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Interview de Thierry Crifo

par Bernard Strainchamps
Mise en ligne le Décembre 2006 | 935 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

A l’occasion de la sortie de J’aime pas les types qui couchent avec maman aux éditions du Masque, Thierry Crifo a accepté de répondre à quelques questions sans doute trop vite posées.


Qu’est-ce qui t’a conduit à écrire ce roman ? D’où vient Béné ?

Si on a coutume de dire que le roman noir mets un coup de projecteur sur les failles, fêlures, dysfonctionnements d’une société ou d’un individu, je suis moi, intéressé par la seconde proposition.

La difficulté d’un personnage à "être" ce qu’il est vraiment, tout ce qui l’empêche d’être, et tout ce qui le conduit à une solitude terrible, affichée ou non, intérieure, solitude qui débouche sur un drame, m’interpelle ; ses pleurs, ses peurs, ses retranchements, ses inhibitions, ses phantasmes inavoués, ses délires secrets, ses regrets, remords, obsessions, vengeances, sans que moi, le "marionnettiste" je le juge, lorsqu’il a franchis le pas, lorsqu’il est passé de l’autre côté, lorsqu’il a transgressé la morale et l’ordre, sans que jamais moi, donc je le juge en disant, "c’est pas bien d’avoir envie de sauter la femme de ton voisin, c’est pas bien de dénoncer ton chef de service pour prendre sa place, c’est pas bien d’avoir flamber ton loyer au PMU, et de piquer dans la caisse du restaurant où tu travailles, c’est pas bien madame, de boire plus de rouge qu’il n’en faut, tu ne vois pas que ton fils te regarde d’une drôle de façon, qu’il a honte de toi et que c’est pour ça qu’il préfère rentrer seul de l’école, c’est pas bien ".......etc....,.

Alors au bout de son chemin, de sa "faiblesse intérieure" le quidam est en marge, au ban, exclu, il est l’autre, il se sent autre, différent, et il garde pour lui, et plus il garde pour lui, plus un jour il explose ou s’explose la tête.

Je montre simplement, j’essaie de montrer, de comprendre pourquoi il en est arrivé là.

Je montre la face caché, la face noire et sombre, notre part d’ombre à nous tous... Je croirai plus en dieu qu’à ses saints.....

Je pars toujours d’une équation assez simple, d’un personnage dans une situation de crise et je vais au bout, de ce que je pense "subjectivement" être une trajectoire possible de ce personnage-là dans cette situation là, en tentant de me rapprocher, d’une réalité objective, sans soucis aucun de bonne moralité ou de bonnes moeurs, pour déboucher jusqu’à l’inéluctable, jusqu’au fatal, jusqu’au fait divers.

A l’image de Psychose, qui n’est ni un documentaire sur les secrétaires blondes en chignon au soutien gorge bien rempli qui piquent du cash le vendredi à Phoenix, ni sur les réceptionnistes d’hôtel fils unique vivant avec leur mère aux USA au début des 60’s, J’aime pas... n’est ni un reportage sur toutes les adolescentes de 14 ans 1/2, ni sur la vie intime de toutes les jeunes femmes de 34 ans, actives, (et leurs pratiques sexuelles, voire positions préférées ) vivant seules avec leur filles...

Ici,le cas d’espèce attire seulement mon attention.
Ma question est : qu’est ce qui se passe quand ?
Supposons un personnage qui....Que se passe t-il ?

Pour J’aime pas..... , la phrase titre m’est venue comme ça, et tout de suite la situation m’est apparue, et le personnage de la fille aussi. Et j’ai posé les choses : elle a 14 ans, les hommes ( oui bon pas tous, on est tous des types bien, n’est ce pas ?) alors certains gros dégueulasses la regardent d’un peu trop près, dans la rue, et elle sent agressée, souillée, elle est mal avec sa féminité, et l’image de la féminité, ou la bande sonore qu’elle en a, c’est sa mère dont elle entend les cris de jouissance dans la chambre à côté, (cris qui sont pour elle d’une violence absolue) A partir de là, j’ai eu envie d’aller au bout, de faire vivre vraiment cette ado dans son enfermement, dans sa méconnaissance et son incompréhension du monde adulte, de ses règles, de ses désirs de ses saloperies et délires sexuels, etc..etc...

