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Le Bestiaire de Pascal Dessaint

par Jean-Marc Laherrère
Mise en ligne le Décembre 2006 | 997 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Article revu et augmenté publié précédemment dans la revue 813


Quand on dit Pascal Dessaint, on pense Toulouse, rarement bestiaire. Et pourtant les animaux, mythiques, fantasmés, ou bien réels, compagnons fidèles ou adversaires mortels, sont bien présents dans toute son œuvre. On y trouve un chien, un ours, des cochons d’Inde, une pieuvre, une mygale, des escargots, des milans noirs, et, juste de passage, isards, chats, rats, mouches, iguane, cigognes … et même un kangourou. Depuis Mourir n’est peut-être pas la pire des choses, la nature et ses habitants partagent avec les humains le cœur même de ses intrigues.

Commençons par Du bruit sous le silence, le roman où les animaux sont les moins présents, peut-être parce que, l’enquête se déroulant dans le milieu du rugby, la présence des joueurs, belles bêtes, suffit à créer un bestiaire. Deux flics, un toulousain amateur de rugby, et un « Ã©tranger », venu du nord, enquêtent sur la mort du demi de mêlée vedette du Stade Toulousain. Bien qu’ils ne soient pas présents dans le déroulement de l’intrigue, au détour d’une phrase, d’une visite, d’un souvenir, ou d’une blague, les animaux surgissent. Extrait : « Soudain, je pensai à mon frère. Un des plus cruels souvenirs que je gardais de lui concernait justement un chat. Nous traînions du coté de Coudekerque-Branche un samedi après-midi et, dans la cave d’un vieil immeuble, il avait voulu me faire une farce. Il avait aspergé d’essence un beau matou et y avait mis tout bonnement le feu. ». Dans ce roman pourtant peu propice à la présence de bêtes exotiques, Pascal arrive même à mettre en scène … un kangourou : « Donc ils matent le kangourou, ils sont toujours dans la bagnole, y se sont pas arrêtés de rouler, quand soudain, bon Dieu ! y n’en croient pas leurs yeux, voilà que le kangourou leur fonce dessus ! », un kangourou qui finira par piquer le blouson d’un des protagonistes.

Mis à part ce roman, les animaux, soit sont au centre de l’intrigue, moteur réel ou imaginaire des drames à venir, soit font partie du décor, parce que les personnages les aiment, les observent, ou les utilisent.

Le Poulpe de Pascal Dessaint, Les pis rennais, se déroule dans une vallée de l’Ariège. Jean-Baptiste y est apparemment tué par un ours : « On l’a retrouvé déchiqueté à deux pas de sa porte, une paluche immense semble lui avoir écrabouillé la tête, il y avait de la cervelle sur deux mètres à la ronde, sa mère ne l’aurait pas reconnu, et ne le reconnaîtra pas. Seul un ours a pu faire un truc pareil … ». Le Poulpe part donc enquêter en Ariège, dans le Couserans, et même s’il a de forts doutes sur l’identité du meurtrier, ses discussions avec les locaux tournent autour de l’ours, sa disparition et l’utilisation qu’en faisaient les ariégeois : « On a tué les derniers dans les années cinquante, à en croire certains … Dire que les ariégeois exerçaient autrefois leur talent de montreur d’ours dans le monde entier. », et sur sa nouvelle implantation dans les Pyrénées.
Et puis comme Gabriel a l’occasion de marcher dans la montagne, et de discuter avec les locaux, le lecteur croise des isards, des chevaux de Mérens, des chocards, des vautours, et même des bouquetins. Pour finalement revenir à l’ours : « Gabriel se leva et s’approcha du cadre, à y coller le nez dessus. L’ours n’était qu’un ours, avec une muselière sur la gueule et un anneau de fer dans la mâchoire supérieure, un chaîne que tenait l’homme à la chemise bouffante ».

