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envoyer par mail à un amiCaryl Férey a accepté de répondre aux questions des abonnés du 29 novembre au 3 décembre 2004
Maïté Bernard : Je crois qu’on peut mettre tes deux romans néo-zélandais dans la catégorie thriller. Est-ce que tu peux nous dire qui sont tes auteurs de thriller préférés et pourquoi, ce qui peut te plaire ou non dans ce genre ?
Caryl Férey : Pour répondre à tes questions, voilà en gros ce que j’en pense : on peut effectivement mettre haka et Utu parmi les thriller. Pourquoi ce genre ? Sans doute pour le rythme, très "rock n’ roll" dans le sens où l’on n’a pas intérêt à fléchir en route sous peine de finir en pop music - un genre bien mièvre pour moi. Le thriller est donc excessif, ce qui me va plutôt bien (...). En revanche, à part Ellroy, je n’aime pas ce genre plus que les autres. Je n’ai lu qu’un Mankell, les morts de la St Jean ( ?) que je n’ai pas fini (un comble)... En fait, j’aime la tension qu’il y a dedans mais l’intérêt est, pour moi, d’y fourrer d’autres choses : une histoire d’amour, un contexte politique, historique et social (chose que fait très bien ce connard réactionnaire d’Ellroy) et une certaine poésie du désastre...
Maïté Bernard : Dans la présentation qui est faite de toi sur Mauvaisgenres, on dit que tu reconnais Godard parmi tes influences. Je veux bien mais ça ne me saute pas aux yeux. Qu’est-ce que tu aimes chez Godard et qu’est-ce qui a pu t’influencer ?
Caryl Férey : Quand je parlais de Godard, je parlais essentiellement de "Plutôt crever", mon hommage à Pierrot le Fou, pour moi bien plus qu’un film de cinéma. 40 ans plus tard ( !!! j’ai peine à le croire), ce film est toujours si neuf, si drôle, si tragique. Comme JLG y a collé qq chose comme 56 références (ciné, littérature, peinture, etc.) avec lesquels il a bricolé ses dialogues, on peut s’amuser à les répertorier et aller voir de quoi il s’agit ; je suis tombé amoureux de ce film vers 23 ans, j’y ai découvert Elie Faure et la peinture, le cinéma américain des années 50, en plus de la Nouvelle Vague, Céline et encore des tas d’auteurs. J’en suis toujours aussi cinglé. Encore l’autre jour j’ai vu la maison de Malaparte à Capri, où a été tourné le mépris, on n’en fini jamais avec Godard... Et puis Anna Karina... Pierrot le fou est aussi le film de leur rupture. Bref, c’est beau, émouvant, et d’une poésie à y jeter le ciel.
Maïté Bernard : Et dernière question, puisque tu as l’air d’aimer le rugby, et notamment les All Blacks, est-ce que c’est un milieu qui pourrait t’inspirer un roman ?
Caryl Férey : Concernant les All Blacks, ils font partie intégrante de la Nouvelle-Zélande, comme les gongs de la porte. Je vois et entends le haka avec toujours autant d’émotions. En revanche, le rugby a bien changé depuis Rives (mon père était un de ses potes, gamin on partait en tournée au Pays de Galles avec lui : inoubliable...) et Blanco (un magicien). J’ai moi-même joué jusqu’à pas longtemps avec le barreau de Paris : qu’émotions sur un terrain ! Enfin, depuis quelques années c’est devenu aussi pro que le foot, j’imagine donc qu’ils sont tous à moitié dopé, si ça va plus vite et qu’il reste encore de grands matchs c’est devenu accrocheur, proche du rugby à XIII, avec vidéo à tour de bras, 15 types à peu près identiques et donc plus aucune poésie ; ce qui était marrant c’était que les types étaient tous physiquement, moralement, socialement différents, et qu’ils se retrouvaient sur de l’herbe pour ne plus faire qu’un. Le rugby à la papa abolissait en quelque sorte la lutte des classes, le temps de trois mi-temps. J’aimais ça. Les robots d’aujourd’hui me gonflent un peu, et si j’ai côtoyé les rigolos du Racing à l’époque de leur titre de champion, ce temps est révolu à jamais. Galthié parti, je ne vois plus grand monde proche de mon éthique sportive. Bref, à part le pays de Galles qui aujourd’hui joue un vieux rugby à XV, ce sport commence à m’ennuyer sévère. Je crois que ça m’inspirerait un roman amer, alors vaut mieux pas.
Maïté Bernard : Merci
Caryl Férey : La bise
D. Bouchard : Sans tomber dans les héros à répétition … peut-on espérer une suite à Utu ou des polars sur la nouvelle Zélande ? Car il me semble que vous excellez en la matière. Encore merci pour UTU, car Haka reste un de mes bouquins préférés et je ne pensai pas qu’il y aurait une suite qui n’en est pas une.
Caryl Férey : Quand on finit un livre, on est toujours dans le flou. Personnellement, quand je finis un roman, j’ai envie d’écrire autre chose, de préférence à dix mille lieues de ce que je viens d’écrire (voir "Plutôt crever" après Haka). Pour ce qui concerne la Nouvelle Zélande, je crois en avoir fait le tour et j’ai plutôt envie d’aller voir ailleurs si j’y suis. Je dis ça, mais je ne connais que l’île du Nord et pas l’île du Sud. Alors qui sait, peut-être un autre voyage me mènera-t-il sur ce bout d’ île particulièrement inhabité...
