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envoyer par mail à un amipubliée en mars 2004 sur mauvaisgenres.com
Dans une interview d’Elvis Costello et Joni
Mitchell, elle commence en disant « Je suis à la retraite ». Elvis
Costello y revient plus tard et demande mais alors, tu ne fais plus de
musique ? Et elle répond que parfois, elle se met au piano, mais elle
se consacre surtout à la peinture. Est-ce que tu peux imaginer un jour
de ne plus écrire ?
Oui. J’adorerais ça. Ne plus avoir besoin d’écrire. Etre libre. Le rêve.
Fleuve Noir a publié tes deux premiers romans, Sourire Kabyle et Mort d’un Fauve. Pourquoi as-tu dit que c’était une erreur de les publier dans la foulée ?
J’ai dit ça, moi ? Non, je ne vois pas en quoi cela aurait pu être une erreur.
Il y a quelque chose de très intrigant dans ta bibliographie. Entre 1984 et 1992, tu n’as pas publié un seul livre. Peut-on savoir ce que tu as fait pendant ces années là ?
Ah ah . Je me suis « professionnalisée » en quelque sorte. Et ça ne s’est pas fait tout seul, comme tu l’imagines bien. Gagner sa croûte avec sa plume, c’est plutôt difficile dans notre beau pays où l’on considère que les auteurs ont « la chance » d’écrire et qu’il n’est donc pas besoin de les payer… Donc pendant ces années là , j’ai essayé de travailler dans la pub (l’horreur) et surtout j’ai commencé à écrire des scénarios pour la télévision, où, je tiens à le préciser je ne connaissais personne. Paradoxalement, ça a marché très vite. Donc quand tu dis que je n’ai pas publié de romans c’est vrai, mais à cette date deux de mes scénarios étaient tournés…
Est-ce que tu peux nous parler de Miss Monde chez les anges et Bienvenue chez les nasebrocs ? Le premier était publié au Seuil, mais est-ce que c’est un policier ? Quant à l’autre, c’est chez Syros. Ca a été ta seule incursion dans la littérature jeunesse ?
Miss Monde n’est pas un polar, plutôt un roman noir. Il a été publié au Seuil mais avec un retravail du texte qui, à mon avis (et celui d’autres personnes ayant lu le texte original), n’allait pas dans le bon sens. Mais j’étais incapable de voir ça à l’époque, ce qui fait que je n’ai pas vraiment reconnu mon histoire quand elle est parue et que je n’aime toujours pas le résultat. C’est assez douloureux comme expérience. On est responsable d’un truc qui n’est pas vraiment à soi. C’est sans doute pour ça que j’ai arrêté le roman et que je me suis tournée vers les scénarios. Les gens du Seuil m’avaient dit que j’avais une écriture « cinématographique » et j’avais gardé ça dans un coin de ma tête…
Il y a une anecdote que j’aime beaucoup. Quand Fleuve Noir accepte Cœur Caillou, qui sort en 1997, ils ont oublié que tu es un auteur qu’ils ont déjà publié. Pour toi, quels sont les rapports idéaux entre une maison d’édition et un auteur, et entre l’éditeur et l’auteur ?
Ils n’avaient pas oublié, ce n’étaient pas les mêmes personnes qui travaillaient dans la boîte ! Entre temps, le Fleuve Noir avait subi une mutation profonde et je crois même que ses locaux avaient brûlé… Mais c’était très intéressant de leur envoyer un manuscrit par la poste sans mentionner que j’avais déjà publié chez eux. J’ai pu vérifier que les manuscrits étaient lus par une super équipe, celle de Christian Garaud !
Maintenant sur les rapports idéaux entre un éditeur et un auteur… Je suppose qu’ils doivent être fondés, comme tous les rapports professionnels, sur une écoute et une confiance mutuelle. On travaille ensemble pour toucher un public, faire aimer une certaine littérature, gagner des sous si possible… Oui, pour moi c’est d’arriver à un vrai partenariat : on croit aux mêmes projets et on essaie de les faire marcher. Je n’attends pas d’un éditeur qu’il m’accouche de mes propres idées, ni qu’il me soutienne moralement, ni qu’il devienne mon meilleur ami … Par contre, si j’arrive avec un nouveau personnage, un nouveau type d’histoire, là , j’ai vraiment besoin de son avis, de sa compétence …C’est là qu’on commence vraiment à travailler.
Dans une interview parue sur le net en 2003, tu as dit « J’écris des romans féministes mais qui ne sont publiés qu’en Allemagne, pas en France ». J’avoue que je n’ai pas très bien compris. De quels romans s’agit-il ?
