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envoyer par mail à un amipublié en 20002001 sur Mauvais genres
Difficile d’écrire un papier sur Taibo, le personnage est hors du commun, son Å“uvre aussi. Aussi plutôt que d’essayer de "l’expliquer", je vais tenter de donner envie de le lire.
Et comme j’écris beaucoup moins bien que lui (doux euphémisme), le meilleur moyen est de proposer un maximum d’extraits de ses bouquins.
Je ne sais pas si le résultat sera probant, de toute façon ce boulot m’a donné l’occasion de le relire ; ça fait déjà un heureux !!
Le personnage
Son oeuvre
PIT II et les autres auteurs
Le personnage
Tout d’abord, citer mes sources. J’ai trouvé la majorité des éléments biographiques sur l’excellent site web : Paco Ignacio Taibo II, Mexico y nubes (pour ceux qui lisent l’espagnol, ou l’italien ..)
D’abord c’est quoi ce II ? C’est ii en majuscule ? C’est 2 en chiffre romain ? Non c’est Second, et ça se prononce donc Paco Ignacio Taibo el Secundo. Et qui est le premier ? C’est simple, c’est son père, Paco Ignacio Taibo, poète, auteur de pièces de théâtre, qui est devenu "Le Premier" quand son fils s’est mis à écrire et qu’il a fallu les différencier.
* Son grand-père paternel (Benito Taibo) appartenait à la direction du Parti socialiste espagnol. Il participe à l’insurrection de 34 dans les Asturies, et bien entendu à la guerre civile en 36. Le frère de ce grand-père était directeur du journal socialiste "El Avance". Les deux ont été prisonniers sous Franco.
* De son coté, le grand-père maternel était anarchiste et fournissait des armes de contrebande aux anarco-syndicalistes. En 36, il arme un bateau de pêche pour combattre les franquistes. Il meurt lors du naufrage de son bateau, coulé par les franquistes durant la guerre.
* Son père PIT I est écrivain et journaliste.
PIT II nait le 11 janvier 1949 à Gijon (Asturies). En 58 sa famille, qui comme on peut s’en douter ne se sent pas très à l’aise dans l’Espagne franquiste, émigre à Mexico où son père est journaliste à la télé jusqu’aux événements de 68. En 68, il considère qu’il n’est plus libre de dire ce qu’il veut et retourne alors à la presse écrite.
Pendant ce temps son fils, PIT II est déjà journaliste et a une forte activité politique dans le mouvement étudiant pendant qu’il fait des études d’histoire, de sociologie et de littérature, non pas pour obtenir des diplômes mais parce qu’il sent qu’il aura besoin de ces connaissances pour écrire. Parce que dès son plus jeune âge, Paco sait ce qu’il fera plus tard : il écrira des romans, et plus précisément des romans de littérature populaire.
Que ce soit génétique, ou culturel, on voit que l’histoire familiale de Paco Ignacio Taibo II le prédestinait à être ce qu’il est devenu, c’est à dire : politique, syndicaliste, professeur à la faculté d’histoire et d’anthropologie, journaliste, directeur de revue, et bien sûr, romancier, président de l’Association Internationale des écrivains de Romans Policiers et directeur de la Semana Negra.
Dans tous ces domaines, PIT II fait preuve de la même énergie, et du même talent que ses ancêtres. Ce qui l’amène à gagner entre autres :
* Le prix national d’histoire en 86 pour "Bolsheviquis. Historia narrativa de los origenes del comunismo en Mexico 1919-1925"
* Le prix Bancarella en 98 pour "Ernesto Guevara, tambien conocido como el Che" (Ernesto Guevara, connu aussi comme le Che".
* Le prix Grijaldo (italien) en 82 pour "le rendez-vous des héros" (heroes convocados : manual para la toma del poder).
* Le prix planeta Joaquin-Mortiz en 92 pour "La lejania del tesoro" (le trésor fantôme)
* 3 prix Hammet pour le meilleur roman policier en espagnol : "La vida misma" (la vie même) en 87, "a cuatro manos" (A quatre mains) en 91 et "la bicicleta de Leonardo" (la bicyclette de Léonard) en 94.
* Egalement pour "A cuatro manos", le prix latino-américain du roman policier et d’espionnage.
Les lecteurs habitués de Taibo doivent trouver cette brève biographie familière : de nombreux personnages de ses romans sont plus ou moins directement inspirés de sa famille, mélanges des parcours des deux grands-pères et de son père. On peut citer rapidement la famille paternelle d’Hector Belascoaran Shayne, le grand-père anarchiste catalan de Jose Daniel Fierro dans La bicyclette de Léonard, ou le grand-père anarchiste de Julio Fernandez dans A quatre mains.
PIT II lui-même apparaît dans ses romans. Soit sous un autre nom mais de façon transparente, c’est le personnage de Jose Daniel Fierro, ou dans une moindre mesure le journaliste mexicain de A quatre main, soit sous son propre nom et sa propre identité. Je vous ai promis des extraits, en voici : dans Quelques Nuages, Hector Belascoaran Shayne rencontre un auteur de polar nommé ... Paco Ignacio Taibo, portrait :
* Il devait avoir le même âge que le détective, mais ils ne se ressemblaient pas beaucoup. L’écrivain pesait 78 kilos et il n’aimait pas se faire traiter de gros, peut-être parcequ’il l’était réellement. Il mesurait moins d’un mètre soixante-dix et passait son temps à remonter l’épaisse mèche qui avait tendance à lui tomber sur l’oeil ; des lunettes dorées sur un nez qui s’appuyait sur une moustache fournie mais rebelle. Quand il avait ouvert la porte, il avait un verre de Coca-Cola dans une main et une cigarette dans l’autre. Il dut la porter à sa bouche pour lui dire bonjour. Il avait toujours un verre et une cigarette à portée de main, comme une extension de lui-même, et c’est l’image qu’Hector devait toujours garder de lui.
(Comme on peut le voir sur cette photo prise lors de la Semana Negra à Gijon (Espagne) le 15 juillet 2000, la description est fidèle.)
Dans ce même livre, voici comment Paco, menacé par des truands pour avoir découvert que le sous-chef de la police de Mexico n’est pas totalement honnête, parle de lui-même :
* Eh bien moi, la violence me paralyse. Sauf le cul. ça me fout la chiasse, dit l’écrivain, pas peu fier de son aveu. Je suis un Mexicain qui a la trouille.