Yann : Avec quel type de moto (modèle, année) avez vous voyagez en Europe ? Quel sentiment gardez-vous de ce périple ? Votre passé de baroudeur peut rappeler celui de Cizia zykë, connaissez-vous cette auteur ? vous sentez vous ’proche spirituellement’ (dans votre façon de voir la vie) de cette auteur ?
Caryl Férey : Avec mes copains (et copines !) de Rennes, on avait un
club de vieilles motos, principalement des Moto Guzzi V7. Il y avait aussi une
série 2 BM et une 350 Enfield, la mienne, genre vieux tacot. Très marrant, sauf
la visserie qui se barrait en sucette tous les cent kilomètres. On parait de
préférence dans les Pyrénées espagnols mais aussi en Andalousie ou au Portugal.
J’en garde mes premières impressions de totale liberté (on avait vers les 20
ans) et le goût du voyage qui depuis ne m’a pas quitté. On partait à une demi
douzaine, on dormait où on tombait (c’est à dire raide soul), de village en
village, fumant l’herbe locale et se baignant dans les lacs, le tout à vitesse
réduite. Très formateur comme type de voyage (le must était de partir avec le
minimum, genre brosse à dents, sac de couchage et un tee-shirt). Autant dire
qu’on ne draguait pas beaucoup !
Non, je ne connais pas du tout cet auteur !!! Désolé...
Jan Klasinski : Quelles sont tes influences actuelles parmi les
auteurs de polar ? Chez Dantec, les personnages sont souvent très proches de
l’auteur, quand est il de ton côté ?
Caryl Férey : Mes influences sont évidemment du côté d’Ellroy (que je
déteste humainement par ailleurs) : pour moi, il y a avant et après Ellroy.
C’est donc un maître, même s’il n’y en a pas plus que de Dieu. En général, je me
sens proche des auteurs américains, j’ai envie de dire presque tous ; leur façon
d’écrire est souvent très... rock n’roll.
Quant à mes personnages, ils sont effectivement proches (John, dans Haka), voire très proche (Osborne) de moi. Cela dit, comme tout le monde, je suis une dizaine de personnages à moi tout seul, selon que je suis avec un enfant, une femme, un copain, des inconnus, des imbéciles, etc. D’une certaine manière, je n’ai pas assez d’imagination pour passer trois ans (le temps d’un livre, en gros) avec quelqu’un qui m’est lointain. Disons que je prends un trait de caractère proche de moi et je "tire" dessus jusqu’à ... ce qu’il cède !
Catherine Aventin : Tout d’abord, je dois avouer que j’ai eu du mal à "accrocher" avec le personnage principal, Paul Osborne, peut-être parce qu’il me semble si désespéré (et pas seulement désabusé) que je me suis demandée pourquoi il ne s’était pas déjà suicidé...
Ceci étant dit, j’ai quand même lu ce roman avec intérêt, principalement à cause des contrastes et des relations entre "anglo-saxons" et Maoris, qui me semblent bien rendus et qui donnent bien plus qu’un cadre à l’action. De plus on ressent bien la chaleur, le vent sur la côte, les paysages sauvages. J’aimerai savoir combien de temps vous avez passé en Nouvelle-Zélande et si c’était par choix, par hasard, suite à un vieux rêve... ?
Est-ce que la question maori vous intéressait déjà auparavant, ou l’avez-vous "découvert" sur place ?
Avez-vous écrit votre roman sur place ou après votre séjour ? Votre livre semble tellement "imprégné" de la géographie, de l’histoire de ce pays, mais aussi d’impressions sensibles, que j’ai l’impression que vous l’avez sillonné dans tous les sens ! Est-ce le cas ?
Avez-vous posé cette fois vos valises ?
Je vous remercie pour ce livre prenant et qu’on ne peut pas lâcher en cours de route, et attend avec intérêt vos réponses à mes questions et à celles des lecteurs de Mauvais Genre.
Caryl Férey : Oui, le personnage d’Osborne est assez... destroy, pour le dire comme ça. Sa vie est un suicide lent, et s’il ne l’a pas fait c’est à cause d’une femme, évidement, et ce bout d’espoir comme un caillou dans la chaussure. La Nouvelle-Zélande, oui, je la connais assez bien puisque j’y ai séjourné une première fois (4mois) lors d’un tour du monde vers l’âge de 20 ans, avant d’y revenir deux fois ; la dernière en 2002 et une bourse, deux mois à chaque fois. J’y garde des amis, qui eux aussi viennent en France, bref, c’est un vrai échange culturel. Je connaissais grâce aux All Blacks, les meilleurs rugbymen du monde, et leur fameux Haka avant chaque match, mais c’est un peu le hasard qui m’y a mené puisque, lors du tour du monde, j’ai rejoint un copain parti trois mois plus tôt et qui avait une tante à côté d’Auckland - nous étions donc logés et blanchis là -bas. Après un premier mois difficile (on ne rencontrait personne), nous avons rencontré un barman qui étudiait le français à la fac, et qui nous a rincés tout le séjour : le bar est devenu notre QG, c’est là que nous avons fait nos rencontres, et à partir de là le pays était à nous... Inoubliable, of course !
Jean-Marc Laherrere : Tout d’abord la question tarte à la crème :
pourquoi un français décide t’il d’écrire sur la Nouvelle Zélande et la question
Maori ?
