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envoyer par mail à un amiAprès deux ans de cavale, Cesare Battisti a été interpellé le 18 mars 2007 par la police brésilienne à 8h heure locale à Rio de Janeiro. Une opération menée à la suites des informations fournies par les polices italienne et française... Alors que les médias ouvrent sur cette info et que cette arrestation va peutêtre devenir un mauvais thème de la campagne présidentielle, Bibliosurf vous invite à relire dans le texte Cesare Battisti.
Du 17 au 21 mars 2003, Cesare Battisti a répondu aux questions des abonnés de la liste de discussion Mauvais genres.
Pour en savoir, lire les 130 pages d’interviews et de lectures qui figuraient sur www.mauvaisgenres.com.
Bernard Strainchamps - Comment vas-tu depuis septembre 2002 ?
Cesare Battisti - Voilà une drôle de question, elle ne m’a pas l’air innocente. Une question comme celle-ci est sensée déjouer facilement les défenses que pourrait y opposer un type de mon genre. Seulement un questionneur bien rencardé pouvait viser si loin. Il doit s’agir d’un rigolo, quelqu’un qui voit la vie à sa manière et ne manque pas d’argumentations réfléchies. Il sait aussi que je ne peux pas tricher, par manque d’espace, les détours sont limités. C’est une de ces questions qu’il faut bien prendre, du début, si on veut éviter de passer toute de suite à l’insulte. C’est à réfléchir. Se poser et reposer la question pour y répondre et prévoir la possibilité de ne pas y arriver. Hé bien voilà , j’ai du mal à l’accepter, mais je ne m’attendais plus à une sérieuse menace d’extradition vers l’Italie. L’extradition en août dernier de notre camarade Paolo Persichetti, a remis en discussion ce droit à la vie que, même réduit au minimum et après tout ce temps, nous croyons acquis. La gifle, j’en ai encore la gueule en feu. Je cherche à m’en sortir, c’est la seule chose dont je suis sûr, tout le reste m’échappe encore. Quand je pense à tout ça, à défendre mon statut de réfugié, je ne vois que poussière. Trop de décisions sont prises sans me consulter, ça m’empêche d’écrire, c’est vrai, mais ce très cher questionneur n’aura pas fini de me lire.
B.S. - Quand et où as-tu écrit Cargo sentimental ?
C.B. – Quand j’ai commencé ce roman j’étais certainement plus soul que d’habitude, ça faisait longtemps que je l’avais en tête cette histoire, peut être que je suis né avec et je ne me décidais jamais à l’écrire. Peur d’exagérer la dose. Mais une fois commencé il faut finir, il y a de ça deux ans et plus. Pour une bonne moitié du roman je n’ai pas eu besoin de quitter ma piaule pour revisiter les lieux, en Italie, où j’ai rencontrés mes personnages. Pour le reste, Paris et Bordeaux se sont imposés d’eux mêmes, les personnages étaient tous d’accord. B.S. - Est-ce un roman d’amour ?
C.B. – Oui, évidemment, faut-il rappeler à nos lecteurs que les plus belles histoires d’amour se cachent dans le noir ?
B.S. - L’histoire est-elle incestueuse ?
C.B. – Je ne me sens pas de dire non, d’abord parce que ce mot doit bien en cacher d’autres et puis j’ai appris à me méfier de ce que racontent mes personnages. La pudeur, qui chez eux est de rigueur, pourrait les pousser à mentir. Mais, même s’il ne s’agit pas d’une histoire de cul entre frère et sÅ“ur, l’inceste pourrait bien se produire ailleurs. Dans le rapport obscène que les idées ont avec l’histoire, par exemple. C’est très excitant.
Luis Alfredo : Avec mes salutations respectueuses et admiratives pour le passé et le présent et tout mon faible soutient.
