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Enquête sur les lecteurs de roman policier "grand breton"

Seul le silence Les Disparus de Dublin Tout est sous contrôle Poussière tu seras L’Empreinte des amants Vendetta Amis, amants, chocolat La Trilogie berlinoise Skin De chair et de sang Tonton Clarinette Club Jeux d’enfants Tonton clarinette L’homme de l’ombre

Une enquête sur le roman policier britannique pour définir ce que serait « The english touch » est-ce bien raisonnable ? Non, et je l’ai su très vite. Le premier jour de l’enquête, je recevais déjà ce message plein de bon sens : « Je ne sais s’il faut circonscrire un genre ou un courant littéraire (dans le domaine policier comme dans tout autre de la littérature) à une zone géographique. Chaque auteur a sa spécificité, ses références et son style d’écriture. »
A moins de tomber dans des généralités du type « le polar grand breton est marqué par son climat au propre comme au figuré. La mentalité anglaise se démarque des autres par son isolement géographique qui en fait des réflexions moins continentales et un jugement qui frise parfois le nonsense, tout en conservant le flegme typiquement british et une mentalité parfois trop réservée. »

Du sang, des larmes, des perversions, tous les vices cachée

Heureusement, dans mes archives, j’ai retrouvé un article de Michel Grisola qui écrivait dans l’Express du 27-06-2002 à propos de Ruth Rendell, analyse qui pourrait s’appliquer à beaucoup d’autres romanciers de ce côté de la manche. « Ses romans sont de grandes maisons à plusieurs étages. Leur architecture est la sophistication même : on y trouve des escaliers symboliques aux tapis couverts de sang, de la pénombre pour les âmes noires, un laboratoire consacré aux gènes du mal, des passages secrets directement reliés à des traumatismes d’enfance et, au grenier, des placards suffisamment larges pour accueillir, chacun, plus d’un cadavre. »

« Du sang, des larmes, des perversions, tous les vices cachées que les riches peuvent se permettre... » , ce sont les termes qu’utilisent Jean-Marc Laherrère en fin d’une chronique, non d’un roman psychologique mais d’un chef d’oeuvre maintes fois cités par les internautes, J’étais Dora Suarez de Robin Cook.
« S’il est vrai que parfois j’entre en désespoir (et c’est vrai), écrit Robin Cook, c’est le défi du roman noir tel que je le vois. Je peuple mes livres de gens gaspillés qui ne comprennent pas pourquoi ils doivent descendre la pente sans même une plainte. Mes livres sont pleins de gens qui, sachant qu’ils ont été abandonnés par la société, la quittent d’une façon si honteuse pour elle qu’elle ne fait jamais mention d’eux. »

C’est l’équivalent britannique du bandage de pieds

A la veine historique, au noir d’un David Peace, je pointerai aussi le côté barré que cultivent très bien les auteurs anglais. Kate Branigan, personnage récurrent de Val McDermid, explique pourquoi elle est si petite ainsi : « Mon père travaille pour Rover, ce qui explique que j’ai passé toute mon enfance à l’arrière d’une mini. Pas étonnant que je fasse moins d’1,60 m. C’est l’équivalent britannique du bandage de pieds. »

Aussi je conclurai avant de vous laisser la parole que depuis Agatha Christie, le polar anglais n’aurait pas fondamentalement changé. « Tandis que Mis Marple sirote un bon thé bien chaud, Kate carbure au café extra-fort. La vénérable Marple se pâme pour la cuisine anglaise et notamment sa pâtisserie, Kate dévore des barquettes de plats cuisinés chinois. L’illustre Marple résout ses enquêtes grâce à son esprit de déduction et sa connaissance de la psychologie humaine, la moderne Kate utilise son carnet d’adresses et se plonge avec délices dans son ordinateur. »

« Légèreté, fluidité, rythme, et la distance si nécessaire au lecteur pour être au coeur même de l’intrigue. »

A la première questions « Quels sont vos auteurs préférés ? », vos réponses sont multiples.

La première à répondre est une femme et elle met à l’honneur John Williams « pour sa façon de parler des femmes, de Cardiff, des prétendus bas-fonds, de l’urbanisation inéluctable ».

