Jusqu’à ce que mort s’ensuive de Roger Martin, fait partie de ces livres que l’on quitte à regret, tant l’envie est forte de continuer le voyage aux côtés de personnages rencontrés sur la ligne des mots.
Rien de bien passionnant, pourtant, dans la biographie apparente de Douglas Bradley, le héros du roman. La vingtaine conquérante, propriétaire d’une Ford Fusion, il fait ses premières armes de manager dans un département de l’empire Coca Cola d’Atlanta où son père règne sur plus de quatre mille employés en livrée rouge et blanche. Ce que nous ignorons encore, c’est que l’histoire de sa famille est bien plus obscure, plus mystérieuse que la formule magique de la boisson gazeuse qui étanche les soifs d’aujourd’hui. Les Bradley font partie de la bonne société noire dans une ville qui demeure le berceau du Klan, ils possèdent d’ailleurs une résidence imposante à Buckhead, dans ce qui fut le secteur réservé du gratin blanc. William Bradley, le père, a franchi tous les obstacles grâce à sa détermination, il a intégré tous les standards du mode de penser américain au point de doubler Georges W. Bush sur sa droite. La seule chose qui oppose le père à son fils, c’est le souhait de ce dernier de rejoindre l’Académie militaire, d’aller combattre en Irak : "Je ne t’ai pas payé des études dans les meilleures écoles privées de l’État pour que tu ailles perdre ton temps, ou la vie, dans un de ces pays arriérés qui haïssent notre culture et notre mode de vie".
Ce ne sont pourtant pas les manoeuvres familiales qui éloigneront Douglas des levers de bannière étoilée sur fond de désert, mais une lettre le déclarant indésirable, "en application du règlement intérieur de l’armée des États-Unis".
Et c’est ce rêve brisé de Douglas, où il se voyait marcher sur les pas de Colin Powell, qui va le précipiter dans un monde d’une violence inouïe, l’obligeant à affronter des combats de mémoire dont les enjeux sont enfouis depuis plus de soixante ans dans les archives américaines, et dans des parcelles perdues, en France, de cimetières US de la Seconde Guerre mondiale.
L’essentiel du roman de Roger Martin se déploie dans cette quête du passé qu’accomplit un Douglas tout d’abord innocent et respectueux des usages, avant d’être conduit, peu à peu, à remettre en cause tout ce qu’on lui a enseigné pour simplement survivre. Il lui faudra apprendre à se défier de ce qu’on lui a donné pour réel, pour intangible, jusqu’aux noms et aux dates portés sur les dalles funéraires de ses ancêtres... Sa vie lui apparaîtra sous la forme d’un théâtre d’ombres avant qu’il ne découvre qu’il existe un autre monde, dont il ne soupçonnait même pas l’existence, et dont il est pourtant issu. Le secret qui pèse sur sa famille a pris naissance après le débarquement en Normandie, le 6 juin 1944, quand le fracas des bombardements et les clameurs de la Libération couvraient les cris des femmes violées. On sait, depuis le « OK Joe » de Louis Guilloux que dans l’armée américaine encore régie par la ségrégation, ces crimes furent essentiellement imputés aux soldats noirs, et l’historienne Alice Kaplan a récemment établi les faits dans son essai « L’Interprète ». Roger Martin y ajoute une énigme d’un autre ordre, la répression sanglante dont fut victime cette « Force Noire », sur le sol américain, avant même le transfert vers l’Europe.
Dans ce parcours de dépossession d’une identité bricolée et de conquête d’une personnalité, Douglas fera une série de rencontres essentielles qui lui permettront d’avancer dans la compréhension de l’Histoire à laquelle il se heurte et aussi de se métamorphoser. Nombre de ceux qu’il approchera seront victimes des Anges de la Mort, des agents d’un de ses rouages secrets de la machine de contrôle, qui ont pour mission de verrouiller le dossier sensible que Douglas tente d’ouvrir. Il y a James Davis, un aumônier qui a accompagné les « pendus innocents du Débarquement » dans leurs derniers instants, Sydney Crookes, une légende du journalisme noir, chroniqueur au Pittsburgh Courier, un déserteur réfugié dans une ferme enneigée des Ardennes belges… Et surtout la famille de Floride d’où se détachent les portraits de femmes décidées, Rosa dont le prénom évoque Rosa Parks, et surtout Angéla, beauté triste à laquelle il est impossible de résister.
Jusqu’à ce que mort s’ensuive nous permet également d’entrevoir une Amérique autre, celle que fut obligé de fuir le cinéaste John Berry, auquel il est rendu hommage, celle de Burt Lancaster, celle de Pete Segger, de Bruce Springsteen, une Amérique de rebelles dont on trouve trace dans d’autres textes comme le Go by Go de Jon A. Jackson, La Mort à grandes guides de John Douglas, Max de Howard Fast, ou Nous avions un rêve de Jack Lamar.
Le roman comme passerelle au-dessus des océans.
Répondre à ce message