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envoyer par mail à un amiPortrait publié le 16 avril 2002 sur le site Mauvais genres
Taille : moyenne. Age : approximatif. Origine : incertaine. Signes particuliers : néant. Voilà les maigres informations qui pourraient figurer sur un avis de recherche Interpol visant le nommé BORNAIS Gilles. Imaginez un instant que cet individu devienne demain techno-terroriste, homme-orchestre de la mafia ou vrai-faux facturier du tout-Paris. Et qu’il faille, pour le grand journal du soir, bâtir une légende en quelques heures. Sûr que les journalistes iraient harceler ses proches ou fouiller dans ses poubelles. Mais on n’y trouverait rien. Rien de rien.
Pas la peine de chercher du sensationnel ici, qu’il faudrait leur dire à ces requins. Bornais, c’est comme ses personnages. Zéro signe distinctif, si ce n’est peut-être ce vague profil de zombie de banlieue. Bornais, sa vie, c’est pile comme dans ses bouquins. Rien n’y manque. Bornais, c’est ses courses au Leclerc tous les samedis, sa femme de ménage portuguaise qui comprend rien à rien et l’oiseau de malheur qui chie sur les pages courses du Parisien.
L’ayant longtemps cotôyé au sein de la rédaction de ce quotidien à grand tirage, je dois avouer que l’image du Serin de Monsieur Crapelet soulageant ses petits intestins sur les derniers tuyaux en direct de Vincennes n’a pas manqué de me faire sourire. Dieu merci Gilles Bornais n’est pas devenu une crapule internationale et c’est juste à l’occasion de ses retentissants succès de librairie qu’il me faut, maintenant, battre le fer de mes souvenirs pour tenter de dresser un portrait fidèle de ce singulier personnage.
Anéantir le mythe. Percer enfin les mystères de l’Homo Franconvillus. Je dois dire que l’idée me taraudait depuis un moment. Si j’ai surnommé l’animal ainsi, c’est que Gilles Bornais habitait la riante commune de Franconville, Val-d’Oise, lorsque j’ai fait sa connaissance. Bâtiment B très exactement, dans une résidence-fantôme avec un nom de bouquet de fleurs. Tout comme son héros Raoul de la Série Noire, me diriez vous ? Affirmatif. Bornais, je vous l’avais dit, c’est plus vrai que vrai.
J’ai donc eu l’honneur de rencontrer ce spécimen par une vilaine journée pluvieuse de 1996. J’étais alors jeune journaliste aux dents longues, frâichement débarqué de ma lointaine province et bien décidé à conquérir Paris plus vite qu’Aznavour. En fait de Paris et ses lumières, m’a-t-on dit, j’aurais Cergy-Pontoise et l’agence du Val-d’Oise du Parisien, avec Bornais comme chef. Ma désillusion fut totale lorsque ledit chef d’édition me reçut, pour embauche, dans son bureau minable donnant sur un pauvre parking inondé. C’était lui. Bornais, Gilles. Signes particuliers : néant. Il expédia l’entretien, me faisant bien comprendre qu’il n’attendait rien de moi et encore moins de mon travail. Et que j’allais en baver des rondelles si d’aventure mes nerfs tenaient plus de deux semaines. L’ambiance à Cergy allait être, j’étais prévenu, absolument exécrable.
A contrecoeur et contre une vague promesse de retour au siège du journal - dans quelques années - j’acceptai néanmoins. Ce serait donc le Val-d’Oise, département 95, le " Neuf – Cinq " comme on disait déjà dans les cages d’escalier des cités néo-modernes d’Argenteuil, de Sarcelles et de Garges-les-Gonesse. Etant chargé quasi-exclusivement du traitement des faits divers dans l’édition, j’avais du pain sur la planche pré-savonnée par Bornais. Meurtres, fusillades, réglements de comptes, infanticides, racket, carambolages : l’actualité départementale ne manquait pas. En externe, mes premiers papiers furent remarqués et j’entretins vite de bonnes relations avec les gros bras de la maison Poulaga locale, laquelle était d’ailleurs très marquée social- démocratie.
Par contre, en interne, mes relations avec mon chef d’édition ne connaissaient point de lune de miel. Plus je me démenais pour trouver des sujets sanguinolents, plus l’autoritaire Bornais me renvoyait dans mes buts. C’était à désespérer. Un procès d’assises avec un max de détails sur la façon dont l’amant a trucidé le mari ? Pas de place dans le journal. Un retraité de la gendarmerie arrêté en porte-jarretelles dans un parc public ? Tu me feras cinq lignes pour après-demain. Une star montante du rap coincée pour trafic de crack à la sortie d’une maternelle ? Je sais même pas de qui tu parles et puis les gens s’en foutent.
