Alors que le Seuil édite Flic d’Hollywood, c’est avec plaisir que nous redonnons jour à cet article publié il y a quelques années dans la revue HardBoiled Dicks n° 16, dirigée par Roger Martin.
Ancien sergent dans les services de police de la ville de Los Angeles, Joseph Wambaugh est l’auteur de sept* (2) best-sellers ayant des policiers pour sujet. Ses trois premiers livres, écrits alors qu’il était lui-même policier, sont des récits sérieux, réalistes et honnêtes de ce qui constitue le travail de la police ; le troisième, qui n’est pas un ouvrage de fiction, s’apparente au livre de Truman Capote De sang-froid (1965). Ses livres suivants, écrits après qu’il eut donné sa démission des services de police, continuent à donner une image réaliste du travail des policiers, mais l’auteur confère à ces livres une atmosphère de comédie amère. Chacun des romans de Wambaugh décrit non seulement la procédure qui régit le travail des policiers, mais également le prix que ces hommes doivent payer psychologiquement lorsqu’ils exercent leur métier.
Wambaugh est né dans le quartier Est de Pittsburgh, en Pennsylvanie ; il était fils unique d’une famille de catholiques irlandais. Son père était chef de la police dans une petite localité, avant de travailler dans une aciérie. En 1951, la famille partit pour la Californie ; Wambaugh avait quatorze ans. Trois ans plus tard il s’engagea dans les Marines, restant trente-six mois sous les drapeaux tout en suivant des cours du soir à l’université. Pendant cette période, il épousa celle qui était restée sa petite amie depuis l’école secondaire, Dee Allsup, et le jeune couple s’installa à Ontario, en Californie, jusqu’à ce que Wambaugh fût libéré de ses obligations militaires, en 1957. Il trouva du travail dans une aciérie voisine, Kaiser Steel Mill, et poursuivit ses études à mi-temps, obtenant son diplôme en littérature, "la seule matière dans laquelle j’étais bon", selon ses propres termes. Il comptait devenir professeur d’anglais mais changea d’avis au cours de sa dernière année d’études. Et en fait, en 1960, il entra dans la police de la ville de Los Angeles. Cela ne l’empêcha nullement, néanmoins, de mener à bien ses études universitaires, et par la suite il obtint une licence d’enseignement d’Anglais à l’université de Los Angeles (California State College).
Wambaugh devint membre des forces de police municipale de Los Angeles parce que, prétend-il, il n’avait "rien de mieux à faire". Ainsi qu’il le confia à Steven V. Roberts : "Je cherchais du travail et le salaire était tout à fait convenable. D’autre part, je soupçonne fort que quelque chose m’y incitait, quelque chose qui datait de mon enfance, mon admiration pour l’insigne de mon père et tout ça". Quelles qu’eussent été ses raisons, le travail lui plut.
"Je vivais de façon beaucoup plus intense en étant flic", dit-il. "En une seule nuit j’apprenais parfois des choses qu’aucun homme ne pouvait espérer apprendre en un mois, ou en une année. Sur les gens. Sur moi-même. " Wambaugh avait également un certain nombre de raisons pour se mettre à écrire : "Tous les Irlandais sont des conteurs d’histoires, et tous les diplômés en longue anglaise souhaitent écrire des livres". Plus sérieusement, il ajoute : "Après les émeutes de Watts. alors que la décennie la plus agitée de l’histoire de l’Amérique moderne touchait à sa fin, j’ai ressenti le besoin d’exposer mon point de vue. De dire ce que cela représentait pour des hommes jeunes, des policiers inexpérimentés, de passer à l’âge adulte en étant dans les rues pendant cette Période effrayante et fascinante à la fois". Il s’essaya à écrire des nouvelles qui furent refusées partout où il les envoya. Un rédacteur de l’Atlantic Monthly lui conseilla d’essayer d’écrire un roman : encouragé, il rédigea Les Nouveaux Centurions (The New Centurions - 1971).