Je suis en train de finir "Le Cargo sentimental". J’ai beaucoup aimé cette sorte de dialogue, à trente ans de distance, entre le père et le fils, mais si on comprend bien pourquoi et comment le père est devenu un héros de la résistance, vous ne fournissez aucune explication quant aux raisons qui poussent le fils à opter pour la révolution. Pourquoi ? Faut-il comprendre que c’est comme pour le père le hasard ?
De la même manière vous faites l’impasse sur les causes de la défaite et le bilan qu’il faudrait en tirer. Pourquoi ce manque ?
C.B. - Je veux d’abord remercier Luis Alfredopour ses mots amis. Et aussi Mauvais Genres, pour la Liste qui permet ces rencontres. Le cargo sentimental a croisé ses eaux.
Ce cargo que vous, Louis, n’aviez encore pas fini et dont certaines explications données en avance risqueraient d’en dire trop. A savoir que ce personnage de la génération intermédiaire, je l’avais déjà traité dans « Dernières cartouches », sorti il y a quelques années chez Losfeld. Mais ce n’est pas tout, il y a d’autres raisons qui m’ont obligé à structurer le roman de cette manière plutôt qu’une autre. Je ne veux pas dire que je suis capable de tout maîtriser, comme un espèce ingénieur. Bien loin de là , je navigue à vue. Cependant, le personnage du fils je ne l’ai pas réduit au rôle de narrateur des autres par hasard. Pendant l’écriture du Cargo, garder au maximum le narrateur et son contexte historique dans l’ombre a été pour moi une préoccupation constante. Comme si sa particulière situation de réfugié lui interdisait d’influencer le cours de l’histoire. Et non parce qu ’il croirait de ne pas en faire partie, mais simplement parce que sa place lui a été volée. Alors il raconte, et en racontant il se souvient d’un tas détails essentiels, de ceux qui ne rentrent pas à l’Académie parce que, tous ensemble, ils forment la longue chaîne des résistances.
Le père, le fils, la petite fille. Ils sont nombreux sur Terre à subir le pouvoir, souvent c’est par hasard que certains décident d’y opposer résistance : une histoire de pneus volés pour Teodoro, l’amour de Silvana qui plonge le narrateur dans cet interminable Mai italien, et Nada. qui ne sait pas encore ce qui l’a poussée à prendre les armes mais ne va pas tarder à le découvrir. Et puis, disons-le, y a-t-il moins accidentel que le hasard !
Luis Alfredo : Mais au-delà de tout ça, il y a les pages 79-80, où quelque peu en rupture avec le ton du roman, vous parlez de l’exilé. C’est un passage magnifique qui a lui seul justifie la lecture de "Le Cargo sentimental". N’ayant pas lu les dernières pages je ne sais pas si votre héros aura un numéro de secu. L’a-t-il au final ?
C.B.- Dans le passage que vous citez est contenue l’explication de mes choix concernant la structure du roman : le narrateur rejoint ici, plus qu’ ailleurs dans l’histoire, l’auteur lui-même dans son actuel statut de réfugié-fantôme. La narrateur, comme moi, cherche la preuve de son existence à la Sécu, ainsi que son père la cherchait à la Caisse de retraites, les deux étant en manque d’identité. Pour la fille Nada, en revanche, ces temps sont révolus. Elle, au contraire, va se défaire d’une citoyenneté frustrante, ringarde, porteuse de divisions. Entre elle et son père c’est une véritable rencontre.
Delphine Cingal : Comment passe-t-on de la lutte politique à l’écriture ? Comme diraient les Anglais, la plume est-elle plus puissante que le glaive ?
C.B. - Ce n’est pas une question de puissance, je crois, mais d’amour. Vivre avec et dans la société qui est la notre, partager les sentiments d’ inégalité qui agitent les « bas » quartiers, tenter de reconstruire sa propre mémoire et et avec elle celle toutes les victimes des abus de pouvoir ordinaires, voilà ce que veut dire être présent, intervenir chacun avec ses propres moyens. écrire seulement pour la satisfaction d’avoir un nom d’ écrivain est comme combattre sans connaître la cause, c’est un travail de mercenaire.
