Guyau, prématurément disparu, était l’ami de Nietzsche et, qui plus est, son alter ego ; or « rien, nulle trace ni stèle qui en salue sa mémoire ». Aussi, afin de réparer cet oubli et d’ébaucher très vite le portrait de ce philosophe méconnu, Patrick Mauriès, dans son opuscule, Nietzsche à Nice, se lance à sa recherche en plongeant dans les écrits biographiques autour de Nietzsche.
Nietzsche arrive à Nice le 2 décembre 1883. Il vient de Gênes alors qu’il est familier de la côte ligure depuis des années. Nous allons suivre le parcours du philosophe errant dans cette ville où il décide de s’installer tout l’hiver et « cette magnifique plénitude de lumière sur lui, mortel supplicié (et si souvent désireux de mourir) a une action quasi miraculeuse ». Il se prépare à la conquérir pas à pas. Et le récit, bien qu’il soit abondamment émaillé de citations, se déroule si naturellement qu’il est absolument fluide. Peu à peu, nous nous substituons à Nietzsche et, grâce à la construction très habile de l’écrivain, nous vivons dans cette ville, nous observons les différentes couches de la société niçoise, la diversité des populations cosmopolites, l’étalage des richesses… Les citations se fondent dans le texte. Les conditions de vie du philosophe ne sont pas toujours confortables. Nous déjeunons avec lui dans les restaurants bon marché, tout en suivant la progression de sa production littéraire.. Même s’il trouve parfois le lieu « bruyant », il est « invinciblement attiré par les rivages de cette ville qui est comme le lieu géométrique de ses désirs ». Et quand il longe la promenade, il ne passe pas toujours inaperçu : « Il bondissait, il gambadait parfois, … puis soudain, interrompait ses entrechats pour crayonner quelques mots ».
Avec lui, sous la lune, nous allons au Cap Ferrat et jusqu’aux sentiers abrupts qui conduisent à Eze, sacralisés depuis en « Chemin Frédéric Nietzsche ».
Très belle description de l’artère voisine de la rue des Ponchettes, « ultime écran que la ville dresse devant la mer et qui s’ouvre par intermittence, comme un rideau de théâtre, sur l’immensité bleue… ».
Nietzsche boude le Carnaval mais va écouter les soixante-cinq musiciens que le baron Derwies entretient à son seul sevice dans son château de Valrose. La terre de Nice est naturellement musicale, nous avons, dit le philosophe, un besoin urgent d’une profession de foi musicale antiromantique : ne plus demander la musique de la « morale » mais de « l’art pour artistes ».
A l’approche de Noël, il se laisse submerger par l’anxiété, comme chaque année à cette période.
Le 23 février 1883, à six heures du matin, la région est secouée par un violent tremblement de terre. Bilan : près de deux mille morts. L’axe central de la ville est envahi d’hommes et de femmes en chemise de nuit, hagards, les yeux bouffis de sommeil, d’enfants qui hurlent, de vieillards égarés… ». A ce propos, disait Maupassant, « Contre le tremblement de terre, il n’y a rien et cette certitude entre en nous bien plus par le fait lui-même que par le raisonnement. L’impossibilité de rentrer chez soi fait de l’homme une bête errante, perdue, affolée, qui s’enfuit et qui porte en elle une angoisse nouvelle et imprévue ». Et Nietzsche écrit :: « … La panique est terrible, et la ville pleine de systèmes nerveux naufragés ».
Plus loin, il étudie les bienfaits de l’air et de la lumière, et de la diététique « qui jugule les tourments gastro-hypochondriaques de la bête suppliciée ». Il a toujours attaché une grande importance à l’alimentation : « A Nice, l’on donne suffisamment à manger et tout est rôti sans graisse » : conception très moderne de la diététique et de l’hygiène de vie en général. Autre avantage du climat méditerranéen : « La sécheresse atmosphérique est un remède à tous les maux de l’âme ».
Ensuite il loue les phalanstères, « l’essor d’une société juste qui se fonde sur l’empathie, le partage, l’enthousiasme… », une société « qui fédère une communauté d’esprit, où l’on respecte pourtant les différences, les divergences et les croisements d’opinions ».
A la librairie, il découvre Dostoïevski puis il rencontre le jeune Guyau (né en 1854) atteint de phtisie dont il allait mourir, « l’une des forces de la pensée française… » dont les livres connaîtront des dizaines de rééditions. Nietzsche et Guyau avaient des préoccupations similaires, « tous deux spiritualistes de race et de tradition ». Jean-Marie Guyau était d’une précocité rare, très doué ; de santé fragile, il meurt en 1888. Comme Nietzsche, il était musicien, comme lui, il choisissait de s’exprimer souvent sous forme poétique, il observait minutieusement le réel et « se laissait ravir par les beautés de la nature et du paysage » ; ils avaient de nombreux points communs…
A travers cette promenade, « Nietzsche – le Nietzsche de la fin - en qui la pensée la plus haute n’est que le revers de l’effondrement, apparaît à l’auteur, comme l’expression de Nice, la traduction naturelle de sa couleur et de son rythme, de cette lumière intense : fraîche et brûlante. Lumière de midi aussi où surgissent les fantômes, où les morts se mêlent aux vivants, faisant vaciller la raison. Nice trouve en Nietzsche son style même »â€¦
Nietzsche à Nice est un livre esthétique, dense, très littéraire, poétique par ses descriptions lyriques, ses portraits subtils, ses théories philosophiques où se mêlent réel et imaginaire. Très beau texte, stimulant, somptueux et délicat où Patrick Mauriès rend un fervent hommage au philosophe Jean-Marie Guyau, et qui se lit comme un roman.
Extrait : « La ville se retrouve alors tout entière dans sa toponymie, dans la valeur étymologique de ce nom qui pourrait se réduire à un cri, un trait, un mouvement d’insurrection pure et triomphante, surgi du vent et de l’écume, porté par ces corps qu’assèche et brûle le soleil, prêts à surmonter tous les obstacles et à se délivrer de la pesanteur ».
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