ne serait-ce que pour recenser les fiches à rédiger ?
Claude Mesplède : Je suis spécialiste du polar noir, certes. Mais mes premières lectures dans ce domaine ont été fort classiques : Les aventures du Saint (je possède l’intégrale), Agatha Christie (je possède aussi l’intégrale et me promets de la relire), Ellery Queen (même chose que pour les précédents), Rex Stout et son superbe Nero Wolfe, les six titres avec Charlie Chan, Patrick Quentin (que j’adore), l’insupportable Philo Vance créé par S.S. Van Dine… J’ai déjà lu tout ça dans ma jeunesse ainsi que beaucoup d’autres auteurs qui relèvent du genre « énigme et déduction ». Mais il serait fastidieux de les tous citer. Alors je considère avoir quelques bases même si, comme je l’ai écrit hier, je ne suis pas un spécialiste de cette branche dite classique. Même chose dans le domaine du suspense psychologique. Je connais bien le sujet pour avoir lu toutes les romancières qui en ont écrit. J’ai même lu les trois quart de l’œuvre de Mary Higgins Clark, c’est vous dire. Donc entre tous les auteurs que j’ai lu et ce que je connais des autres, je n’ai pas eu beaucoup de difficulté à établir une liste cohérente. Ce que j’ai fait en commençant par les incontournables, puis les petits maîtres, puis les autres. Par la suite, j’ai rajouté certains coups de cÅ“ur qui m’appartiennent comme Isou (cité hier). J’ai aussi écouté les conseils de tous ceux avec qui j’ai pu discuter mon projet. Georges Wils, par exemple, m’a signalé des textes noirs chez Erckmann-Chatrian. Françoise Lebraz, une scénariste spécialiste d’Oscar Wilde, m’a convaincu d’ajouter cet écrivain à ma liste à cause des éléments criminels qui figurent dans son Å“uvre. Etc.
Marc Madouraud : Quelle influence eut Michel Lebrun sur la genèse du projet ?
Claude Mesplède : Dans la mesure où sa disparition s’est produite presque deux ans avant que je n’imagine ce projet, Michel n’a pas eu d’influence sur lui. C’est seulement après coup que j’ai réalisé qu’il avait eu une ambition similaire, mais aucun éditeur, à l’époque, ne s’était intéressé à son projet. Il faut évidemment souligner que pendant des années, les lecteurs ne s’intéressaient pas aux auteurs de polars. Dans ces conditions, aucun bouquin n’existait sur le sujet et aucun éditeur ne risquait son argent afin de publier des trucs invendables. Heureusement le lecteur est devenu plus curieux, plus exigeant aussi. Mais imaginons un instant que dans les années 50 et 60, des amateurs aient commencé à interviewer les auteur, à écrire sur eux… On posséderait aujourd’hui une documentation insensée.
Marc Madouraud : La réunion en un seul ouvrage de plusieurs milliers de fiches permet-elle de prouver ou de dégager certaines choses ? (Comme la richesse historique ou thématique du polar, son engagement socio-politique, son côté ludique, etc.)
Claude Mesplède : J’avoue mon incompétence à propos de cette question. Je crois que la première chose qui saute aux yeux a été relevée par François Guérif dans sa préface. Je le cite : « La plus grande révélation de ce dictionnaire-ci étant, encore une fois, de nous montrer que le continent polar est bien plus vaste qu’aucun d’entre nous n’aurait pu le soupçonner. Et que son exploration ne cesse d’être merveilleuse ».
Marc Madouraud : Dans le même ordre d’idées, s’aperçoit-on que le fanzinat (et le fandom polareux en général) a eu quelque influence sur le genre (comme l’ont eu les fans de science-fiction) ? Si oui, en quoi ?
Claude Mesplède : Je ne sais pas l’influence qu’ont pu avoir les fans de SF. Par contre, concernant les fans de polar (et je place en tête du club, les adhérents de 813), ils ont contribué en vingt ans à faire évoluer non pas le genre lui-même, mais l’opinion qu’avaient de nombreuses personnes sur le genre en question. On sait dans quel mépris les chantres de l’intelligentsya tiennent le polar. S’ils gardaient leur opinion pour eux, ce ne serait pas très grave. On peut mourir idiot. Mais ils se croient autorisés à donner des leçons de lecture et de morale à la France entière. Certains ne s’en privent guère et ils ont réussi à influencer de nombreux lecteurs qui, sans jamais avoir ouvert un polar, sont persuadés que c’est de la mauvaise littérature.