Delphine Cingal : Comment as-tu vécu le fait de devoir te mettre à l’abri lorsque la France a expulsé Paolo Persichetti ?
C.B. - Comment réagir à quelque chose qui intervient brutalement lorsque on la considérait enterrée depuis si longtemps ? La fuite impossible a été ma première réflexion. Ensuite, après avoir écarté l’idée de recommencer à fumer, je me suis dis que le match n’était pas encore fini.
Delphine Cingal : Comptes-tu utiliser cette expérience pour alimenter ton écriture ?
C.B. Pour écrire sur moi-même il me faut du recul et ce n’est pas le cas aujourd’hui. Nous sommes encore tous en danger, nos problèmes de réfugiés sans statut sont loin d’être résolus, il faut continuer à se battre pour éviter le pire. Il est certain que les évènements d’août dernier ont réveillé en moi des sentiments que je croyais perdus, il se peut que ces cris suraigus donnent du nerf à l’écriture.
Delphine Cingal : Quels sont les auteurs qui t’ont le plus inspiré ?
C.B. - Sciascia, Gadda, Malcom Lawry, William Faulkner, Kundera, Michel Faucault, Jim Thompson. Delphine Cingal : Peux-tu faire une bibliothèque idéale des auteurs de polars italiens autres que toi :-)) ?
C.B. Je ne suis pas tellement au courant de ce qui se passe en Italie dans le polar. J’ai lu Michele Serio et son univers délirant m’a beaucoup plu ; Giuseppe Genna est sans doute un auteur qui a des choses à dire et les dit sèchement bien ; Wu Ming fascine, avec ses descentes agiles dans les sous-sols de l’Histoire ; Camilleri est intéressant pour la particularité de son langage italo-sicilien, dommage que ce qu’il raconte soit sans intérêt ; Massimo Carlotto me plait aussi, j’ai lu deux de ses romans et j’ai passé deux bons moment.
Maïté Bernard : Dans vos réponses aux abonnés de Mauvais genres en novembre 2001, vous disiez que vous aviez collaboré à la traduction en français de "Avenida Revolucion". Avez-vous l’impression que votre connaissance d’autres langues que l’italien (au point de pouvoir travailler avec vos traductrices) enrichit votre style ? Ou est-ce qu’au contraire ça peut l’encombrer, le handicaper (par exemple, un mot ou une expression vous viennent en français -ou autre- au lieu de vous venir en italien) ? C.B. Plus qu’une vrai collaboration à la traduction il s’agit d’essayer réviser au moins le sens de mes propos. Faire attention qu’un deuxième degré ne devient, par inattention, son contraire même. Cela arrive facilement avec la traduction, mais il ne faut pas trop en vouloir aux traducteurs, leur tâche n’est pas facile et souvent ils sont mal payés.
Par rapport à mon fritañol (mélange de français-italien-espagnol), c’est une cata. Il m’arrive souvent de penser en français et d’écrire en italien en traduisant mot à mot, vous imaginez que le résultat ne soit pas des meilleurs. Même dans mes rêves je me bats avec les trois langues. Certains trouvent que de tout ce baragouin sort mon style, d’autres, les éditeurs italiens, par exemple, lisant l’original, disent : « Pas mal votre histoire, il faut juste la retraduire à l’italien. »
Arnaud Servant : J’ai lu avec beaucoup de plaisir 5 de vos romans dont le dernier "Le Cargo sentimental" Le premier, à ma connaissance, "Les habits d’ombre"attend dans ma bibliothèque. Comment êtes-vous venu à l’écriture ?
C.B. - L’écriture ça se passe déjà dans la tête. Tout le monde écrit, en marchant dans la rue, en dormant ou en faisant la vaisselle, des mots étranges viennent à la bouche et sans qu’on sache pourquoi, de temps en temps il y a un qui prend un stylo, un cahier, et se met à écrire. Je commencé par me raconter moi même. J’avais peut-être besoin d’y voir plus clair, de mettre noir sur blanc un tas des choses qui, bien que régissant ma vie, m’échappaient toujours.