Lui aussi s’en foutait, le Bornais, ça crevait les yeux. Parfois même n’arrivais-je à lui arracher qu’un tic d’épaule nerveux suivi de la traditionnelle sentence de mort : " Ton truc, c’est nul ". C’est là qu’il y gagnait, par pur dépit de ma part, son surnom d’Homo Franconvillus. Suite à de méchantes indiscrétions, j’appris qu’il vivait seul en vieux garçon - avec ses chausettes -dans une sale banlieue du Val-d’Oise, qu’il avait une carte fidélité chez Leclerc et que sa seule relation féminine connue était une femme de ménage certes dévouée mais sous-payée.
Un tel destin ne pouvait qu’éveiller ma curiosité maladive envers le malheur de mes contemporains. Mais dans le cas Bornais, ce vilain défaut tourna vite à l’étude anthropologique. Travailler dans le Val-d’Oise, pourquoi pas. J’y arrivais bien. Y déjeuner, passe encore. Mais y bosser, y déjeuner, y dîner, y vivre (la vie Leclerc) et y dormir tous les soirs, comme le faisait l’Homo Franconvillus depuis tant d’années, voilà qui relevait, à mon sens, de l’instinct du grand primate banlieusard. Cela dépassait tout simplement mon supposé bon sens de nomade provincial.
Je pousuivais discrètement mes observations scientifiques quand il me confia, par un glacial matin d’hiver, qu’il terminait l’écriture de son premier roman. Un polar, précisa-t-il sur un ton faussement confident. Stupeur absolue de ma part. Bornais en auteur de polar. Lui qui semblait se désintéresser au plus haut point de mes misérables faits divers, lui qui n’opposait que mépris au spectacle pathéthique des turpitudes humaines.
Quelques semaines plus tard, il me remit discrètement son manuscrit, un peu comme on vous refile un vieux film cochon sous le manteau. Je le dévorai en quelques heures et fut proprement sidéré. J’y retrouvai la saveur particulière de chacun des ingrédients de mon quotidien. Un cadavre qui se balade en eaux troubles, des flics grincheux, la banlieue toujours plus triste et des journalistes fainéants ou alcooliques - ou les deux. Tout y était, absolument tout.
C’était à pleurer. De rage. Moi aussi j’aurais voulu pouvoir raconter tout cela dans un livre à moi. Moi aussi j’aurais voulu faire le beau avec mon manuscrit truffé de fautes. Mais je n’étais capable, en pauvre journaliste besogneux, que de produire du fait divers cradingue au kilomètre. Et l’autre, lui qui semblait s’en foutre de tout, voilà qu’il me balançait tout cela à la figure d’un air innocent. S’il voulait la guerre, l’Homo Machin, il allait l’avoir.
Suite à mes commentaires évasifs sur la qualité de ce premier opus, il renonça à l’envoyer aux éditeurs. Plan A réussi, pensai-je en ricanant bêtement. Plus tard, il voulut me faire lire son second manuscrit. Je refusai poliment, évoquant un quelconque procès de pédophiles satanistes à couvrir. Mais il s’entêta à vouloir arroser les plus grand éditeurs de la rive gauche avec sa prétendue merveille. J’élaborais alors le plan B, une opération de sabotage digne des plus habiles barbouzes de la DGSE.
Avec la complicité du coursier de l’agence, chargé de poster les enveloppes contenant les précieux manuscrits, je mis en place un plan diabolique. Nous décidâmes d’intervertir plusieurs feuillets entre les enveloppes, de sorte qu’aucune ne pèse le même poids. Imparable. Ainsi tel éditeur recevrait deux fois le début du roman - tel autre deux fois la fin. Et cette fois, c’en serait bien terminé des foutues ambitions littéraires de l’ami Bornais.
Manque de bol, à vouloir trop mal faire, nous envoyâmes par inadvertance un manuscrit complet à l’une des prestigieuses maisons. Et re-manque de bol, ce fut précisément celle-ci qui contacta l’auteur, quelques semaines plus tard, pour lui faire signer un contrat qui se chiffrait en millions de dollars US. Mon plan, baptisé " Egorger le Serin dans l’Oeuf", avait échoué. Le redoutable Bornais avait gagné. Moi, j’étais pour ainsi dire mort et déjà enterré, condammné à " pisser du fait div’ " jusqu’à la fin de mes jours.
Bien des années ont passé depuis ces douloureux événements et je pense avoir réussi aujourd’hui, grâces à ces quelques confidences, à tourner une page amère de ma carrière et de mon existence. Quant à l’Homo Franconvillus, qui possède aujourd’hui tout ce qu’un homme peut espérer - l’argent, la gloire, les grosses bagnoles et les femmes les plus outrageusement libérées - je sais par des amies caissières qu’il vient toujours le samedi matin, incognito, faire ses courses au Leclerc de Franconville. Alors peut-être un jour aurais-je la chance et le bonheur, entre deux super-promos, d’y croiser sa petite silhouette si anonyme et son air de ne jamais y être vraiment.