Caryl Férey : C’est à l’occasion d’un tour du monde en 89 que j’ai
découvert le pays, et suis aussitôt tombé amoureux des gens, des paysages qui me
rappelaient la Bretagne. La question maorie, c’est arrivé plus tard. On
remarquera qu’elle est finalement à peine effleurée dans haka. Les Maoris
étaient un peu les indiens locaux, j’ai toujours été attiré par les minorités,
les exploités, les cultures dites premières et par l’ethnologie en général. Et
puis, France-NZ, ça a toujours été la meilleure affiche de rugby, et gamin je
partais au Pays de Galles avec JP Rives et compagnie. J’ai joué au rygby 7 Ã
Auckland, c’était génial, d’autant que c’était... mixte !
Jean-Marc Laherrere : Vous avez choisi un héros particulièrement
sombre et ambigu, qui se révèle parfois être un parfait salaud, pourquoi ce
choix ?
Caryl Férey : Fitzgerald mais surtout Osborne sont effectivement des
héros à ne pas mettre entre toutes les mains. Disons que les héros plan-plan ne
m’intéressent pas beaucoup, que j’aime ce qui brûle, l’excès, les grands
écarts.... La nature humaine est trop complexe pour la résumer à de bons
sentiments, ou à de mauvais. Nous sommes traversés, après, ce qui arrive, c’est
un peu la façon dont on regarde les choses. Osborne est pour moi un désespéré
qui s’en fout. S’il est salaud, c’est qu’il est entouré des pires salauds : on
notera au passage qu’hormis Amelia Prescott, symbole d’une certaine pureté
désintéressée féminine, tous les personnages sont des ordures ou presque, et
qu’au final, Osborne est l’arbitre d’un match truqué de bout en bout. C’est
aussi un fieffé sentimental. Forcément, on les sent les vis...
Jean-Marc Laherrere : Le moins que l’on puisse dire est que vous
n’épargnez pas le lecteur, ça saigne, ça trucide, ça vomit, ça cogne ...
Etait-ce la seule façon de décrire la réalité néo-zélandaise ?
Caryl Férey : La réalité néo-zélandaise est beaucoup plus calme ! C’est
rien de le dire puisque en gros, Ã part le sport, il ne se passe rien. Mais le
mal qui ronge cette société est plus insidieux puis que la NZ a servi de
laboratoire à la politique néolibérale de Reagan-Thatcher dans les années 80,
les riches sont devenus plus riches et les pauvres plus pauvres, les maoris
faisant les frais de cette politique - le pays a été littéralement vendu. Il n’y
a presque plus de service public, les défavorisés peuvent donc aller se faire
voir. Une politique à l’américaine, celle que Sarkozy prévoit chez nous, et qui
fait mal. Lors de mon dernier séjour, les Blancs conservateurs n’avaient plus de
complexe vis à vis ses maoris : qu’ils bossent ou qu’ils crèvent. Forcément, ça
crée des résistances, pas toujours très bonnes...
Jean-Marc Laherrere : Vous dites en présentation du bouquin qu’il
vient éclairer certaines zones d’ombres laissées par Haka, aviez-vous prévu cela
dès le début ? Et en reste t’il suffisamment pour un troisième ?
Caryl Férey : Au début, Haka faisait dans les 700 pages ; je l’ai donc
coupé. Mais c’est surtout la question maorie qui était édulcorée dans Haka. Je
devais aller plus loin, être plus fins. Je pense être allé au bout du truc ;
maintenant s’il se passe quelque chose de précis là -bas, peut-être y
retournerais-je...
Jean-Marc Laherrere : Merci et bravo pour ce superbe roman
captivant, une fois de plus une belle découverte grâce à mauvaisgenres.
Caryl Férey : Merci à vous
David Caillet : Etes-vous lecteur de "littératures noires", si oui,
quels sont vos auteurs favoris ?
Caryl Férey : Je lis tout, de manière boulimique, y compris la
littérature noire, de Faulkner à Ellroy, Crews à Fante (j’adore), Fuentes, Paco
Ignacio, des milliers d’autres...
David Caillet : En quatrième de couv’, vous êtes décrit comme un
"écrivain voyageur", avant ou après vos voyages, lisez-vous la littérature «
voyageuse » (Bouvier, Maillart...), si oui, lesquels ?
Caryl Férey : Ce sont surtout Kessel, Jules Verne, TE Lawrence ou Jack
London qui m’ont donné envie de voyager. Plus que les paysages, ce sont les gens
qui me passionnent, les rencontres...
David Caillet : Dans « Utu », la situation politico-économique de la
Nouvelle-Zélande est en filigrane de l’intrigue ? Etait-ce important pour
vous de décrire cette société quasiment inconnue en Europe ? Quelle est la
situation politique actuelle du pays ?
Caryl Férey : Je parle un peu plus haut de la situation politique de la
NZ : c’est aussi qu’elle a beaucoup changé. On est passé de l’état providence Ã
la posture néo-libérale avec des dégâts considérables. Un exemple parmi mille :
le pays avait les plus grandes réserves de kauris, un bois de construction
excellent. On a vendu les forêts à des groupes étrangers qui en 20 ans ont tout
rasé. Maintenant, on trouve le kauri dans des réserves, un peu comme des
bisons... On vide la terre de ses richesses, des types se remplissent les poches
et c’est fini. C’est d’autant plus intéressant de parler de cette politique
qu’elle nous vient dans la gueule ; la société néo-zélandaise a servi de test Ã
l’Amérique de Reagan...