Ainsi Béné m’est apparu.

Le livre s’appelle donc J’aime pas les types qui couchent avec maman, il aurait pu s’appeler, "Demain, je me fais le mec de maman," et ça aurait été une autre histoire, un autre livre.

Encore une fois je m’occupe des cas particuliers, des exclus en tout genre, de ceux pour qui, apparemment, tout va bien, alors qu’à l’intérieur, dans la tête, ça va vraiment pas très fort.

On connaît la fameuse question : " Dans le couple faut il tout se dire , faut
 il toujours dire la vérité, " ? Là il y a matière à roman, il y a décalage, mensonge, composition, fût-elle pour la bonne cause ! L’embêtant avec la bonne cause, comme pour la morale, en se référant à Ferré, c’est que c’est toujours celle des autres......

Et "Les gens ne sont jamais ce qu’ont croit qu’ils sont" est une phrase qui me parle au plus haut point....

Quelles relations entretiens-tu avec tes personnages ? Est-ce comprendre - pas juger - prouver ?

Pour les personnages, j’essaie d’être au plus près, à l’intérieur, ce sont eux qui réagissent, qui agissent même si ce qu’ils font n’est pas bien, ils y vont parce que c’est "leur problème" leur envie, ou leur impossibilité à se maîtriser qui les conduit au passage à l’acte... les HP et les prisons en sont pleins...
Le polar pour moi, c’est la situation de crise, analyser cette situation, remonter jusqu’à l’an 40, comprendre, essayer....aller là où peut-être l’ordre policier, judiciaire, social, médical, psychiatrique, médical, ne peut pas aller (ex les expertises contradictoires par rapport à un même cas d’école aux assises)...

Si tous les serials killers ou tous les pédophiles ont subit des violences sexuelles durant leurs enfance, tous ceux qui ont subit la même chose ne sont pas devenus criminel.

L’étude du martien n’est pas une science exacte disait Jojo dans Paris parias, voilà, je m’occupe des martiens, des petits canards boiteux, des éléments isolés du troupeau.

Chaque cas, chaque destin, à l’image de l’adn est, unique, particulier, et encore une fois ce sont les cas particuliers qui m’intéressent. Mon travail de romancier, dans la fiction est de construire le parcours d’un cas unique avec un souci de crédibilité, de réalisme, de vérité du personnage pour qu’on "comprenne" son acte" . Comprendre intellectuellement, ou émotionnellement de telles dérives, y compris les plus excessives et les plus violentes ou tout simplement choisir d’en parler, en faire des thèmes de fiction, ne veut pas dire y adhérer.

Se référer à Sandra Serpolette dans Kouski, L’homme en noir dans Paris Paris" ou Béné dans J’aime pas......

La peur et le rejet des gros ventres est courante mais ne conduit pas forcément toutes les jeunes filles à un comportement extrême. La fiction est-elle un terrain d’expérimentation de tes idées ?

J’ai en partie déjà répondu à cette question. Béné réagit ici, compte tenu de toute sa construction psychologique, de ce qu’elle est, elle, compte tenu de sa déconstruction.

Allez demander à des végétariens intégristes ce qu’ils pensent des Hippopotamus, et vous verrez bien leurs réactions ! Voilà une belle équation personnage en situation de crise !

Béné, croit voir des gros ventres partout, elle s’en sort pas, n’en sort pas, idéalise son père, idéalise Louis, l’ex amant de sa mère qu’elle perçoit, lui comme un type bien, idéalise les garçons efféminés, préfère les filles., il y a une déclinaison logique à tout ça. Voilà elle subit cette violence, que parfois elle exagère, elle se referme et contre attaque. C’est son histoire.