Il y a deux auteurs souvent cités :Ian Rankin « pour son style cinématographique » et David Peace « pour son écriture déjantée et différente ; pour la brutalité et en même temps la poésie qui se dégage de ces pages. »
Les classiques ne sont pas oubliés : énigmes, noir et hard boiled confondus. « Mon auteur préféré est Peter Lovesey que le Masque publiait mais qui s’est arrêté on ne sait pourquoi. Peut-être à cause du changement à la tête de cette vénérable institution qui a laissé le "whodunit" pour le noir. Pourquoi ? Pour la qualité et l’originalité des enquêtes, que ce soit dans les Victoriens, ou les "modernes" avec le flic de Bath : Peter Diamond. Parce qu’il a écrit "Un flic et des limiers" qui concilie avec brio le polar "d’aujourd’hui" au meurtre en chambre close : un vrai bijou. Il y a bien sûr Agatha Christie pour au moins deux romans : le meurtre de Roger Ackroyd et 10 petits nègres pour leur subtilité. Anthony Morton pour sa série Le Baron : élégance, décontraction, un Arsène Lupin so british ! J’allais oublier James Hadley Chase ! Des romans "noirs", "durs". Des intrigues solides. Mon préféré : "Une manche et la belle" : du suspens de haut niveau. »

« Évidemment, Robin Cook, le vrai, celui qui dans son pays se faisait appeler Derek Raymond, et dont le J’étais Dora Suarez demeure un des sommets de la littérature noire azimutée. Ted lewis, aussi, pour sa noirceur sans rédemption possible. »

Et laissons la parole à deux passionnés.

« John Harvey et Graham Hurley : Le procédural anglais haut de gamme. Des personnages superbement construits, des intrigues qui tiennent la route, une description indispensable de la société anglaise dans toutes ses composantes. Ken Bruen, autant pour sa série Jack Taylor, noire sombre, pleine de références littéraires avec Jack, archétype du privé auto-destructeur comme on les aime, que pour les R&B pour leur humour déjanté. Colin Bateman, humour toujours. Adrian McKinty, qui a su mélanger Irlande et US à la perfection. Charlie Williams parce qu’il ose tout, et que tout lui réussit. Jake Arnott et sa trilogie, très noire, pour un description sans concession de la société londonienne dans la 2ème moitié du XX°. Ian Rankin et McIlvanney chez les écossais. Et chez les anciens regrettés, Ted Lewis et surtout Robin Cook, maîtres du roman noir anglais. »

« Val McDermid, John Connolly. Entre autres, mais cela tiennent le haut du pavé. J’adore les histoires tordues de Val McDermid son style, absolument aucune page n’est à jeter chez cette auteur. Critique de la société contemporaine, thèmes toujours brûlants, j’adore. John Connolly : ses personnages, ses ambiances me touchent particulièrement, il réussit avec brio à mélanger polar et fantastique. Le lecteur est plongé dans un monde obscur et plein de cauchemars. Il arrive bien à montrer ce qu’est l’humanité dans sa grandeur comme dans sa bassesse. Sans manichéisme, car nous sommes tous habités par nos cauchemars et chacun d’entre nous cache un monstre. »

Le nonsense

Dans le polar anglais, vous appréciez « l’humour acerbe pour "adoucir" la critique », « cette délicieuse façon d’asséner les pires horreurs en gardant son sang froid »

« La distance toute conventionnelle que l’on reproche aux britanniques en fait des critiques acerbes mais parfaitement corrects. Comble de l’élégance, c’est par l’autodérision que ces auteurs épinglent le mieux nos petits travers. » Vous aimez beaucoup car « au-delà de l’intrigue policière, ces romans ont un arrière-plan social, historique ou psychologique qui révèlent un monde ».

A la question « qu’est-ce qui différencie le polar anglais ? », vous distinguez le climat dans tous les sens du terme, les réparties venues d’ailleurs, le style, la permanence de la distanciation, le sens politique, la critique de la société - le procédural anglais est peut-être plus "social" que son collègue américain ... -, et le "nonsense".

Oui, « les livres ne sauveront sans doute pas le monde, écrit Ken Bruen, mais ils nous aident à supporter sa folie, et tant que les gens liront, il y aura un peu d’espoir. »





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