Pour appuyer ma démonstration sur l’apport positif du fanzinat, je rappelle que depuis plus de vingt ans (813 est née à cette époque) des animations autour du polar, des festivals et des rencontres avec les auteurs n’ont cessé de se multiplier dans toute la France. Ce genre de choses était tout de même assez nouveau en 1980 et le phénomène s’est perpétué. Et chaque jour, de nouveaux amateurs se mettent à leur tour à organiser des animations. Témoin encore aujourd’hui, cet e-mail en provenance de Labastide de Sérou en Ariège où des amateurs veulent monter quelque chose. Ah ! me dira-t-on, mais y a pas grand monde à vos festivals et autre trucs. ça c’est moins sûr. Venez à Lamballe. La salle déborde tellement les gens sont nombreux. Allez voir à Frontignan où les libraires font un chiffre d’affaire de plusieurs millions de centimes qui est en hausse chaque année. Tous ces organisateurs, amateurs éclairés, animateurs, font un travail de fourmis qui a drainé, au fil des années un public de plus en plus large vers le polar. Nous avons (car je me compte dans ce fanzinat et me définis comme un militant de la littérature populaire) contribué à attirer vers le polar des gens qui en ignoraient la richesse. C’est sur cet aspect là qu’à mon sens s’est exercée l’influence des fans.
Marc Madouraud : Finalement, politiquement, où se range le polar si l’on s’amuse à faire des statistiques ? Majoritairement à gauche ? A quelles époques ?
Claude Mesplède : Voilà une question perverse. Le polar est un genre littéraire qui parle de crimes, d’enquêtes, de châtiment, parfois même de rédemption. à partir de ce schéma type (mais qu’on peut faire varier à l’infini), chaque auteur peut utiliser ce matériau pour faire circuler un message. Parce qu’Hammett considéré comme le père du genre (mais on sait que chronologiquement un certain Carroll John Daly a publié une nouvelle noire trois mois avant lui) était inscrit au parti communiste américain, des tas de personnes ont répété et peut-être répètent encore que le roman noir est d’essence progressiste. C’est aussi simpliste que d’affirmer que la télévision est réactionnaire après avoir écouté les informations de France 2. La télé n’en peut mais… elle devient ce que décident d’en faire ceux qui diffusent l’information. Pour le polar c’est la même chose. Il n’est pas intrinsèquement progressiste ou réactionnaire. Il n’est qu’un outil au service de celui qui l’utilise. Ainsi à côté de l’humaniste Hammett, on trouve Mickey Spillane et C.F. Adams tenants de la droite musclée. Le dernier cité met en 1940, dans la bouche de son personnage favori Rex McBride : la phrase restée célèbre : « Nom de Dieu, une Gestapo en Amérique, c’est ce dont nous aurions bien besoin ». Et ça aussi, ça appartient au roman noir….
Sur la base de vos suggestions, j’estime difficile d’établir des statistiques d’autant qu’elles ne prouveraient pas grand chose. Il est par contre plus facile de vérifier comment naissent les grands thèmes qu’on retrouve à un moment donné chez plusieurs auteurs sans qu’ils ne se soient concertés. J’avais été frappé au moment de l’affaire Dutroux, en Belgique, de voir publiés le même mois « Lavande tuera » de Chantal Pelletier, « Le Loup dans la lune bleue » de Stéphanie Benson et « Off Minor » de John Harvey. Ces trois romans parlaient tous de la pédophilie au moment où la réalité rejoignait la fiction. Mais ces trois livres avaient été écrits au moins un an avant les faits cités. Je crois donc que les romanciers possèdent un cinquième sens pour déceler des sujets qui vont devenir brûlants.
Marc Madouraud : Le dico donne-t-il des idées de rééditions de romans, oubliés mais indispensables ? Voire de rédaction d’études sur des sujets à approfondir ?