Déclaration suivie par ce credo du Taibo du roman, qui ne doit pas être bien loin de celui du vrai Taibo :
* ça ne me gène pas de me prendre le système dans la gueule. Mais pas comme ça, pas comme Shane l’outlaw, pas comme dans les westerns. Pas tout seul, merde ! Cela fait treize ans que je me bats. J’ai participé au mouvement de 68, j’ai fait un passage dans un parti de gauche, avec les ouvriers d’usine, j’ai organisé des syndicats, j’ai fait des revues, des brochures, je me suis tiré d’un maximum de boulots, je n’ai pas passé ma vie à faire du fric, je n’ai jamais travaillé pour le PRI(*), je ne dois rien à personne, ou presque rien, si j’ai fait des conneries, je n’ai tué personne, si j’ai baisé des gens, c’est par irresponsabilité, pas par corruption ou saloperie, je n’ai jamais accepté d’argent pour ne pas faire ce en quoi je croyais, je me suis lancé dans beaucoup de trucs à la noix, mais en faisant toujours du mieux que je savais et que je pouvais. Je ne veux pas mourir comme ça.[] Je ne veux pas me coucher comme un imbécile, Hector, mais je ne suis pas non plus prêt à faire la guerre tout seul. Qui suisse, Jane Fonda ou quoi, merde ? Ces guerres-là on ne les gagne pas, on ne les fait pas. L’écrivain vedette et sa machine à écrire contre le sous-directeur de la police judiciaire et des milliers de putains de barbouzes, tous avec des pistolets, des fusils, des bazookas et des lance-merde. Alors ? Je te jure que si le patron de la teinturerie en bas de chez moi me dit que son fils a été licencié et qu’on ne veut pas lui payer son indemnité prévue par la loi, je te jure que je lui donne un coup de main. Si je peux écrire la vérité et trouver quelqu’un pour la publier, je l’écris. Mais ça putain !
(*) PRI = Parti Révolutionnaire Institutionel, au pouvoir au Mexique depuis la révolution.
Le mouvement étudiant de 1968, et la terrible répression policière sont des événements marquants dans la vie, et dans l’Å“uvre de Taibo. Bien que se situant bien des années plus tard, c’est bien autour de cette répression que tourne le quatrième volume des aventures de Belascoaran, Pas de Fin Heureuse. Voilà quelques passages de la description qui est faite de la terrible journée de répression, datée du 10 juin dans le roman, mais qui eut effectivement lieu le 2 octobre.
* Donc nous étions tout beaux, avec nos jeans et nos chemises bleues, rouges et beiges, [] et alors sortaient des blousons les drapeaux rouges soigneusement, amoureusement dissimulés à l’arrivée []
Ils sortirent les matraques et se heurtèrent à la colonne [] ils n’étaient pas plus de trois cent armés de bâtons, et même s’ils pratiquaient le kendo, criaient en chargeant et étaient bien entraînés, ils ne pouvaient rien face à la joie mexicaine d’une génération d’étudiants [] Alors on entendit les premiers coups de feu, une rafale de mitraillette en tête de la manifestation, tirée d’une voiture en marche, et les agresseurs revinrent armés de fusils M-1 et de revolvers.[] Ce fut une après-midi de terreur, plus de quarante morts, la Croix Verte prise d’assaut pour amener les blessés de force, les coups de feu sur la foule, le cordon de police et plus tard l’arrivée de l’armée, [] les granaderos qui observaient, apparaissaient parfois et lançaient des gaz contre les groupes de manifestants isolés qui ne pouvaient se décider à fuir l’horreur et déambulaient dans le périmètre comme s’ils avaient une dette d’honneur qui les empêchait de détourner le regard du massacre. []
La version officielle parlait d’un affrontement entre étudiants, mais il y avait les photos des M-1 réglementaires de l’armée, [] les enregistrements de la fréquence de la police témoignant de la direction des opérations par des officiers de police [] Il n’y eu jamais aucun jugement, et les dossiers disparurent huit ans plus tard.
Pour ceux qui lisent l’espagnol, voici un rapport écrit par Taibo, pour les 30 ans du 2 octobre 68.
Son oeuvre
* Pour simplifier, disons qu’il y a (pour l’instant) deux volets dans l’Å“uvre de Taibo : Des documents historiques, parmi lesquels une biographie du Che (Ernesto Guevara, connu aussi comme le Che, paru chez Métailié), l’histoire de l’aventure africaine du Che (L’Année où nous n’étions nulle part paru chez Métailié), et un recueil de 12 biographies de révolutionnaires, ou de mouvements révolutionnaires (Archanges paru chez Métailié), dont San Vicente, syndicaliste anarchiste que l’on retrouve dans plusieurs romans (De Passage qui lui est consacré, mais traverse également Ombre de l’ombre).
* Les romans, noirs pour la plupart.
C’était pour simplifier. PIT II est historien et a écrit des livres d’histoire. Là où ça se complique c’est qu’un certain nombre de personnages historiques (comme San Vicente, Trotski, Zapata, le Che ...), se sont retrouvés comme protagonistes de ses romans, et que certains de ses romans sont historiques.
Parmi les romans de PIT II on peut distinguer :
* Des romans historiques (comme Le trésor caché ou De Passage parus chez Métailié).
Les romans noirs, parmi lesquels on trouve la série consacrée à son privé : Hector Belascoaran Shayne, et deux romans ayant pour personnage principal une image de lui-même dans quelques années : José Daniel Fierro, écrivain de polars mexicain.
Mais cette présentation est beaucoup trop simple. Chez Taibo la fiction et la réalité se télescopent sans cesse, le passé et le présent sont étroitement imbriqués.
C’est que nous sommes au Mexique, et plus précisément à Mexico D. F. Ville monstrueuse, fantasmagorique, où tout est possible, où tous les jours Zapata et Villa chevauchent dans les avenues, où lors du chemin de croix pascal le Christ fout sa croix sur la gueule des soldats romains qui l’asticotent trop à son goût, où les peintres muralistes repoussent les étudiants réacs à coups de rouleaux à peinture. Une ville qui offre à ceux qui lui survivent 100 sujets de roman noir par jour (cette description de Mexico est inspirée directement de l’intervention de Taibo lors du débat "la ville cet étrange personnage" durant le festival Noir Ouest 2001, inpirée mais malheureusement très loin de l’original). Cette ville qui, si elle n’est pas décrite en long et en large dans ses romans, impose par contre à Taibo son ton, son rythme, son coté baroque et surnaturel, ses habitants déglingués et merveilleux, ses fantômes et ses fantasmes.
En plus de cette omniprésence de Mexico, les caractéristiques du style et des thèmes de Taibo sont : une forte influence du journalisme, une énergie débordante, un humour féroce et jubilatoire, une grosse tendresse pour ses personnages, un engagement politique clairement revendiqué, et pour finir, la capacité incroyable de tout oser, tout tenter ... et tout réussir (ressusciter un personnage, faire rencontrer un certain Paco Ignacio Taibo à son détective, faire cohabiter Stan Laurel, Houdini, un journaliste de LA et un de Mexico dans un même roman ...).
