Avec Lorraine Connection, Dominique Manotti nous livre sa vision du jeu financier, de ce qui se trame dans l’ombre des privatisations des entreprises, de l’affrontement entre les grands groupes qui cherchent, par des réseaux d’influence complexes, à acquérir une société qui pourrait les faire devenir encore plus puissants. Le tout, à l’abri du regard des citoyens mais surtout de ceux qui travaillent et font - n’en déplaise aux libéraux - vivre ces capitaines d’industrie.
L’auteur française choisit donc un événement réel : la privatisation de Thomson. Deux géants s’affrontent pour rafler la mise : Alcatel, d’un côté, et Matra, allié au coréen Daewoo, attendent le choix du gouvernement.
Les premiers, ayant un dossier bien plus solide, sont certains de la décision finale. Ils seront, à coup sûr, désignés par le ministre chargé de ce dossier important.
Seulement, à la surprise du staff Alcatel, c’est le groupe concurrent qui est désigné comme acheteur de l’entreprise nationalisée. Il reste cependant une dernière chance mais il va falloir jouer serré pour renverser la vapeur...
Pondange, en Lorraine. Une usine Daewoo qui fabrique des tubes cathodiques connaît de gros problèmes de sécurité sur les chaînes de montage. Un technicien coréen est mort décapité par une machine et Emilienne, une ouvrière, vient de s’électrocuter à son poste de travail. Fortement choquée mais vivante, cette dernière a bien été victime de la vétusté des installations et de la négligence de la direction. Les ouvriers, les femmes en tête, décident que cela est allé trop loin. La grève commence dans un climat tendu mais dans l’enthousiasme des "cols bleus" qui sentent qu’à cette occasion, les lignes pourraient bouger. On organise l’occupation, on débat, on discute tactique et stratégie de lutte dans une usine qui, jusque là , n’a jamais connu une telle effervescence de revendication sociale malgré "les accidents nombreux, les cadences élevées et les salaires pas terrible". Dynamisés par la rumeur qui court autour de primes qui ne seraient pas payées, les ouvriers décident le blocage et empêchent par la force la sortie des stocks. La grève se durcit donc, au grand dam de Park, le PDG, des pouvoirs publics et de Quignard, le représentant de la Mission du Plan Européen de Développement, individu obscur, aux relations troubles et à la conception toute personnelle des affaires. Une solution lui apparaît : il faut faire évacuer l’usine afin que le calme revienne, surtout que Park a organisé des "jeux d’écriture comptable" pour détourner des sommes importantes et a commis l’imprudence de laisser des traces de ses malversations dans les bureaux. Si les ouvriers venaient à le savoir, cela pourrait sonner le glas des ambitions européennes de Daewoo...
Mais, et c’est bien connu, un débordement est vite arrivé quand des ouvriers occupent une usine. Un débordement, comme un incendie par exemple. Il suffit juste que la chose se produise en toute discrétion, que les soupçons viennent à peser sur la "bonne personne" et qu’il n’y ait pas de témoins gênants qu’au pire, on fera, de toutes façons, taire.
Pendant ce temps, à Paris, l’équipe Alcatel prépare sa riposte. Valentin, un ancien de la DST, entend bien adopter la méthode forte et profiter des moindres points faibles de ses adversaires (magouille financière, fraude fiscale, délits d’initiés, etc...) afin que le président de son groupe emporte la partie. Il charge Montoya, un ancien flic plus ou moins barbouze, d’aller fouiller dans les affaires de ces Coréens qui rencontrent des problèmes en Lorraine. Une sorte de retour aux sources pour ce dernier qui a quitté il y a bien longtemps cette région jadis fleuron de l’industrie sidérurgique française. Montoya va donc se faire une place parmi les protagonistes lorrains de ce qui ressemble de plus en plus à une sale histoire et démêler petit à petit les fils de cet imbroglio des plus cyniques qui va le conduire bien plus loin que prévu.
Difficile donc de résumer plus avant ce complexe roman noir qui donne dans la catégorie du thriller financier, de la peinture ultra-réaliste et froide du pouvoir et de ceux qui l’exercent, de la chronique sociale ou de l’instantané de la situation de la France "d’en bas",
Les personnages sont nombreux, les portraits brossés de manière excellente et, surtout, le lecteur n’a jamais l’impression que Manotti verse dans la caricature ou l’éloge. L’écrivain semble maîtriser cet art délicat de la caractérisation de personnages pourtant si différents, voire opposés.
En outre, elle nous relate avec un égal bonheur les péripéties mettant en scène les « gens de pouvoir » comme celles concernant les « gens de peu ». De même, qu’on passe, sans nous en apercevoir, d’un épisode rythmé, violent et sanglant à un autre où l’intime et la sincérité des sentiments en constitue le centre. C’est là la preuve d’un talent et d’une maîtrise de l’écriture indéniable.
Toujours dans le registre du style, le début du roman nous donne une description de l’usine, du bruit des machines, des pensées diffuses des travailleurs que l’on n’avait pas vue depuis bien longtemps. On est au coeur du monstre industriel qui broie les Hommes et leurs illusions.
Pour terminer, si Lorraine Connection est un roman qui se lit avec plaisir, écrit dans un style parfois minimaliste, dans lequel le lecteur ne se perd jamais, il a l’immense, et pas le moindre, mérite de remettre certaines choses à leur place, en démontant minutieusement les rouages d’un système où, souvent, l’un tient l’autre à la gorge. Un système complexe où les réseaux plus ou moins occultes, les relations, pas toujours basées sur la confiance, revêtent une importance considérable. Un système qui gangrène un peu tout et dans lequel le plus faible ou le moins influent a peu de chances de s’en tirer, du moins honnêtement.
Un vrai roman militant qui ne tombe pas dans le pire défaut du genre : le tract en lieu et place de littérature.
Merci Madame Manotti !
Livre vivement conseillé par cynic63
Voir en ligne : Madame Manotti
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