David Caillet : Dans « Haka » et « Utu », Fitzgerald et Osborne sont tout
deux obsédés par leur passé. Ce dernier est un élément récurrent et fondateur
des intrigues. Comment et pourquoi avez-vous construit ces éléments «
obsessionnels » ?
Caryl Férey :Principalement parce que je n’ai pas d’affinités
particulières avec les gardiens de l’ordre - je suis plutôt pour le désordre.
Par empathie envers mes héros, il faut que je leur trouve une cause juste, ou
une bonne raison de se ranger du côté des flics. Ca facilite aussi les moyens
d’investigation et les contrastes.
David Caillet : Violences en tout genre, meurtres sanglants à répétition
(surtout dans « Haka »), clubs échangistes hard core dans « Utu », défonces
multiples… J’avoue avoir été dérouté, parfois agacé par l’abondance de « scènes
choc », existe-il un but, une volonté démonstrative à cette récurrence de la
violence, ou est-ce purement « esthétique » et provoc’ ?
Caryl Férey : Haka est un bouquin sauvage, avec des personnages sauvages.
C’est le "trip". Dans Utu en revanche, Osborne est en direct avec son époque :
le club échangiste n’est que le reflet de ce qui pullule aujourd’hui (n’importe
quelle ville a son club échangiste, j’y vois une grande misère sexuelle en même
temps qu’un hédonisme à deux balles), voire affaire toulousaine, la défonce fait
partie intégrante de nos sociétés : économie parallèle des banlieues,
performance des sportifs et du monde du spectacles, bobos, classes huppés,
politiques, tout le monde se défonce ; je viens de la campagne, là -bas c’est
l’alcool mais c’est pareil. Provocation sans doute, face à l’hypocrisie
ambiante, le politiquement correct (qui ne fait qu’arriver) et le retour au
soi-disant ordre moral - pourritures, oui : Bush étant l’archétype de cette
fumisterie.
David Caillet : Voilà , je sais qu’en littérature, tout ne s’explique pas,
je comprendrai donc que certaines questions vous laissent dubitatif…
Claude Dormeau : Bonjour, impressionné par tes romans nous contant une dureté aux antipodes du mythe des îles du sud, tu nous parles me semble-t-il de la désintégration psychologique, sociale et culturelle qui sévit dans cette partie du monde. Etant grand amateur de rugby et sachant à quel point en Nouvelle-Zélande ce sport intègre des joueurs issus des "minorités" culturelles, j’aimerais savoir si de ton point de vue ce sport est facteur d’intégration ou au contraire participe à cette désintégration. Pour nous, européens, le rugby nous apparaît en N.Z. comme une quasi religion et pourtant Utu fait l’impasse sur cette donnée culturelle. Faut-il y voir une signification ?
C’est une lecture bien personnelle que je fais de ton oeuvre et j’aimerais
savoir en définitive jusqu’où l’on peut pousser l’interprétation et si je
m’égare complètement sur son sens.
Merci d’avance et mes excuses anticipées si d’aventure tu détestais le sport !
Caryl Férey : Non non, j’aime (ou plutôt j’aimais bcp) ce sport. Comme je
le disais précédemment, mon père était pote avec JP Rives et nous partions
gamins en tournée avec les Barbarians au pays de Galles : dément ! Depuis je
n’ai jamais raté un match du Tournoi et encore moins les matchs contre les
Blacks, la référence. L’idée de partir en Nouvelle Zélande, fruit du hasard (un
ami avait une tante là -bas, je les ai rejoins lors de mon tour du monde à 20
ans), était aussi motivé par ce côté familier. J’ai aussi joué en club, à la
fac, et dernièrement avec le barreau de Paris, je suis donc grand amateur de
rugby à XV, et amateur. Je fais vieux con à 37 ans mais Blanco me faisait plus
délirer que Brusque ou je ne sais qui. Même Castaignède n’a pas eu le droit Ã
une carrière digne de ce nom, alors qu’il aurait fait un malheur à l’époque
Sella. Le rugby d’aujourd’hui, en dehors du fait qu’ils sont sans doute shootés
jusqu’à la gueule, ressemble au rugby à 13 (mêlée en plus), sans fantaisie. Je
commence à m’ennuyer... En NZ c’est un peu différent puisque le pays repose en
partie sur son sport favori : ils sont professionnels depuis plus longtemps que
nous (ils passaient à 13 très vite) aussi je pense que c’est un facteur
d’intégration et de tolérance. Je ne parle pas bcp du rugby dans mes livres car
le sport fait mauvaise figure avec le roman noir, même si, vous l’aurez
peut-être remarqué, tous les personnages ont des noms de... All Blacks !
Delphine Cingal : Haka et Utu se font écho pourtant on peut les lire dans
l’ordre que l’on veut, ils ne trahissent jamais les secrets l’un de l’autre.
Comment as-tu fait pour ne pas mentionner dans Utu ce que l’on a appris dans
Haka ? La construction de Utu a-t-elle été compliquée ?
Caryl Férey : Ah la la... La construction de Utu a été monstrueusement
compliquée : il m’a fallu 7 ans entre la première et la dernière ligne, et j’ai
tout repris à zéro à mi-chemin... J’avais l’impression de faire des maths.
