Eric Fottorino, directeur du journal Le monde, est aussi l’auteur d’une oeuvre de romancier commencée dès 1991. Outre quelques essais comme "Le festin de la terre" (1998, meilleur livre d’économie), il a publié une dizaine de romans bien accueillis par la critique. Citons notamment "Coeur d’Afrique"(1997, Prix Amerigo Vespucci), "Un territoire fragile"(2000,Prix Europe 1 et Prix des Bibliothécaires), "Je pars demain"(2001, Prix Louis Nucera), "Caresse rouge"(2004, Prix François Mauriac de l’Académie française), "Korsakov"(2004, Prix du Roman France Télévisions, Prix des libraires, Prix Nice Baie des anges 2005) et "Baisers de cinéma" (2007, Prix Femina).
Dans son nouveau livre publié chez Gallimard, "L’homme qui m’aimait tout bas", très beau titre empreint de douceur, Eric Fottorino rend un vibrant hommage à Michel, son père, qui vient de mettre fin à ses jours. "Le 11 mars 2008, dans un quartier nord de La Rochelle, mon père s’est tué d’un coup de carabine". Ainsi commence cet ouvrage bouleversant.
Le lendemain, Eric a reçu une lettre de lui, "incroyable de retenue et de lucidité" et il s’interroge sur les raisons qui ont pu motiver son suicide, démarche qui, à priori, n’est pas évidente car, toute vie présente des zones d’ombre et de clarté.
Qui était son père ? un kinésithérapeute - c’est "l’accordeur des corps" d’"Un territoire fragile" - , originaire de Tunisie dont il gardait la nostalgie, un grand sportif, bel homme au teint mat, aux yeux d’un noir profond, dégageant un charme naturel, préférant les gestes, les attitudes ou le regard aux mots, un homme au grand coeur, celui qui rassure, soigne et protège. Sa qualité primordiale : la générosité. Un jour enneigé de 1970, il devient le père qu’Eric n’avait pas - il lui a tout donné à commencer par son nom - , Eric "avait gagné un père quand Michel épousa sa mère, alors qu’il avait 9 ans, lui offrant par amour son nom et l’incommensurable pouvoir de l’appeler papa." ; son chagrin est insubmersible et il pleure "comme pleurent les grottes ; à l’intérieur".
L’auteur compare son père à celui de Paul Auster qui, dans "L’invention de la solitude", le raconte - "le mien, la mort d’un homme seul et absent de lui-même..." - , et, à l’instar de cet écrivain, il éprouve "un intense et irrépressible besoin d’écrire". L’écriture serait le seul moyen de recommencer à lui parler. Sans attendre, il écrit une lettre émouvante à ce père qui est tout pour lui, qui lui a transmis sa joie de vivre, sa force de caractère, son amour du foot et du vélo - Tendresse muette qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre pendant leurs courses communes, "moi derrière ou devant, jamais je crois, on ne s’est tant aimés que dans ces silences complices" - , ses histoires ensoleillées et l’irrésistible attrait pour sa Terre natale. "Ni tombeau, ni berceau", il lui adresse "un monument de papier en bric à brac" : "Si je ne fais pas quelque chose, vite, sa vie entière va disparaître avec lui"...
"L’homme qui m’aimait tout bas" est un livre dense, émouvant, simple et très beau, né de la douleur que l’auteur a insensiblement apprivoisée. Ecriture pudique, pleine de retenue, sans pathos, épousant étroitement la personnalité de son père si discret et débordant d’humanité. Michel a choisi de basculer dans la nuit et son fils respecte sa liberté. Par-delà le néant, nos morts nous accompagnent mais le père d’Eric Fottorino, par surcroît, vivra toujours par la magie de la littérature.
Extrait : "Tu m’aimais tout bas, sans effusion, comme on murmure pour ne pas oublier l’ordre des choses. Tu m’aimais tout bas sans le dire, sans éprouver le besoin d’élever la voix. C’était si fort - la force de l’évidence - que tu ne l’aurais pas crié sur les toits...".
Livre vivement conseillé par Yvette Bierry
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