La fiction, encore une fois me sert, à la manière d’un photographe à prendre des gros plans sur des solitudes, des chemins de traverse des déviances qui me me touchent ou me questionnent, au choix .

L’homme n’est-il qu’un prédateur... de femme ?

L’homme est il un prédateur pour la femme ? L’homme est un loup pour l’homme ? La violence en banlieue ? L’écriture féminine ?
C’est beau une ville la nuit ? ça dépend ce qu’on y fait avec qui !

Chaque histoire est une histoire singulière.

Nombre de féministes se sont insurgées contre l’image de la femme et l’exploitation de son corps, entr’autre dans les publicités.

La tentation de la chair, des décolletés, des lèvres gonflées des strings et deux pièces siliconés dans les clips de rap, et des regards coquins est partout, à chaque coin de rue, tandis que nombre de mâles solitudes se terminent, pour un temps, à la force du poignet, au beau milieu de la nuit, seul devant un écran crypté...

Le lendemain avec quels yeux et quelles pensées secrètes et mal ou bien placées selon les cas, ces êtres regardent ils la jolie brune qui s’assoit en face d’eux dans le métro ou dans le bus ?

Je n’ai pas de réponses affirmatives ou définitives, mais je peux imaginer que dans certains cas, etc.etc, il est possible que.. mais Béné, elle, ces regards, elle les sent, bien, si j’ose dire....

Je n’aime pas les types qui couchent avec maman est construit autour d’une alternance de chapitres dénommés Intérieur Béné et Extérieur Béné. Les parties Extérieurs Béné n’étant composées pratiquement que de dialogues. Comment as-tu composé ce roman : choix de narration, personnage, décor ?

Pour la construction, tu t’es un peu mélangé. Il y a Intérieur Béné, monologue, Béné hors champs, l’enquête de personnalité sur Béné, uniquement en dialogues sans aucune description et Extérieur Béné, ce qu’elle a fait avant de disparaître, à la troisième personne.

Je suis donc parti de la phrase titre et j’ai eu très vite, 80 feuillets à la 1ére personne où Béné délirait ses obsessions. Puis je me suis posé des questions, est ce que ça a un sens, est ce que le lecteur ne va pas s’ennuyer, en même temps j’avais envie de raconter cette histoire, d’aller au bout, car pour moi, il était logique qu’elle fasse des choses, qu’elle réagisse, elle ne pouvait pas garder toute cette haine et cette violence comme ça, alors j’ai réfléchi à comment raconter l’histoire de cette fille en incluant le monologue.

J’ai longtemps cherché, puis j’ai fini par trouver. Maintenant, je ne sais pas si ça fonctionne, mais en tout les cas, quand j’en pense à la photo que je voulais prendre et montrer de cette situation, je suis sur la forme content du résultat. Pour le reste, ça ne me concerne pas.

Pour les flics, il n’y en a pratiquement jamais dans mes bouquins, je ne voulais pas construire des personnages, faire du romanesque avec eux, d’où l’idée uniquement du dialogue, ce sont des instruments qui permettent d’en savoir un peu plus sur Béné, mais doucement, de temps en temps, on capte un trait de leurs personnalité, voilà, ça me suffisait. Le commandant, lui, Blot existe petit à petit...

Pour les décors, on me reproche souvent d’en faire trop avec Paris ou avec Pigalle, ici, ce n’est pas le Pigalle du Poulpe , il n’y a aucune nostalgie, aucune référence au mythe années 5O, c’est un Pigalle agressif et contemporain. Pour le reste, Béné est mal dans le 15 ème, et plutôt mieux à St-Ouen ou sur les quais de la Bastille, le choix des décors pour aller en harmonie avec ce qui apparaît du personnage..


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