Les deux romans les plus noirs de Pascal : Une pieuvre dans la tête et Bouche d’ombre ne font pas exception à la règle :
Le premier annonce la couleur dès le titre, la pieuvre, même fantasmée sera un des personnages important du roman : deux flics, Desbarrats et Méliorat enquêtent sur une série de crimes particulièrement atroces et sanglants. Mais ils se débattent aussi tous les deux avec leur propres problèmes : Desbarrats ne sait pas où il en est de sa vie de couple, et Méliorat vit avec son frère qui croit avoir un pieuvre dans la tête « Dans ces cas-là, il imaginait ses yeux au bout de longs tentacules. […] Des tentacules rétractiles, comme les antennes d’un escargot. […] Mais il avait beau se tambouriner le caillou, la pieuvre ne se réveillait pas. ». Alors, pour amener un peu de joie dans sa vie, pour le voir sourire une fois, il lui en offre une magnifique : « Elle était énorme, rose avec des yeux bleu outremer magnifiques et de longs tentacules qui couvraient les autres peluches. […] Et il l’a prise dans ses bras, l’a regardée un moment bien droit dans les yeux puis l’a pressée contre son ventre. – Tu crois qu’elles vont s’entendre ? il a fait. ». Mais la pieuvre n’est pas le seul animal essentiel de ce roman. C’est un oiseau, un rapace, le milan noir qui va créer un lien ténu, impalpable, entre l’enquêteur et la tueuse : « Le milan planait au-dessus du Ramier. A l’œil nu, Desbarrats observa son élégante silhouette s’inscrire dans le ciel, tracer des cercles et des spirales. […] Bien sûr, tout comme Desbarrats, elle regardait le milan. Bien sûr, il pouvait lui concéder une certaine allure. Mais de là à en rester comme deux ronds de flan, non ! Et que Desbarrats ne vienne pas lui faire croire que ce foutu rapace avait déposé cette créature sur le trottoir, […] Un moment, le rapace avait tourné autour d’elle, du moins il lui avait semblé. C’est son sac qu’il convoitait, de ça elle était sûre. ». La pieuvre et le milan, deux animaux au centre de l’intrigue, qui obnubilent les deux flics, et finiront par causer leur perte.

Bouche d’ombre, commence avec un clin d’œil au précédent roman, et à sa pieuvre : « Le seul gars avec qui je communiquais encore avait fondu plusieurs fusibles. On l’appelait Octopussy, pour la simple raison qu’il se promenait la journée durant avec une pieuvre en peluche ». Mais c’est la mygale qui est au centre de ce roman. Simon, un gars paumé, à la rue, est embauché pour un travail bizarre, entre chauffeur, garde du corps et confident par Daniel, et sa sÅ“ur Elvire. Daniel est un garçon étrange et inquiétant, qui a ramené chez lui une mygale : « Une dizaine de centimètres de longueur, une envergure de vingt-cinq, un poids d’une centaine de grammes, la théraphosa leblondi est une mygale dont la beauté n’a d’égale que la répulsion qu’elle inspire. » Une mygale qui n’est pas seulement une bête, mais aussi un mythe, venu de l’antiquité, le mythe d’Arachné, celle qui avait défié les Dieux, et dû subir la colère d’Athéna qui la transforma en araignée monstrueuse. Autour de ce mythe, autour des relations incestueuses entre Daniel et Elvire, Pascal tisse sa toile empoisonnée, et revient toujours à mygale : « Pour l’engrosser, la mâle perfore l’abdomen de la femelle, mais elle, elle continue à muer une fois la maturité sexuelle atteinte, si bien qu’elle redevient vierge après chaque rapport … Pour moi, tu constituerais un attrait supplémentaire, Elvire, si tu étais une mygale … ». Au détour de ce cauchemar, on croise aussi des rats, des mouches drosophiles … Et alors qu’au dehors des homosexuels sont retrouvés égorgés au petit matin, Simon s’englue comme une pauvre mouche dans la toile de Daniel et Elvire. Bien entendu, la mygale aura un rôle dans le dénouement : « Mon cÅ“ur s’est soulevé dans ma poitrine, une sueur froide s’est mise à dégouliner dans mon cou, j’ai retenu mon souffle. Une araignée, guère moins grosse que mon poing, agitait ses longues pattes velues dans sa toison pubienne, elle en avait la couleur, le soyeux, elle s’y confondait, elle semblait en sortir, on eût dit qu’Elvire venait de la mettre au monde. »

Autre style : la trilogie consacrée à Emile. Et là encore, les animaux sont toujours présents bien que moins indispensables à l’intrigue, pour la bonne raison que l’intrigue y est aussi beaucoup moins importante. Chaque ouvrage a ses animaux emblématiques, et chacun y a son rôle, souvent cocasse, parfois dramatique.

La vie n’est pas une punition, premier volume de la série, voit Emile se débattre dans ses problèmes de cÅ“ur, et d’argent. Il y fait la rencontre d’un doux allumé, François qui vit dans un vieil immeuble, dans un appartement quasi inaccessible. Dans cet appartement, il élève des cobayes : « François a concentrée son existence ici. […] Dans les autres pièces, il a ses cochons d’Inde, il en naît tous les jours. Il y a quelques semaines, il a fait le recensement, ils étaient 3256. ». Chez lui, les cochons d’Inde sont partout, il en a sur lui, dans ses vêtements, sur la table, dans les chambres … et ils ont tous un nom : « Dans chacune des deux poches, à hauteur de son ventre, un cochon d’Inde était confortablement installé, les deux pattes sur le rebord de l’ourlet, à nous zyeuter en remuant les incisives. - Nestor et Burma, il a dit. ». Ces cochons d’Inde il les aime, bien sûr, mais c’est aussi son gagne-pain, un gagne-pain des plus inédit, que nous ne révélerons pas ici. Pour finir, ces cochons d’Inde ont un rôle dans le hold-up calamiteux qui conclue le roman : « Et il se mit à pleuvoir des cochons d’Inde, des centaines de boules de poils couinantes, et sous l’effet du miroir ils étaient plus nombreux encore. » La suite ? Lisez le roman.

