Les Bains de Kiraly, premier roman de Jean Mattern, éditeur, a bien failli ne pas voir le jour, son auteur n’osant pas s’octroyer le droit de l’écrire et surtout de le publier, ce qui eût été regrettable pour nous... Sous le ciel anglais, en proie à la mélancolie, Gabriel, le narrateur, déambule dans les rues de Londres, son imagination vagabonde et il évoque des lieux aimés. Un jour, au cours de ses longues pérégrinations, il passe devant la synagogue et s’y réfugie ; comme il n’est pas en règle avec sa conscience, il décide d’y retourner pour Yom Kippour dans l’espoir d’y gagner l’absolution. Puis il égrène ses souvenirs merveilleux qui vont se cristalliser sur le personnage de Laura, sa jeune femme lumineuse, et leur lune de miel improvisée à Amsterdam, au-dessus des canaux sous le ciel changeant peuplé de nuages, "barbes blanches qui volent", et parmi les oeuvres d’art des grands maîtres dont elle se délecte : Rembrandt, Vermeer... Laura est éprise de beauté, curieuse de l’environnement, très sensible, légère et gaie : "Je riais avec elle. J’étais enfin sorti de la salle d’attente de ma propre vie"... Gabriel est éperdument amoureux, pour lui Laura symbolise le bonheur absolu : "cette femme pour qui il n’existait rien de plus important que de raconter des histoires d’ogres volant dans le ciel, était un miracle, mon miracle à moi.". Alors qu’il contemplait le tableau de Rembrandt intitulé "Jérémie pleurant la destruction de Jérusalem", une émotion intense l’étreint et son enfance douloureuse resurgit. Laura remarque son trouble mais, pleine de tact, ne dit rien. Le seul rempart du narrateur, c’est la solitude... Sur les racines de sa famille, il connaît peu de choses. De leur pays d’origine, ses parents ne parlent jamais, ils vivent maintenant en France. A l’âge de dix ans, Gabriel a vécu un drame inoubliable : en Champagne, sa soeur aînée a été fauchée par un automobiliste en état d’ivresse et ses parents se sont murés dans leur deuil. Après des études brillantes, "il ingurgita les langues étrangères" puis il devint traducteur. Quand Laura lui annonce qu’elle attend un enfant, malgré sa joie intérieure, il prend la fuite, incapable d’assumer son lourd passé. La seule grammaire qu’il possède est cette règle unique, tirée d’un verset biblique énoncé par son père : "Dieu a donné, Dieu a repris" : "J’ai quitté Laura parce que ces six mots ne me permettent pas de vivre, d’être un père pour notre enfant ni un mari pour elle" ; elle mérite mieux que ses silences et ses mensonges... "Je venais de comprendre que j’avais donné la vie, cette chose impensable : ma semence s’était transformée en un début d’existence humaine.". Gabriel, être fragile et sentimental, hanté par la mort, ne parvient pas à s’affranchir du passé et à mettre en mots sa douleur insurmontable. Et pourtant, il comprend aujourd’hui "que la peine et le chagrin peuvent être offerts à une personne aimée, comme le plus beau des cadeaux.". Il a longtemps pensé que les mots étaient insuffisants pour traduire son désarroi existentiel - chaque langue a une grammaire différente - mais peu à peu, il sent qu’il lui faut trouver des mots nouveaux, à lui, et les apprivoiser pour aller au bout du chemin. Insensiblement, son "atelier d’écriture" se met en place : pour se libérer, il doit s’inventer un passé cohérent, et s’imaginer un futur. Parallèlement, profitant de sa présence à Budapest pour assister à un congrès sur Thomas Mann, il se consacre à la recherche de ses origines. "Le temps ne résout rien, il creuse, il aggrave, il accentue.". Avec Les bains de Kiraly, Jean Mattern signe un très beau roman, dense, authentique, très attachant et vibrant d’émotion, et son style raffiné, musical et poétique nous séduit.
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