Lethie est une petite ville imaginaire (pas trouvée sur la carte) des Vosges. Sylvette Dutty est une jeune fille du cru employée à l’hospice-orphelinat Saint-Maurice ; on lui confie de plus en plus souvent la garde des enfants, elle qui n’a pas vraiment de vocation pour cela. Son petit ami (José Manucci) est un bûcheron taciturne ayant passé son enfance dans l’orphelinat en question. Il en garde un souvenir pour le moins amer, rapport aux mauvais traitements, piqûres de calmant et totale privation affective érigés comme premiers principes d’éducation de cette charmante institution – institution qui fonctionne par ailleurs comme une machine à pognon très bien huilée à l’usage des notables locaux, grâce à la traite des vieux (détournement des retraites, héritages). A Lethie, il y a aussi un pauvre type stupide mais malin qui s’appelle Anastase, que tout le monde appelle Nanase. Une loque dépourvue de moralité qui tire profit de tout ce qui lui passe à portée de la main. Nanase fréquente le bar du coin, mais aussi une épave humaine encore plus éculée que lui, un certain "Darou", rémunéré à surveiller la décharge publique. Pratique, puisqu’il habite juste à côté, dans une vieille caravane installée à l’intérieur d’une ferme en ruines.
Revenons à Sylvette, qui garde en cette fin d’après-midi d’automne une tripotée de gamins en vadrouille à l’orée de la forêt. Un garçon s’échappe ou se perd. C’est un mongolien, affligé de plus d’une hypertrophie crânienne assez spectaculaire. Sylvette le cherche avec les autres gamins, sans succès. Plus tard, ce seront les pompiers, aidés de volontaires comptant parmi eux les habituels notables en mal de représentation, qui feront chou blanc.
Triste peinture. L’automne dans les Vosges est crade, pluvieux. Et l’humanité aux deux bouts de l’échelle ne mérite vraiment pas la place qu’elle occupe sur la planète. La force de Pauvres zhéros, ce sont ces quelques portraits d’une tristesse désespérante. Pelot excelle dans les dialogues, assez peu nombreux finalement, mais qui donnent une épaisseur très appréciable à ses personnages. Les deux ploucs arriérés pourraient faire sourire, mais on n’est pas chez Charles Williams, ni même chez Thompson : Pelot est impitoyable, pas de place pour le second degré. Assez à l’aise également pour fabriquer une langue de bois plus vraie que nature dans la bouche des huiles locales. Pelot dirige son drame de façon très astucieuse et l’horreur sur laquelle il débouche devient presque "naturelle" (c’est la première chute, impressionnante dans sa sordidité). Je reste cependant un peu gêné par la deuxième : un brave gars, particulièrement humain et droit, ulcéré (certes) par les injustices à jamais impunies, s’érige en kamikaze et explose avec succès les fumiers de son cÅ“ur sans trop se soucier des dommages co-latéraux (quelques vies innocentes...). Même en pétant les plombs, ça ne lui ressemble pas, je trouve. Et la dénonciation ne sort pas renforcée de ce petit exutoire révolutionnaire ; peut-être la tentation était-elle trop forte...
Répondre à ce message