Mystic, Georgie, fait partie de ces petites agglomérations américaines qui semblent évoluer en marge de la civilisation. Certes, il y a un collège, des tournois de football et un staff de majorettes. Que la majorette en chef soit une dévergondée de première à la botte du capitaine de l’équipe de foot n’a rien de bien surprenant. Il y a quelques années, il s’agissait de Berenice et Joe Lon ; aujourd’hui, la tradition se perpétue avec Candy et Willard. Mais s’il est une tradition qui semble prendre toujours plus d’ampleur à Mystic d’une année sur l’autre, c’est la foire aux serpents. Cette année, ce sont des milliers de frappés du reptile qui sont attendus à Mystic ; des centaines de caravanes vont venir se stocker sur le terrain vague habité par Joe Lon, en caravane lui aussi avec femme et enfants.
A la suite de son père Joe Lon senior, Joe Lon exploite le troquet du coin. Joe Lon senior se concentre à présent sur son écurie de pit-bulls et l’organisation de combats. Dans sa grande baraque il y a encore sa fille Beeder, la soeur de Joe Lon junior devenue folle après le décès de sa mère dans des conditions épouvantables. La foire aux serpents se prépare et Joe Lon a plein de boulot.
Encore un roman terrible de l’enfant terrible de la littérature américaine moderne. Bien que daté de 1976, ce texte éprouvant n’a pas pris une ride. Cette foire aux serpents est l’occasion pour Crews de dresser le portrait d’un jeune homme handicapé de l’affect : encore un être de contraste extrême, d’un parfait aspect physique mais d’un psychisme ravagé par les terribles événements déclenchés par son taré de paternel. "Il ne savait pas ce qu’était l’amour. Il ne savait pas à quoi ça servait. Mais il savait qu’il se le coltinait partout où il allait, c’était une scabreuse tache de pourriture, de contagion, qu’on ne pouvait pas guérir. Que la rage ne guérissait pas. Que l’indulgence ne faisait qu’empirer, attiser, développer comme un cancer. Et ça avait fichu sa vie en l’air." Joe Lon aurait pu être un parfait psychopathe totalement privé d’empathie, mais non, il y a en lui ce germe d’humanité qui ne peut pas se développer et qui, paradoxalement, empoisonne sa vie de tourments insolubles. Son traumatisme est une montagne insurmontable, son humanité ne s’exprime que sous la forme d’une haine viscérale dont il a lui-même une peur bleue, mais qui finira quand même par prendre le dessus.
Encore un chef d’oeuvre magistral et bouleversant malgré sa relative brièveté, à lire juste après la malédiction du gitan (qu’attend donc Gallimard pour le rééditer ?). Traduction très correcte de Nicolas Richard (malgré quelques rares erreurs et approximations qu’une bonne relecture de l’éditeur aurait pu éradiquer...).
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