Attention : ceci est un livre à ne pas mettre entre toutes les mains.
Et pourtant, des romans noirs déjantés, désespérés, ignobles, au style et au vocabulaire quelque peu relâchés, aux personnages déboussolés, aux intrigues explosés, on en évoque beaucoup sur ce blog. Ce sont même souvent ceux que l’on préfère. Souvent certes mais pas toujours.
En tous cas, Eric Miles Williamson annonce la couleur dès le titre, dans sa traduction française uniquement il est vrai, mais qui, pour une fois, est plutôt bien à propos.
Noir béton. Un titre qui pose les fondations, sans jeu de mots, d’un livre que l’on pourrait parfois qualifier de "roman de l’Absurde", par analogie avec le théâtre du même nom.
On suit, tout au long de l’ouvrage, le parcours d’hommes dont la vie semble se résumer à leur travail harassant.
Broadstreet, un des personnages principaux, est seul et doit assurer quelques revenus à ses ex-femmes dont on ne sait plus trop combien elles sont. Rex, de son côté, est un acariâtre un peu du genre "vieux de la vieille". Les Mexicains, parmi lesquels se trouve l’obèse Don Gordo, exécutent les tâches les plus durs sans trop ciller. Du moins, en apparence, car ils n’utilisent que la langue espagnole comme si elle constituait la seule chose que les "gringos" ne pourraient leur prendre.
Tout ce petit monde travaille dans des conditions plus que déplorables pour un Mazzarino peu regardant sur les règles de sécurité comme sur la rémunération des ouvriers. Tant que les syndicalistes ne viennent pas mettre leur nez dans ses affaires, il se montre plutôt conciliant. Mais, hors de question de suivre des règles, des façons de faire qui retarderaient le bon déroulement de son business. Il y a des limites pour lui à ne pas dépasser....
Le lecteur accompagne les ouvriers sur différents chantiers : un vieil hôtel à rénover, un bassin de station d’épuration à construire en dehors de la ville, des piliers d’une jetée de la Baie de San Francisco à consolider.
Et, toujours, inlassablement, les mêmes gestes : les treillis d’acier à placer, le canon qui projette la gunite, un mélange particulier de béton réputé bien plus solide, les déchets à nettoyer une fois le travail terminé.
Un éternel recommencement fait de fatigue, de douleur mais aussi de dangers divers allant du "simple" écrasement d’orteil à la mort du travailleur, de soif impossible à étancher.
Une vie pour ces "damnés du béton" qui ne quittent leur chantier que pour se saouler de bière ou de whisky mais qui, paradoxalement, ne paraissent exister que par et à pour lui.
Comme si ce qui les détruisait constituait l’unique justification de leur existence....
Pour couronner le tout, un maniaque mormon nommé Root débarque, accompagné de son fils, au milieu de cette équipe de forçats des temps modernes, bien décidé à montrer à tous ces "sacs à merde" ce qu’est un véritable guniteur et à faire en sorte qu’ils considèrent leur travail comme une sorte de mission divine, un quasi-sacerdoce nécessitant parfois la mort de certains d’entre eux. Qu’importe pour ce psychopathe que les hommes souffrent, qu’ils meurent, qu’ils aient des envies d’ailleurs : le Dieu-Gunite exige son tribut, ne tolère pas les faibles ou ceux qui ne lui sont pas dévoués corps et âmes. De plus, le sang assurant une meilleure prise pour le béton, ces pauvres erres devraient se sentir valorisés au lieu de se plaindre quand l’hémoglobine se mélange au précieux matériau.(...)
Voir en ligne : Brut de béton
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