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Portrait de Joseph Bialot

par Olivier Lécrivain
Mise en ligne le Décembre 2006 | 456 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

publié sur Mauvais genres en octobre 2002


Chaque jour cet été, depuis ma nomination en qualité d’hagiographe à la fiabilité douteuse, j’ai repoussé ma tâche au lendemain , tant je suis persuadé de ne pas être à la hauteur du bonhomme. Je comprends ce qu’a ressenti le docteur Watson quand il a entrepris d’écrire les aventures de son colocataire mélomane et héroïnomane : je suis certain qu’il ne savait pas par quoi commencer. Tiens, au fait, il y aurait bien du Sherlock Holmes chez Jo... le même goût de l’étrange, le même sens du détail, et le cerveau branché en permanence sur le triphasé...

Il y aurait bien aussi du Cyrano, " bizarre, excessif, extravagant, falot ", ce Cyrano qui eut fourni " à feu Jacques Callot le plus fol spadassin à mettre entre ses masques "...

Et puis du Saint Simon, dans cette gourmandise navrée pour les petits faits et méfaits qui émaillent la vie politique, son côté " peintre animalier des piscines à requins et marigots à grands fauves. "

Et puis du Bibi Fricotin tireur de sonnettes, casseur d’assiettes et cireur de poignées de portes, dans son amour déraisonné pour le jeu de mots tellement approximatif qu’on n’en voudrait même pas chez Vermot.

Et du Dumas pour l’appétit de vivre, et l’imagination foisonnante, et cette façon de considérer l’Histoire comme un immense terrain de jeu...

Bref, comme disait la manucure chargée de faire les ongles de la déesse aux cent bras, ya du boulot, et on est loin d’avoir fini.

Au fond, je pourrais m’en tirer en vous disant que le style, c’est l’homme, relisez donc tous ses bouquins, bande de feignants au lieu de me faire transpirer et vous verrez le Bialot tel qu’il m’est apparu dans la vraie vie, lyrique mais réaliste, désabusé sans être dégoûté, et ayant choisi une fois pour toutes de rire des choses graves...

J’ai rencontré Jo à une fête familiale à la fin de l’été 81. J’avais 23 ans et je venais tout juste de découvrir le polar. Je sortais du service militaire, où j’avais meublé l’ennui des heures kaki toutes les séries noires de la bibliothèque du camp, et à rêvasser au jour où j’écrirais une version banlieusarde des romans de Chester Himes. Ma première impression ? Celle d’un homme à la générosité spontanée, capable, dès le premier quart d’heure de conversation, de proposer à un apprenti en mal d’éditeur de mettre son manuscrit pas encore écrit sur le bureau d’un directeur de collection.

Générosité, ... oui, c’est une des clés du lascar. Il vous balance des plaisanteries sur votre répondeur téléphonique, benne des pleines remorques de gaudrioles trouvées sur internet dans votre boîte à e-mail, parle de vous aux organisateurs des salons où il va... il partage son rire, ses indignations, ses bonnes occases, et ses bonnes idées, avec la même simplicité que les Pieds Nickelés se régalant d’une boîte de sardines sous un pont, ou que des mioches de Belleville lisant à plusieurs un illustré volé chez le marchand.

Et comme la vraie générosité consiste à savoir donner aux amis l’impression qu’ils ne sont pas trop redevables, Jo a soin de vous demander parfois de menus services... quand il lui arrive de s’adresser à moi, j’ai l’impression d’être un gamin tout fier de pouvoir prêter sa boite à outils à un perceur de coffres-forts. Je m’y connais un peu en armes à feu, et je joue les grands sorciers de la balistique lorsqu’il me demande s’il vaudrait bien dessouder le gus du chapitre 4 au 7,65, au 38 special, au 37°2 ou au douze degrés cinq.

Deuxième impression : je lis " Le salon du prêt à saigner ", et je comprends que je ne suis pas destiné à devenir le Chester Himes français, la place est déjà prise, et pour ce qui est des intrigues élaborées comme un chef d’oeuvre de compagnonnage, avec chausse-trappes, fausses pistes, oubliettes, souterrains et râteau sur la pelouse, même Chester peut aller se rhabiller.

Emerveillé et jaloux, je lui ai demandé son secret de fabrication : comment pouvait-il mener de front ces faisceaux de vies convergentes sans se mélanger les pinceaux ? Est ce qu’il épinglait au mur l’arbre généalogiques de ses personnages, style Rougon Macquart ? Est-ce qu’il faisait un plan ? Il s’est contenté de hausser les épaules : il m’a simplement confié qu’il écrivait, tout simplement, jusqu’à ce qu’il se retrouve dans un cul de sac, et qu’alors, il relisait tout le début du manusse pour savoir comment se tirer de là. Enfin, ça c’était il y a vingt ans, il a dû depuis s’acheter une boussole et une machette.

Car il y a un côté experimentateur forcené chez Jo, un peu grand couturier, un peu maître-queux, un peu savant fou. L’empereur de l’empirique, le Nicolas Flamel de la chimie amusante. Toute idée est examinée, battue en neige, cuite en soufflé qui déborde du four, ou jetée contre les murs pour voir si elle est rebondit. Le démon du pétard-à mèche- dans- le-trou- de -la serrure peut le saisir au détour d’une conversation " Tiens, est ce qu’on pourrait réaliser le crime parfait avec une injection de cholestérol ? " - " Si on tranche la main droite d’un guitariste, comment peut-il continuer à jouer ? ".

Troisième impression : je me balade avec Jo autour de son quartier. En costume d’été clair, nonchalant comme un Sinatra en vacances, il m’emmène flâner derrière une ambassade gardée par des flics engoncés dans leurs gilets pare-balles, et me fait découvrir une venelle médiévale, avec des bornes marquant les frontières du comté de Passy. Puis, nous rôdons en taxi dans des rues où les immeubles modern style s’épanouissent en encorbellements de science fiction. Pause sur une île de la Seine, face à un pont de poutrelles d’acier construit par Citroen et que Caillebotte aurait dû peindre, puis retour en métro, qu’il connait station par station comme un sommelier maniaque connaît les détours de sa cave, déjeuner dans un restaurant libanais où il dévore les deux belles brunes assises à la table voisine avec des yeux de gourmand qui se demande s’il ne va pas faire une entorse à son régime, puis se contente de baratiner avec grâce la serveuse, et évoque son âge pour la rassurer quand elle fait mine de s’effaroucher( à moins qu’il ne cherche à endormir sa méfiance... oui ça y est, mon opinion est faite : cet éternel jeune homme toujours pas plus sérieux qu’à dix sept ans, ce rêveur à l’oeil vif de merle aux aguets, ce prince occulte des rues, mi-poulbot mi aristo, qui vous ouvre les portes dérobées de l’irréalité... je l’ai déjà rencontré à l’époque où il s’appelait Raoul d’Andresy, Victor, ou tout simplement Arsène Lupin...


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