Ce roman décrit la carrière de trois policiers de Los Angeles, Sergio Duran, Gus Plebesly et Roy Fehler, depuis leur entrée à l’école de police en 1960 jusqu’aux émeutes de Watts en 1965. Divisant son livre en six grandes parties couvrant chacune une année, Wambaugh utilise des chapitres courts pour indiquer de quelle façon chacun de ses trois policiers évolue et mûrit à la suite des expériences auxquelles il se trouve confronté dans la rue. Le caractère épisodique de cette construction permet par ailleurs à Wambaugh de concentrer son attention sur différents aspects de la procédure policière : par exemple, en affectant Gus à la brigade des mineurs et Roy à celle des moeurs, il peut témoigner de la manière dont on travaille dans ces deux secteurs. Le livre s’achève lorsque les trois hommes se retrouvent brièvement pendant les émeutes de Watts, qui symbolisent l’anarchie sauvage remettant en cause l’ordre social que ces nouveaux centurions pensent représenter. Ce roman devint la sélection du Club du Livre du Mois, et demeura pendant huit mois sur les listes des best-sellers. George C. Scott et Stacy Keach furent les vedettes de la version cinématographique. Selon le magazine Time, ce livre fut à l’origine du déferlement des histoires policières des années soixante-dix. Il fut en tout cas à l’origine de la série télévisée Police Story pour laquelle Wambaugh fut engagé comme conseiller technique.
Ce premier succès fut suivi de The Blue Knight (1972), qui décrit trois journées de la vie de Bumper Morgan, un policier approchant de la retraite après vingt années passées dans la police locale. Bumper est un être humain faillible : il est corpulent, grossier et obstiné, et fait ce métier depuis si longtemps qu’il croit désormais être la loi. Il croit également que le système légal entrave et dénature la justice ; par conséquent, il "aide la loi" de telle sorte que les criminels ne puissent pas échapper à leur châtiment. Le livre est une étude efficace de la façon dont la procédure policière peut changer les hommes chargés de l’appliquer et leur faire commettre des abus. Wambaugh, néanmoins, parvient à faire de Bumper un personnage sympathique en dépit de ses fautes. Le roman prouve, peut-être de manière un peu inattendue, que l’auteur est capable de construire des personnages ayant une réelle profondeur psychologique, qu’il demeure extrêmement conscient de leurs faiblesses et qu’il en connaît les raisons. Best-seller lui aussi, ce roman fut d’abord adapté pour une "mini-série" télévisée avec William Holden dans le rôle principal, puis pour une série à part entière avec George Kennedy en tête de distribution.
Ces romans "d’apprentissage" une fois écrits, Wambaugh s’attela à l’histoire qui l’avait incité à devenir écrivain, celle du kidnapping de deux de ses collègues policiers de Los Angeles, Ian Campbell et Karl Hettinger, qui furent emmenés dans un champ d’oignons où Campbell fut assassiné tandis que Hettinger parvenait à s’enfuir. L’histoire ne fut pas facile à raconter et, afin de parvenir à l’achever, il demanda un congé de six mois, reprenant ses fonctions de policier en 1973 après avoir mis le point final à Le Mort et le survivant (The Onion Field - 1973), Le livre raconte l’histoire authentique de quatre hommes, deux policiers et deux criminels. La première partie de l’ouvrage expose leurs vies jusqu’à la soirée du 9 mars 1963 : ce jour-là , Hettinger et Campbell contraignirent Gregory Powell et Jimmy Smith, qui sillonnaient les rues à la recherche d’un magasin de