Maïssa Bey, écrivaine algérienne, vient de remporter le premier novembre 2008, au SILA (Salon international du livre d’Alger), le Prix du roman en langue française pour Pierre Sang Papier ou Cendre, son quatorzième livre publié aux Editions de l’Aube. Elle s’était déjà distinguée en 1998 par le grand prix de la Nouvelle de la Société des gens de lettres puis en 2005 par le prix Cybèle. Ce très beau texte particulièrement émouvant dont le titre est un vers emprunté au célèbre poème de Paul Eluard, Liberté, se compose de vingt-cinq tableaux écrits dans une langue vigoureuse, pure et brillante ; l’auteure remonte le fil du temps et réalise une vaste fresque sur la colonisation française en Algérie de 1830 à 1962 qui nous montre le démantèlement de la société algérienne, la spoliation dans les détails du paysage, l’oppression et les tortures ; "elle éprouve le besoin de comprendre le présent à la lumière du passé, de l’approfondir pour se réapproprier son histoire sans haine...ni pardon". Pour rentrer dans le déroulement du fait colonial lui-même - cent trente-deux ans de présence française - , elle a imaginé deux allégories, celle de l’enfant algérien, témoin muet, porteur d’innocence, "sentinelle de la mémoire", et celle de Madame Lafrance, "vêtue de probité candide et de lin blanc... qui avance dans sa mission civilisatrice et sa belle conscience à coups de discours et d’exactions". Ce texte nous fait penser aux tragédies classiques : unité de temps, de lieu et d’action ; il a d’ailleurs été adapté au théâtre par le metteur en scène français, Jean-Marie Lejude, sous le titre de Madame Lafrance, joué par la Compagnie de l’Oeil du tigre et , par sa prose lumineuse et poétique, l’écrivaine transcende magnifiquement cette tragédie. "C’est par la poésie que je suis entrée en littérature, dit-elle,... Mon univers romanesque se nourrit de tout ce qui me constitue : d’une part, le fait d’être une femme avec ses révoltes et son désir d’agir dans un monde qui ne le permet pas toujours et d’autre part, mon pays, sa lumière, ses paysages, ses odeurs, ses hommes, ses femmes, sa beauté, ses souffrances, ses blessures passées ou présentes". Pierre Sang Papier ou Cendre est un très beau roman, dense, au style fluide, et à l’écriture teintée de nostalgie, sensible, créative, où les descriptions poétiques abondent, et qui nous montre la colonisation française sous un jour nouveau, à travers une réflexion profonde et objective.
Extraits :
L’enfant est debout sur un promontoire recouvert de lentisques, et de lauriers roses transpercés d’épineux.
Il regarde la mer.
Seules quelques crêtes blanches troublent la surface de l’eau encore noyée de nuit...
De grands pans de jour affleurent au-dessus des collines et dissipent les lambeaux de rêve qui s’accrochaient dans sa mémoire.
Prémices de l’embrasement, des rayons éblouissants émergent du ventre de la mer...
Elle avance, Madame Lafrance, calme et droite sur la mer calme et bleue... Elle est la liberté guidant le peuple.
Elle est la mère des arts, des armes et des lois... La citadelle est là , comme un mirage devant eux, ruisselante de lumière, avec les tours dressées de ses forts, ses palais, les flèches de ses minarets, ses ruelles pentues et ses maisons enfouies dans le désordre luxuriant de jardins encore inviolés et de vergers étagés à perte de vue.
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