Arnaud Servant : Dans vos romans, peut-être plus que dans d’autres, il y a une part "évidente" de vécu. Est-ce qu’à un moment écrire est devenu un besoin ?
C.B. Je suis incapable de décrire une émotion, un sentiment profond de joie ou de douleur que je n’ai en quelque sorte jamais vécu. Je peux inventer une intrigue, faire de la fiction, certes, mais il faut que la caractérisation des personnages sorte de mes tripes pour que ça marche. Le jour où, en me relisant, j’ai retrouvé exactement ce que je ressentais, je n’ai plus pu m’ arrêter d’écrire.
Arnaud Servant : Vos romans ont la particularité d’être très noirs et politiquement pessimistes mais ils ont toujours une sensibilité "touchante" (ce n’est pas péjoratif). Le genre noir, est-ce venu naturellement ?
C.B. - Lorsque j’écris une histoire, ce que m’intéresse le plus, c’est de comprendre les hommes et les femmes qui en font partie, les raisons profondes de leurs actes, noirs ou roses. Je n’ai jamais été un adepte d’un genre littéraire précis, je lis de tout et j’ai l’impression que la littérature générale d’aujourd’hui doit beaucoup au roman noir, à sa capacité de pénétrer en profondeur dans la société.
Gilda Fiermonte : Tout d’abord, j’ai vraiment apprécié votre roman (si je ne l’ai pas lu d’une seule traite c’est que des contraintes familiales et professionnelles m’en empêchaient), en particulier l’évolution politique au fil des générations qui me semble très bien saisie. Une pointe de regret pour le saut radical entre les années de jeunesse et l’arrivée à Paris, qui même si j’en comprends parfaitement la nécessité narrative (le récit des années d’actions n’est pas le sujet de ce livre-là ), me laisse un peu sur ma faim.
Un élément du récit me paraît étrange (en même temps, c’est très beau) : votre narrateur, tout en ayant un passé très lourd et actif, est de peu de poids, peu présent, léger dans sa propre histoire, comme s’il restait à la surface des choses et n’avait pas de prise sur les événements de sa vie.
Est-ce pour mieux exprimer son état de "fantôme" dans lequel l’a mis l’exil ?
C.B- Il est claire que l’ellipse sur le parcours militant du narrateur - mais ne soyons pas pudiques et disons carrément - cette absence d’informations sur l’action politique de l’auteur, dérange un bon nombre de lecteurs. Je me suis posé mille fois cette même question en écrivant et à chaque fois j’y ai trouvé une réponse valable. Jusqu’au moment ou il m’a semblé clair que ce « vide » était le contenu même du roman. Je n’avais pas choisi la facilité, il fallait donc en assumer le risque. Serait-ce pour mieux exprimer mon état de "fantôme", celui dans lequel m’a mis l’exil ?
Gilda Fiermonte : J’ai peut-être fait une lecture trop rapide, emportée que j’étais par le récit, mais le narrateur était-il sensé connaître Bordeaux et ses environs avant son voyage vers Silvana disparue ? En dehors de Saint-Macaire où il se perd avec application, il semble en effet s’orienter fort facilement (ex. p 187 "nous [...] poursuivîmes vers le Grand Crohot"), comme s’il était un habitué des lieux.
C . B. – Pendant la description de ces lieux, le narrateur revient de loin. Il est obligé de compresser le temps, sacrifier certain détails. Et puis… n’y aurait-il donc plus de panneaux sur le bord des routes ?
Gilda Fiermonte : Avez-vous participé à la traduction en français de ce roman-ci ? Si tel est le cas, quelles ont été les principales difficultés de ce travail ?