D’autant que je ne voulais pas dévoiler le "secret" de Haka dans Utu. En fait,
vous l’aurez peut-être remarqué, Fitzgerald comme Osborne partent d’un postulat
de départ erroné : Fitz en croyant qu’il retrouverait la trace de sa famille
lors d’une affaire alors qu’il l’a sous le nez, Osborne en refusant de croire
que Fitzgerald s’était suicidé. Ces fausses pistes permettent de transgresser
leur quête, de dériver, et d’aller voir ailleurs.
Delphine Cingal : Il y a dans Utu des scènes de sexe assez dérangeantes.
Inspirées de la réalité ? tes fantasmes ? tes cauchemars ?
Caryl Férey : "Il y a eu la civilisation athénienne, il y a eu la
Renaissance, et maintenant, on entre dans la civilisation du cul..." (JLGogard,
pierrot le fou, 1966) Les scènes de sexe, notamment dans le club, sont la
réponse à notre société d’aujourd’hui. Rentrant du Caire le semaine dernière,
j’ai vu une affiche de pub en 4x3 où une fille léchait le cul d’un mec. Je
suis un hédoniste au sens cyrénaïque, aussi j’aime vivre avec mon corps, qui en
aucun cas n’est séparé de l’esprit. J’estime au plus au point l’amour,
l’érotisme, le corps des femmes (et des hommes si ça leur plaît). Ce qu’on nous
livre à la télé, dans les pubs de tout genre, et même souvent au cinéma, c’est
de la bouillie d’hédonisme, du cul pour du cul, sans passion ni tendresse, sans
rien qui fait sa beauté et sa force. Vous voulez du cul ? En voilà . Voilà ce que
signifie cette scène du club échangiste (n’importe quelle ville de province Ã
son club canaille). Il y a une surenchère dans la littérature, on raconte
comment se taper un rôti ou la fille du voisin, ça devient ridicule (avez-vous
comment les gamines de 7 ou 10 ans se trémoussent à la télé ?) ; on ne peut pas
dire pourtant que je sois prude, au contraire il me semble, mais c’est une
donnée incontournable de notre époque à la con. Le sexe est une part de marché.
Delphine Cingal : Si ces romans devaient être adaptés à l’écran, qui
verrais-tu dans les rôles principaux ?
Caryl Férey : Aucune idée. J’aimais bien le maori qui jouait dans l’âme
des guerriers, pour Fitzgerald. Osborne, je pensais plutôt à une gueule genre
Jeff Buckley...
Delphine Cingal : Haka et Utu décrivent une culture maori en voie de
disparition, mais qui se défend pour survivre. Le sentiment de culpabilité
postcoloniale n’en est pas absent. Tes deux romans néo-zélandais sont-ils aussi
un témoignage de cette culture ?
Caryl Férey : Tout à fait. Les NZ blancs sont tiraillés entre ces deux
cultures, polynésienne et anglaise. Ils ne savent pas trop où se situer. C’est
vraiment le grand écart, entre l’indolence des cocotiers et le productivisme
anglo-saxon...
Delphine Cingal : Comment expliques-tu le phénomène croissant des tueurs
en série dans la fiction policière ?
Caryl Férey : Ellroy a mis ça au goût du jour avec l’histoire de sa mère,
c’est devenu une mode mais aussi un fait de société dont on, s’est mis à parler,
au même titre que l’inceste par exemple : ces choses existaient avant qu’on en
parle, mais il a suffi de les souligner pour que tout le monde en parle. Cela
dit, avec l’avènement de la société du spectacle, les meurtres en série sont
dans l’air du temps. Je tiens tout de même à dire que Haka est un faux roman de
tueurs en série puisque le coupable n’a tué "que" deux personnes avec quelques
années d’écart - les autres meurtres étant d’un tout autre ordre. C’est pour moi
une fausse piste, qui justifie bien des choses...
Delphine Cingal : Pourquoi as-tu choisi ce phénomène pour Haka et Utu ?
Caryl Férey : Idem. Il n’y a pas de tueurs en série dans Utu mais un 11
septembre à la maorie où les responsables sont châtiés.
Delphine Cingal : Le lecteur est lui-même plongé dans la tragédie dans la
mesure où plusieurs personnages auquel il s’est attaché finissent très mal.
Comment construit-on ce genre de sympathie ? Pourquoi veux-tu autant de mal à tes
personnages ?
Caryl Férey : J’ai beaucoup d’empathie pour mes personnages, en partie parce que je m’inspire de gesn que je connais, ou que j’ai croisé. Je m’implique donc à fond avec eux, et espère entraîner le lecteur dans ma passion. Je ne leur en veux pas mais ce sont les choix qu’ils font qui les mènent là - surtout Fitzgerald. Osborne au contraire, même s’il parait mort dès le début, passe son temps à relever la tête. Au final, il est le seul à surnager du chaos organisé par les uns et les autres. J’aime que le lecteur soit impliqué à fond dans l’hsitoire, qu’il se sente lui-même proche de tel ou tel personnage. Ma façon d’être proche de lui - de vous...
Gérard Streiff : Est-ce qu’il a fait un bon voyage en Egypte ?
Caryl Férey : Oh oui ! Il a bu du vin égyptien avec le sifflotant Gérard Streiff, survolé les pyramides, dîner sur le Nil avec des expat’ très expat’, rencontré des gens sympas, brouillé les ovaires des bonnes soeurs qui l’ont accueilli pour des ateliers d’écriture, piétiné des livres lors d’ateliers de théâtre sous l’oeil horrifié du prof-prout-prout et le rire sardonique des enfants, et est rentré bien crevé...
D Bouchard : Comment avez-vous trouvé le festival sang d’encre à vienne ?