Début de la visite :
Hector Belascoaran Shayne
Hector Belascoaran Shayne, mexicain à 100 %, fils d’une mère irlandaise et d’un père basque, est la version mexicaine, des célébrissimes privés nord américains. Comme vous allez pouvoir le deviner dans ces lignes, et surtout en lisant les aventures de HBS, celui-ci est bien plus que la transplantation du mythe étatsunien à Mexico. C’est un personnage unique, extraordinaire, émanation d’un pays et d’une ville où tout est possible, où la frontière entre la vie et la mort est assez floue, où galopent les fantômes de Zapata et Pancho Villa, où le parti au pouvoir depuis des décennies s’appelle le Parti Révolutionnaire Institutionnel (ça ne s’invente pas !!).
Hector n’est pas historien, il est ingénieur de formation, cela ne l’empêche pas de s’intéresser à l’histoire, à celle qui passionne son créateur : Il part à la recherche de Zapata dans Cosa Facil, règle ses comptes ceux qui ont perpétré le massacre du 2 octobre 1968 (lors d’une manifestation étudiante pacifique) dans Quelques Nuages et dans Pas de Fin Heureuse, et se heurte dans Même Ville Sous la Pluie à un cubain, agent de la CIA qui était présent à La Higuera le 9 octobre 1967, lors de l’assassinat du Che.
Pour donner une idée du personnage, quelques extraits :
* A L’Académie internationale des détectives argentins qui lui propose de suivre un cours spécialisé sur la détection, le repérage, la réflexion préalable et la manipulation d’empreintes il répond qu’il se situait dans la lignée des détectives inductifs, presque métaphysique, à caractère impressionniste, qui n’a rien à faire des empreintes digitales. (Jours de combat)
* Hector Belascoaran Shayne avait deux noms exotiques, un diplôme d’ingénieur de l’Université nationale, un oeil en moins, trente-cinq ans, une ex-femme, une ex-maitresse, un frère et une soeur, un costume de velours qui le faisait plus ressembler à un anthropologue en mission qu’à un détective, un P.38 qu’il rangeait dans un tiroir de son bureau à Mexico, une légère claudication résultant d’une blessure reçue à la jambe droite, un diplôme de détective privé obtenu par correspondance, un goût marqué pour les sodas en bouteille, les after-shave citronnés, la salade de crabe, les romans d’Hemingway (les premiers et le dernier) et la bossa nova. Ses héros favoris s’appelaient Justin Playfair, Michel Strogoff, John Reed, Buenaventura Durruti, Capablanca et Zorro. Il savait qu’avec un panthéon de héros pareils, il ne pouvait pas aller très loin. (Quelques nuages).
* Moi je suis détective parce que j’aime les gens (Quelques nuages).
Comme dans tous les romans de Taibo, l’amitié joue un rôle essentiel dans la saga Belascoaran. L’amitié pour Taibo et pour Hector, va de pair avec une solidarité sans faille face à l’adversité. Voila ce qu’en dit Hector dans Pas de Fin Heureuse :
* On évaluerait la vie au nombre d’amis qu’on parviendrait à obtenir et à conserver au fil des années. []
Il y avait ses trois voisins de bureau : Gilberto le plombier, Carlos Vargas le tapissier, et El Gallo Villarreal, ingénieur expert en drainages souterrains. Ces trois dernières années, ils avaient jeté les bases d’une solidarité intime [ ] ; mais plus que de solidarité, il s’agissait d’une façon de prendre de la distance avec le pays et de s’écarter de la partie la plus moche de la patrie. Il y avait Valdivia "Le Corbeau" présentateur à la radio, Elisa et carlos, ses frère et sÅ“ur, avec qui il avait créé un modèle réduit de solidarité familiale façon mafia. Il y avait le curé de Culhuacan, le père Rosales [], le chanteur de rythmes tropicaux, Benigno Padilla, [], les frères Reyna [], des syndicalistes avec qui il avait travaillé, Mendiola le journaliste []. Point.
Et surtout, Hector est le seul détective ressucité (du moins à ma connaissance). Et je parle bien de ressucité, pas d’un tour de passe passe du style : on le croyait mort et disparu mais en réalité il s’était raccorché à une branche, a été sauvé par des moines, a vécu 5 ans dans un monastère parcequ’il avait oublié son nom, et il revient ... Non Hector est mort, et bien mort à la fin de Pas de Fin heureuse :
* Il allait se mettre à couvert derrière l’armature métallique du kiosque à journaux quand une décharge de fusil le toucha à mi-corps, le projetant en l’air, déchiré, brisé. Quand il retomba dans la flaque, il était presque mort. Sa main plongea dans l’eau sale et tenta de saisir, de retenir quelque chose, de l’empêcher de s’en aller. Puis elle s’immobilisa. Un homme s’approcha et lui piétina le visage à deux reprises. Ils remontèrent en voiture et s’éloignèrent. La pluie continuait à tomber sur le corps d’Hector Belascoaran Shayne.
Et si Hector est revenu, c’est que le public mexicain l’a demandé. Extrait de la préface de PIT à Même Ville Sous La Pluie.
* Ne me demandez pas quand et comment Hector Belascoaran Shayne est ressuscité. Je n’ai pas de réponse. Je me rappelle qu’à la dernière page de Pas de Fin Heureuse la pluie tombait sur son corps criblé de balles.
Son apparition dans ces pages relève donc de la magie. Magie blanche, peut-être, mais magie irrationnelle et irrespectueuse du travail qui consiste à écrire une série de romans policiers. []
Ce retour-là a commencé il y a deux ans à Zacatecas, quand le public qui assistait à une de mes conférences a voté à l’unanimité (moins une voix) le retour à la vie de Belascoaran. Cela devait se reproduire plusieurs fois par la suite devant des publics variés, dans des villes différentes, et les votes étaient accompagnés d’une longue série de lettres. Il en ressortait que le personnage n’avait pas achevé son existence au goût de ses lecteurs, et l’auteur pensait qu’il lui restait encore quelques épisodes de la saga belascoaranesque à raconter. []
Je n’ai pas de meilleure explication.
HBS, bien que sans illusions, est l’arme avec laquelle Taibo s’attaque sans cesse aux gangrènes de la société mexicaine, exacerbées dans la ville de Mexico, où tout est "plus" : plus pourri, plus grand, plus fou ... Attaque contre la corruption dans Quelques Nuages, attaque contre milices d’extrême droite pilotées par la police et l’état dans Pas de fin heureuse, ou encore contre le patronat et son attitude face aux syndicats dans Cosa Facil.