Il doit s’agir de l’éternelle erreur de traduction entre nouvelles (short stories) et novel (roman en anglais) Ce sont des nouvelles (short stories) que j’ai publiées en Allemagne et qui ne sont jamais parues en France. Comme d’habitude, j’y développe des personnages féminins un peu décalées, et drôles (j’espère). Je n’ai pas le féminisme triste…
J’ai lu une nouvelle de toi qui s’appelle « Kleptomanie », parue dans Libération du mercredi 21 juillet 1999, et dont la chute est hilarante. Elle a été facile à écrire ? En général, tu as de la facilité à écrire des nouvelles ?
Non, je n’ai aucune facilité à écrire des nouvelles. Ce sont les éditeurs allemands qui m’ont fait travailler ce genre et j’ai installé une continuité entre toutes mes nouvelles dans le but d’en faire un recueil, un jour. Elles ont toutes un personnage central féminin, en général bien intégré dans la société, qui dérape pour X raisons. L’humour est très important pour moi. Je suis une fan de Westlake et d’Elmore Leonard (à lire dans le texte impérativement). La nouvelle de Libé dont tu parles a été particulièrement massacrée par le journal qui avait éliminé tous les paragraphes alors qu’elle était découpée comme un scénario, scène par scène. ça donnait un salmigondis illisible et j’étais fumasse… Je trouve ça très grave de supprimer la ponctuation et les paragraphes d’un texte… Je me souviens que pour la nouvelle de Pascal Garnier, ils lui avaient carrément sucré un paragraphe ! ça fichait tout par terre ! C’est dire dans quelle estime la rédaction de Libé tenait nos textes…
Pourquoi as-tu fais des études de psycho ?
Il y avait de la lumière et je suis entrée.
Comment as-tu fait pour observer le travail d’un Centre d’Intervention Psychiatrique pendant plusieurs semaines ? Et pour faire un stage en prison comme psychologue aux USA ?
Ce n’était pas pendant plusieurs semaines ! C’était deux séries d’interviews et surtout, la possibilité de visionner les cassettes de leurs interventions sur le terrain. J’ai pu faire ça grâce à une maison de production qui préparait un projet de fiction sur le sujet.
Le stage dans les prisons a duré une bonne année (scolaire). C’était dans le cadre de mes études de psycho à Boston University. Il fallait être volontaire et se taper deux heures de route dans chaque sens deux fois par semaine. On animait des discussions entre et avec les prisonniers, des longues peines qui s’emmerdaient à mourir et qui étaient plutôt contents de discuter avec nous. On ne jouait pas aux psychologues, on avait cette décence-là . Et puis, c’étaient les années 70, il y avait un vent d’ouverture qui ne souffle plus aujourd’hui.
Si tu as fait ce stage là -bas, on peut supposer que tu y as vécu. Quel rapport as-tu avec les USA ?
J’y ai gardé quelques amis que j’adore revoir et qui viennent aussi à Paris. J’aime beaucoup aller là -bas, on est toujours surpris. A part ça, je ne voudrais y vivre pour rien au monde.
Dans Double peine, on retrouve Véra Cabral, qui était déjà l’héroïne de Tropique du pervers et Notre Dame des barjots. Pour un lecteur, retrouver un personnage qu’on a aimé, c’est un plaisir. Pour un écrivain, quels sont les plaisirs et quels sont les risques ?
Le risque numéro un, c’est de s’emmerder. Mon problème avec Véra par exemple, c’est que j’ai commencé à écrire à la première personne et maintenant ce « je » me pèse. Il induit une proximité avec le personnage qui me met mal à l’aise. J’ai peur d’en dire trop sur moi à travers Véra et cela me pose un léger problème. J’ai vu que Michael Connelly était passé du « je » au « il », avec le même personnage, et ça fonctionne. Je ne suis pas une admiratrice éperdue de Connelly mais je me demande si je ne vais pas suivre son exemple sur ce point. Ou pas.
Quant au plaisir, pour moi, c’est celui de faire évoluer un personnage, de montrer des aspects différents, des évolutions psychologiques… En plus, tu instaures un dialogue avec le public qui suit ton personnage. Je ne m’attendais pas à ça quand j’ai commencé, mais c’est un aspect très intéressant. Les gens me parlent de Véra comme si elle existait …
Quand tu écrivais Mort d’un fauve, tu faisais progresser l’action par les dialogues. Dans les aventures de Véra Cabral, il y a autant de narration que de dialogues. Est-ce que le cahier des charges de Mort d’un fauve t’obligeait à l’utilisation des dialogues ? Est-ce que c’est quelque chose que tu apprécies particulièrement d’écrire ?