Claude Mesplède : Tout est possible. Le dico fournit des indications sur l’œuvre de près de 1700 à 1800 auteurs. Je n’en ai même pas fait le compte. C’est dire qu’au fil des pages, de nombreux ouvrages sont énumérés, résumés et pour certains, vantés. à partir de ce recensement, si un éditeur juge qu’il serait opportun de rééditer tel ou tel titre, j’en serai ravi. Mais à aucun moment, le dico ne suggère de rééditer tel ou tel bouquin.
Pour les sujets à approfondir, ce n’est pas la besogne qui va manquer. A commencer par la majorité des auteurs de la collection « Spécial-police » dont les fiches devront être complétées.
Marc Madouraud : Franchement, dans l’état actuel, que manque-t-il au dictionnaire pour l’améliorer ?
Claude Mesplède : Je viens de le dire plus haut. Développer la partie qui analyse les Å“uvres d’une partie des auteurs de la collection « Spécial-police ». Consacrer d’autres fiches aux romans considérés comme mythiques. Réajuster les deux articles intitulés « Polar et Science-fiction » pour les intégrer dans une seconde édition. Rétablir une certaine hiérarchie dans la longueur des articles. Je précise que dans cette édition à paraître, les articles d’auteurs, pas forcément connus, ont parfois autant de lignes (voire plus) que l’article consacré à Ellroy. Tout simplement, parce qu’on n’est pas en peine de trouver un article sur Ellroy alors que sur certains auteurs traités en détail ici, personne n’avait jamais rien écrit.
Marc Madouraud : Qu’est-ce qui fut le plus pénible dans ce projet (à part moi, bien évidemment) ?
Claude Mesplède : D’avoir eu à répéter inlassablement que le dico allait sortir, alors que sa publication venait encore d’être retardée
Marc Madouraud : A l’inverse, qu’est-ce qui fut le plus enrichissant ?
Claude Mesplède : Les contacts que j’ai pris avec des romanciers et surtout, le travail d’équipe qui s’est établi avec les 72 collaborateurs de ce livre. Contacts privilégiés avec un autre érudit, le professeur Henri-Yvon Mermet qui nous a malheureusement quittés en août 2002 sans voir ce livre auquel il croyait tant et avec vous-même cher Marc que je n’ai encore jamais rencontré de visu. Car croyez-moi, lorsqu’on s’écrit comme nous l’avons fait durant plus de trois ans à raison de deux à trois e-mails par jour, ça laisse des traces. Avouons-le à la face du monde. On s’est quand même drôlement marré en écrivant ensemble certains articles, en particulier ceux consacrés aux animaux. Mais ne révélons pas tout du contenu de ce livre. Laissons quelques surprises aux futurs lecteurs….
Marc Madouraud : En bref, le Claude Mesplède d’après le dico est-il différent de celui d’avant ? (A part l’état de fatigue, cela va de soi.)
Claude Mesplède : C’est sûr, je suis différent. D’autant que j’ai cinq années de plus que lorsque j’ai commencé à écrire le bouquin. Sur le plan de l’intellect, j’ai acquis une vision plus large à propos du polar, j’ai exploré des coins d’ombres sur lesquels je suis aujourd’hui capable d’intervenir. Mais surtout, tous ces travaux me confirment que simplicité et modestie existent dans le polar et qu’il s’agit pour moi de qualités que j’estime essentielles.
Bernard Strainchamps : Au delà du roman policier, il y a un trait qui caractérise ton action, c’est le savoir partager. A l’heure du tout communication, ne trouves-tu pas curieux que ta manière de procéder paraisse exceptionnelle alors qu’elle devrait être commune ?
Claude Mesplède : Je ne pense pas que mon comportement social soit exceptionnel. Certes, l’égoïsme et l’individualisme (genre « tout pour moi, rien pour les autres ») ont été, à une époque où la gauche était au pouvoir, les nouveaux credos proposés à la jeunesse. Je me rappelle notamment vers 1985, cette émission avec Tapie comme maître d’œuvre sur une chaîne publique, à une heure de grande écoute. On retrouvait là le fameux esprit de gagneur que Gérard Delteil a su si bien dénoncer dans une série noire intitulée « La confiance règne ». Je hais cet état d’esprit car il implique que pour réussir, il faille écraser les autres, notamment les plus faibles.