Hector et sa bande vivent dans un monde noir, corrompu, violent et dur. Mais là ou d’autres cèderaient au désespoir et sombreraient dans la déchéance sans illusions ou la violence vengeresse, eux survivent grace à un sens de l’humour et une énergie très mexicains. Exemples :
* Dans Cosa Facil, Carlos, le frère syndicaliste d’Hector éclate : Où sont passé les camarades de ta génération ? dit-il à Hector. La moitié fait partie, avec des salaires extraordinaires, d’institutions bizarres. Ils ont engrossé des instituts fantôme où l’on ne fait qu’occuper des postes. [] à l’Institut de conservation des épines de cactus … au Centre de Récupération des ressources Récupérables … l’Institut de transformation du pet … L’organisation Nationale pour le Développement de la Récolte des Gratte Cul … La Structure Collective d’utilisation de la banane …
* Toujours dans Cosa Facil, le Corbeau, animateur de radio combat la corruption à sa façon : Il est demandé aux agents de police qui sont au coin de Michoacan et de Nuevo León de remmettre le système de contrôle automatique du feu rouge. Personne n’a l’intention de leur verser de bakchich et cela fait maintenant dix minutes que le feu est au rouge. Pour être plus précis, les policiers en question sont en train de manger des sandwichs dans un bistrot voisin.
* Dans Quelques Nuages, Hector rencontre un écrivain de polar qui s’appelle ... Paco Ignacio Taibo. Dialogue entre le créateur et la créature : J’ai été comment ? demanda Hector. Pas aussi bien que dans les romans. Mais du feu de Dieu à mon avis.
* Les voisins d’Hector aussi ont le sens de l’humour, témoin cet extrait de Pas de Fin Heureuse : "Toute appréciation rationnelle quant à l’efficacité future de l’ouvrage en question, ne saurait passer sous silence que l’ingénieur en chef mangeait une galette de poulet à la sauce piment le jour où il a remis ses plans. La tache qui en témoigne (voir plan 161-b) est sans doute responsable du fait que les W-C débordent régulièrement dans la Colonia Aviacion Civil."
Ingénieur Javier Villarreal (extrait d’un rapport qui lui coûta son poste)
Un bref résumé des 5 ouvrages qui constituent à l’heure actuelle la saga Belascoaran Shayne, pour les inconditionneles une bonne nouvelle : il en reste 4 à traduire.
Jours de Combat
Hector Belascoaran Shayne, fils d’une famille de gauchistes et de républicains, irlandais du coté de sa mère, basque du coté de son père, est la brebis galeuse de sa famille : il est ingénieur, marié, installé, et mène une vie tranquille sans se poser de question … Jusqu’au jour où, en sortant du ciné, il plaque tout pour devenir privé et se lancer à la poursuite du "Cervo" qui étrangle des femmes, la nuit, à Mexico. Il s’installe et partage son bureau avec un plombier, ce qui donne sur sa porte :
BALASCOARAN SHAYNE Détective
GOMEZ LETRAS Plombier
Pour attirer le tueur, exciter son intérêt, et l’amener à faire des erreurs, il participe à un jeu télévisé sur le thème "Grands étrangleurs de l’histoire du crime", le gagne, et devient un personnage que tout le monde reconnaît dans la rue. Son enquête l’amènera à renouer des liens avec son frère syndicaliste révolutionnaire, sa sÅ“ur, de retour d’un marriage raté au Canada, et à rencontrer la fille à la queue de cheval.
Même si ce premier roman est plus sage et classique que les suivants, Hector est déjà définit comme un détective sortant de l’ordinaire. Sa "méthode" consiste à déambuler dans Mexico, personnage à part entière du roman, ville hallucinante et hallucinée, à se laisser porter par le flot des évènements, des détails, des rencontres nocturnes, jusqu’à ce que la solution vienne à lui. Les personnages secondaires se mettent en place (ses colocataires, son frère et sa sÅ“ur, la fille à la queue de cheval), tout est prêt pour la saga.
Cosa Facil
Ce coup ci on y est en plein. Où ça ? Dans le délire de la saga Belascoaran Shayne. Jugez plutôt, en l’espace de quelques heures Hector se voit confier trois affaires : La première, retrouver Emilio Zapata, qui n’est pas mort dans l’hacienda de Chinameca comme l’ont prétendu les autorités, mais qui a participé à plusieurs révolutions en Amérique latine, et se cache maintenant dans une grotte, à 97 ans. Quelques heures plus tard, une actrice connue, lui confie la garde de sa fille, 17 ans, qui aurait fait une tentative de suicide. Enfin on l’appelle pour résoudre l’énigme du meurtre d’un ingénieur, assassiné dans son bureau, meurtre que la police essaie de coller sur le dos des responsables d’un syndicat en grève.
Avec l’aide du Corbeau, animateur radio noctambule, de sa sÅ“ur qui lui sert de chauffeur, de son frère qui l’introduit auprès des syndicalistes, et de ses colocataires (le plombier du début, un tapissier, et un ingénieur spécialisé dans le réseau des égouts de Mexico) Hector va résoudre ses trois énigmes en quelques jours hallucinés, sans dormir, en permanence en état second. Et ce malgré la mort de sa mère, et l’absence de la fille à la queue de cheval, l’absence totale de plan de bataille, et …. Il en profite pour choisir définitivement son camp, au coté des syndicats et des ouvriers, contre les ingénieurs et les patrons, et termine vainqueur mais borgne et boiteux.
Quelques Nuages
Hector s’est retiré au Paradis, un village de pêcheur, calme, loin de Mexico, sur la côte pacifique. Il passe ses journée à donner un coup de main à la municipalité, à faire la sieste à la plage, et délaissant ses sodas, à boire des bières. Sa soeur vient le tirer de là : une ancienne copine à elle est dans la mélasse, et a besoin d’aide. La rousse Anita, est marié à l’ainé de trois frères et vit avec lui à New York. Quand leur père meurt, ils s’aperçoivent qu’il était beaucoup plus riche qu’ils ne croyaient. Mais la bonne surprise est de courte durée, l’ainé et le 3° sont assassinés, le second, choqué, devient complètement fou. Perdue, affolée, Anita revient à Mexico, où le notaire lui demande de prendre contact avec un personnage louche, qu’Hector avait croisé sur les bancs de la fac. Elle n’en a pas le temps et est agressée, violée et tabassée par trois hommes dans sa chambre d’hôtel.
Hector prend les choses en main, et va devoir affronter les truands, mais aussi les forces de police particulièrement corrompues de Mexico.
Son enquête l’amènera, entre autres, à rencontrer un auteur de polars, moustachu, nommé Paco Ignacio Taibo ...
Pas de Fin Heureuse
Difficile de trouver un titre plus approprié ... Le moins que l’on puisse dire est que cette fois Taibo annonce la couleur. Tout commence de façon assez surréaliste : Carlos, le plombier qui partage le bureau d’Hector trouve un romain mort, égorgé dans les toilettes de leur palier. Un romain, avec tous les accessoires : jupette, plastron métallique, sandale romaines, casque. Le lendemain, le romain a disparu, mais une lettre est arrivé chez Hector, pour l’avertir de ne se mêler de rien, et de prendre le billet qu’on lui offre pour aller faire un tour à New York.