Caryl Férey : A chier.
Non, je déconne. C’est un des festival les mieux rôdés de l’hexagone (c’était la
dixième édition), il y a du monde, des libraires et des lecteurs passionnés,
c’est donc toujours très sympa de s’y retrouver. On peut noter que le maire UMP
n’a pas divisé les subventions par mille comme ils ont l’habitude de le faire,
il apporte même son soutien (je crois d’ailleurs qu’il a été le seul à soutenir
Battisti), CQFD.
François Cariou : Ta connaissance de la culture Maorie semble parfaite.
En tous cas, elle est crédible. Comment as- tu approcher ces gens, en ville
comme à la campagne ? Leur situation est elle aussi noire que tu la décris ?
Caryl Férey : Merci pour le compliment, ça justifie des années de
recherche et bien des cheveux tirés en quatre. En fait, dans un premier temps
(j’étais très jeune), je n’ai rencontré que des maoris portiers de bar, videur
de boîte ou "protecteur" de filles (très bizarre cette pratique). J’ai bien
failli me faire broyer plus d’une fois mais mon gabarit devait leur paraître
indigne d’une bagarre. Quand je suis revenu, bénéficiant d’une bourse, j’ai pu
via l’alliance française d’Auckland, rencontrer des activistes maoris qui m’ont
invité dans leur "marae", un lieu culturel où ils répétaient les hakas de leur
tribu pour le festival de l’été. La scène où Osborne espionne Hana lors du haka
vient de là . C’était très très impressionnant. Autant les maoris paraissent
terribles lors de cette danse, autant ils sont accueillants et souriants passés
ce moment de colère pure. J’ai pu ainsi discuter longuement avec le chef (Pita
Witkaire dans le livre), qui m’a éclairé sur bien des points. J’ai aussi
beaucoup traîné au musée d’Auckland, où j’ai trouvé bcp de doc concernant les
maoris, et un ami passionné m’a guidé.
Quant à la situation des maoris sur place, c’est assez ambigu : si vous vous
promenez à Auckland, vous ne sentirez pas ça. C’est paisible, il y a moins de
SDF qu’à Paris, tout paraît calme et tranquille. En banlieue et en campagne,
rien à voir. La pauvreté est là , l’agressivité aussi. Il y a des villages
"réservés" aux Maoris dans le Nord où il ne fait pas bon traîner. Dans les bars
"à maoris", c’est pire. L’alcool et le désoeuvrement font mauvais ménage. Ils
sont de plus en plus amers, et les blancs conservateurs de plus en plus "bushiens."
C’est du moins ma vision.
François Cariou : J’ai aimé Haka, moins "Utu". Dans ce roman, que j’ai
lu avec plaisir quand même, j’ai l’impression que tu cherches à choquer de
manière un peu artificielle. La scène du "pousse toi de là que je t’e..." m’a,
par exemple, bien fait rire alors que je doute que cela fut ton intention. Il me
semble que cela nuit au propos au lieu de le servir. Je n’ai pas ressenti ça au
premier alors que tu y allais fort avec l’inceste, tabou des tabous. Qu’en
penses tu ?
Caryl Férey : Haka avait les qualités de ses défauts. Utu est pour moi beaucoup plus abouti, même si le personnage d’Osborne n’est pas fait pour être sympathique - il n’est pas là pour ça. Concernant les "scènes chocs", j’en parlais hier mais je veux bien continuer. Elles ne sont pas là pour provoquer mais pour répondre oeil pour oeil à la demande du marché ; le cul a tout envahi, les écrans, les affiches et les cerveaux. Les clubs échangistes passent pour le nec plus ultra ? En voilà un (utu) où on se déchire le rectum sous les ricanements des spectateurs-voyeurs. Pas joli joli hein ? Voilà notre miroir, et si nos masques font la gueule, virez vos télés par la fenêtre, jetez la presse gratuite par paquets à la poubelle (elle est faite pour ça - je rappelle au passage qu’elle fonctionne uniquement avec la pub et SANS journalistes : pas mal pour de l’information, non ?), crachez à la gueule de tout ce fatras people et vivez loin de ça. Avez-vous remarqué que le truc tendance aujourd’hui, c’est l’éjaculation faciale ? Décharger à la face d’une fille symbolise le summum du pouvoir, l’écrasement de l’autre, souvent assez conne pour lécher les pieds du pouvoir, pour une poignée d’euros... L’Homme est à vendre, voilà ce que j’observe. Pour passer à la télé, les gourdes feraient n’importe quoi. Nos enfants voient ça, nos enfants grandissent avec ça. Vous noterez que dans Utu, le club échangiste est le lieu privilégié des réactionnaires de la ville, je leur renvoie leur misère sexuelle à la gueule, idem pour la fille du puissant Melrose qui répond à l’inceste moral par l’humiliation (éjaculation faciale) : Osborne est témoin de tout ça, lui le vilain drogué, et on se rend compte qu’il est le seul à garder un peu d’éthique, même s’il rend coup pour coup.
Je ne dis pas que le sexe est sacré, manquerait plus que ça, mais je carbure
à l’amour, une drogue puissante. Le corps, l’érotisme, le sexe sont les vertus
de cette foudre. Je suis écoeuré de ce qu’en fait le "marché", pour faire vite.