vin et spiritueux à braquer, à garer leur voiture. Powell et Smith prirent les policiers par surprise et se rendirent maîtres d’eux ; ils les obligèrent à conduire )jusqu’à un champ d’oignons situé près de Bakersfield et là , abattirent Campbell de cinq balles tandis que Hettinger profitait de l’obscurité pour prendre la fuite. La seconde partie du livre décrit les effets du meurtre sur Hettinger. Celui-ci se considérait comme responsable de la mort de Campbell, car il partageait avec la brigade dont il était membre la croyance en un "concept dynamique de l’individu", ce qui signifie, ainsi que l’explique Wambaugh, que les policiers sont persuadés qu"’en aucune manière une tragédie ne repose sur le hasard, qu’il y a toujours quelque chose qui aurait dû être fait, qui aurait été fait si la victime avait fait preuve de prudence, clairvoyance, courage, initiative... en un mot, si elle s’était comportée comme l’archétype du policier... le plus dynamique et le plus conscient... capable de réagir de manière positive en toutes circonstances, aussi paralysantes et inattendues fussent-elles". Lorsqu’on se référait à un tel modèle, Hettinger apparaissait comme un minable qui avait sa part de responsabilité dans le meurtre de Campbell au même titre que Powell et Smith. En corollaire, Hettinger fut la proie de cauchemars incessants ; il perdit plusieurs kilos et deux ou trois centimètres ; il devint impuissant et kleptomane. Les psychiatres qui étudièrent finalement son cas .trois ans après le meurtre attribuèrent tous ces symptômes à la peur et à la honte consécutives à ce qui s’était passé. Autorisé à démissionner de la police après avoir été pris en flagrant délit de chapardage dans un magasin, Hettinger ne parvint pas à retrouver son équilibre psychologique avant les années soixante-dix qui virent enfin la conclusion du procès de Powell et Smith. Ils avaient été une première fois reconnus coupables de meurtre au premier degré le 4 septembre 1963 ; le 12 septembre, le tribunal avait prononcé une sentence de peine capitale contre les deux accusés ; le jugement avait été rendu officiel le 13 novembre. Pendant que Powell et Smith attendaient dans le couloir de la mort de la prison de San Quentin, la Cour Suprême des Etats-Unis avait rendu ses arrêts dans les affaires Escobedo (1964) et Miranda (1966). Cela eut pour résultat de faire bénéficier Powell et Smith d’un second procès, lequel traîna en longueur jusqu’au mois de novembre 1969, date à laquelle ils furent à nouveau condamnés. Powell fut une nouvelle fois condamné à mort, mais Smith eut droit à la réclusion à perpétuité. En 1972, toutefois, la Cour Suprême de Californie décréta que la peine capitale devait être une mesure de sévérité tout à fait exceptionnelle, en conséquence de quoi Powell échappa définitivement à la chambre à gaz.
La façon dont l’auteur met en parallèle les angoisses psychologiques de Hettinger et les manoeuvres juridiques des avocats des assassins laisse effectivement à penser que, pour lui, la loi favorise davantage les criminels que les policiers. Assurément, Wambaugh propose avec ce livre l’étude émouvante d’un Hettinger rongé de remords et de culpabilité qui en vient à apparaître comme la victime des meurtriers au même titre que Campbell. Le livre fut une fois de plus un best-seller. Wambaugh apporta la preuve de l’intérêt jamais démenti qu’il portait à cet évènement en y revenant quelques années plus tard pour écrire le scénario du film qui en fut tiré en 1979 et dont il assura la coproduction.