Bien entendu, la manoeuvre a l’effet inverse, Hector s’entête à mener un enquête que personne ne lui a confié, devient la cible de tueurs, et finit, toujours sans rien comprendre par déclarer la guerre à une sorte de milice privée, qui joua un rôle en 68 dans la répression du mouvement étudiant. Seul contre tous, ça ne pouvait que mal finir ...
Même Ville Sous la Pluie
A la demande générale des lecteurs mexicains donc, Hector revient d’entre les morts. Mais il ne faut pas croire que cela puisse se faire sans désagréments. Certes ses proches n’ont pas l’air plus étonnés que ça de le revoir, mais lui en a gardé une trouille bleue. Il a peur tout le temps, dort mal, se retrouve en pleine nuit sous le lit ou dans le placard, les doigts crispés sur ses flingues, dort à l’hotel où il s’inscrit sous un faux nom ... La vie après la mort n’a pas l’air d’être une sinécure. Aussi n’est-il pas pressé de reprendre le boulot malgré les appels insistant d’une femme. Pourtant Alicia insiste, jusqu’à ce qu’il craque : il s’agit de faire tomber, d’une façon ou d’une autre, Luke Medina, cubain vivant aux US, trafiquant de drogue. Sur les traces de Luke il y a aussi Dick, journaliste américain alcoolo, mais pour lui Luke s’appelle Gary Ramos, il a bossé pour la CIA, et aurait même été présent le 9 octobre 1967 à La Higuera, le jour de l’assassinat du
Che.
José Daniel Fierro
En 1987, il crée un nouveau personnage, Jose Daniel Fierro, qui va devenir Chef Fierro, dans "La vie même". Le même personnage qui lui ressemble étrangement, est repris en 1994 dans un second roman, véritable exercice de haute voltige dont il a le secret : "La bicyclette de Léonard".
Quand on lui demande pourquoi il s’est ainsi mis en scène sous une autre identité, il répond qu’il voulait explorer ce qu’il serait avec 10 ans de plus, et qu’il voulait mettre en scène une vision digne de lui-même. Mais attention, il s’agit ici de dignité au sens Taibo, comme on s’en doute, cette dignité n’a rien à voir avec le port de la cravate, où une conduite irréprochable. Pour Taibo est digne celui qui ne renonce pas à ses idéaux, à ses convictions, est digne celui qui continue à se battre contre l’injustice, est et reste digne celui qui ne se vend pas. Parce que finalement, l’argent ne peut acheter que des choses de bien peu de valeur.
La vie même.
Pour sa première apparition, José Daniel Fierro se retrouve chef de la police municipale de la ville minière de Santa Ana, ville rouge. Le conseil municipal est venu le chercher en désespoir de cause : L’état les asphyxie et n’attend qu’une occasion pour envoyer l’armée destituer le conseil municipal, la police nationale les harcèle, les syndicats jaunes et le PRI multiplient les provocations, et déjà deux chefs de la police municipales ont été assassinés. Le maire pense que seule une personnalité internationalement connue, protégée par sa renommée, et sympathisante de leur cause pourrait les tirer d’affaire. En plus un auteur de polar, ça sait forcément résoudre des affaires.
Voilà pour le cadre. Comme toujours Taibo prend un malin plaisir à le tordre, le passer à la moulinette de sa fantaisie, et à se moquer de tout et en premier lieu de lui-même. Voilà comment il rencontre les autorités le premier matin dans sa chambre d’hôtel :
"Le coup sur la porte ne le surprit pas : il attendait et Santa Ana était ainsi. D’abord elle vous entrait par les yeux, tout doucement, puis elle frappait à votre porte. Il essaya de passer son pantalon de pyjama tandis qu’il retenait un "entrez", et faillit y parvenir. Il dit "entrez" tandis qu’il se prenait la jambe droite dans la jambe du pantalon et tombait en essayant de se rattraper à la colonne de métal doré qui se trouvait au pied du lit. Il n’y arriva pas. L’avocat Hector Mercado découvrit le shérif de Santa Ana les roubignoles à l’air et se frottant le genou".
De même son alter ego n’est pas plus courageux, du moins courageux physiquement, que le Taibo rencontré par Hector dans Quelques Nuages :
"J.D. fumait tout en regardant dans la rue. Il vit venir deux types avec des fusils. Il se leva d’un bond et couru à toute vitesse vers le seul endroit du restaurant qui lui offrait un refuge : les toilettes."
Et plus tard lors de l’assaut de la maison d’un trafiquant de drogue :
"C’est fini ? demande José Daniel à son assistant.
J’en ai l’impression, répond ce dernier, en époussetant la poussière de ses vêtements et sans se retourner, pour donner à son chef le temps de prendre une contenance.
Ouf, c’est une chance, parce que si l’on recommence à tirer je ne vais plus pouvoir me pisser dessus, dit le chef Fierro en souriant.
Il sait que si la peur ne dépend pas de l’homme, la sincérité, elle, en dépend."
La bicyclette de Léonard
Comme "A quatre mains" (voir plus bas), la bicyclette de Léonard est un exercice de haute voltige. Taibo semble ne s’être donné aucune limite, aucune contrainte, il fait ce qu’il veut, comme il veut, et ça fonctionne. Jugez plutôt, on y croise, dans l’ordre d’apparition, à défaut d’ordre chronologique :
* Léonard de Vinci, peintre, inventeur, écrivain, ingénieur …
* José Daniel Fierro, écrivain de polars, ex chef de la Police de Santa Ana
* Karen Turner, basketteuse pro étasunienne
* K. journaliste mexicain
* Jerry, ex de la CIA, spécialiste des coups tordus
* Le Baron, âme damné du patronat catalan, en … 1920
* Antonio Amador, alias la Puce, journaliste anarchiste catalan, dans les mêmes années 20
* Leonardo Padura Buenaventura, magicien cubain, ayant des sympathies anars, toujours dans les années 20.
* Angel del Hierro, l’ange de la mort, anarchiste, ami de la Puce, et … grand-père de José Daniel Fierro.
Pour ne citer que les personnages principaux, le tout sur une musique de Carlos Santana, auquel Taibo rend un hommage appuyé.
Taibo ne recule devant rien : mélanges historiques périlleux (mélanger Léonard de Vinci et les matchs de basket féminin étasuniens, il faut oser), narration éclatée, une partie de la narration étant au futur, et fait même intervenir un personnage bien connu de ses lecteurs :
"José Daniel Fierro établit son quartier général au Camelia’s, non pas pour suivre la perverse logique mexicaine, selon laquelle il vaut mieux souffrir d’un mal connu, mais parce qu’il aimait bien ce motel [] idéal pour les liaisons clandestines qui souhaitaient s’afficher sous le regard des copains, comme le disait son ami Belascoaran en décrivant les motels du Nord du pays."