C.B. – Pour mes derniers titres, j’ai pu participer aux révisions successives. Un frital comme moi ne pourra jamais voir toutes les nuances du langage littéraire français, mais il peut au moins éviter qu’on le contredise trop grossièrement. Et c’est souvent le cas, quand, dans l’original il s’agit d’un petit deuxième degré, par exemple.
Gilda Fiermonte : Si comme votre personnage, vous êtes un chasseur émérite de chaussettes solitaires, et que vous souhaitez vous entraîner, je vous signale qu’à la maison nous (2 adultes + 2 enfants) en avons 2 sacs pleins de celles que nous appelons "orfaneli" sans oser les jeter, dans l’espoir qu’un beau jour elles retrouvent leur jumelle. Pourtant notre appartement n’est pas si grand qu’elles puissent aller bien loin !
Cesare – Des sacs pleins d’« orfanelli ! » Une vraie plaie, crois-moi Gilda. Je commence à me persuader que les chaussettes sont comme les souvenirs, eux aussi ont tendance à se dépareiller. Il faudrait écrire un roman dont le titre sera « Le repaire des chaussettes dépareillées ».
Olivier Noël : Dans le Cargo sentimental, on trouve plusieurs passages, parfois assez longs, en français dans le texte original. Pourquoi ce parti-pris inhabituel ?
C.B. – Bonjour à toi, Olivier, et bienvenu. ça ne va pas être facile pour moi de répondre à tes questions toute de suite après avoir lu ton émouvante critique. Tes mots révèlent une lecture profonde du roman. Merci, on devrait se prendre le temps d’en discuter tous les deux.
C.B. – Il m’était déjà arrivé d’écrire des dialogues directement en français. Je fais ça quand il s’agit de mettre en scène des moments trop proches d’ici, j’ai alors du mal à m’en souvenir correctement en langue italienne. Ce sont des mots, j’ai leur musique dans les oreilles, ç’est cela que je veux transmettre. Depuis le temps que j’ai quitté l’Italie, il m’arrive de plus en plus souvent de réfléchir (ce n’est pas une blague) et même de rêver en français. Je change de langue suivant mes états d’âme, cela peut produire une confusion involontaire. Pour ce qui est de ces deux longs dialogues dans Le cargo…, tu verras qu’il ne s’agit pas tout à fait de français, mais d’une sorte de frital, qui est mon langage de tout les jours.
Olivier Noël : De très nombreux passages sentent le vécu... je pense entre autres à l’épisode des contrôleurs du métro, criant de vérité ! As-tu plus que d’ordinaire puisé dans ta propre vie pour ce roman ?
C.B. – Pas plus qu’un autre. La différence avec « Dernières cartouches », par exemple, se situe dans l’approche du personnage. Dans un cas j’ai fait parler l’action, j’ai enchaîné les moments forts ou qu’on considèrent cruciaux ; dans l’autre, au contraire, j’ai voulu chercher l’ essentiel du personnage dans ses gestes les plus inessentiels de sa vie.
Olivier Noël : En dépit des apparences, il existe de nombreuses similitudes thématiques entre Avenida Revolucion et le Cargo sentimental, en particulier le problème identitaire (encore une fois décliné sous toutes les formes, jusqu’à l’androgynie de la fausse Nada). Dans les deux cas, le personnage principal est en quête d’une certaine unité, en quête de lui-même. Cette question, évidemment liée à l’exil et aux incertitudes, hante ton oeuvre depuis longtemps. Comment construis-tu tes personnages ? Tous ces éléments qui marquent cette recherche du temps perdu du narrateur étaient-ils prévus à l’avance ?
C.B. – l’identité,je crois bien que je remets ça dans toutes les sauces. Je ne sais même plus dire si j’écris à partir d’une théorie que je me serais faite sur ce sujet, ou si, au contraire, je cherche à m’en faire une. La vie m’a appris que l’unité est quelque chose qui se construit en opposition à une autre et qui généralement nous est imposée. L’exil dans tout cela n’a pas de place ; personne n’en a besoin, à l’exilé il est interdit de prendre partie. Alors il s’agite de l’intérieur. Il peut se considérer chanceux de ne pas être derrière les barreaux. Voilà ce que doit être à peu près ma vision de la vie et, puisque je n’écris qu’avec mes émotions, le thème de l’identité risque de rester présent dans mes discours. Mais j’aimerais bien savoir un jour ce que recherchent mes personnages dans « le temps perdu », comme tu dis. Crois-moi, parfois j’ai la tentation de les rattraper tous et, hop, à la plage !