Il démissionna de la police municipale de Los Angeles le 8 mars 1974, donnant, comme raison de sa décision, la célébrité qui était devenue la sienne en tant qu’écrivain : "Il y avait tellement de gens qui savaient qui j’étais, tellement de gens qui venaient au poste de police pour essayer de me voir. Il y avait tellement de coups de téléphone que les autres policiers étaient obligés de faire le tri pour moi. Ce qui faisait d’eux mes secrétaires. J’ai toujours pensé que le pouvoir et la notoriété sont des compagnons à l’influence pernicieuse. Cela fait trois ans maintenant qu’ils me poursuivent. Le premier n’a jamais pu me rattraper mais le second m’a contraint à me terrer". Cependant, si sa démission ne s’est pas faite sans déchirement de sa part, elle semble aussi avoir eu un effet libérateur sur son travail d’écrivain. En effet, Patrouilles de nuit*(3) (The Choirboys - 1975), publié l’année suivante est un ouvrage d’un humour grinçant dans lequel Wambaugh vilipende la stupidité de tous les policiers dont le grade dépasse celui de sergent (le sien à l’époque de sa démission), tout en traçant le portrait de dix sans grades qui sont des protagonistes de l’histoire davantage en retrait encore qu’ils ne l’espèrent par rapport au "concept dynamique de l’individu". En fait, parmi eux, se trouvent un alcoolique, un sadique et un masochiste. En adoptant un traitement par épisodes rappelant celui utilisé par Joseph Heller dans Catch22 (1961), Wambaugh raconte les évènements de plus en plus horribles qui amènent ces policiers à participer à des réunions "d’enfants de choeur"*(4). L’auteur en donne la définition suivante Ces réunions d’enfants de choeur n’étaient rien de plus qu’un rassemblement qui se faisait en dehors du service, le plus souvent dans un endroit secret où se retrouvaient des hommes, qui en ayant terminé avec leur travail quotidien dans la rue, étaient dans un état d’énervement, de tension ou de surexcitation tels qu’ils étaient incapables de regagner leur logement silencieux et endormi et de s’allonger comme des gens normaux alors qu’ils étaient à bout de nerfs". L’atmosphère d’ivrognerie et d’hilarité maladive présidant à ces réunions sert pour les "enfants de choeur" de mécanisme de défense contre la conscience absolue du fait que les gens tout à fait ordinaires qu’ils protègent sont, en définitive, des barbares agressifs capables de toutes les horreurs.
Patrouilles de nuit (The Choirboys) qui est le livre de lui que Wambaugh préfère, est également son roman le plus achevé, une remarquable étude de ce qu’il appelle la "violence émotionnelle" inhérente au travail des policiers. Le livre a été couronné de quantité d’articles enthousiastes dans des publications telles que le New York Times ou le Los Angeles Times et fut, à son tour, un best-seller. Wambaugh écrivit un scénario pour la version cinématographique, mais il fut à ce point écoeuré par les nombreuses modifications que le réalisateur fit subir à son travail qu’il alla en justice afin que son nom n’apparaisse pas au générique et obtint gain de cause. Il utilisa les qualificatifs "creux" et "insidieux" pour parler du film, et la plupart des critiques cinématographiques ont abondé dans son sens.
Son roman suivant, The Black Marble (1978), diffère de ses livres antérieurs en ce sens qu’il lie une histoire d’amour à une intrigue de type procédure policière. Comme dans ses livres précédents, cependant, il analyse les effets psychologiques dus au métier de policier tels qu’ils s’exercent cette fois-ci sur un sergent alcoolique d’origine russe, Valnikof, qui essaye de résoudre l’énigme de l’enlèvement d’un schnauzer nain, un chien de race, champion d’expositions canines, que son ancien dresseur détient en attendant de le rendre contre rançon. Le roman montre l’amour grandissant ressenti par Valnikof à l’égard de Natalie Zimmerman qui est son équipière à la brigade des cambriolages et qui pense, non sans raison, que Valnikof est instable ; parallèlement sont décrites les tentatives de Valnikof pour faire front aux cauchemars qu’il essaye d’effacer en ingurgitant force vodka, cauchemars qu’il a hérités de ses nombreuses années passées à la brigade des homicides. Ici encore, Wambaugh prend pour cible la stupidité des hauts fonctionnaires de police , mais il ajoute quelques traits satiriques féroces à l’encontre des riches californiens, plus particulièrement de ceux qui évoluent dans le monde des expositions canines, et prend également pour cible la mentalité du criminel amateur. Le livre devint à son tour un best-seller et Wambaugh signa l’adaptation cinématographique qu’il coproduisit, le film sortant sur les écrans en mars 1980.
La préoccupation constante de Wambaugh dans ses livres a été de montrer les conséquences psychologiques néfastes que peut avoir le métier de policier sur ceux-là mêmes qui l’exercent, de montrer leur cynisme et leur révolte vis-à -vis de la barbarie de leurs semblables. Le ton sérieux et sévère de ses trois premiers romans a laissé la place à un humour grinçant qui intensifie le message contenu dans ses deux ouvrages plus récents. La réputation de l’auteur en tant que romancier à succès, tant du point de vue financier qu’artistique, et comme "chantre des sans-grades de la police" est à n’en pas douter solidement établie. Qui plus est, The Black Marble permet de penser qu’il rencontrera un succès similaire avec des romans futurs couvrant des domaines plus étendus.