Et ce n’est pas un hasard si Léonard de Vinci, inventeur de la bicyclette est un des héros de ce roman : Ce sont les deux anarchistes catalans, Angel et Amador qui découvrent au détour d’une bibliothèque des croquis de Léonard où apparaît la fameuse bicyclette. Des dessins datant du début du 16° siècle. Au 16° siècle quelqu’un, un génie, avait déjà inventé la bicyclette :
"- Bon sang. C’est sûr. C’est une bicyclette. Putain. Comme je te disais.
- Quand est-ce qu’on a inventé la bicyclette ?
- Je ne sais pas. Le siècle dernier non ?
- Fabuleux ! Si c’est possible alors rien n’est impossible. L’impossible n’existe pas, dit Angel, se faisant l’écho de la pensée d’Amador."
Et voilà , rien n’est impossible. Les détectives privés peuvent ressusciter, la justice peut gagner, un écrivain de polar peut être chef de la police de Santa Ana, les méchants peuvent être punis, Zapata peut encore être vivant, une basketteuse américaine peut tomber amoureuse d’un écrivain vieillissant mais digne, aucun combat n’est perdu d’avance, et donc nous n’avons plus aucune excuse pour ne pas mener tous les combats justes qui se présentent.
Et c’est bien là le noyau de ce roman. Aussi bien dans sa forme que dans son discours, il nous répète que rien n’est impossible. Un écrivain peut tout. Il peut sauver une basketteuse à qui on a volé un rein, il peut faire se rencontrer un inventeur génial de la Renaissance italienne, un révolutionnaire catalan du début du 20° siècle, un agent de la CIA présent à Saigon et un auteur de polar mexicain, il peut rendre hommage dans un même roman à Carlos Santana et à ses grands-pères révolutionnaires espagnols, il peut parler dans un même roman au passé et au futur. Il le peut, donc il le doit ; et il le prouve.
A se demander pourquoi certains auteurs se contentent de nous raconter leurs démêlées avec leur maman ...
Les autres romans de Taibo
Deux romans polyphoniques : deux chefs-d’Å“uvre.
La saga d’Hector permet à Taibo de reprendre à son compte le mythe du privé, de le malaxer, de la méxicaniser, et de s’en servir pour traiter tous les sujets historiques et sociaux qui lui tiennent à cÅ“ur. Avec les deux romans qui suivent, il sort du cadre du polar, fait de la voltige, du funambulisme, ose tout, se permet tout … et tout passe.
Comme dans la saga Hector, ou dans les aventures de chef Fierro, on retrouve les thèmes et valeurs de Taibo. En ces temps où l’on glorifie la réussite personnelle, où la fin justifie les moyens, et où on nous serine à longueur de journaux et d’antennes que l’évolution est inéluctable, qu’il faut accepter, que le marché est le maître, et que c’est comme ça, que les mouvements sociaux et solidaires sont archaïques, quand en des temps pas si lointain que ça, un des modèles à suivre était Bernard Tapie, quand un des modèles actuels est Bill Gates, dans un monde où l’on ne nous parle que de start-up, de millionaires-minutes, où on a l’impression que tout le monde joue en bourse, et que ceux qui résistent sont des dinosaures ... Il est bon de se plonger dans des romans qui mettent en avant l’amitié, la fidélité à des idéaux, la solidarité, et l’idée que non, rien n’est perdu d’avance, que le fric n’est pas tout, et même si l’on perd, l’important c’est de s’être battu, ça laisse toujours des traces, et ça donne à réfléchir. Ici encore Taibo, comme il le fait directement dans Quelques Nuages, se déclare ouvertement de gauche, pour la solidarité, pour la lutte politique, et, sans pour autant faire preuve de naïveté montre qu’il y a une autre attitude possible que le cynisme ou le jemenfoutisme.
Ombre de l’ombre
"Mets donc le double-deux, mon cher poète. Un homme de ton envergure ne s’abaisse pas à faire le con, dit Manterola en souriant."
…
"Putain de pays, Messieurs ! fait Manterola en se grattant la cicatrice derrière l’oreille avant de placer soigneusement sur la table le double-trois."
Ombre de l’ombre, situé dans le Mexique des années 20, commence et finit par une partie de domino entre quatre amis :
* Pioquinto Manterola, journaliste, spécialisé dans les faits divers.
* Fermin Valencia, poète, cavalier compagnon de Pancho Villa, reconverti dans le slogan publicitaire ou plutôt, vu l’époque, dans la réclame.
* Alberto Executor y Saez de Miera, dit Maître Executor, rejeton d’une grande famille devenu, selon ses propres termes "avocat pour putes".
* Et Thomas Wong, d’origine chinoise, menuisier et dirigeant syndical.
Entre ces deux parties, il y en a huit autres, qui permettent aux quatre amis de se retrouver, et d’échanger leurs informations sur l’enquête en cours. Car, en 230 pages, en plus de jouer aux dominos, ils vont : élucider quelques meurtres, casser la gueule de 3 militaires racistes, sauver un belle chinoise de l’esclavage, organiser une grève générale, recevoir les remerciements du président de la république …
Et rencontrer, un capitaine des services secrets, une veuve, belle et dangereuse, un colonel corrompu, un hollandais, un français, une hypnotiseuse qui zozote, un gitan, les muralistes de Diego Rivera, et San Vicente, personnage réel, syndicaliste anarchiste, héros de De Passage, et dont on trouve la biographie dans son recueil Archanges.
Le récit est en permanence éclaté entre les quatre héros, suit leurs enquêtes, nous révèle des pans de leur vie et de leurs rêves et réussit l’exploit de ne jamais perdre le lecteur dans cette profusion baroque de personnages. Il est découpé en courts chapitres secs, nerveux, sans un mot de trop, sans gras, mais sûrement pas sans saveur !! La table des matière à elle seule est un régal : " Les personnages jouent aux dominos et en concluent qu’ils sont des mexicains de troisième classe", "Le poète écrit des vers, découvre certains mystères de l’industrie nationale et finit par sauter de la fenêtre d’un immeuble", "L’ombre de l’ombre et la Packard blindée", "Jour de pluie et d’interrogation" …
Et comme toujours chez Taibo, on a droit à ces parenthèses et disgressions, qui ne font pas avancer l’action mais donnent toute leur piquant à ses romans, ici rencontre avec les muralistes se battant contre des étudiants réacs à coup de rouleau de peinture, ou slogans publicitaires du poète, échantillon :
"Si t’as soif, va chez Simon
Y’a pas plus frais dans Mexico
Celui qui dit que c’est pas bon
Dans Mexico, y’a pas plus con" ou
"Blennorragie persistante ? Fini l’attente. Passez à l’offensive avec l’arme décisive".
Et une excellente nouvelle pour les fana de Taibo, et plus particulièrement d’Ombre de l’Ombre : actuellement en traduction chez Rivages, Ombre de l’ombre la suite, 20 ans plus tard. Les 4 mousquetaires joueurs de dominos de Mexico font comme les quatre gascons de Dumas : ils reviennent 20 ans plus tard. Sortie prévue en 2002.