Ces scènes chocs sont faites pour réveiller la conscience qu’on endort de mes
chers contemporains : l’amour, le sexe c’est un peu comme une langue, quelque
chose qui s’apprend lentement, qu’on améliore avec le temps. (Voir les livres de
Michel Onfray par exemple, pour une érotique solaire. Voilà du beau !) Ce qu’on
nous balance aujourd’hui ressemble plus à des restes jetés aux cochons. Encore
une fois, je rappelle qu’il suffit d’arrêter de regarder TF1 pour que ça
n’existe plus - l’avantage incomparable de nos démocraties de supermarché...
Je pourrais en parler des heures.
Virginie Mailles : Beaucoup d’éléments rapprochent Fitzgerald
personnage principal de Haka, et Osborne : La recherche de sa famille pour F.,
celle de son amour d’enfance pour Osborne. On peut voir en Osborne le revenant
de F., son double exemplaire. Pourquoi cette « jumellité » ?
Caryl Férey : Peut-être parce qu’ils ont bossé ensemble. Deux solitaires,
entrés dans la police non par vocation mais pour un but précis, après un
événement qui a fait figure d’électrochoc. J’aime bien cette image de "revenant
de Fitzgerald". Ca doit venir de quelque part obscur de moi-même, une quête
quelconque probablement ("La quête" de J.Brel me soulève des pelletés de
larmes)...
Virginie Mailles : Dès l’incipit, sur cette plage, Osborne est
comme échoué, rejeté par la mer. Vous vouliez placer ce roman sous le signe de
l’errance ?
Caryl Férey : Très exactement. Encore une fois, bravo pour la symbolique.
J’aime l’idée d’errance, qui pour moi n’est pas une chose triste (en dehors du
fait qu’Osborne ne va pas fort). Je pense même au contraire que la vie est
errance, que l’immobilité rend sourd aux grands souffles qui nous appellent, que
les rencontres, ces piments, n’ont lieu que dans le mouvement. Nous sommes ce
qui arrive...
Virginie Mailles : Utu et Haka parlent du quotidien du peuple maori, mais surtout de leur passé sanglant (leurs coutumes guerrières, la colonisation). Et il y a Osborne en quête de rédemption pour un acte commis autrefois. La mémoire est-elle pour vous la source du roman noir ?
Caryl Férey : Oui, en partie. Le roman noir se permet d’explorer les recoins de l’histoire, des sociétés. Je me colle à ce programme avec l’Afrique du sud, que je connais un peu (vaste chantier). D’un autre côté, la force du roman noir réside selon moi dans l’exploration du présent social, économique et politique. C’est sans doute pour ça que j’aime ce genre un peu fourre-tout, où l’on peut parler de politique et d’amour, tout en racontant une histoire.
Virginie Mailles : Utu et Haka ont beaucoup de similitudes avec la tragédie grecque (l’inceste dans Haka, la mort qui frappe tous les personnages). Les dialogues prennent aussi une grande place dans vos romans. La tragédie est-elle le début du roman noir ? Seriez-vous tenté par l’écriture théâtrale ?
Caryl Férey : Oui, j’aime les tragédies... La vie même, non ? Une formidable tragédie... Les dialogues sont effectivement une passion que je tiens d’un amour immodéré pour la rhétorique, et une complicité que je cherche avec le lecteur. On peut dire que Sophocle a inauguré le roman noir plutôt que Poe. Quant au théâtre, j’écris déjà des pièces à France Culture ou France Inter, mais j’ai très hâte d’en monter sur les planches. C’est un autre réseau, où je mets les pieds (ou disons les orteils), mais il fait du temps avant de trouver l’occasion de se montrer. C’est en tout cas dans mes projets, de ceux qui me tiennent à coeur, au même titre que la musique.
Pascale Fonteneau : Un message en forme de salut. Tes coordonnées se sont perdues avec le temps... Et puisque c’est la règle du jeu, je te pose une question : "tes personnages se démerdent seul, t’arrive-t-il de rêver au retour des utopies collectives ?" Amitiés,
Caryl Férey : Salut camarade belge ! Ca fait longtemps qu’on ne s’est
vu mais j’ai rencontré l’excellent Raoul Vaneigem l’autre jour, dont la bonne
humeur m’a fait pensé à toi. Que vous êtes sympa, vous les Belges ! Concernant
les utopies collectives, je dois dire que je ne suis plus à une contradiction
prêt : d’un côté je suis impliqué dans la politique planétaire, adhère à Attac,
défend le service public, les acquis sociaux et les 35 heures... sauf si on
m’oblige à ne travailler que 35 heures ! Et pas à cause du manque à gagner. Ma
génération ne croit pas au grand soir pour la bonne raison que quand ceux qui en
parlent sont au pouvoir, ce n’est pas joli à voir. Sans parler de Staline, et
compagnie. Je suis donc collectif à moi tout seul, assez sauvage tout en ayant
des tonnes d’amis, etc. "Je devrais avoir l’impression d’être unique, j’ai
l’impression d’être plusieurs..."
Bizz
Severine Drevet : Tout d’abord j’ai beaucoup aimé la lecture d’Haka et
Utu, et je suis assez d’accord avec une abonnée qui disait qu’il est difficile
de lâcher le livre avant la fin ! Malgré le fait qu’il soit assez épais, je
trouve les "ingrédients" habillement distillés, sans que ce soit ni trop lourd,
ni trop dur, ni trop sentimental, ni trop naïf. Loin de s’ennuyer ou d’y trouver
des répétitions on est emmené et transporté. Bref j’ai beaucoup aimé.