Joseph Wambaugh a continué à faire de ses ex-collègues le sujet de ses livres. Ses trois derniers best-sellers, publiés récemment, ont reçu un accueil critique favorable, voire enthousiaste, dans la presse à grande diffusion où on l’a comparé à James M. Cain, John O’Hara et Daumier. Le Crépuscule des flics (The Glitter Dome - 1981) a été adapté sous la forme d’un film télévisé et a été diffusé sur la chaîne Home Box Office courant 1984.
Comme dans ses cinq livres précédents, Wambaugh s’attache à exposer dans les deux derniers le processus de l’action policière et le prix que les hommes dont c’est le métier doivent payer au niveau psychologique. Après sa démission des forces de police de Los Angeles et depuis Patrouilles de nuit (The Choirboys), l’auteur a adopté une vue comico-sérieuse de la condition du simple policier. faisant évoluer ce ton humoristique à l’intérieur de chaque livre : des premiers chapitres qui s’apparentent au burlesque ou à la farce, ils passent à la satire pour s’achever dans une atmosphère grinçante où la tristesse avoisine la tragédie. Par leur ton comme par leur structure narrative, ses romans ressemblent parfois au Catch-22 de Joseph Hellèr, un livre pour lequel Wambaugh ne cache pas son admiration.
Dans Le Crépuscule des flics (The Glitter Dome) le romancier donne libre cours à son humeur satirique qu’il dirige contre les hauts fonctionnaires abrutis de la police municipale de Los Angeles et les hautes sphères des studios hollywoodiens (gens au contact desquels Wambaugh a connu en plusieurs occasions des expériences malheureuses). Le livre suit en détail l’enquête portant sur le meurtre de Nigel St Claire, le directeur de la branche cinéma de l’un des grands studios. Wambaugh analyse les rapports entre quatre équipes de deux policiers chacune (les sergents de la brigade des homicides AI Mackey et Martin Weilborn, les sergents Simon et Schultz, les simples flics Buckmore Phipps et Gibson Hand, et les hommes de la brigade des narcotiques surnommés la Fouine et le Furet), tous les huit étant directement concernés par l’affaire St Claire, bien que deux d’entre eux l’ignorent au début. Wambaugh consacre ses premiers chapitres à décrire les exploits de ses quatre équipes dans leur travail particulier, exploits qui ne semblent avoir aucun rapport avec le meurtre : plus tard, les policiers commencent à travailler de concert lorsque les éléments d’information que chacun possède contribuent progressivement à former un tout. Vers le début du roman, Wambaugh parle ironiquement de "La Chaîne Ininterrompue Il qui mènera à l’arrestation du meurtrier, ces maillons reliant des évènements apparemment étrangers les uns aux autres que, de l’avis de policiers inexpérimentés et de la plupart des lecteurs, un enquêteur raisonnant sans passion ne pourra manquer de découvrir. Au fil de l’intrigue, le sergent Wellborn s’aperçoit (peu de temps avant que le contrecoup de son divorce, son sens de la culpabilité et ses angoisses religieuses, ainsi que le souvenir imparfaitement refoulé d’un enfant mutilé de manière épouvantable ne le poussent au suicide) que la Chaine Ininterrompue existe très certainement, mais que parmi ses maillons se trouvent la chance et le hasard. Wambaugh suggère ici qu , un principe de causalité régissant le monde des policiers et des criminels n’a pas grand chose à voir avec le domaine de la raison. Le ton de comédie amère contribue à cette interprétation du monde tout en adoucissant (partiellement) le côté douloureux.