A Quatre Mains
Alex est le chef pervers du SD. Le SD (Shit Department, dépendant de la CIA) qu’est-ce ? voilà ce qu’en dit son créateur : "La première opération du SD était basée sur une proposition d’Alex que l’on pouvait résumer par un concept simple, qu’il présenta ainsi à son supérieur hiérarchique : "Remplis leur cour de merde et envoie ensuite quelqu’un qui s’offre providentiellement pour la nettoyer. Ils te remercieront. Utilise leur propre maladie contre eux-mêmes et laisse-les se noyer dans leur propre inertie." L’opération Blanche Neige doit permettre de discréditer Carlos Machado, ministre sandiniste, sur la scène internationale, et d’affaiblir ainsi tout le mouvement. Tous les acteurs du drame (voir ci-dessous) participent, à leur insu, à la mise en scène démente du SD, sous la baguette d’Alex. Mais, car il y a un mais, même les plus grands chefs ne sont pas à l’abri du couac, du petit imprévu …
Avec dans les rôles principaux de cette super production, de ce feu d’artifice, de ce puzzle dément (par ordre d’apparition à la lecture) :
* Arthur Stanley Jefferson, plus connu sous le nom de Stan Laurel.
* Greg Simon, journaliste américain de LA (deux des quatre mains).
* Julio Fernandez, journaliste mexicain de Mexico, dit Le Gros, les deux autres mains.
* Alex, chef du SD, CIA, New York.
* Elena Jordan, mexicaine, chercheuse en sociologie.
* Tomas Fernandez, grand-père de Julio, mineur asturien, puis journaliste, puis marin, puis ministre, puis …
* Longoria, espagnol, faussaire, révolutionnaire anarchiste, ami de Max Kerrigan Lewis et Stoyan Vassiliev.
* Rolando Limas, trafiquant de drogue mexicain.
* Leon Davidovitch Trotski, révolutionnaire, auteur d’un polar jamais édité.
* Marcelino, nain mafieux mexicain.
* Benigno, mafieux mexicain pas nain.
* Armando … centraméricain mystérieux.
* Stoyan Vassiliev, bulgare, révolutionnaire au don d’ubiquité, ami de Longoria et Max Kerrigan Lewis.
* Ehrich Weiss, plus connu sous le nom d’Houdini.
* Yanez et Sandokan, les Tigres de Malaisie, pirates.
* Carlos Machado, dit Machadito, révolutionnaire puis ministre sandiniste.
* Perro Loco Ontiveros, policier mexicain pas tout à fait honnête.
* Max Kerrigan Lewis, acteur, scénariste, photographe, révolutionnaire américain, ami de Longoria et Vassiliev.
Plus quelques autres qui tournent autour de tous ceux là , plus les fantômes de Pancho Villa, Staline et du Che, présents pour le meilleur et pour le pire.
Ce roman à la construction époustouflante, qui va en s’accélérant au fur et à mesure que l’on approche du final, et que les différentes pièces du puzzle s’imbriquent, est aussi le prétexte pour revisiter certains des grands mouvements révolutionnaires du siècle, et en particulier rendre hommage aux combattants de la guerre d’Espagne, et à ceux qui, même dans les moments les plus noirs, n’ont jamais renoncé à se battre pour un monde plus juste. Par la bouche de Julio (qui lui ressemble pas mal) Taibo dit ce qu’il pense du cynisme actuel, et du mépris très "tendance" pour tout ce qui ressemble de prêt ou de loin à un idéal altruiste :
"Mais ce qui me fait vraiment chier, c’est qu’après ils racontent qu’ils sont de gauche, qu’ils sont anars. Anarchistes, mon cul ! Tous des pédés à la Stirner. Des donneurs de leçons qui ont découvert Nietzche à quarante ans. Déçus ? mes couilles ! De quoi ils ont pu être déçus s’ils n’ont jamais été foutus de croire à quelque chose ? Des donneurs de leçons, des réactionnaires, et des menteurs.
Oui, mais de nos jours, c’est à la mode. Le scepticisme est à la mode, confrère.
[….]
Dès que je vais revoir Greg, je vais le convaincre d’écrire un roman à quatre mains. Un roman de journalistes qui refusent d’être à la mode, qui continuent à chercher les révolutions aux quatre coins du monde pour en tomber amoureux."
Au travers de ses deux alter ego (Greg et Julio), mais aussi des trois supers papis révolutionnaires, ex de la guerre d’Espagne (Longoria, Max Kerrigan Lewis, et Stoyan Vassiliev) Taibo affirme une fois de plus son engagement à gauche, et sa tendresse pour ceux qui ont perdu mais n’ont jamais renoncé.
Ce n’est pas un hasard si parmi les oeuvres d’historien de Taibo II on trouve une biographie du Che "Ernesto Guevara connu aussi comme Le Che", et "Arcanges", recueil des biographies de 12 révolutionnaires, syndicalistes et anarchistes (dont San Vincente et Diego Rivera que l’on retrouve dans "Ombre de l’Ombre") que l’Histoire a plus ou moins oubliés.
Il rend également hommage à une culture populaire dont il s’affirme l’héritier, en mettant en scène Stan Laurel et Houdini, et surtout en inventant de nouvelles aventures des héros de Salgari : Yanez et Sandokan, très "Taiboesques" sur le fond, mais très fidèles à l’original dans la forme et le ton.
Tout ça avec une force, une énergie, un humour et une liberté qui sont la marque de fabrique du personnage. Pour finir, je décernerais une mention particulière aux remarquables sujets de thèse d’Elena, refusés les uns après les autres par le jury de la faculté qui n’a visiblement pas autant d’humour que l’auteur …
Bibliographie :
* Jours de combat, Rivages/Noir, 2000
* Cosa Facil, Rivages/Noir, 1994
* Quelques nuages, Rivages/Noir, 1994
* Pas de fin heureuse, Rivages/Noir, 1997
* Même ville sous la pluie, Rivages/Noir,1998
* La vie même, Rivages/Noir, 1992
* La bicyclette de Léonard, Rivages/Noir, 1998
* Ombre de l’ombre, Rivages/Noir, 1992
* A quatre mains, Rivages/Noir, 1995
Et pour ceux qui auraient peur d’être un jour en manque, outre les quatre Belascoaran et la suite d’Ombre de l’ombre en cours de traduction, Paco Ignacio Taibo II a actuellement ... 5 romans en cours. De quoi lire pour un moment.
PIT II et les autres auteurs
Les auteurs de polar latino-américains forment un clan. Un clan soudé, chaleureux, et ouvert. Ouvert car finalement on peut rentrer dans ce clan sans être latino. Et tout cela
transparaît dans les romans de Taibo, et des autres membres du clan.