Pour ma part, je considère que l’homme est mauvais et agressif par nature. Si en plus il reçoit comme message le type de propos évoqué ci-dessus, il ne faut pas s’étonner si de telles conceptions étriquées de la réussite sont devenues celles de millions de Français. En revanche, lorsqu’on essaie de s’intéresser aux autres, on passe pour un individu exceptionnel, ce qui est un comble. Heureusement, il y a aussi des millions de personnes qui agissent dans le sens du partage et de l’entraide. Je pense notamment à tous les militants d’associations caritatives, sportives, culturelles ou syndicales. Je pense également à des personnes non affiliés à des organisations. Par exemple, je connais des auteurs de polars qui (avec leurs droits d’auteur) ont aidé de façon désintéressée d’autres personnes. Je ne vous dirai pas qui ils sont, bien évidemment, car ils refusent qu’on en parle.
J’appartiens à une génération pour laquelle le mot solidarité avait un sens concret. J’ai également occupé tout au long de ma vie de salarié des responsabilités syndicales à tous les échelons de l’entreprise et du département. C’est ce qui a forgé en moi ce souci du partage, cette disposition à me préoccuper des catégories les moins favorisées que je pouvais côtoyer. J’ai déjà dit combien ma rencontre avec Michel Lebrun avait été importante pour moi. à ses qualités d’écrivain et ses connaissances quasi encyclopédiques dans de nombreux domaines, Michel alliait la générosité. Quand nous nous sommes connus, il jouissait depuis longtemps déjà d’une brillante réputation mais il ne m’a pas traité comme le novice que j’étais. Au contraire, il a fait de la pub pour mon livre et m’a, dès le début, considéré comme un ses pairs, ce qui était loin d’être le cas. Cette attitude m’a marqué à jamais et j’essaie de m’en inspirer à mon tour.
Bernard Strainchamps : Tel Icare, à trop côtoyer les auteurs que l’on apprécie ne risque-t-on pas dans le bonheur de la rencontre de perdre une partie de son sens critique ?
Claude Mesplède : Bien sûr que si. C’est une des raisons qui fait que beaucoup de critiques s’efforcent de ne pas avoir de liens privilégiés avec les auteurs. Le phénomène existe d’ailleurs dans bien d’autres secteurs. Je pense en particulier au cinéma et au music-hall où là aussi, tout le monde se connaît plus ou moins. Ceci dit, je ne crois pas que l’on puisse totalement perdre son sens critique. Ce n’est pas là que se situe la difficulté. Car même si je suis très ami avec Untel ou Untel (en fait pratiquement tout le monde), cette amitié ne m’empêchera pas de remarquer que son livre est indigeste ou mal écrit (c’est une supposition). La difficulté sera de le lui avouer, car en plus, pour arranger l’affaire, souvent un auteur vient vous interroger : « Alors tu as lu mon livre, qu’est-ce que t’en penses ? ». C’est là que tout devient soudain difficile. Chaque fois que je me trouve dans une telle situation, je m’efforce d’être sincère et de dire à l’auteur pourquoi j’ai adoré son bouquin, ou pourquoi il ne m’a pas trop intéressé. Mais c’est très dur et chaque mot doit être bien pesé pour éviter de choquer ou de peiner son interlocuteur.
Johan Desgrouas : Dans une réponse à Marc Madouraud, vous dites qu’il n’y a jamais eu d’ouvrage aussi ambitieux que le vôtre. Mais que pensez-vous de quelques dictionnaires comme Le Polar de Jacques Baudou et Jean-Jacques Schléret (Larousse), Le Guide du Polar de Michel Lebrun et Jean-Paul Schweighaeuser (Syros), Les Maîtres du roman policier de Robert Deleuse (Bordas) ?
Claude Mesplède : Tout d’abord, je tiens à préciser le sens de ma réponse car je ne voudrais pas apparaître comme un individu prétentieux. Ce n’est pas moi qui ai utilisé le terme « ambitieux ». Je me suis contenté de répondre à la question qui le contenait.
