Voilà donc le premier gros volume de cette retentissante trilogie. Millénium, c’est une revue suédoise d’actualité économique et politique de périodicité assez large (a minima mensuelle, on devine), une petite structure d’environ dix personnes dirigée par Erika Berger et comptant Mikael Blomkvist comme journaliste vedette. Lequel Mikael vient de subir un revers tonitruant en perdant le procès en diffamation qui l’oppose à un puissant industriel complètement ripou. Parallèlement, un autre industriel (l’intégrité faite homme, celui-là ), sentant venir ses dernières années, convoque Mikael (qu’il a connu tout petit) pour mener une enquête sur l’affaire qui a occupé la moitié de sa vie : la mystérieuse disparition de sa nièce Harriet en 1966, sur l’île familiale, le jour où un spectaculaire accident de camion coupa l’île de la terre ferme. Mikael se tâte et puis accepte. Il sera rejoint d’une manière aussi fortuite qu’opportune par une jeune fille étonnante (Lisbeth Salander) au passé que l’on devine terrible, mais qui sait faire valoir des qualités d’enquêtrice à la limite du surnaturel. Au menu des 570 pages : mystère de chambre close au grand air, vieux nazis pervers et tueur en série particulièrement sadique. Bon appétit !
La publicité faite de toute part sur ce petit monstre de librairie (la presse, l’éditeur, les amis !) n’est pas mensongère. Malgré son épaisseur, le pavé est impossible à lâcher. C’est donc une sorte d’exploit qu’a réussi Stieg Larsson peu avant son décès. Malgré une écriture pas particulièrement brillante – mais qui évite à peu près les fautes de goût (quelques scène tombent néanmoins dans de bons gros clichés), la narration est parfaitement menée. La quantité de personnages est, somme toute, très bien maîtrisée, à tel point qu’à aucun moment le lecteur n’a à s’interroger sur qui fait quoi ou qui est qui. Alors quoi, trop facile à lire ? Eh bien oui, d’une certaine manière. Au risque de me faire taxer de pisse-froid voire de peine-à -jouir, ce premier tome, une fois bien digéré, n’a pas laissé chez moi une grosse empreinte. Tout est écrit, détaillé, sans faille. Le résultat est que les personnages n’ont pas vraiment d’épaisseur, ils restent de papier, intégralement dans les phrases de leur auteur. En 570 pages, Larson n’est pas parvenu à aiguiser mon appétit sur les mystères qui les entourent, complètement absorbé que j’étais dans une intrigue qui reste constamment au premier plan. Par ailleurs, Mikael est un type désespérément normal et équilibré ; il n’a jamais vraiment souffert, a toujours été à l’aise financièrement (malgré l’amande colossale dont il a écopé suite à son procès perdu) ; il a des goûts littéraires et musicaux tristement banals ; il mène une vie sentimentale très libre en entretenant – entre autres – une liaison sporadique mais torride avec sa patronne Erika (elle-même mariée, mais son mari, parfaitement au courant, s’en fout), et purge une courte peine de prison avec des petits délinquants en col blanc qui, loin de lui causer du tracas, le reconnaissent naturellement comme une sorte de leader ! Le personnage de Lisbeth Salander, quant à lui, nettement plus intéressant de par les zones d’ombre qu’il véhicule, n’échappe cependant pas au cliché du petit génie – rebelle – écorché vif à la limite de l’autisme et du phénomène de foire qui pointe régulièrement son nez dans la littérature et sur la toile.
Impossible de dire si Larsson a prémédité son coup en formatant son ouvrage. Tous les ingrédients du succès de librairie sont là mais quelque chose me retient de considérer ce livre comme un vulgaire best-seller sur étagère. Peut-être la couleur locale, ou bien ce réel plaisir de lecture, toujours constant des heures durant, qui lui vaut tout de même son petit lot de reconnaissance. Un bon point pour l’auteur : Larsson ne torche pas ses intrigues comme un malpropre ; c’est le pendant positif du reproche que je faisais plus haut. Ce souci de tout dire, de ne rien laisser à la dérive de l’imagination du lecteur trouve à la fin une vocation véritablement rassasiante : le très long épilogue qui raconte comment Mikael prend sa revanche sur le vilain magnat du début reste captivant de bout en bout.
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