Exemples :
Dans La vie même, José Daniel Fierro écrit à sa femme restée à Mexico :
* "Si tu as l’intention de divorcer, envoie-moi au moins le pull bleu à col roulé et les aspirines [] un roman de Roger Simon (The Straight Man) qui est dans la bibliothèque du couloir …"
Roger Simon, qu’il n’est pas très difficile de deviner sous les traits de Greg Simon, journaliste de "A quatre mains", et que l’on retrouve également chez Hernandez Luna.
Toujours dans La vie même,
* " On trouve aussi dans le roman, pour ne pas faire trop simple, un tueur albinos qui a un serpent à plumes tatoué sur le bras gauche. Comme tu peux le constater, il semble s’agir d’un roman de Vazquez Montalban, et non de l’un des miens".
Et plus loin :
* "A un mètre et demi de l’entrée, il s’arrêta devant le rayonnage de littérature latino-américaine. [] A côté, Les Camarades, de Rolo Diez, un roman qui venait de sortir et dont on lui avait parlé au D.F., sur les dernières années de la folie argentine de
l’E.R.P."
Dans La bicyclette de Léonard, c’est l’auteur cubain Leonardo Padura Fuentes qui apparaît :
* "Leonardo Padura Buenaventura tripota un moment la menotte attachée à la cheville d’Amador et retira proprement les bracelets. Il produisit ensuite une petite flamme entre son pouce et son index, qu’il approcha d’Amador pour que celui-ci puisse y allumer sa cigarette. Le journaliste se dépêcha de fumer sans poser de questions".
Pourquoi avoir changé son nom ? Tout simplement parce que Padura Fuentes lui semblait un peu commun pour un magicien cubain anarchiste. Padura Buenaventura, voilà qui sonne mieux sur une affiche.
Toujours dans La bicyclette de Léonard, on trouve un personnage bien connu des lecteurs français : Amador, se rend à Paris :
* "Plus tard, aidé par un anarchiste français appelé François Guérif, qui travaillait le soir comme majordome - et, bien évidemment, pissait dans la soupe de ses patrons".
Et finalement, jouant son propre rôle, son grand ami et collègue fait une apparition dans La bicyclette de Léonard,
* "Juan Hernandez Luna arrivera chez moi avec deux kilos de jambon serrano et deux melons achetés à Puebla, sans garantie. Il aura à la main son nouveau livre "Du tabac pour le puma", tout neuf. [] Juan Hernandez Luna a beau écrire d’excellents romans d’aventures et être un excellent ami, il n’aura pas l’habitude des basketteuses américaines. Trop de centimètres de jambes qui se promènent dans la pièce pour lui."
Bien entendu, les autres membres du clan lui rendent la politesse :
Vladimir Ilitch Contre les uniformes, de Rolo Diez
Rolo Diez est un auteur argentin, réfugié politique au Mexique. Dans son roman Vladimir Illitch Contre les uniformes, il raconte le début de la sale guerre menée par la junte militaire de Videla contre tout ceux qui, de près ou de loin, avaient eu un jour un lien avec la gauche. Un des groupes de personnages réussi à sauver sa peau et à prendre un bus vers la Bolivie, et de là vers ... Et dans les bagages d’un des personnages, qu’y-a-t-il ? Un roman de Taibo. Extrait :
"Gabi ouvre un roman d’un auteur mexicain, Paco Ignacio Taibo II, inédit à Buenos Aires, que l’un des camarades voyageurs a laissé dans l’appartement. Il s’intitule Cosa Facil : un Mexique hallucinant, un Zapata ressuscité, un détective atteint d’une démence qu’elle connaît, aussi décalé que les personnes qui ont constitué son entourage ces dernières années."
Un nom de Torero, de Luis Sepulveda
Luis Sepulveda, chilien, auteur du best seller Le vieux qui lisait des romans d’amour (comme quoi il y a aussi de bons best sellers), copain de Taibo, lui rend hommage dans Un nom de torero. Ce polar met en scène un ex révolutionnaire chilien au nom de torero, Juan Belmonte, réfugié en Allemagne, qui se lance sur la piste d’un trésor nazi.
Ses aventures l’amènent à Mexico, où il est aidé par Hector Belascoaran Shayne, avec la bénédiction de son auteur, qui aurait seulement demandé à Sepulveda de lui rendre son détective dans l’état dans lequel il le lui avait prêté (c’est à dire quand même borgne). La dédicace dit : "A mes amis [] Paco Ignacio Taibo II qui m’a embarqué dans l’aventure du roman noir", et extrait :
"- J’ai besoin d’un homme à Mexico DC. Un capable de baiser le diable.
- Compris. Ouvre tes oreilles : tu as déjà oublié son nom et tu le rencontres à Atzcapotzalco. Phare du Bout du Monde. Il lui manque un oeil, je ne sais pas lequel. La dernière fois que je l’ai vu il avait les deux."
Vous n’êtes pas convaincu ? Voici le début de Cosa Facil :
"- Remettez ça, patron, ordonna Belascoaran Shayne.
[]Le Phare du Bout du Monde, cantina aux airs respectables, était situé dans le centre historique de la ville féodale d’Atzcapotzalco …"
Du tabac pour le Puma, de Juan Hernandez Luna
Juan Hernandez Luna, mexicain, auteur de polar, amateur d’histoire et de journalisme, ne pouvait pas laisser passer l’occasion de rendre hommage à son aîné !! Dans ce roman baroque, drôle, fourmillant d’invention, tout à fait dans le style de A quatre mains, ou de La bicyclette de Léonard, où des articles sur un mystérieux individu à la main baladeuse côtoient l’histoire de la grève des usagers du téléphone en 1931, un magicien au chômage, mène une enquête pour sa fille avec l’aide d’un agent secret, d’un garçon de café et d’un tigre très bien dressé. Au détour d’une page, l’ex-copine du magicien trouve une lettre de son premier mari (son ex-ex), l’auteur de polar californien Roger Simon, extrait :
"Paco,
I Thougt you might be amused to hear that Black Lizard Press is now going reprint Heir in the same negro series as the Jim Thomson Books. A bientôt à Gijon en Espagne, Roger. []
Il était question d’un Paco, étrange prénom. Qui cela pouvait-il être ? Un ami romancier ? Mexicain ? C’était presque certain, il n’y a qu’eux pour s’affubler de tels prénoms ! Cet après-midi là , Lilian fouilla dans les livres de son ex-mari sur lesquels elle avait fait main basse. Quelques minutes plus tard, elle n’avait plus qu’à rechercher l’adresse du dénommé Paco Ignacio Taibo II, auteur du roman Ombre de l’Ombre, et qui souriait sur la quatrième de couverture, les cheveux ébouriffés, comme un trapéziste au repos après un triple saut périlleux. Un Mexicain, évidemment."
Et il y en a sûrement d’autres, il serait très étonnant que je les connaissent tous, à vous de jouer ...