Je n’ai jamais eu de cahier des charges, pour aucun de mes romans. La narration par le dialogue dans Mort d’un fauve, c’est un parti pris personnel. Je voulais raconter cette histoire de façon subjective, un peu hachée, comme elle était censée être vécue par les protagonistes. Je n’ai pas l’impression d’avoir très bien réussi, alors je suis revenue à une technique narrative plus classique.
Et de manière générale, quand tu es dans l’écriture d’un roman, est-ce qu’il y a des choses nécessaires à la progression de l’histoire, que tu es obligée de faire mais qui t’ennuient profondément ? Et quelles sont les choses que tu aimes particulièrement faire ?
J’ai pour principe numéro de supprimer ce qui m’ennuie dans la narration d’une histoire. Je pars du principe que si ça m’ennuie moi, il y a toutes les chances pour que ce soit la même chose pour le lecteur ! Dont acte. Trouver autre chose. Biaiser. Ne pas se laisser piéger dans de soi-disant obligations narratives. Remplacer le passage chiant par un autre passage plaisant à écrire. La seule occasion où je n’y arrive pas complètement c’est pour la fin. La scène de résolutionexplication à la fin. Je n’ai pas encore surmonté ce sentiment d’obligation et mes derniers chapitres ne sont toujours pas comme je les voudrais.
Dans Double peine, un des personnages dit « Les gens vont de plus en plus mal ». C’est une opinion que tu partages ?
Oui. C’est typiquement un moment où Brac et Cabral ne sont qu’une seule et même personne.
Cette fois, Véra Cabral s’est faite opérer, elle n’est plus hermaphrodite, et depuis deux ans, elle vit une histoire d’amour avec un de ses collègues, Hugo. Pour ceux qui ont suivi ce personnage depuis le début, c’est évidemment très touchant de l’accompagner dans cette nouvelle partie de sa vie. Pourtant, même si tu as décidé d’opérer ton personnage, dans sa première apparition, elle est à nouveau dans une situation déstabilisante. Elle allait à une soirée donc elle est dans une robe noire moulante et décolletée. Mais elle est appelée d’urgence à la prison de Fleury pour faire la médiation avec une femme qui vient d’assassiner une surveillante et qui va peut-être tuer un bébé. Personne ne sait qu’elle est habillée pour le soir parce qu’elle a un imperméable, comme personne, à part sa famille, ne savait qu’elle était hermaphrodite. Mais elle le sait, et elle, ça la gêne. Est-ce que c’est quelque chose que tu fais consciemment ?
Oui, bien sûr. Ou plutôt je ne peux pas m’empêcher de l’écrire mais je me rends compte a posteriori de ce que j’ai écris, de ce que je fais dire au personnage ou dans quelle situation je la mets. Mais je n’y peux rien. Cela fait partie de la communication inconsciente de l’auteur avec ses personnages.
J’ai relevé quelques phrases sur le silence et la parole. « Chez les Leguerche, les mots sont faits pour ne rien dire », « Ils font très mal semblant d’être vivants, et le silence autour d’eux hurle très fort », « Nadine a prononcé ses mots sans haine, sans rancune, comme une évidence. Elle a la sérénité des gens qui ont posé des mots sur leur malheur. Elle connaît la cause de son chagrin, elle sait pourquoi sa sÅ“ur est morte. Elle a fait la paix avec le destin ».
Cette dernière phrase, je trouve qu’elle console, elle fait du bien. Quand tu écris ces choses là , est-ce que tu te sens « militante » de la parole contre le silence, est-ce que tu le fais sciemment en te disant j’espère que ça éclairera les lecteurs, que ça leur fera du bien ?
Militante, certainement pas. D’autant moins que je crois aux vertus du silence. Mais c’est vrai, que j’associe le fait de parler ou non, la qualité de la parole etc… à des situations ou des personnages. C’est important pour moi que le lecteur ait cette donnée-là , qu’il sache comment tel ou tel personnage, parle ou se tait.
J’aimerais bien savoir ce que tu aimes lire, journaux, polar, pas polar, roman, pas roman, etc ?
Tout ou presque tout, mais pratiquement jamais de magazine. Des journaux, oui, à la rigueur. A part ça, j’aime tout, je lis ou je commence à lire un tas de romans et d’essais, à peu près tout ce qui traîne. Je dis que je commence à lire parce que je ne me sens pas obligée de lire un truc jusqu’au bout. Si ça m’ennuie, je change.
Et ma dernière question, est-ce que Véra Cabral deviendra un jour une héroïne de télévision ?
Franchement, je n’en sais rien. Je sais que des options ont été prises par les producteurs mais ce que ça devient… ça ne dépend pas de moi.