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Le Cannibale et les termites

Interview de Stéphane Dovert

par Bernard Strainchamps
Mise en ligne le Juillet 2009 | 704 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

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Stéphane Dovert©Daniel Mordzinski

Pourquoi un roman et non un documentaire sur les Papous voire sur notre "vision" de ces hommes ? Et pourquoi les Papous ?

Ma thèse de doctorat, soutenue en 1995, portait déjà sur les Papous de la Nouvelle-Guinée occidentale (aujourd’hui on dit Papouasie occidentale). Il s’agissait de comprendre comment leur territoire a été intégré à l’Indonésie et pourquoi cette intégration a posé tant de problèmes. Les Papous ne se sont jamais vraiment considérés comme des Indonésiens et si les hommes d’Etat Indonésiens rêvaient du dit territoire, ils ont toujours considéré ses habitants avec le plus grand mépris. Pendant les quatre années que j’ai consacré à ce travail, je me suis beaucoup intéressé aux représentations que les Indonésiens avaient des Papous et réciproquement sans oublier notre vision à nous de ces "coupeurs de têtes plus ou moins cannibales tout droit sortis de la préhistoire". Les Papous concentrent en fait nombre de nos répulsions mais aussi pas mal de nos fantasmes. Avec les aborigènes australiens, c’est peut-être la population qui nous est la plus étrangère et pas seulement du fait de la distance qui nous sépare.

Peu d’universitaires ont travaillé sur ces questions et le gros livre que j’ai sorti en 1996 à l’Harmattan sous le pseudonyme de Gabriel Defert ("L’Indonésie et la Nouvelle-Guinée-Occidentale - Maintien des frontières coloniales ou respect des identités communautaires") fait je crois toujours un peu référence. Avec "Le Cannibale et les termites" je voulais apporter autre chose et surtout apporter différemment. On est loin ici de l’aridité universitaire. Un roman n’est pas réservé à des spécialiste. "Le Cannibale" n’est pas une démonstration. Il s’agit d’une fiction au sens premier ; d’une aventure humaine et psychologique qui laisse le lecteur libre de tirer ses propres conclusions, voire de n’en tirer aucune. Il ne faut pas venir y chercher des vérités ethnologiques, ce n’est pas son objet. Les Marinds eux-même constituent une métaphore. Ils ont aujourd’hui virtuellement disparu.

Le cannibale et les termites est votre deuxième roman qui parait aux éditions Métailié. Que signifie pour vous écrire ?

Ecrire pour moi, c’est avant tout dire et raconter. Je ne prétends pas que la forme est secondaire, c’est elle qui donne le plaisir et l’envie, mais c’est la substance qui constitue mon moteur. J’écris aussi pour communiquer. Ca peut paraître un peu simple énoncé comme ça, mais quand d’autres disent coucher des mots sur un écran par nécessité intime de le faire in abstracto de l’idée d’un lectorat, il m’étonnent. J’irai même jusqu’à dire que parfois je peine à les croire.

En plus du vôtre, il parait en cette rentrée 600 autres romans. N’alimentez-vous pas ainsi la société de consommation que vous critiquez ?

"600" dites vous ? C’est beaucoup. Trop je ne sais pas, tout dépend bien sûr de quel point de vu on se place. C’est vrai qu’on aimerait parfois imaginer le livre comme un objet culturel désincarné. C’est naturellement une absurdité. Le livre, c’est d’abord de l’encre et du papier, des produits transformés par la main de l’homme qui nécessitent, au sens propre comme au figuré, une dépense énergétique. La forêt ne devient pas papier sans que ce produise une petite révolution de la matière ; un petit supplément d’emprise de l’homme sur un environnement qu’il sollicite déjà à l’excès. Mais je vois aussi le livre comme une fait de civilisation et un vecteur de progrès. Il est à l’origine d’un cercle vertueux engageant de nombreux passionnés qui, de l’éditeur au lecteur en passant par le libraire pensent que l’Homme doit tendre vers un mieux qui n’est pas simplement quantitatif. Il y a dans le livre une forme de paradoxe : Lire c’est consommer mais c’est aussi ouvrir une porte vers d’autres formes de valeurs alternatives à la consommation, c’est un moyen de réfléchir aux fonctionnements de la société humaine.

"Faut-il sauver les peuples primitifs parce que nous ne pouvons pas nous passer d’eux ?"

Il est difficile de dire de quoi nous pouvons nous passer, mais aussi de dire qui se cache derrière ce nous. Ludivine, qui est l’un des personnages centraux du roman et sans doute le plus attachant, parle de l’école qu’elle a essayé de créer en évoquant nos différentes sphères d’entendement. Je prête son inspiration à Edgar Morin, espérant qu’il me le pardonnera car il n’a jamais développé ses concepts de cette manière. Il s’agit pour chaque individu de considérer d’abord ses propres modes de fonctionnement, puis sa relation directe à autrui, pour s’intéresser ensuite aux fonctionnement de la société humaine et enfin aux relations de l’Homme avec son environnement non humain : la nature, les animaux... La question est donc de savoir à quel niveau on place "notre" relation aux Papous. "Je suis Homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger" disait Terence il y a déjà pas mal de temps. Le Papou est notre alter ego, une alternative à une pensée unique qu’il est de bon ton de fustiger sans se rendre compte qu’on passe son temps à y souscrire.

Vous mettez en scène une galerie de personnages occidentaux plus ou moins antipathiques. J’en croise tous les jours dans le métro. Et ambitieux, envieux, égoïste, énervé... je dois ressembler en partie un peu à chacun d’entre eux. Toutefois, n’avez-vous pas forcé le trait ?

Vous n’êtes pas le premier à me poser cette question. Curieusement, j’ai l’impression d’avoir rencontré bien des gens qui ressemblent à Aymeric, Vanessa, Yvonne, Caroline et les autres. Je ne sais pas si ils sont antipathiques, mais en tout cas ils me paraissent aussi réels ou irréels les uns que les autres. Mais il y a aussi autre chose. Je crois sincèrement que l’Etranger exacerbe les caractères et les comportements. On perd ses gardes-fous sociaux, on se forge une personnalité nouvelle, souvent plus extrême, au contact de l’altérité. Prenez Albert, le Consul. Il peut paraître tout à fait grotesque et caricatural. Et pourtant, croyez-moi si vous le voulez, j’ai cotoyé dans mon quotidien professionnel des diplomates qui lui ressemblent.

Sans dévoiler la résolution de ce roman d’aventure, pourriez-vous nous écrire quelques mots sur l’idée première qui vous a conduit à écrire ce roman et sur comment vous avez construit l’intrigue ?

L’idée initiale était de créer une sorte de laboratoire de la relation. De voir comment des Occidentaux très différents les uns des autres pouvaient se rencontrer ou ne pas réussir à le faire, même condamnés à la plus grande des promiscuités. Je voulais aussi bien sûr les confronter aux Papous et, indirectement, aux Indonésiens. L’intrigue elle même, je ne veux bien sûr rien en dire, mais disons qu’elle amène elle aussi à relativiser l’idée que l’on se fait des autres et de la réalité.


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