Ce qui m’a le plus touchée, dans Utu et Haka, ce sont la subtilité et les
incompréhensions des sentiments, que ce soit les relations amoureuses, les
relations familiales, les souvenirs et le rapport au passé et à la culture, que
les personnages ont tant de mal à communiquer et à gérer, en devenant cabossés.
Etait-il important de montrer cette complexité, sans faire des personnages ni
trop fleur bleue, ni trop désespérés ?
Caryl Férey : Tout à fait. L’histoire est une chose, mais ce qui me
passionne le plus, ce sont les liens qui unissent les gens, et ce qui les
repousse, même s’ils ne demandent qu’à s’aimer. Pour les hommes, je sais ce qui
pollue leurs relations : la rivalité. C’est dingue ce qu’un homme est con avec
ça, alors qu’il suffit de s’en foutre.... Les filles sont assez fortes entre
elles aussi. En tout cas, nous ne sommes pas des blocs mais des tas de pierres
qui s’écroulent, se remettent tant bien que mal, dans l’espoir de se construire
et peut-être de mélanger son tas avec un-une autre. Nous bougeons, nos
structures, nos désirs, nos chimies internes. J’aime les ruines parce que c’est
à partir de là qu’on peut reconstruire. L’Homme n’est pas neuf. Mes personnages
se débattent avec tout ça, dans un esprit de lutte et pour le meilleur. Ca fait
des sutures et des points...
Severine Drevet : J’ai relevé ici et là quelques références directes, ou
indirectes, à Noir désir : est-il important de glisser quelques éléments
autobiographiques dans le récit, comment est-ce que cela se produit (en dehors
de ton voyage en Nouvelle Zélande bien sûr) ?
Caryl Férey : C’est marrant parce que je viens juste de glisser "des
sutures et des points", les écorchés. Utu aurait pu s’appeler comme ça. Oui,
Noir Désir est aujourd’hui une de mes principales références, pour des raisons
affectives mais aussi parce que j’écris comme un malade, c’est à dire tous les
jours et avec la musique à fond, principalement Noir Désir, qui me donne le ton,
poétique et tragique... Quant à l’autobiographie, oui, ça compte. Sans faire le
compte, je vais juste raconter une anecdote : lors de mon premier voyage, je
suis tombé raide dingue d’une fille, portrait craché d’Eva dans Haka. Une fille
aussi belle que dérangée, bref, un danger délicieux. Elle aussi m’a reconnu. On
a fini par se faire virer de Nouvelle Zélande (...) et je ne l’ai plus jamais
revue. Mais je suis revenu à Auckland. A chaque fois je n’ai pas osé la revoir,
danger confirmé par un mai qui la connaît : cette fille a fini par se mettre
avec un bandit, qui après bien des méfaits est parti pour 15 ans de prison. Et
elle est devenue peintre. John et Eva, Eva et John... Le genre de chose qui me
dit que la vie et le roman...
Severine Drevet : Dernière question enfin : est-ce qu’Utu a suscité des
discussions avec d’autres auteurs qui ont pu être lecteur de tes bouquins ?
Caryl Férey : Bof. Les auteurs de romans noirs français sont souvent
potes, on se retrouve lors des festivals, on boit des coups et on dit des
conneries, aussi, pour ne pas se fâcher, il existe un contrat tacite qui fait
qu’on parle très peu des romans des autres.
Severine Drevet : Merci et bonne route !
Fabienne Jardin : A lire vos oeuvres et l’interview fort intéressant sur
mauvaisgenres, une question me vient à l’esprit : et la famille dans tout cela ?
J’ai cru comprendre qu l’amitié constituait une véritable tribu mais par exemple
dans "plutôt crever" pas de souvenirs de liens familiaux de vos protagonistes...
Et vous pas de vie de famille ? Le voyage et l’écriture vous en privent peut
être, mais est-ce un souci pour vous ?
Caryl Férey : C’est assez bizarre : autant je n’ai aucun problèmes avec
ma famille, j’ai une petite dont je suis complètement taré, autant je suis
plutôt anti-famille. C’est pour moi un nid à névroses, à secrets mal digérés, Ã
douleurs multiples et variées, à consensus mous - quoi de plus barbant qu’une
discussion de famille... Bon, il y a heureusement des familles formidables où ça
rigole, mais ce n’est pas la majorité des cas. On est obligé de s’aimer, sans se
choisir, aussi je préfère largement choisir ma famille (les gens que j’aime) et
si des membres de ma famille en font partie, tant mieux. Comme l’amour, la
famille est à réinventer.
Merci et bonne route au fil de l’encre et de l’asphalte.
Black Jack : Bien sur ce n’est pas Haka et Utu qui m’y font penser
mais as tu déjà écrit et/ou penses tu écrire des polars pour la jeunesse ?
Caryl Férey : Non. J’ai juste écrit "jour de colère" chez T.Magnier, qui est disons un peu noir.
Black Jack : Une question peut être bizarre, mais penses tu que c’est
bien que Marseille n’est pas eu l’organisation de la coupe de l’América, aux
vues de ce que cela a été pour Auckland ?
Caryl Férey : Je ne sais pas ; à Auckland, ça a permis de refaire le port
de plaisance et d’attirer l’attention sur le pays. Les kiwis sont fans de
bateaux, je crois que les marseillais préfèrent le ballon/..
Merci à vous tous et n’oubliez pas que les livres marchent le plus souvent grâce
au bouche à oreilles ! Belle vie à vous toutes et tous