Née en 1971, Gwenaëlle Aubry, ancienne élève à l’ENS et au Trinity Collège de Cambridge, est agrégée, docteur en philosophie et chargée de recherche. Après avoir participé à plusieurs essais, elle se consacre à la fiction en 1999. Personne, son cinquième roman, paru en juin 2009 chez Mercure de France, a remporté le Prix Femina en novembre 2009. Un roman émouvant qui s’apparente à un récit sur son père atteint très tôt de psychose maniaco- dépressive dont il a souffert sa vie durant.
François-Xavier Aubry, son père, était un brillant juriste professeur à la Sorbonne. A sa mort, Gwenaëlle découvre un texte intitulé Le mouton noir mélancolique (« A romancer »), dans lequel, les derniers mois de son existence, il écrivait l’histoire de sa maladie, ses fêlures, ses absences, ses angoisses, ses délires… ; par son écriture morcelée, il a tenté de recomposer la « carte de sa mélancolie ». L’auteure s’en empare et choisit de construire à partir de ce journal et de ses propres souvenirs, un roman original, abécédaire, où elle trace en vingt-six angles, de A comme Artaud à Z comme Zelig, le portrait de son père qui, sous l’emprise de sa maladie, avait déserté son « moi » et se sentait envahi par les doubles qui l’habitaient : « Sur la page blanche surgissaient les masques de la scène intérieure, un peuple nombreux, bariolé, titubant, le Fils prodigue et l’Amoureux éconduit, le Clown et le Pirate, le Flic et le Truand, le Moine et le Débauché, le Bourgeois et le Clochard, le Sage et le Fou ».
Personne est le portrait d’un mélancolique. La mélancolie, dans ce cas précis, réalité complexe plus communément recouverte aujourd’hui par le terme de dépression, est une pathologie souvent évolutive dont les conséquences peuvent être redoutables. Cette maladie de l’âme fragmentait son identité en multiples facettes. Gwenaëlle déploie toute son énergie et son talent pour s’approcher au plus juste du personnage, elle analyse avec tact, objectivité, minutie et tendresse son comportement, la démence, les internements en hôpital psychiatrique, la douleur, la déchéance… Elle met en évidence la faille qui fissure son moi intérieur à l’origine de ce vide qui l’éloigne du monde réel. Tout au long de son roman, elle s’interroge constamment sur les causes vraisemblables de sa maladie réfractaire à toute thérapie, elle recherche obstinément le moment où sa vie a basculé ; à chaque instant, la souffrance est sous-jacente - celle du père et celle de la fille - : cet homme « échappé de lui-même » vivait souvent dans la terreur, conscient de ce vide qui l’habitait et malgré tout soucieux de le dissimuler aux autres ; l’auteure décrit également la façon salutaire dont elle s’est construite, en fonction de lui, ménageant dans sa propre vie une marge où elle pouvait s’abstraire momentanément de ses tracas. Par ailleurs, son père était attiré par le désir de rompre avec le milieu bourgeois dont il était issu, ce qui explique qu’il prenne plaisir à s’enfoncer dans les banlieues.
Personne est un très beau texte authentique et puissant, traversé par le spectre de la folie, « il ne me dérange pas, dit Gwenaëlle Aubry, il m’accompagne, je le tiens par la main, j’entrelace ses mots aux miens, écrivant je lui prête mon souffle, je lui rends sa forme, à travers ce livre, je le retiens, je l’ancre sur ma rive ». Par ce portrait fulgurant, objectif et poignant, elle rend un vibrant hommage à son père qu’elle aime profondément ; son écriture ciselée et poétique est très littéraire. De plus, en réhabilitant la figure de son père, elle donne à son roman une valeur universelle.
Extrait : p 66 … « C’est seulement quand je me suis penchée pour déposer un baiser sur son front, tiède encore, lisse, et apaisé, que la petite en moi s’est réveillée, que son corps d’enfant a tressailli, et avec lui l’empreinte très ancienne, très profonde, muette et fidèle, de ce corps à ses côtés, de ces bras qui l’avaient portée, bercée, des épaules où elle se blottissait, de la main qui, au coucher, traçait des signes magiques sur son front pour l’accompagner dans le sommeil, pour la protéger de la nuit, ce corps d’enfant en un éclair ressuscité, en un éclair, anéanti, arraché, extirpé, avec celui qui lui avait donné la vie, la laissant, elle, l’adulte, plus creuse et plus vide qu’une jeune accouchée ».
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