Olivier Noël : J’aime beaucoup le personnage de Nada. Nada échappe à tous les schémas habituels des personnages féminins et en devient vraiment bouleversante. T’es-tu inspiré d’une personne réelle ?
C.B. – Sans doute. Je connais des dizaines de femmes qui ressemblent à Nada. Et si j’étais capable d’embarquer sur le Cargo toutes les beautés dont elles sont capables, moi et mon clavier on serait un seul Dieu. Bien loin de là , je m’exerce à partager avec elles le plaisir de la différence. Les Nada que je connais sont beaucoup plus efficaces dans la réalité que dans la fiction. Je pense à Florence Rey dans la fusillade de Vincennes, par exemple, à ma compagne et à ma fille, mais aussi à toutes les amies qui passent par la maison.
Olivier Noël : Je me suis parfois un peu perdu dans les liens familiaux et/ou incestueux. Ai-je été inattentif ou cette relative confusion est-elle un élément supplémentaire pour accentuer le sentiment de n’être personne qu’éprouve le héros ? Fais bien attention à ce que tu vas répondre.
C.B. Si j’y fais vraiment attention tu n’auras pas de réponse. Effectivement , peut être qu’inconsciemment le désir de brûler aussi le certificat du sang a agit chez moi. Mais du coté rationnel, ces liens familiaux étaient à mes yeux nécessaires pour justifier dans le détail l’évolution de l’histoire. J’ai déjà eu le sentiment que ça pouvait alourdir le récit mais, honnêtement, je n’ai pas trouvé d’autre solution.
Olivier Noël : Qui a choisi le titre ? Toi ? En français, ça évoque les romans à l’eau de rose... Espérais-tu tromper la vigilance des lectrices de Barbara Cartland ?!?
C.B. – D’accord, il n’y a pas besoin de connaître madame Cartland pour deviner tes mauvaises intentions. Remarque, si c‘était le cas, ça serait marrant et monnayable. En tout cas je défends mon titre ! Quand je l’ai choisi j’étais loin de penser à ce genre de conneries. Le Cargo Sentimental pour moi, c’est d’abord le nom d’un bistro sur une petite île face à Lorient. Un bistro qui m’a tout de suite conquis. Pas seulement pour sa bière ambrée, il y avait quelque chose d’autre dans l’air et c’est cette chose là qui a donné le ton à l’histoire. Espèce de chacroum, ça te va comme réponse ?
Olivier Noël : Quand tu écris un tel livre, apparemment très autobiographique, as-tu tout de même des références en tête ? T’es-tu inspiré d’autres auteurs ?
A propos de références, les poussins papier-cul, tu as piqué ça à Rabelais, non ? J’attends des explications...
C.B. – Je me suis d’abord inspiré de personnes que j’ai croisé sur mon chemin et dont les mots me tournent encore dans la tête. Ensuite, j’ai lu un tas de bouquins, surtout sur la Résistance, et je me suis retrouvé face à des très beaux témoignages sur cette période, Meneghello, par exemple. Mais c’est surtout à l’historien Pavone que je dois le plus d’informations. Et Rabelais n’a rien à voir avec mes poussins à moi. Dans les années 70, il avait à Milan un groupe qui faisait un mélange de jazz et de rock progressif, assez connu depuis, qui s’appelait « Area ». Un jour, le bassiste de ce groupe, sous l’effet d’un acide (lui avait peut être lu Rabelais) se torcha le cul avec des poussins arrachés de force au poulailler de la mère du batteur.