Cher James Baldwin, Il y a vingt ans exactement que vous nous avez quittés. Vous êtes considéré comme un écrivain américain de premier plan, et vous êtes pourtant un peu français aussi ! C’est en tout cas au cours de votre exil à Saint-Paul de Vence que vous avez achevé votre premier roman, La conversion, loin de l’hôpital public de Harlem qui vous avait vu naître. Ou du moins, loin géographiquement. Car même si vous vous promeniez dans notre deuxième pays à tous, tel que l’a défini Thomas Jefferson, vous restiez proche des préoccupations de l’Amérique de votre jeunesse, agitée par les questions raciales et la marginalisation des Noirs. Et vous y êtes devenu le défenseur le plus acharné des droits civiques. Comment résisterais-je à l’envie de vous écrire, moi qui suis né au Congo-Brazzaville et qui partage désormais mon temps entre Paris et Los Angeles ? Comment réprimerais-je mon désir de vous exprimer une admiration que certaines similitudes entre nos destins ont rendue plus chaleureuse, amicale même, puisque les écrivains disparus restent des amis pour les vivants ? Vous avez consacré votre vie et votre génie à proclamer l’amour du prochain et la liberté de l’individu. Comment ne rêverais-je pas d’avoir le privilège de compter parmi vos intimes ? Au fond, j’envie ce vagabond que j’aperçois de l’autre côté de la plage, avec sa barbe grise qui lui descend jusqu’à la poitrine. Lorsque je le croise, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur son existence, avec l’espoir secret qu’un jour j’arriverai enfin à discuter avec lui, à lui parler de toi, de ton existence de migrateur, de tes livres. Je sais qu’il prendra le temps de m’écouter, lui qui converse à longueur de journée avec des personnages invisibles, rit à gorge déployée, urine au pied d’un arbre, oublie de fermer sa braguette, s’énerve au moindre envol de goélands, s’assoit sur ses godasses éculées par une errance sans fin. Il construit de gigantesques châteaux de sable dans lesquels il songe habiter en roi des chimères avec sa cour, sa famille, ses sujets, sa garde. Mais soudain, il démolit ces édifices d’un coup de pied et dépité reprend sa route vers la grande roue du Pacific Park où il sort une écuelle de ses hardes pour faire la manche jusqu’à la tombée de la nuit. On dirait qu’il s’est échappé de l’un de tes romans !
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