Soleils Noirs (The Delta Star - 1983) possède à peu près la même structure que Le Crépuscule des flics (The Glitter Dome). Commençant son roman dans le saloon de Leery et les rues de Los Angeles, Wambaugh nous présente une étrange panoplie de Policiers parmi lesquels, le Tchèque-en-bois, Hans et Ludwig (le plus gros chien de l’unité K-9), Jane Wayne alias la Super-Nana et Mario Villalobos, un "simili mexicain". Villalobos mène l’enquête, et ses tentatives pour essayer d’expliquer le meurtre de Missy Moonbeam, une Prostituée précipitée dans le vide du haut d’un toit, finit, après maints détours, par le conduire (avec Hans et le Tchèque-en-bois à ses basques) au département de chimie de chez Caltech. Là , il atteint un "état excité delta-delta prime" de créativité pure, aidé en cela par la fatigue, l’alcool et la drogue : l’intuition lui vient alors quant au mobile, à la façon de procéder et à l’identité du meurtrier. Une nouvelle fois, Wambaugh ne laisse aucun doute : dans l’arsenal de l’enquêteur, le rationalisme et l’objectivité sont des armes moins efficaces que les coïncidences, la chance et un travail de conjecture judicieux.
Le second ouvrage de Wambaugh après Le Mort et le survivant (The Onion Field) à échapper au domaine de la fiction a été publié par Morrow en 1984. Dans Lines and Shadows *(5) une brigade spéciale appartenant aux forces de police de San Diego patrouille dans le secteur de no-man’s-land le long de la frontière où les Mexicains qui passent illégalement en Californie sont les victimes sans défense de toutes sortes de prédateurs - bandits mexicains ou américains, groupes racistes tels le Ku-Klux-Klan, policiers mexicains ou américains véreux - qui ratonnent, violent, volent, tuent parfois, en toute impunité. Mais Lines and Shadows, en racontant l’histoire authentique de la Border Crime Task Force, décrit aussi le combat intérieur de ces flics chicanos et profondément "machos" contre un ennemi d’autant plus redoutable qu’ils en nient Inexistence : la peur. A chaque nouvelle expédition, c’est un nouveau cercle de l’enfer qu’ils explorent, c’est à une nouvelle crise qu’ils s’exposent, devenant qui paranoïaque, qui mégalomane, qui superman et qui épave. La plupart y laisseront leur santé mentale quand ils auront sauvé leur peau. C’est certainement, comme l’a estimé Elmore Leonard dans le NewYork Times, le meilleur Wambaugh.
Jusqu’ici, l’aspect général de la carrière de Wambaugh parait bien défini. Tandis que sa préoccupation constante a été de souligner les conséquences psychologiques néfastes du métier de policier sur ceux-là mêmes qui l’exercent, le ton sérieux et sévère de ses trois premiers livres a laissé la place à un humour grinçant qui intensifie sa vision des choses. Les premiers livres se concentraient sur les expériences vécues dans la rue par de simples policiers alors que les ouvrages plus récents adjoignent à ces expériences les tentatives d’enquêteurs tout ce qu’il y a de plus communs (des hommes sujets à une profonde lassitude, certes, et flirtant avec l’alcoolisme, mais se consacrant à leur travail, s’y investissant même totalement) afin de parvenir à résoudre une énigme, ce qu , ils finissent par faire grâce à leur intuition, à leur connaissance du monde de la rue et à leur obstination. C’est par là que les personnages de Wambaugh ressemblent à ceux de beaucoup de romanciers contemporains, et le monde de ses policiers, dominé par la folie et les coïncidences, ne paraît pas non plus différent de celui de ses contemporains.
David K. JEFFREY
(Traduction : Pierre Bondil)
* La première partie de cet article a paru en 1979 dans Southern Humanities Review, puis dans Dictionary of Literary Biography Yearbook, où parut la seconde partie, un complément, en 1983-84.
** Neuf en réalité, à l’heure où paraît ce numéro d’Hard-Boiled Dicks. Cf Bibliographie.
*** Remis en vente en France sous une nouvelle couverture portant le titre de Bande de flics après la sortie du film homonyme de Robert Aldrich.
**** Enfants de choeur, c’est le sens littéral du titre original : The Choirboys.
***** Tout ce passage sur Lines and Shadows ne se trouvait pas dans l’étude de David K. Jeffrey, antérieure à la publication du livre, et est dû à Roger Martin.