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Le pays où la mort est moins chère Renegade Boxing Club Vint :  le  roman  noir  des  drogues  en  Ukraine A  quai Fuyards

Interview de Thierry Marignac

par Bernard Strainchamps
Mise en ligne le Janvier 2009 | 1222 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

© Anton Koslov, 2008. Renegade Boxing Club, c’est un peu un documentaire sur le métier de traducteur, non ?

Vous êtes dur avec moi, je trouve. Quand on vous propose un district attorney, ou un autopsiste, ou un releveur d’empreintes digitales, vous êtes plus coulant. Je parle de la Justice (américaine) vue par le prisme de la traduction, ce qui, à ma connaissance, a rarement été fait. Pour moi, on est en plein polar.

J’ai fait énormément de traduction, ça n’est pas un scoop, c’est en réalité ma profession. J’en ai fait pour l’édition polar, pour l’édition tout court, pour les livres pratiques, pour la critique d’art, pour l’UNESCO. La traduction est un point de vue unique, un périscope sur les cultures et les individus. Le fait de vivre une part considérable de sa vie dans une ou plusieurs autres langues transforme la personnalité. Notamment parce qu’on devient un réceptacle d’informations, la marchandise suprême de nos jours. Et ce mystère de la transposition d’une langue l’autre, devient partie intégrante de soi-même, on se métisse. En Russie, en Ukraine, je rêvais en russe.

Quand on se spécialise, comme je l’ai fait avec différents types d’argot américain ou britanniques, et une certaine langue vernaculaire russe, on s’ouvre de nouveaux angles sur la sienne propre, et la perspective stylistique et romanesque est enrichie de toutes ces zones d’ombre de soi-même qu’on est obligé d’explorer. Je soulignerai que, tant dans mes expéditions que dans mes romans, j’avais précisément à cÅ“ur de ne pas m’assimiler pour avoir quelque chose à donner, quelque chose qui vienne de Paris. Et c’est seulement de la sorte que j’assurais mon rôle de traducteur, savoir transcrire une logique selon les termes appropriés dans tel ou tel code. C’est cette faculté qui m’a permis de passer dans les mondes romanesques dépeints dans RBC, par exemple.

L’écrivain Jérôme Leroy dit souvent qu’il lui est difficile de séparer mon boulot de traducteur, de celui de romancier. Je proteste bien sûr, Parigot jusqu’au bout des ongles dans mes romans, mais il a raison au sens où l’exploration de langues étrangères change la perception qu’on a de la sienne propre pour toujours. Ces idées que je traîne depuis longtemps m’ont fait rédiger RBC : le polar dont l’axe tourne autour de la traduction, qu’il s’agisse de la syntaxe direct du gauche des boxeurs, de l’emberlificotage finaud de la Justice, des entourloupes à la pyramide financière des transfuges de l’ex-URSS.

Le milieu de la boxe amateur à New York, vous l’avez inventé ou vécu ?

Non, j’ai eu la chance de le vivre, comme l’indique la dédicace. Ça m’est arrivé par hasard, raison pour laquelle l’histoire était passionnante, parce qu’elle s’est développée selon les grandes lignes du roman, d’elle-même. Je n’ai quasiment rien inventé des péripéties de la Ville Noire et du RBC, ayant vécu plusieurs hivers, à peu près dans les circonstances que j’ai décrites, avec le Renegade Boxing Club, les accompagnant dans les compétitions des Golden Gloves, ce dont mon éditeur peut témoigner. Je n’aurais jamais pu inventer cette histoire. D’un autre côté, quel besoin de broder, quand est de plain-pied dans le romanesque.

Ces ONG pseudo vertes, ils en existent beaucoup en Russie ?

Les pseudos ONG existent partout et en Occident avant tout le monde, comme m’avait permis de le constater mon enquête sur la toxicomanie en Ukraine. Par la suite, j’ai eu la possibilité, par mes contacts américains avec la Réduction des Risques (ONG s’occupant de la drogue : Harm Reduction Coaliton) d’en savoir plus sur des ONG suspectes d’ex-URSS, avec lesquelles, bon gré mal gré, il fallait traiter. Depuis, la Fédération de Russie s’est mise elle aussi à l’ONG, comme moyen de propagande, et aux dernières nouvelles, ils ont une ONG s’occupant de dénoncer les abus dans les démocraties européennes, ce que je trouve très ironique, la réponse du berger à la bergère.

La machination reste en arrière plan. Vous vous attachez plutôt à écrire le « fantastique social ». Pourriez-vous nous dire comment vous avez construit ce roman ?

Vous voulez dire ma cuisine ? C’est simple. Je m’attache à décrire des sous-cultures dans lesquelles j’ai eu la chance de pénétrer. À partir d’un terreau fertile, je construis une histoire que j’espère vraisemblable. Tout est fondé sur les caractéristiques et les langages, codes culturels, etc, rencontrés. Quel scénario paranoïaque, fondé sur un conflit ou une contradiction réelle dans la sous-culture décrite, est-il susceptible de se dérouler ? Forcément, ce type de construction a une imprégnation d’ambiance et de personnages, qui met la « machination » au second plan.

Toutefois, j’ai construit RBC comme un roman d’intrigue, ce qui, je crois, le met dans des termes d’atmosphère, dans une catégorie différente de mes précédents. Le piège se referme lentement, par à-coups, mais il se referme, et sa clé est un mécanisme, sinon d’horloge, du moins de précision.

Les russes que vous mettez en scène sont brutaux, calculateurs, barrés, délirants... On sent toutefois que vous les aimez....

Il n’y a quasiment pas de « personnages positifs » russes dans RBC, mais dirai-je, c’est un hasard, et l’attirance pour le vertige slave n’en est pas diminuée. Il y a bien d’autres personnages de l’Est « positifs » dans mes autres polars. La séduction que représente ce monde à mes yeux, comprend également l’inavouable l’ambiguité jamais admise dans la « vertu occidentale », de plus en plus sujette à caution.

Vous avez créé un blog pour ce roman. Vous vous attendez à quoi ?

J’ai créé ce blog, avec mon ami le publicitaire Gilles Lanier, pour assurer une information et une promotion de RBC qui ne soit pas entièrement hasardeuse, sachant que de nos jours, une carte de visite Internet s’impose. L’idée est de créer une attente, je crois que ça se passe d’explications.

Comme c’est mon sixième roman et huitième livre, et à notre époque de crise de la librairie, je ne m’attends à absolument rien. L’avantage d’avoir été déçu si souvent, c’est qu’on est juste content d’être encore là pour en sourire.


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