A trop courber l’échine, le plus drôle de la série. Emile devient le sosie d’un auteur à succès. Un auteur à succès qui a bien des ennuis, entre autres un cinglé qui semble vouloir sa peau. Un auteur à succès qui va se révéler être un beau salopard. Et revoilà François, échappé de prison, et encore plus allumé que dans le précédent roman. Il se prend maintenant d’amitié pour … « Des petits-gris helex aspersa, tu vois, celui-là est de forme globoïde … L’escargot qu’il me désignait du doigt était en effet très rond, ». Et avec ses nouveaux petits amis, il va totalement finir de péter les plombs : « François avait opéré le téléviseur, il en avait extirpé tous les circuits intégrés, il ne restait plus que le cadre et l’écran où s’étaient collés six escargots, […] C’est quoi comme film ? je lui ai demandé. –Les escargots de la colère … - Dis tu ne veux pas monter le son ? ». « L’escargot a eu droit à un enterrement de première classe. J’ai fait le sacrifice d’une boîte de thé. François l’a remplie de terre et a fabriqué une sorte de croix avec des allumettes. ». Mais pour Emile, comme pour son auteur, rien de plus sacré que l’amitié, et il accompagne François jusqu’au bout de son délire, jusqu’à une fin digne de cet original fondu : « François s’en était enduit tout le corps et ses escargots s’étaient collés à lui, à le paralyser, à l’asphyxier. » A la fin du roman, apparaît un personnage important du roman suivant : Tati. Tati était un clodo de la place des Carmes, un pote d’Emile. Et Tati est mort, mais il continue à apparaître à Emile, à lui donner des conseils, à l’engueuler. Jusqu’au jour où il disparaît définitivement sauf que : « J’ai regardé autour de moi. Ca venait de l’entrée des halles, j’en étais à peu près sûr. Il y avait là, dans un recoin, une vieille couverture étendue par terre et, dessus, un chiot qui remuait la queue. […] Un chien avec une auréole, je n’avais jamais vu ça … ». Et voilà donc Tati, réincarné en chien, prêt pour de nouvelles aventures.

On y va tout droit, dernier volume de la série (pour l’instant ?) Tati a grandi, c’est devenu : « un chien énorme, particulièrement moche sous tous rapports. […] Tati avait en effet du singe pour la malice, de l’hippopotame pour l’arrière-train, et du chat angora pour le pelage. » Emile et Tati se baladent, flânent, regardent les goélands tourner au-dessus de Garonne. Jusqu’à ce que Tati disparaisse, et que Mary, la fille de son pote Franck, vienne l’appeler au secours. Emile va devoir sortir de sa torpeur, de son blues, partir à la recherche de Tati, et comprendre ce qui est arrivé à Mary. Il finira par tomber sur un trafic nauséabond de cassettes vaguement porno, où des jeunes filles plus ou moins déshabillées se font filmer en train de zigouiller des bestioles, de préférence gentilles et inoffensives, des lapins, des agneaux. La seule chose qui permettra au taré qui filme ces saloperies de survivre à la confrontation avec Emile, c’est qu’heureusement il ne s’en est pas pris à Tati.