Les titres que vous citez et sur lesquels je vais donner mon avis, ont leur intérêt, mais ils sont tous trois du domaine de la vulgarisation car leur pagination impose dès le départ des contraintes dans le domaine de la longueur des articles et dans le nombre d’auteurs choisis. C’est justement parce que mon dictionnaire n’avait pas ces restrictions qu’il est plus ambitieux, dans la mesure où il avoisine 1850 pages. Il contient plus de 2500 fiches sur des sujets les plus variés et fournit un panorama très complet sur le polar ancien et contemporain mondial, ce qui est loin d’être le cas pour les ouvrages que vous avez mentionnés. J’ajoute qu’à la fin de chacune des fiches auteurs (et pour beaucoup de fiches personnages) figure une bibliographie complète. Enfin, j’ai sélectionné de nombreux romanciers pour la jeunesse alors qu’ils sont totalement ignorés dans les ouvrages précédents.
A présent que j’ai montré où se situait « mon ambition », vous souhaitez avoir mon avis sur les livres que vous avez cités.
Le plus ancien, Le Guide du Polar de Michel Lebrun et Jean-Paul Schweighaeuser (Syros), m’a intéressé dans sa première partie car il évoque des auteurs anciens que je connais imparfaitement. Mais il n’est plus à jour depuis longtemps.
Les Maîtres du roman policier de Robert Deleuse (Bordas) est un bon outil de vulgarisation, le meilleur des trois, même si sa sortie a suscité une polémique à propos d’un article violemment anti-Ellroy et dans lequel l’ami Deleuse insultait carrément ceux qui apprécient cet auteur (j’en suis). Je vous rappelle cette phrase : « les romans d’Ellroy sécurisent une frange d’intellectuels dont le plus petit dénominateur commun est la moyenneté d’esprit ». Difficile d’admettre qu’un historien se laisse ainsi aller à de tels éclats partisans. Depuis, le temps a passé et Robert Deleuse a participé avec enthousiasme à la rédaction de plusieurs fiches d’auteurs importants dans mon propre livre.
Enfin, sur Le Polar de Jacques Baudou et Jean-Jacques Schléret (Larousse), sachez que lors de la sortie de cet ouvrage j’ai publié un article sur le site Amazon, dans lequel j’indiquais qu’il s’agissait là d’un bon outil de vulgarisation pour le débutant ou l’amateur novice avec un certain nombre de fiches auteurs bien faites malgré leur brièveté. Toutefois, je regrettais qu’une dizaine de fiches aient été consacrées à des auteurs allemands non traduits en France (et qui à priori ne peuvent pas intéresser le lecteur français) alors que ne figuraient pas d’articles sur Fred Vargas, Hugues Pagan, Pascal Dessaint, Jean-Hugues Oppel, Paco Taibo… J’ai surtout critiqué que l’article consacré à l’histoire du polar français (pages 38-44) fasse l’impasse sur les collections des éditions Rivages. Allez voir et vérifiez mes propos. Cet article évoque le Masque, la série noire et pratiquement toutes les grandes maisons d’édition, sauf Rivages. Pourtant, n’importe quel observateur de bonne foi est obligé de reconnaître que l’apparition de Rivages a modifié le paysage éditorial français. Savez-vous qu’avant que Guérif n’impose des traductions complètes dans ses collections, les éditeurs tronçonnaient souvent les livres originaux ? Depuis, cette pratique a disparu et c’est une bonne chose. Or cet article, qui prétend faire l’historique du genre, oublie tout simplement de l’indiquer, vraisemblablement parce que, pour des raisons que j’ignore, ses rédacteurs n’ont pas d’atomes crochus avec Guérif.
Pour conclure, sachez qu’à la suite de mon article, Jacques Baudou dans sa revue Enigmatika, m’a ridiculisé dans un article où après m’avoir traité de « valet de Guérif », il m’accusait de mauvaise foi car disait-il, « nous avons fait figurer plusieurs auteurs de chez Rivages ». Encore heureux qu’Ellroy et Tony Hillerman n’aient pas été censurés parce que publiés par Guérif. Mais vous avez bien compris que ma critique sur l’occultation de cette maison ne se situait pas au niveau des auteurs présentés, mais bien dans l’historique du polar en France.