"Le village de l’Allemand ou le Journal des frères Schiller", cinquième roman de l’écrivain algérien, Boualem Sansal, édité en 2008 chez Gallimard, a reçu le Grand Prix RTL-LIRE, le Grand Prix de la Francophonie et le Grand Prix SGDL roman. Dans ce livre, l’auteur n’a pas peur des mots et choisit en toute liberté de s’attaquer à l’histoire officielle de son pays, histoire qui, selon lui, ne rend pas compte de toutes les dérives actuelles, passe sous silence la Shoa, les attitudes négationnistes émergentes et le terrorisme croissant - qui a fait 200000 victimes depuis 1992, dernier attentat en date du 9 juin 2008, à Lakdania où deux bombes ont explosé (bilan, 13 morts, le cinquième attentat en 5 jours), vague de violence difficile à endiguer -.... Le sujet de ce roman est né d’une histoire vraie. Autour des années 80, en service commandé dans la région de Sétif, Boualem tombe sur un curieux village, Aïn Deb, qui n’a rien d’un douar ; renseignements pris, il s’agit du "Village de l’Allemand" qui a été dirigé par Hans Schiller, ancien officier SS ayant fui l’Allemagne après la débâcle nazie, puis bourlingué à travers l’Europe, la Turquie et l’Egypte ; de là , il fut mandaté en Algérie comme expert auprès de l’ALN, naturalisé algérien, et il se convertit à l’Islam. C’est alors que commence la fiction. Le moudjahid épouse la très belle Aïcha, la fille du cheikh du village, qui lui donne deux fils, les frères Schiller ; à l’adolescence, les garçons seront tour à tour envoyés en France, dans la banlieue parisienne, pour y parfaire leur formation intellectuelle, chez Tonton Ali, "brave homme au coeur gros comme un camion.". L’aîné, Rachel, réussira brillamment ses études tandis que le puîné, Malrich, de 14 ans plus jeune, traînera dans la cité. Une nuit, bizarrement, Rachel se suicide dans son garage ; il a laissé son journal qui tombe entre les mains de Malrich. Terribles nouvelles : le 24 avril 1994, les habitants d’Aïn Deb ont été massacrés par le GIA. A l’insu de ses proches, Rachel s’est rendu sur la tombe de ses parents puis dans sa maison natale où il découvre une "petite valise pelée... qui contient les archives de papa" et apprend avec horreur l’ignoble vérité : leur père est un criminel nazi qui a échappé à la sanction de la Justice. Désespéré, Rachel ne s’en remettra pas. Malrich, effondré, en proie à la révolte, commence lui aussi d’écrire son journal. Le roman, d’une construction narrative originale, se compose ainsi des voix croisées des deux frères où chacun analyse à travers son cheminement, selon sa propre sensibilité, la situation à laquelle il se trouve confronté : le crime absolu. En conclusion, "Le village de l’Allemand" est un livre fort, très noir, poignant, écrit avec courage et talent dans un style remarquable ; cependant on y trouve des descriptions très lyriques, "... Aïn Deb une oasis lumineuse où il faisait bon écouter le vent du Sud et voir danser les libellules pendant que les vieux se rôtissaient au soleil parmi les lézards...", et malgré la gravité du sujet, l’humour est présent et les abondantes métaphores pittoresques sont parfois très drôles : ""les pneus chuintent comme des serpents écrasés" ou sur une photo d’Egypte, le père "sourit du coin de l’oeil à de vieilles momies anglaises qui lui sourient de toutes leurs dents."... Chaque frère s’y exprime parfaitement, dans son registre, et nous fait prendre conscience de la terrible difficulté d’assumer un passé si lourd transmis par le père : "C’est tout un monde qui s’écroule, dit Rachel, on se sent coupable, crasseux, on se dit que quelque part, quelqu’un doit expier...". Le poème de Primo Levi, "Si c’est un homme" résonne au plus profond de nous-mêmes : surtout, ne jamais laisser l’oubli recouvrir le passé. Et la terrible question de Rachel : "Est-on coupable des crimes de ses parents ?" nous interpelle encore longtemps après avoir refermé le livre. Quel est le devenir de l’Humanité ?
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