Le roman suivant Mourir n’est peut-être pas la pire des choses entame une série consacrée à la nature, véritable plaidoyer contre notre inconscience, et la façon dont nous la détruisons dans l’indifférence la plus totale. Dans ce roman, ça vole, la rampe, ça saute, ça grouille de partout. Premier invité : « - Il a peut-être cent ans ! Je ne sais pas ! Est-ce qu’on peut savoir avec ces bêtes-là ? Guidé par le soleil qui entrait à flots par la fenêtre, l’iguane se mit à remonter lentement sa branche. ». Mais ce n’est que le premier d’une longue série. La visite du zoo peut commencer : « Toujours accroupi, Bonobo fit un pas sur la droite, balançant les bras, affecta un attitude dubitative puis se gratta le crâne en avançant vers elle. […] Bonobo sourit comme le font les singes, avançant fortement les lèvres, se tapant sur la poitrine. ». Malheureusement, une bonne partie des animaux de ce bestiaires sont en grand danger, ou déjà décimés : « Directement victimes de tueries, quatre-vingt-cinq pour cent des biches, lièvres et chamois avaient disparus. […] Et qu’était-il advenu des centaines d’aigles, des milliers de lynx, des centaines de milliers de blaireaux, de martres, de loutres ? ». Victimes également de la connerie des hommes, et de leur propension à détruire le moindre espace un peu sauvage pour y construire une saloperie de supermarché : les grenouilles : « Il nous faut coûte que coûte sauver les grenouilles, enchaîna Jérônime. – Il faut les empêcher de couler le béton sur les grenouilles ». De cette évidence découlera l’expédition de sauvetage « La grenouille s’est élancée et, après avoir heurté une boîte de conserve, s’est retrouvée sur le dos à nager dans le vide. D’un geste aussi sûr que dérisoire, Viola l’a alors attrapée pour la mettre dans son seau. ». Heureusement, il reste quelques moments heureux, et la rencontre avec les oiseaux, innombrables du roman. Impossible de les citer tous, mouettes, gravelots, alouettes, poule d’eau, foulques, aigrettes, tadornes de Belon, busard, coqs, aigle à tête blanche, buse, huppe … Avec une attention particulière pour « je salivai, le comptai et recomptai, cinquante, soixante, soixante-sept cigognes ! […] Les cigognes tournoyèrent encore ensemble au-dessus des ruines et puis se séparèrent. ».

Une partie du roman suivant, Loin des humains, se déroule dans le Pyrénées. Pascal Dessaint ne pouvait manquer une description d’un des seigneurs de ces montagnes : « Ils étaient une douzaine au sol, d’autres tournoyaient dans le ciel, mais un seul festoyait. Son cou déplumé était rouge carmin. Il s’enfonçait dans les épaisseurs du cadavre et en extirpait des viscères pourrissants. Les autres vautours attendaient qu’il termine. » Le reste de l’enquête se déroule à Toulouse, autour de la mort du frère d’un spécialiste des serpents. Ceux-ci sont logiquement à l’honneur, dans le vivarium du personnage où se côtoient de nombreuses espèces plus ou moins mortelles, mais également, et c’est plus surprenant, en pleine ville : « Dans les optiques, le serpent paraissait énorme. Il se fondait en effet très bien dans le décor. […] Sa robe était sombre et comme parsemée de tirets et de virgules jaunes […] Une couleuvre verte et jaune. Il y en a tout le long du chemin de fer. Ca vous étonne, hein ? Des serpents aussi gros au beau milieu de la ville ! »

Cruelles natures, le troisième ouvrage de la série consacrée à la nature quitte Toulouse et le personnage récurrent de Félix Dutrey (le flic des deux ouvrages précédents), pour la Brenne, le pays des mille étangs. Les animaux sont présents dès la première phase : « Une tortue traversait la route. ». Mais ce sont ensuite les oiseaux qui ont la vedette. La Brenne est leur paradis, et le personnage central, écologue, profite de l’aubaine. Rouges-queues, corneilles, hirondelles, hérons cendrés, fauvettes grises, guêpiers, pies-grièches écorcheurs se succèdent au fil des pages. Comme l’indique le titre la nature peut être cruelle : « Une bande de moineaux pépiait dans la poussière. Et soudain un oiseau plus gros a surgi des arbres, comme de nulle part, et a fondu sur elle. J’ai d’abord cru à un faucon, mais il s’agissait d’un geai. Il n’y avait aucun doute possible. La lumière a accroché les taches bleues et blanches de ses ailes. Le geai a attrapé un des moineaux et a roulé avec lui dans la poussière, puis il l’a tué rageusement, en trois coups de becs alors qu’un seul aurait suffi. ». Et ce n’est qu’un parmi d’autres exemples de comportement animal en apparence aberrant qui sont partie prenante de l’intrigue. Mais je n’en dirai pas plus pour ne pas déflorer le sujet.

Parions que les romans à venir enrichiront ce bestiaire déjà impressionnant.

Bibliographie :

- Les pis rennais, Baleine, Poulpe (14), 1996.
- Une pieuvre dans la tête, Rivages, Noir (363), 1994.
- Bouche d’ombre, Rivages, Noir (255), 1996.
- Du bruit sous le silence, Rivages, Noir (312), 1998.
- La vie n’est pas une punition, Rivages, Noir (224), 1995.
- A trop courber l’échine, Rivages, Noir (280), 1997.
- On y va tout droit, Rivages, Noir (382), 2001.
- Mourir n’est peut-être pas la pire des choses, Rivages, thriller, 2003.
- Loin des humains, Rivages, thriller, 2005.
- Cruelles natures, Rivages, thriller, 2007.


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