"Mon voisin", nouvelle, traduite de l’italien par Françoise Brun, et publiée aux Editions Liana Levi en 2009, est le quatrième texte de Milena Agus. Son premier roman, "Mentre dorme il pescecane" (Tandis que dort le requin), paru en Italie aux Editions Nottetemps en 2005, est encore inédit en France. Avec le suivant, "Mal de pierres", déjà traduit en treize langues, elle a connu un succès foudroyant, obtenant en Italie, le Prix Elsa Morante et le Prix Forte Village, puis, en France, le Prix Relay du Roman d’Evasion 2007 et les droits de ce roman ont été achetés pour le cinéma par Nicole Garcia. En 2008, elle poursuit sa route d’écrivaine avec "Battement d’ailes" salué par la critique. L’ensemble de son oeuvre a pour cadre la Sardaigne - "dont on éprouve le désir lancinant et où, quand on en est parti, on veut obstinément revenir", dit-elle - et l’on y découvre des personnages hors normes pour lesquels elle éprouve une tendresse particulière ; elle a découvert que "l’écriture rachète le réel, et se tient toujours à la frontière du merveilleux et de la vie quotidienne, comme une funambule."(M.A) Milena vit à Cagliari où elle enseigne l’italien et l’histoire dans un lycée.
En exergue de la jolie nouvelle, "Mon voisin", ces quelques vers mélancoliques du poète Eugénio Montale (Os de Seiche, Gallimard, 1996) donnent le ton :
"Et, marchant au soleil qui aveugle,/
sentir, triste merveille,/
combien sont toute la vie et ses peines..."/
Sous la lumière blanche de la Sardaigne, dans la beauté envoûtante de ses paysages, une jeune femme abandonnée avec son fils de presque deux ans, vit accablée de tristesse, dans le mal-être du désamour et des désirs inassouvis. Un jour, alors qu’elle rentre de promenade avec son petit, elle rencontre son voisin si beau qu’elle en a le souffle coupé ; elle arrête la poussette et le fixe sans retenue mais, bien que la rue soit vide à cette heure, il ne la voit pas : il est muré dans ses pensées. Il habite de l’autre côté du mur. Maintenant, quand elle emmène son fils faire un tour, elle passe toujours par là . Ensuite, elle gravit les fraîches ruelles pentues qui débouchent sur l’Esplanade inondée de soleil, promontoire d’où l’on aperçoit tout Cagliari. Ils s’installent sous un palmier, en surplomb de leur petit immeuble, peut-être décrépit mais le plus beau parce que le jardin d’en face, caché à la rue par le mur, "avec sa végétation enchevêtrée, forme un tapis sous son balcon à elle, au premier étage, la tenant comme suspendue en l’air quand elle s’y penche" : magnifique composition aérienne dans la splendeur du décor naturel ! Suivent de très belles descriptions, tableaux impressionnistes où "les frondaisons des arbres recouvrent tout, et là où elles s’éclaircissent par instants émergent le blanc, le rose et le jaune des arbres fruitiers. Du mur descendent... les branches de lierre et les grappes violettes des glycines." ; émerveillée, elle ne se lasse pas de contempler ce lieu paradisiaque, espérant toujours entendre la voix de ce voisin si beau. Mais seuls chantent les oiseaux.
Son petit reste bien sage et lui sourit, "de ce sourire où brillent encore les petites pâtes étoilées de la bouillie." Il n’émet aucun son : est-il muet ou autiste ? Il ne tient pas debout tout seul ; les médecins impuissants disent qu’il est en bonne santé et qu’il n’y a rien à soigner. Alors il vient à sa mère l’envie de mourir. Déprimée, elle fait tout pour en finir avec la vie, buvant l’eau polluée de la citerne, mangeant des conserves périmées, frôlant les voitures sur la route... et souvent elle imagine un suicide parfait qu’on prendrait pour un accident...
Cependant, l’arrivée du printemps lui donne des ailes. Elle téléphone à son voisin pour l’avertir que des morceaux de salpêtre se détachent de son balcon et tombent sur son jardin ; il vient constater les dégâts, à cheval sur son mur, et lui apprend que son fils doit arriver pour les vacances scolaires ; cette rencontre réjouit le petit qui fait la fête au voisin, et envahit de plaisir la jeune femme ; transfigurée, elle n’est plus pressée de se suicider...
Un jour, tendant le cou vers le jardin vert brillant sous le soleil, elle entend une voix d’enfant : Madame ! Madame ! Tu connais des enfants, madame ? C’est le petit garçon à la recherche de compagnons de jeu ; elle lui montre le sien : Mais il est trop petit ! Et son fils se penche avec enthousiasme vers l’inconnu. Un peu plus tard, le voisin apparaît, à cheval sur le mur, et vient parler de son fils, hyperactif et mal éduqué par "son imbécile de mère" : premières confidences ! Des liens amicaux très forts vont se tisser entre eux, bénéfiques pour cette nouvelle famille en gestation. Au moindre bruissement, la mère court au balcon et son petit muet s’exprime avec force gestes. "La nuit, elle traîne à regarder la lune qui resplendit sur les arbres du jardin, et à écouter la mer..." Elle devient coquette, séduisante, elle dévoile pudiquement ses charmes.
Le matin, le fils du voisin aime à lui rendre visite et elle lui fait découvrir la beauté et la magie qui résident dans les choses simples : un oeuf à la coque et son chapeau, par exemple... Le petit est très stimulé par son nouvel environnement et il arrive ceci d’extraordinaire, sortant de son mutisme, il émet des sons : Babou-Babababou-ba ! Bababou ! Et la mère le couvre d’une pluie de baisers en s’écriant : Il a parlé ! Il a parlé ! Miraculeusement le langage s’éveille chez le petit et la grand s’assagit. Les activités vont se diversifier pour la plus grande joie de tous : baignades, courses folles sur la plage, même le petit parvient à se maintenir à la surface de l’eau en agitant les mains et les pieds ! Le voisin s’épanche auprès de la jeune femme et c’est ainsi que l’on apprend qu’il est hypochondriaque. Leur confrontation est souvent très drôle et se termine par des éclats de rire, ce rire bienfaisant qui détend l’organisme en dénouant les points douloureux. Ensemble, ils vaincront leurs problèmes.
Ce petit livre, bercé par la petite musique de Milena Agus, est un bijou littéraire, très concis, très dense, d’une écriture simple, lyrique, sensuelle, poétique, sensible et émouvante où l’auteure laisse vagabonder son imagination si bien qu’il s’apparente à un conte ; elle écrit "par nécessité psychologique", elle s’intéresse aussi à la signification des rêves et ses textes ont toujours une dimension psychanalytique très enrichissante.
Jolie nouvelle à découvrir !
Extrait : "...elle l’attendait toujours au balcon. Elle acheta de la lingerie neuve, qu’elle se gardait bien d’étendre avec des pinces rouillées. Elle attendait le voisin dans un bustier en dentelle lacé sur le devant par de fins cordons, trop petit d’une taille, si bien qu’il ne fermait pas entièrement et laissait le sein en partie découvert, comme faisaient les dames au dix-huitième siècle."
Répondre à ce message